[Note 10: Les entraits de cette dernière charpente, qui date

du commencement du XVe siècle, ont été coupés; elle s'est

conservée cependant malgré cette grave mutilation.]

[Note 11: Voir l'ouvrage de M. J. H. Parker, _Some account of

Domest. Architect. in Engl., from Edward I to Richard II_, p.

242. Parsonage bouse, Market Deeping, Lincolnshire. Aussi le

_Gloss. of Terms used in Grec. Rom. Ital. and Gothic

Archit._, du même auteur. Oxford, vol. II.]

[Note 12: Voy. dans le _Gloss. of Terms used in Grec. Rom.

Ital. and Gothic Archit._, par J. H. Parker, Oxford, vol. II,

une curieuse collection de charpentes anglaises.]

[Note 13: On appelle _hiement_, en termes de charpenterie, le

mouvement que l'effort du vent imprime aux fermes et

chevrons.]

[Note 14: Nous devons les dessins de cette charpente à M.

Bruyerre, architecte, qui l'a relevée avec soin et a bien

voulu nous communiquer ses notes.]

[Note 15: Cette maison vient d'être dénaturée depuis peu;

nous l'avons dessinée en 1853; elle était alors à peu près

intacte.]

[Note 16: Ce renseignement curieux nous a été fourni par M.

Alfred Ramé.]

CHÂTEAU, _chastel_. Le château du moyen âge n'est pas le _castellum_

romain; ce serait plutôt la _villa_ antique munie de défenses

extérieures. Lorsque les barbares s'emparèrent du sol des Gaules, le

territoire fut partagé entre les chefs conquérants; mais ces nouveaux

propriétaires apportaient avec eux leurs moeurs germaines et changèrent

bientôt l'aspect du pays qu'ils avaient conquis; le propriétaire romain

ne songeait pas à fortifier sa demeure des champs, qui n'était qu'une

maison de plaisance, entourée de toutes les dépendances nécessaires à

l'exploitation des terres, à la nourriture et à l'entretien des

bestiaux, au logement de clients et d'esclaves vivant sur le sol à peu

près comme nos fermiers et nos paysans. Quels que soient les changements

qui s'opèrent dans les moeurs d'un peuple, il conserve toujours quelque

chose de son origine; les citoyens romains, s'ils avaient cessé de se

livrer aux occupations agricoles depuis longtemps lorsqu'ils

s'établirent sur le sol des Gaules, conservaient encore, dans les

siècles de la décadence, les moeurs de propriétaires fonciers; leurs

habitations des campagnes étaient établies au centre de riches vallées,

le long des cours d'eau, et s'entouraient de tout ce qui est nécessaire

à la vie des champs et à la grande culture. Possesseurs tranquilles de

la plus grande partie du sol gaulois pendant trois siècles, n'ayant à

lutter ni contre les populations soumises et devenues romaines, ni

contre les invasions des barbares, ils n'avaient pas eu le soin de munir

leurs _villæ_ de défenses propres à résister à une attaque à main armée.

Lorsque commencèrent les débordements de barbares venus de la Germanie,

les derniers Possesseurs du sol gallo-romain abandonnèrent les _villæ_

pour s'enfermer dans les villes fortifiées à la hâte; le flot passé, ils

réparaient leurs habitations rurales dévastées; mais, soit mollesse,

soit force d'habitude, ils ne songèrent que rarement à mettre leurs

bâtiments d'exploitation agricole à l'abri d'un coup de main. Tout autre

était l'esprit germain. «C'est l'honneur des tribus, dit César[17], de

n'être environnées que de vastes déserts, d'avoir des frontières

dévastées. Les Germains regardent comme une marque éclatante de valeur,

de chasser au loin leurs voisins, de ne permettre à personne de

s'établir près d'eux. _Ils y trouvent, d'ailleurs, un moyen de se

garantir contre les invasions subites..._» «Les Germains, dit

Tacite[18], n'habitent point dans des villes; ils ne peuvent même

souffrir que leurs habitations y touchent; ils demeurent séparés et à

distance, selon qu'une source, une plaine, un bois, les a attirés dans

un certain lieu. Ils forment des villages, non pas comme nous, par des

édifices liés ensemble et contigus; chacun entoure sa maison d'un espace

vide...» Des trois peuples germaniques qui envahirent les Gaules,

Bourguignons, Visigoths et Francs, ces derniers, au milieu du VIe

siècle, dominaient seuls toute la Gaule, sauf une partie du Languedoc et

la Bretagne; et de ces trois peuples, les Francs étaient ceux qui

avaient le mieux conservé les moeurs des Germains[19]. Mais peu à peu ce

peuple avait abandonné ses habitudes errantes; il s'était établi sur le

sol; la vie agricole avait remplacé la vie des camps, et cependant il

conservait son caractère primitif, son amour pour l'isolement et son

aversion pour la vie civilisée des villes. Il ne faudrait pas se

méprendre sur ce que nous entendons ici par isolement; ce n'était pas la

solitude, mais l'isolement de chaque bande de guerriers attachés à un

chef. Cet isolement avait existé en Germanie, chez les peuples qui se

précipitèrent en Occident, ainsi que le prouvent les textes que nous

venons de citer. «Lorsque la tribu fut transplantée sur le sol gaulois,

dit M. Guizot[20], les habitations se dispersèrent bien «davantage; les

chefs de famille s'établirent à une bien plus grande distance les uns

des autres: ils occupèrent de vastes domaines; leurs maisons devinrent

plus tard des châteaux: les villages qui se formèrent autour d'eux

furent peuplés, non plus d'hommes libres, leurs égaux, mais de colons

attachés à leurs terres. Ainsi, sous le rapport matériel, la tribu se

trouva dissoute par le seul fait de son nouvel établissement...

L'assemblée des hommes libres, où se traitaient toutes choses, devint

beaucoup plus difficile à réunir...» L'égalité qui régnait dans les

camps entre le chef et ses compagnons dut s'effacer et s'effaça bientôt

en effet, du moment que la bande germaine fut établie sur le sol. «Le

chef, devenu grand propriétaire, disposa de beaucoup de moyens de

pouvoir; les autres (ses compagnons) étaient toujours de simples

guerriers; et plus les idées de la propriété s'affermirent et

s'étendirent dans les esprits, plus l'inégalité se développa avec tous

ses effets... Le roi, ou les chefs considérables qui avaient occupé un

vaste territoire, distribuaient des bénéfices à leurs hommes, pour les

attacher à leur service ou les récompenser de services rendus... Le

guerrier à qui son chef donnait un bénéfice allait l'habiter; nouveau

principe d'isolement et d'individualité... Ce guerrier avait d'ordinaire

quelques hommes à lui; il en cherchait, il en trouvait qui venaient

vivre avec lui dans son domaine; nouvelle source d'inégalité.»

Cette société, qui se décomposait ainsi au moment où elle s'établissait

sur le sol conquis après avoir dissous la vieille société romaine, ne

devait se constituer que par le régime féodal; elle en avait d'ailleurs

apporté les germes. Mais il fallut quatre siècles d'anarchie, de

tâtonnements, de tentatives de retour vers l'administration impériale,

de luttes, pour faire sortir une organisation de ce désordre.

Quelles étaient les habitations rurales de ces nouveaux possesseurs des

Gaules, pendant ce long espace de temps? On ne peut, à cet égard, que se

livrer à des conjectures, car les renseignements nous manquent ou sont

très-vagues. Tout porte à supposer que la villa romaine servait encore

de type aux constructions des champs élevées par les conquérants.

Grégoire de Tours parle de plusieurs de ces habitations, et ce qu'il en

dit se rapporte assez aux dispositions des _villæ_. C'étaient des

bâtiments isolés destinés à l'exploitation, à l'emmagasinage des

récoltes, au logement des familiers et des colons, au milieu desquels

s'élevait la salle du maître ou même une enceinte en plein air, _aula_,

dans laquelle se réunissait le chef franc et ses leudes; cette enceinte,

à ciel ouvert ou couverte, servait de salle de festin, de salle de

conseil; elle était accompagnée de portiques, de vastes écuries, de

cuisines, de bains. Le groupe formé par tous ces bâtiments était entouré

d'un mur de clôture, d'un fossé ou d'une simple palissade. Le long des

frontières, ou sur quelques points élevés, les rois mérovingiens avaient

bâti des forteresses; mais ces résidences paraissent avoir eu un

caractère purement militaire, comme le _castrum_ romain; c'étaient

plutôt des camps retranchés destinés à abriter un corps d'armée que des

châteaux propres à l'habitation permanente et réunissant dans leur

enceinte tout ce qui est nécessaire à la vie d'un chef et de ses

hommes[21]. Nous ne pouvons donner le nom de château qu'aux demeures

fortifiées bâties pendant la période féodale, c'est-à-dire du Xe au XVIe

siècle. Ces demeures sont d'autant plus formidables qu'elles s'élevaient

dans des contrées où la domination franque conservait avec plus de

pureté les traditions de son origine germanique, sur les bords du Rhin,

de la Meuse, dans le Soissonnais et l'Île de France, sur une partie du

cours de la Loire et de la Saône.

Pendant la période carlovingienne, les princes successeurs de

Charlemagne avaient fait quelques efforts pour s'opposer aux invasions

des Normands; ils avaient tenté à plusieurs reprises de défendre le

cours des fleuves, mais ces ouvrages, ordonnés dans des moments de

détresse, construits à la hâte, devaient être plutôt des postes en terre

et en bois que des châteaux proprement dits. Les nouveaux barbares venus

de Norvége ne songeaient guère non plus à fonder des établissements

fixes au milieu des contrées qu'ils dévastaient; attirés seulement par

l'amour du butin, ils s'empressaient de remonter dans leurs bateaux dès

qu'ils avaient pillé une riche province. Cependant ils s'arrêtèrent

parfois sur quelque promontoire, dans quelques îles au milieu des

fleuves, pour mettre à l'abri le produit des pillages, sous la garde

d'une partie des hommes composant l'expédition; ils fortifiaient ces

points déjà défendus par la nature, mais ce n'était encore là que des

camps retranchés plutôt que des châteaux. On retrouve un établissement

de ce genre sur les côtes de la Normandie, de la Bretagne ou de l'Ouest,

si longtemps ravagées par les pirates normands; c'est le _Haguedike_

situé à l'extrémité nord-ouest de la presqu'île de Cotentin, auprès de

l'île d'Aurigny. «Un retranchement ou fossé d'une lieue et demie de long

sépare ce promontoire du continent; c'est là le _Haguedike_[22]... Il se

peut que le _Haguedike_, ou fossé de la Hague, soit antérieur à l'époque

normande; mais les pirates ont pu se servir des anciens retranchements

du promontoire, et en faire une place de retraite.»

Lorsqu'au Xe siècle les Normands furent définitivement établis sur une

partie du territoire de la France, ils construisirent des demeures

fortifiées, et ces résidences conservèrent un caractère particulier, à

la fois politique et féodal. Le château normand, au commencement de la

période féodale, se distingue du château français ou franc; il se relie

toujours à un système de défense territorial, tandis que le château

français conserve longtemps son origine germanique; c'est la demeure du

chef de bande, isolée, défendant son propre domaine contre tous et ne

tenant nul compte de la défense générale du territoire. Pour nous faire

comprendre en peu de mots, le seigneur franc n'a pas de patrie, il n'a

qu'un domaine; tandis que le seigneur normand cherche, à la fois, à

défendre son domaine et le territoire conquis par sa nation. Cette

distinction doit être faite tout d'abord, car elle a une influence,

non-seulement sur la position des demeures féodales, mais sur le système

de défense adopté dans chacune d'elles. Il y a, dans la construction des

châteaux normands, une certaine parité que l'on ne rencontre pas dans

les châteaux français; ceux-ci présentent une extrême variété; on voit

que le caprice du seigneur, ses idées particulières ont influé sur leur

construction, tandis que les châteaux normands paraissent soumis à un

principe de défense reconnu bon et adopté par tous les possesseurs de

domaine, suivant une idée nationale. Lorsque l'on tient compte des

circonstances qui accompagnèrent l'établissement définitif des Normands

au nord-ouest de Paris, de l'intérêt immense que ces pirates tolérés sur

le sol de la Normandie avaient à maintenir le cours des fleuves et

rivières ouvert pour eux et les renforts qui leur arrivaient du Nord,

fermé pour le peuple franc, possesseur de la haute Seine et de la

plupart de ses affluents, on conçoit comment les Normands furent

entraînés à adopter un système de défense soumis à une idée politique.

D'ailleurs les Normands, lorsqu'ils se présentaient sur un point du

territoire français, procédaient forcément partout de la même manière;

c'était en occupant le littoral, en remontant les fleuves et rivières

sur leurs longs bateaux, qu'ils pénétraient jusqu'au coeur du pays. Les

fleuves étaient le chemin naturel de toute invasion normande; c'était

sur leurs rives qu'ils devaient chercher à se maintenir et à se

fortifier. Les îles, les presqu'îles, les escarpements commandant au

loin le cours des rivières, devaient être choisis tout d'abord comme

points militaires: la similitude des lieux devait amener l'uniformité

des moyens de défense.

Les Francs, en s'emparant de la Gaule, s'étendirent sur un territoire

très-vaste et très-varié sous le rapport géographique; les uns restèrent

dans les plaines, les autres sur les montagnes, ceux-ci au milieu de

contrées coupées de ruisseaux, ceux-là près des grandes rivières; chacun

dut se fortifier en raison des lieux et de son intelligence personnelle;

ils cessèrent (hormis ceux voisins du Rhin) toute communication avec la

mère patrie, et, comme nous l'avons dit ci-dessus, se trouvèrent bientôt

isolés, étrangers les uns aux autres; les liens politiques qui pouvaient

encore les réunir se relâchaient chaque jour, et les idées de

nationalité de lien entre les grands propriétaires d'un État ne devaient

avoir aucune influence sur les successeurs de ces chefs de bande

dispersés sur le sol. Les Normands, au contraire, étaient forcément

dirigés par d'autres mobiles; tous pirates, tous solidaires, conservant

longtemps des relations avec la mère patrie qui leur envoyait sans cesse

de nouveaux contingents, arrivant en conquérants dans des contrées déjà

occupées par des races guerrières, ils étaient liés par la communauté

des intérêts, par le besoin de se maintenir serrés, unis, dans ces pays

au milieu desquels ils pénétraient sans trop oser s'étendre loin des

fleuves, leur seule voie de communication ou de salut en cas de

désastre.

Si les traditions romaines avaient exercé une influence sur la

disposition des demeures des propriétaires francs, elles devaient être

très-affaiblies pour les pirates scandinaves qui ne commencèrent à

fonder des établissements permanents sur le continent qu'au Xe siècle.

Ces derniers, plus habitués à charpenter des bateaux qu'à élever des

constructions sur la terre ferme, durent nécessairement profiter des

dispositions du terrain pour établir leurs premiers châteaux forts, qui

n'étaient que des campements protégés par des fossés, des palissades et

quelques ouvrages de bois propres à garantir des intempéries les hommes

et leur butin. Ils purent souvent aussi profiter des nombreux camps

gallo-romains que l'on rencontre même encore aujourd'hui sur les côtes

de la Manche et les bords de la Seine, les augmenter de nouveaux fossés,

d'ouvrages intérieurs, et prendre ainsi les premiers éléments de la

fortification de campagne. Cependant les Normands, actifs, entreprenants

et prudents à la fois, tenaces, doués d'un esprit de suite qui se

manifeste dans tous leurs actes, comprirent, très-promptement

l'importance des châteaux pour garder les territoires sur lesquels les

successeurs de Charlemagne avaient été forcés de les laisser s'établir;

et, dès le milieu du Xe siècle, ils ne se contentèrent plus de ces

défenses de campagne en terre et en bois, mais élevèrent déjà, sur le

cours de la basse Seine, de l'Orne et des petites rivières qui se

jettent dans la Manche, des demeures de pierre, construites avec soin,

formidables pour l'époque, dont il nous reste des fragments

considérables et remarquables surtout par le choix intelligent de leur

assiette. Autres étaient alors les châteaux de France; ils tenaient,

comme nous l'avons dit, et du camp romain et de la villa romaine. Ils

étaient établis soit en plaine, soit sur des montagnes, suivant que le

propriétaire franc possédait un territoire plane ou montagneux. Dans le

premier cas, le château consistait en une enceinte de palissade entourée

de fossés, quelquefois d'une escarpe en terre, d'une forme ovale ou

rectangulaire. Au milieu de l'enceinte, le chef franc faisait amasser

des terres prises aux dépens d'un large fossé, et sur ce tertre factice

ou _motte_ se dressait la défense principale qui plus tard devint le

donjon. On retrouve encore, dans le centre de la France, et surtout dans

l'ouest, les traces de ces châteaux primitifs.

Un établissement de ce genre, la Tusque à Sainte-Eulalie d'Ambarès

(Gironde)[23], nous donne un ensemble assez complet des dispositions

générales de ces sortes de châteaux défendus surtout par des ouvrages en

terre. Cet établissement est borné de trois côtés (I) par deux ruisseaux

A, B; un fossé C ferme le quatrième côté du parallélogramme, qui a 150

mètres de long sur 90 mètres à 110 mètres environ. Au milieu de ce

parallélogramme s'élève une motte D de 27 mètres de diamètre dont le

fossé varie en largeur de 10 à 15 mètres. Sur un des grands côtés en E

s'élève un _vallum_ haut de deux mètres environ et large de 10 mètres.

Il n'est pas besoin de dire que toutes les constructions de bois que

nous avons rétablies dans cette figure n'existent plus depuis longtemps.

C'était, comme nous l'avons indiqué, au sommet de la motte que s'élevait

le donjon, la demeure du seigneur, à laquelle on ne pouvait arriver que

par un pont de bois facile à couper. L'enceinte renfermait les bâtiments

nécessaires au logement des compagnons du seigneur, des écuries,

hangars, magasins de provisions, etc.

Probablement plusieurs portes s'ouvraient dans les palissades, au milieu

de trois des faces, peut-être sur chacune d'elles. Ces portes étaient,

suivant l'usage, garnies de défenses extérieures, comme le camp romain,

avec lequel cette enceinte a plus d'un rapport. Ordinairement un espace,

tracé au moyen de pierres brutes rangées circulairement sur le sol de la

cour, indiquait la place des assemblées. Souvent, à l'entour de ces

demeures, on rencontre des _tumuli_ qui ne sont que des amas de terre

recouvrant les ossements de guerriers remarquables par leur courage. Ces

tertres pouvaient d'ailleurs servir, au besoin, de défenses avancées.

Une guette, placée au sommet du donjon, permettait d'observer ce qui se

passait dans les environs.

Si le château franc était posté sur une colline, sur un escarpement, on

profitait alors des dispositions du terrain, et c'était l'assiette

supérieure du plateau qui donnait la configuration de l'enceinte. Le

donjon s'élevait soit sur le point le plus élevé pour dominer les

environs, soit près de l'endroit le plus faible pour le renforcer. C'est

dans ces établissements que l'on voit souvent, dès une époque reculée,

le moellon remplacer le bois, à cause de la facilité qu'on trouvait à se

le procurer dans des pays montagneux. Mais il arrivait fréquemment alors

que l'assiette du château n'était pas assez vaste pour contenir toutes

ses nombreuses dépendances; le long des rampants de la colline ou au bas

de l'escarpement on élevait alors une première enceinte en palissades ou

en pierres sèches protégées par des fossés, au milieu de laquelle on

construisait les logements propres à renfermer la garnison, les

magasins, écuries, etc. Cette première enceinte, que nous retrouvons

dans presque tous les châteaux du moyen âge, était désignée sous le nom

de basse-cour. En général, cette enceinte inférieure était protégée par

le donjon. On ne fut pas d'ailleurs sans reconnaître que le donjon posé

au centre des enceintes, à l'instar du _prætorium_ du camp romain,

était, appliqué aux châteaux, une disposition vicieuse, en ce qu'elle ne

pouvait permettre à la garnison de faire des sorties, de se jeter sur

les derrières des assiégeants après que l'enceinte extérieure avait été

forcée. Nous voyons le donjon des châteaux, dès le XIe siècle, posté

généralement près de la paroi de l'enceinte, ayant ses poternes

particulières, ses sorties dans les fossés, et commandant le côté de la

place dont l'accès était le plus facile. Toutefois, nous penchons à

croire que le château féodal n'est arrivé à ses perfectionnements de

défense qu'après l'invasion normande, et que ces peuples du Nord ont été

les premiers qui aient appliqué un système défensif soumis à certaines

lois, suivi bientôt par les seigneurs du continent après qu'ils en

eurent à leurs dépens reconnu la supériorité. Le système défensif

normand est né d'un profond sentiment de défiance, de ruse, étranger au

caractère franc. Pour appuyer notre opinion sur des preuves matérielles,

nous devons faire observer que les châteaux dont il nous reste des

constructions comprises entre les Xe et XIIe siècles, élevés sur côtes

de l'ouest, le long de la Loire et de ses affluents, de la Gironde, de

la Seine, c'est-à-dire sur le cours des irruptions normandes ou dans le

voisinage de leurs possessions, ont un caractère particulier, uniforme,

que l'on ne retrouve pas, à la même époque, dans les provinces du centre

de la France, dans le midi et en Bourgogne.

Il n'est pas besoin, nous le pensons, de faire ressortir la supériorité

de l'esprit guerrier des Normands, pendant les derniers temps de la

période carlovingienne, sur l'esprit des descendants des chefs francs

établis sur le sol gallo-romain. Ces derniers, comme nous l'avons dit

plus haut, étaient d'ailleurs dispersés, isolés, et n'avaient aucun de

ces sentiments de nationalité que les Normands possédaient à un haut

degré. La féodalité prit des caractères différents sur le sol français,

suivant qu'elle fut plus ou moins mélangée de l'esprit normand, et cette

observation, si elle était développée par un historien, projetterait la

lumière sur certaines parties de l'histoire politique du moyen âge qui

paraissent obscures et inexplicables. Ainsi, c'est peut-être à cet

esprit anti-national d'une partie de la féodalité française, qui avait

pu résister à l'influence normande, que nous devons de n'être pas

devenus Anglais au XVe siècle. Ce n'est point là un paradoxe, comme on

pourrait le croire au premier abord. Si tout le sol français avait été

imprégné de l'esprit national normand, comme la Normandie, le Maine,

l'Anjou, le Poitou, la Saintonge et la Guienne, au XVe siècle, la

conquête anglaise était assurée à tout jamais. C'est à l'esprit

individuel et nullement national des seigneurs féodaux de la Bretagne,

qui était toujours restée opposée à l'influence normande[24], et du

centre de la France, secondé par le vieil esprit national du peuple

gallo-romain, que nous devons d'être restés Français; car, à cette

époque encore, l'invasion anglaise n'était pas considérée, sur une bonne

partie du territoire de la France, comme une invasion étrangère.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 3 - (C suite) · 第 4 / 40 段