En A (19), nous présentons l'une des fermes; entre l'entrait B et

l'entrait retroussé D, on voit une suite de courbes C habilement

assemblées qui sont destinées à recevoir les bardeaux ou feuillets de

chêne qui forment un berceau plein-cintre légèrement surbaissé; en I est

le poinçon qui passe à travers le berceau, au droit de chaque ferme, et

vient suspendre l'entrait. La coupe longitudinale E montre une ferme en

F et une suite de chevrons portant ferme G. Tous les chevrons sont armés

chacun d'un entrait retroussé avec des courbes absolument semblables à

celles C de la ferme-maîtresse. Les bardeaux en bois refendus sont

cloués sur chaque courbe des chevrons et des fermes, ainsi qu'on le voit

en H, et des couvre-joints, moulurés viennent cacher les joints et

renforcer encore les courbes à l'intérieur, en même temps qu'ils servent

de décoration. De grandes croix de Saint-André, assemblées dans les

poinçons, dans les sous-faîtes K et entre-toises L, empêchent le hiement

de l'ensemble de la charpente et le déversement des fermes. Nous donnons

en M un détail du chapiteau du poinçon au point où il commence à devenir

apparent sous le berceau. Cette charpente est aussi légère que solide,

et il est facile de reconnaître qu'on n'y a mis en oeuvre que la

quantité de bois rigoureusement nécessaire à sa stabilité. Les

équarrissages sont réduits à leur plus faible volume. Dans sa partie

vue, le poinçon ne donne, en section horizontale, qu'un octogone de 0,13

centimètres de diamètre; les arbalétriers n'ont que 0,14 c. sur 0,12 c.

d'équarrissage, les chevrons 0,13 c. sur 0,12 c. Mais la façon dont les

chevrons portant ferme sont rendus rigides mérite particulièrement de

fixer l'attention des constructeurs.

La fig. 20 représente l'un d'eux. Posés sur des blochets, les pieds des

chevrons sont raffermis par des jambettes courbes N; un entrait

retroussé O les réunit, et deux contre-fiches PP, assemblées à mi-bois

avec l'entrait retroussé, viennent étayer les chevrons au-dessus du

berceau en RR, en même temps qu'elles empêchent le triangle de se

déformer par l'action du vent ou d'une charge plus forte d'un côté que

de l'autre. Dans la coupe longitudinale E, on voit en S la rencontre des

contre-fiches assemblées tenant aux chevrons, et comment cette rencontre

ne gêne en rien le passage des grandes croix de Saint-André

longitudinales. Cette charpente porte de la latte et de la tuile depuis

six siècles, sans avoir subi aucune altération grave, et malgré qu'on

ait coupé plusieurs pièces pour passer des tuyaux de cheminée.

Sur l'une des salles beaucoup plus petite, du même édifice, nous

trouvons encore une charpente dont la combinaison, aussi bien entendue

que simple, doit nous arrêter. Cette salle n'a pas plus de 4m,80 de

largeur; elle était, de même que la grande, couverte par un berceau

plein-cintre en charpente avec entraits et poinçons apparents. Nous

donnons (21) cet exemple.

En A est la ferme-maîtresse, en B un des chevrons portant ferme, et en C

la coupe longitudinale de la charpente. Comme toujours, des bardeaux en

chêne avec couvre-joints étaient cloués sur les courbes des fermes et

chevrons. Ces bardeaux ou feuillets de chêne refendu ont ordinairement

0,01 c. d'épaisseur, et même quelquefois 0,009 m. Ceux de la grande

charpente (fig. 19) n'ont pas davantage; ils sont assemblés à grain

d'orge, ainsi que l'indique la fig. 22, afin d'empêcher le vent qui

passe sous la tuile de pénétrer à l'intérieur. Mais le berceau apparent

de ces sortes de charpente n'adopte pas toujours la forme plein-cintre;

il n'est quelquefois qu'un segment de cercle et plus souvent en

tiers-point.

Telle est la charpente apparente de l'église de Mauvesin près

Marmande[8] que nous donnons (23). Nous choisissons celle-ci, entre

beaucoup d'autres, à cause de la disposition particulière des sablières,

qui sont posées sur les entraits au lieu d'être au-dessous, et des

blochets C qui viennent s'assembler dans les jambettes D, lesquelles

sont pendantes et terminées par un cul-de-lampe, ainsi que le démontre

la fig. 24. Les chevrons E, étant eux-mêmes assemblés à l'extrémité des

blochets, débordent l'arête extérieure de la tête du mur, et tiennent

lieu des coyaux destinés ordinairement à supporter l'égout du toit

lorsque celui-ci, comme dans le cas présent, n'a pas de chéneau. Dans

cette fig. 24, nous avons indiqué l'entrait en F privé de son

arbalétrier et de sa jambette. La charpente de l'église de Mauvesin

possède un véritable faîtage en A (fig. 23), dans lequel viennent

s'assembler les extrémités des chevrons et non point un sous-faîte,

comme la plupart des charpentes précédentes. Le déversement des fermes

est maintenu par des liens assemblés en B dans le poinçon, dans les

entre-toises et dans le faîtage. Les chevrons entre les fermes, espacées

de 4m,30, sont munis chacun d'un entrait retroussé, d'esseliers et de

jambettes courbes comme les fermes-maîtresses; ils ne diffèrent de

celles-ci que par l'absence du poinçon et de l'entrait. Cette charpente,

qui couvre une nef de 7m,00 de largeur, est fort simple et solide; les

courbes, aujourd'hui dégarnies, recevaient autrefois des bardeaux avec

couvre-joints, comme ceux de la fig. 19.

Cependant les charpentiers des XIIIe et XIVe siècles élevaient des

charpentes apparentes encore plus simples que celles données ci-dessus,

pour couvrir des vaisseaux d'une largeur de 7m,00 à 8m,00. Il en existe

une encore au-dessus de la nef de la petite église de Saint-Jean de

Châlons-sur-Marne, qui se recommande par son extrême légèreté. Nons

donnons (25) une des fermes-maîtresses de cette charpente, en A et en B

un des chevrons. Ceux-ci ne sont rendus rigides que par les deux

contre-fiches croisées C C et les jambettes D. Ici le berceau en

tiers-point se compose de deux segments de cercle dont le centre est

posé en contrebas de l'entrait.

C'était dans les grand'salles des châteaux, des abbayes, des évêchés,

des édifices publics, que les charpentiers du moyen âge étaient

particulièrement appelés à déployer toutes les ressources de leur art.

Chaque demeure féodale renfermait un vaste espace couvert, qui servait

de salle de réunion dans les solennités, lorsque le seigneur exerçait

ses droits de justicier, lorsqu'il conviait ses vassaux soit pour des

fêtes, soit pour prendre part à ses actes de chef militaire. En temps de

siége, la grand'salle du château servait encore de logement à un

supplément de garnison; en temps de paix, c'était encore un promenoir

comme nos salles des Pas-Perdus annexées aux palais de justice modernes.

Généralement, ces grand'salles étaient situées au premier ou même au

second étage, le rez-de-chaussée servant de magasin, d'écurie, de

réfectoire et de dépôts d'armes. N'étant couvertes que par la toiture,

et les murs des châteaux ne pouvant être renforcés par des contre-forts

qui eussent gêné la défense, ces salles n'étaient pas voûtées, mais de

magnifiques charpentes, lambrissées à l'intérieur, formaient un abri sûr

contre les intempéries de l'atmosphère.

Le Palais de la Cité, à Paris, avait sa grand'salle couverte par un

double berceau en tiers-point lambrissé reposant sur une rangée de

piliers réunis par des archivoltes[9]. Les châteaux de Montargis, de

Coucy, de Pierrefonds, etc., possédaient d'immenses salles couvertes par

des charpentes apparentes (voy. CHÂTEAU). Malheureusement toutes ces

charpentes sont aujourd'hui détruites, et celles qui existent encore

n'appartiennent qu'à des châteaux de second ordre. Nous en excepterons

cependant le palais des comtes de Poitiers (palais de justice actuel de

Poitiers), qui a conservé sa belle charpente de grand'salle, qui date du

commencement du XVe siècle, l'archevêché de Reims et le palais de

justice de Rouen[10].

Parmi ces restes de l'art de la charpenterie du moyen âge, l'un des plus

intéressants, des plus anciens et des plus complets, est la charpente de

la grand'salle du château de Sully-sur-Loire, qui date de la fin du XIVe

siècle. La grand'salle du château de Sully est située au troisième

étage, à 14m,30 au-dessus du sol de la cour; c'est tout un système de

construction de bois, admirablement entendu, qui couronne un long et

large bâtiment fortifié, défendu par des machicoulis avec chemin de

ronde, du côté extérieur donnant sur la Loire et du côté de la cour.

Nous donnons d'abord (26) la coupe transversale de cette charpente. Les

poutres qui portent les solives du plancher de la salle ont 0,63 c.

d'épaisseur sur 0,50 c. de largeur et 11m,90 c. de portée. Ces poutres A

sont soulagées par des corbeaux de pierre B. Du côté de la cour,

d'autres corbeaux reçoivent la première sablière C qui pose du côté

extérieur sur la tête du mur; cette sablière a 0,30 cm d'épaisseur sur

0,24 de largeur. Un second rang de sablières D de même équarrissage

reçoit les jambettes E qui se courbent à leur extrémité pour s'assembler

dans les chevrons. Du niveau du plancher au sommet de l'ogive formée par

le lambris intérieur on compte 10m,20 c. Au-dessus du dernier plancher,

le mur, réduit à une épaisseur de 0,95 c., s'élève jusqu'à une hauteur

de 2m,00, reçoit deux sablières et sert de séparation entre la

grand'salle et les chemins de ronde munis de machicoulis et de

meurtrières. Les chemins de ronde, clos à l'extérieur par un parapet de

0,26 c. d'épaisseur, en pierre, sont couverts par de grands coyaux G

raidis par de petites contre-fiches H taillées en courbe à l'intérieur,

ainsi que le pied des coyaux, de manière à former un petit berceau en

tiers-point sur ce chemin de ronde (voy. le détail X). On remarquera que

les blochets P sont composés de deux moises venant saisir les jambettes

et le pied des chevrons assemblés dans la sablière extérieure R.

Il n'y a pas ici de fermes-maîtresses; la charpente consiste en une

série de chevrons portant ferme, sans poinçons; mais tout le système est

rendu solidaire (voy. fig. 27) par deux entre-toises K raidies par une

succession de croix de Saint-André L et par de grandes écharpes croisées

M assemblées à tiers-bois en dehors du chevronnage suivant sa pente. Ce

sont surtout ces écharpes croisées, prises dans le plan des chevrons,

qui maintiennent le roulement de la charpente. Des fourrures posées sur

les chevrons rachètent la saillie que forment ces écharpes croisées sur

le plan incliné du chevronnage et reçoivent la volige et l'ardoise. Les

chevrons sont espacés de 0,63 c. d'axe en axe, et la volige est, par

conséquent, très-épaisse, en chêne refendu. Les têtes des chevrons

s'assemblent à mi-bois et ne portent pas sur un sous-faîte. Cette salle

était éclairée par des lucarnes, comprenant deux entre-chevrons,

figurées dans la coupe longitudinale (27) en N, et par des jours pris

dans l'un des deux pignons en maçonnerie. Les chevrons, jambettes et

esseliers courbes n'ont que 0,20c. sur 0,16c. d'équarrissage posés sur

champ, et ainsi des autres bois en proportion; il semblait qu'alors les

charpentiers cherchaient à répartir également le poids des charpentes de

combles sur la tête des murs et à le réduire autant que possible. Du

reste, tous ces bois sont des bois de brin et non de sciage, équarris à

la hache avec grand soin, et bien purgés de leur aubier (voy. BOIS).

C'est ce qui explique leur parfaite conservation depuis près de cinq

siècles. Il n'est pas besoin de dire que cette charpente, à l'intérieur,

est lambrissée au moyen de bardeaux cloués sur les courbes avec

couvre-joints. Ces bardeaux sont généralement décorés de peintures,

ainsi qu'on peut le voir encore dans la grand'salle du palais ducal de

Dijon, dans l'église de Sainte-Madeleine de Châteaudun, etc. (voy.

PEINTURE).

La charpente de la grand'salle du château de Sully n'a pas, à proprement

parler, d'entraits, comme elle n'a pas d'arbalétriers. C'est là une

disposition exceptionnelle en France, ou du moins qui ne se rencontre

que dans des cas particuliers comme celui-ci. Mais il faut observer que

le chevronnage se rapproche beaucoup de la verticale, qu'il est

très-léger et qu'enfin les jambettes qui s'assemblent dans la sablière

posée au-dessus du plancher sont fortes et maintiennent la poussée des

chevrons par leur courbure. Les entraits de cette charpente ne sont, par

le fait, que les énormes poutres transversales du plancher qui

retiennent l'écartement des murs.

Mais si nous voulons voir des charpentes apparentes dont l'écartement

est maintenu sans entraits, et au moyen d'un système d'assemblage

différent de ceux que nous venons d'examiner, il faut aller en

Angleterre. Quand, par exception, les Anglais ont armé les fermes de

leurs charpentes d'entraits, il semble qu'ils n'aient pas compris la

fonction de cette pièce, qui est, comme chacun sait, d'arrêter seulement

l'écartement des arbalétriers; l'entrait ne doit rien porter, mais an

contraire il a besoin d'être suspendu au poinçon au milieu de sa portée;

car de sa parfaite horizontalité dépend la stabilité de la ferme. On

trouve encore, en Angleterre, des charpentes du XIIIe siècle combinées

de telle façon que l'entrait porte le poinçon (désigné sous le nom de

_poteau royal_) et par suite toute la ferme. Dans ce cas, l'entrait est

une énorme pièce de bois posée sur son fort. Depuis longtemps, en

France, on élevait des charpentes dans lesquelles la fonction de

l'entrait était parfaitement comprise et appliquée, que, de l'autre côté

de la Manche, et probablement en Normandie, on persistait à ne voir dans

l'entrait qu'un point d'appui. Il nous serait difficile de découvrir les

motifs de cette ignorance d'un principe simple et connu de toute

antiquité. Peut-être cela tient-il seulement à la facilité avec

laquelle, dans ces contrées, on se procurait des bois d'un énorme

équarrissage et de toutes formes. Ainsi, dans une salle, à Charney

(Berkshire), dont la charpente remonte à 1270, nous trouvons un comble

qui repose presque entièrement sur une poutre très-grosse, posée sur son

fort, et qui, par le fait, tient lieu d'entrait en même temps qu'elle

supporte tout le système de la charpente.

Nous donnons (27 bis) en A une ferme principale et en B la coupe

longitudinale de ce comble. Il se compose d'une série de chevrons armés

d'entraits retroussés R et de liens. Les entraits retroussés reposent

sur une forte filière F soulagée par des liens C reportant sa charge sur

un poinçon D, posé lui-même sur l'entrait ou la poutre E.

On comprendra que des constructeurs qui comprenaient si mal la fonction

de l'entrait aient cherché à se priver de ce membre. Aussi voyons-nous,

dès le XIVe siècle, les Anglo-Normands chercher des combinaisons de

charpentes de combles dans lesquelles l'entrait se trouve supprimé. Ces

combinaisons doivent être indiquées par nous, car certainement elles

étaient employées, pendant le moyen âge, en Normandie, dans le nord de

la France, et les charpentes des XIVe et XVe siècles que l'on rencontre

encore en grand nombre en Angleterre dérivent d'un principe de

construction normand, dont nous ne trouvons que des traces rares chez

nous, presque toutes ces charpentes ayant été remplacées successivement

depuis le XIIIe siècle par des voûtes. Ne pouvant remonter aux

principes, il est bon toutefois de connaître les dérivés, d'autant plus

qu'ils sont fort remarquables et méritent l'attention des constructeurs.

Ainsi que nous l'avons dit en commençant cet article, c'est par la

grosseur des bois employés que les charpentes anglo-normandes se

distinguent tout d'abord de celles exécutées en France pendant les

XIIIe, XIVe et XVe siècles, puis par des combinaisons qui ont des

rapports frappants avec les constructions navales, et enfin par une

perfection rare apportée dans la manière d'assembler les bois. Dans les

charpentes apparentes anglo-normandes, la panne joue un rôle important

et ne cesse d'être employée; seulement, au lieu d'être, comme chez nous,

indépendante, posée sur l'arbalétrier, elle s'y lie intimement et forme

avec lui un grillage, une sorte de châssis sur lequel viennent reposer

les chevrons.

Un exemple fort simple fera comprendre ce système (28)[11]. Cette ferme,

sans entrait à sa base, se trouve, il est vrai, intercalée entre

d'autres fermes qui en sont pourvues; elle n'est pas le résultat du

hasard, mais d'un système souvent employé pendant les XIIIe et XIVe

siècles. Le blochet A, sculpté à son extrémité vue, est pincé entre deux

sablières B assemblées avec lui à mi-bois; une forte courbe D, d'un seul

morceau, s'assemble dans l'arbalétrier C au moyen d'un long tenon

doublement chevillé. La panne E inférieure est prise entre la courbe et

l'arbalétrier; elle est franche, la courbe et l'arbalétrier étant

entaillés pour la laisser passer. La panne E' supérieure repose dans une

entaille pratiquée à l'extrémité de l'entrait retroussé F et dans

l'arbalétrier. Ainsi les chevrons dont l'épaisseur est indiquée par la

ligne ponctuée viennent araser la face extérieure de l'arbalétrier.

Cette ferme n'a que 5m,40 de portée, et ses arbalétriers ne pourraient

s'écarter sans déformer les courbes, ce qui n'est guère possible, ou

sans briser les tenons dans l'entrait retroussé, lesquels ont une grande

force et sont bien chevillés. Mais lorsque les portées étaient plus

grandes, il eût été difficile de trouver des courbes d'un seul morceau.

Les charpentiers anglo-normands en assemblèrent deux l'une au-dessus de

l'autre, ainsi que l'indique la fig. 29, en ayant le soin de donner à

leurs bois un fort équarrissage, afin d'obtenir des tenons

très-puissants. Le point faible de ces charpentes était cependant à leur

sommet. Il était facile, par des combinaisons de courbes et des bois

d'un fort équarrissage, de donner aux arbalétriers une parfaite

rigidité; ce qu'il était difficile d'empêcher, sans le secours de

l'entrait, c'était la dislocation des assemblages à la tête de la ferme,

par suite de l'écartement des deux arbalétriers.

Le problème que les charpentiers anglo-normands avaient à résoudre êtait

celui-ci: donner à deux triangles A et B (30) une base C D commune. Ce

problème résolu, on pouvait se passer d'un entrait réunissant les deux

sommets E F.

Une des fermes de la grand'salle de l'abbaye de Malvern (Worcestershire)

qui date du milieu du XIVe siècle[12], indique bien nettement cette

tentative des charpentiers anglo-normands. En voici la représentation

perspective (30 bis). Cette ferme n'est en réalité qu'une sorte

d'équerre composée de diverses pièces de grosse charpente dont

l'assemblage ne forme qu'un triangle rigide. Les bois ont beaucoup de

champ, mais peu de plat, et sont maintenus ensemble par de fortes

languettes ou des _prisonniers_ noyés dans leur épaisseur. On remarquera

comme les pannes sont soulagées par des liens ou écharpes courbes A qui

ont encore l'avantage de porter les chevrons et d'arrêter le hiement de

toute la charpente. Il faut avouer que ce système exigeait l'emploi de

bois énormes comparativement au résultat obtenu; c'était payer bien cher

la suppression des entraits. Cette ferme n'a cependant qu'une

très-médiocre portée, et ce moyen ne pouvait s'appliquer à des

charpentes destinées à couvrir de larges vaisseaux. Aussi le voyons-nous

abandonné forcément lorsqu'il s'agit d'exécuter des fermes d'une grande

dimension.

La nef et les transsepts de la cathédrale d'Ély sont encore couverts par

une belle charpente qui date de la fin du XIVe siècle. Nous donnons (31)

une ferme de cette charpente ainsi que l'entre-deux des fermes. La

grande courbe A B est d'un seul morceau; elle s'assemble à sa base dans

le grand blochet C, à son sommet, dans le faux poinçon D. Les vides

triangulaires E F sont remplis par des madriers, assemblés en feuillure

sous l'arbalétrier et dans l'extrados de la courbe, afin de rendre les

courbes et arbalétriers solidaires. Les pannes sont prises entre

l'arbalétrier et sa courbe. Le sous-faîte G est soulagé par des liens

courbes. Quant au blochet, il est maintenu horizontal par le lien courbe

H, et le vide laissé derrière ce lien est rempli par des madriers; ces

liens portent sur un potelet I taillé en forme de colonnette et sur un

corbelet K engagé dans le mur. Une corniche avec frise en bois, ornée de

demi-figures d'anges tenant des écussons, masque les sablières et la

tête du mur. Il n'est pas besoin de dire que cette charpente était

décorée de peintures. La solidité de cette charpente réside

principalement dans la grosseur des bois employés et dans l'extrême

aiguité des deux courbes reportant une grande partie de la poussée sur

le potelet I, c'est-à-dire en contrebas de la tête du mur. Ce système

étant adopté conduisit les charpentiers anglo-normands à des

combinaisons fort savantes et d'une grande hardiesse d'exécution.

Tous ceux qui ont été à Londres ont vu la charpente qui couvre la

grand'salle de l'abbaye de Westminster, dont la largeur, dans oeuvre,

est de 21m,00. C'est là un magnifique exemple de ces immenses

constructions de bois qui se trouvaient si fréquemment dans le nord de

la France et que l'on rencontre encore en Angleterre. Il mérite que nous

en donnions une description exacte à nos lecteurs. Les murs de la

grand'salle de l'abbaye de Westminster ont 2m,20 d'épaisseur sur une

hauteur de 11m,50 environ. La charpente, de la tête des murs au faîtage,

porte 14m,00, et près de 20m,00 des corbeaux au faîtage. Les

arbalétriers et chevrons ont 17m,00 compris tenons; nous n'avons pu

savoir s'ils sont d'un seul morceau. Les différentes pièces de cette

charpente sont couvertes de belles moulures, toutes évidées dans la

masse, et les assemblages sont exécutés avec une telle perfection qu'on

a grand'peine à les reconnaître.

Nous donnons d'abord (32) l'ensemble d'une des fermes-maîtresses. Le

principe dont nous avons indiqué les éléments dans la charpente de la

cathédrale d'Ély se retrouve complétement développé dans la charpente de

Westminster. Pas d'entraits, mais de grands blochets saillants portés

par des liens, et portant eux-mêmes les courbes qui viennent s'assembler

à la base du faux poinçon. Mais à Westminster, pour réunir la partie de

la charpente élevée au-dessus des blochets avec les grandes potences qui

portent ceux-ci, d'immenses moises courbes étreignent tout le système,

rendent ses différents membres solidaires et donnent à chaque demi-ferme

la roideur et l'homogénéité d'une planche. Le problème posé fig. 30 est

ici résolu, car il était facile de lier les deux demi-fermes au faux

poinçon, de façon à ne pas craindre une dislocation sur toute la

longueur de ce poinçon; dès lors les deux demi-fermes formaient comme

deux triangles rigides, pleins, ayant une base commune. En effet,

l'entrait retroussé A (fig. 32) est d'une seule pièce; il est même posé

sur son fort et plus épais vers son milieu qu'à ses extrémités. Cet

entrait formant la base du triangle dont B C est un des côtés, ce

triangle ne peut s'ouvrir; c'est une ferme complète, rendue plus rigide

encore par les remplissages qui la garnissent. Cette ferme supérieure ou

ce triangle homogène s'appuie sur deux poteaux D qui s'assemblent à leur

pied sur l'extrémité du blochet E. Ce blochet est lui-même maintenu

horizontal par le lien courbe F et les remplissages. Mais si la pression

était très-forte à l'extrémité du blochet cette pression exercerait une

poussée en G à la base du lien F. C'est pour éviter cette pression et

cette poussée que sont posées les grandes courbes moises H qui,

embrassant le milieu de l'entrait retroussé A, le poteau D le blochet E

et le pied du lien F, arrêtent tout mouvement, et font de ces

compartiments inférieurs une seule et même pièce de charpente, qui n'est

susceptible d'aucune déformation ni dislocation. Remarquons, d'ailleurs

que tous les vides entre les pièces principales sont remplis par des

claires-voies en bois qui raidissent tout le système et maintiennent les

courbes dans leur pureté. La poussée ne pourrait s'exercer au point G

que si ces courbes se cintraient davantage sous la charge; les

remplissages verticaux sont autant d'ordonnées qui, par leur pression

verticale, empêchent les courbes de se déformer. Examinons maintenant

comment le chevronnage a été établi entre les fermes-maîtresses,

espacées l'une de l'autre de 5m,75 d'axe en axe. Les fermes-maîtresses

portent, suivant le système anglo-normand, des pannes I; mais ces pannes

ont une assez grande portée; elles doivent soutenir des chevrons énormes

et toute la couverture.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 3 - (C suite) · 第 2 / 40 段