Soit A (7) le bahut en pierre; on pose deux sablières B B' p

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DICTIONNAIRE RAISONNÉ

DE

L'ARCHITECTURE

FRANÇAISE

DU XIe AU XVIe SIÈCLE.

III

PARIS

IMPRIMÉ CHEZ BONAVENTURE ET DUCESSOIS

Quai des Augustins, 55, près du Pont-Neuf.

DICTIONNAIRE RAISONNÉ

DE

L'ARCHITECTURE

FRANÇAISE

DU XIe AU XVIe SIÈCLE

PAR M. VIOLLET-LE-DUC

ARCHITECTE DU GOUVERNEMENT

INSPECTEUR-GÉNÉRAL DES ÉDIFICES DIOCÉSAINS

TOME TROISIÈME

[Illustration: ]

PARIS

B. BANCE, ÉDITEUR

RUE BONAPARTE, 13.

L'auteur et l'éditeur se réservent le droit de faire traduire et

reproduire cet ouvrage dans les pays où la propriété des ouvrages

français est garantie par des traités.

DICTIONNAIRE RAISONNÉ

DE

L'ARCHITECTURE

FRANÇAISE

DU XIe AU XVIe SIÈCLE.

C

(Suite).

CHARNIER, s. m. Signifie proprement un vaisseau où l'on conserve des

viandes salées. On donna aussi ce nom aux cimetières, aux enclos

réservés à la sépulture. On désignait encore, à la fin du siècle

dernier, le cimetière des Innocents à Paris sous le nom de _Charnier des

Innocents_ (voy. CIMETIÈRE).

CHARPENTE, s. f. On entend par ce mot toute, combinaison et assemblage

de bois de gros échantillon destinés à la construction des bâtiments

publics ou privés.

L'art du charpentier dut être un des premiers parmi ceux que les hommes

appliquèrent à leurs besoins. Abattre des arbres, les ébrancher, et les

réunir à leur sommet en forme de cône, en remplissant les interstices

laissés entre les troncs par du menu bois, des feuilles et de la boue,

voilà certainement l'habitation primitive de l'homme, celle que l'on

trouve encore chez les peuples sauvages. Dans l'antiquité grecque, les

charpentes étaient (autant qu'on peut en juger par le peu d'édifices qui

nous restent) d'une grande simplicité. Cependant les Grecs connaissaient

déjà l'assemblage de charpenterie que nous désignons sous le nom de

_ferme_.

Les Romains devaient être fort habiles dans l'art de la charpenterie,

car les voûtes sphériques ou d'arêtes qu'ils élevèrent en si grand

nombre exigent, pour être construites, des combinaisons de charpente

fort compliquées et difficiles à assembler. Dans leurs établissements

militaires, ils employaient le bois à profusion; il suffit, pour s'en

convaincre, de regarder les bas-reliefs de la colonne Trajane à Rome.

Les contrées de l'Europe où ils portèrent la guerre étaient d'ailleurs

presque entièrement couvertes de forêts, qu'ils défrichèrent en grand

nombre, autant pour faire pénétrer leurs armées à travers ces pays

demi-sauvages que pour leurs besoins. Déjà, sous l'empire romain,

l'Italie ne pouvait plus fournir de bois en assez grande quantité pour

les besoins du peuple-roi, et les forêts des Gaules, pendant plusieurs

siècles, servirent d'approvisionnements à la marine et aux immenses

établissements des Romains. La facilité avec laquelle on se procurait

alors cette matière première explique comment on pouvait achever

très-rapidement certains travaux gigantesques, tels que des ponts, des

chaussées, des barrages, des digues, des campements militaires d'une

grande importance, des enceintes de circonvallation et de

contrevallation, des édifices publics et des villes tout entières.

Naturellement, sous le règne des rois mérovingiens, parmi les traditions

des constructions romaines, la charpenterie fut une de celles qui se

conservèrent le mieux; le sol n'était pas épuisé, les forêts couvraient

encore une grande partie des Gaules, et le bois était une des matières

que l'on employait de préférence dans les constructions publiques ou

privées, à cause de son abondance.

Grégoire de Tours cite un grand nombre d'églises, de _villæ_, de ponts,

de maisons et de palais où le bois joue un grand rôle; à défaut de ce

texte, les incendies fréquents qui détruisirent non-seulement un

édifice, mais des villes entières, pendant les périodes mérovingienne et

carlovingienne, indiquent assez que la charpenterie était fort pratiquée

jusqu'au XIe siècle. Cet art devait même être, relativement à la

maçonnerie, arrivé alors à une grande perfection. Malheureusement, les

exemples de charpente d'une époque reculée nous font défaut, et nous ne

croyons pas qu'il en existe qui soient antérieurs au XIIe siècle. Force

nous est donc de prendre l'art de la charpenterie à ce moment. Mais

avant de donner des exemples, il est nécessaire de tracer sommairement

la marche qu'a suivie cet art, d'indiquer les causes qui ont influé sur

son développement.

Tant que des forêts immenses et qui paraissaient inépuisables fournirent

des bois de grande dimension et d'un gros équarrissage, on s'appliqua à

donner de la solidité aux charpentes, en employant plutôt des gros bois

qu'en cherchant des combinaisons en rapport avec les qualités

particulières à cette matière. Nous avons encore sous les yeux la preuve

de ce fait. En Angleterre, par exemple les charpentes anglo-normandes,

qui datent des XIIIe et XIVe siècles, sont, comparativement à nos

charpentes de la même époque, qui subsistent dans l'Ouest, en Bourgogne,

en Champagne et dans l'Ile de France, beaucoup plus fortes comme

équarrissage de bois, et leur solidité provient en grande partie de

l'énorme dimension de ces bois. En France, dès le XIIIe siècle, l'art de

la charpenterie s'applique à rechercher des combinaisons qui suppléent

au faible équarrissage des bois employés. Déjà les forêts, éclaircies

sur le continent, ne fournissaient plus de ces arbres deux fois

séculaires en assez grande quantité pour que les constructeurs ne

fussent pas obligés de remplacer le volume des bois par un judicieux

emploi de leurs qualités. Il fallait encore allégir les charpentes au

fur et à mesure que les constructions de maçonnerie, en s'éloignant des

traditions romaines, devenaient elles-mêmes plus légères.

Les Grecs et les Romains n'adoptèrent, pour couvrir leurs édifices, que

des combles peu inclinés; cette forme exigeait l'emploi de bois d'un

fort équarrissage pour résister à la charge des tuiles. Dans

l'architecture romane, nous voyons longtemps, même dans le Nord, les

combles conserver une assez faible inclinaison, et ce n'est guère que

vers le milieu du XIIe siècle qu'ils prennent des pentes plus rapides.

Ces modifications apportées dans la forme des couvertures contribuèrent

encore à faire abandonner les gros bois pour la charpente des combles.

Il faut dire aussi que les essences de bois employées par les

charpentiers septentrionaux dans les édifices n'étaient pas les mêmes

que celles généralement mises en oeuvre par les Grecs et même les

Romains. Ceux-ci semblaient préférer les essences résineuses, le sapin,

le mélèze et le cèdre, lorsqu'ils avaient à couvrir un monument; ces

bois exigeaient des équarrissages plus forts que le chêne, préféré aux

bois blancs pendant le moyen âge, dans le nord et l'ouest de la France.

Les Normands, peuple de marins, semblent être les premiers, dans ces

contrées, qui aient fait faire un pas considérable à l'art de la

charpenterie. Il est certain que, dès le XIe siècle, ils construisirent

de vastes édifices entièrement couverts par de grandes charpentes

apparentes; l'Angleterre conserve encore bon nombre de ces charpentes,

qui, bien qu'élevées pendant les XIIIe et XIVe siècles, sont combinées

d'après des données complètement originales, et paraissent être le

résultat de traditions plus anciennes. Ce qui caractérise la charpente

anglo-normande, c'est son analogie avec les moyens d'assemblage employés

de tous temps dans la charpenterie navale; mais nous aurons l'occasion

de revenir sur cette partie de notre sujet.

Les nefs des églises de l'abbaye aux Hommes et de la Trinité de Caen

étaient évidemment, dans l'origine, couvertes par des charpentes

apparentes, et déjà les pentes de ces charpentes devaient être

passablement inclinées. Dans le centre de la France et dans l'est, les

traditions de la charpenterie antique se conservèrent assez exactement

jusqu'à la fin du XIIe siècle. Or, pour ce qui est des charpentes de

combles, dont nous nous occuperons d'abord, le système emprunté aux

anciens est fort simple. Il consiste en une suite de fermes portant des

pannes sur lesquelles reposent les chevrons. La ferme primitive est

souvent dépourvue de poinçons; elle se compose (1) d'un entrait AB, de

deux arbalétriers AC, BC, et d'un entrait retroussé DE, destiné à

empêcher les arbalétriers de fléchir et de se courber sous la charge de

la couverture. Si ces fermes ont une portée plus grande, on y ajoute un

poinçon CF, venant recevoir les extrémités des deux arbalétriers,

s'assemblant en F à tenon et mortaise, et arrêtant ainsi la déformation

de la ferme. Si l'on craint la flexion de l'entrait AB (2), par suite de

sa longueur, le poinçon vient s'assembler en F, le suspend, et l'entrait

retroussé DE s'assemble en GH dans ce poinçon. Les pannes I reposaient

sur les arbalétriers, retenues par des chantignolles K, et les chevrons

LM s'accrochaient sur leur face externe. Mais si le comble n'a pas une

forte inclinaison et si l'on veut que la rencontre des arbalétriers avec

l'entrait ne porte pas à faux, ce système exige des murs d'une grande

épaisseur. En effet (fig. 2): supposons que l'intervalle à couvrir NO

soit de sept mètres soixante centimètres, les arbalétriers ayant 0,20 c.

d'équarrissage, les pannes autant, et les chevrons 0,12 c., on voit que

l'épaisseur des murs doit être de 1,10 c., ce qui est considérable eu

égard au peu de largeur du vaisseau.

Aussi, dans les petits édifices romans couverts par des charpentes, on

s'aperçoit que les constructeurs ont été entraînés à donner à leurs murs

une épaisseur beaucoup plus grande que celle exigée par le poids de la

couverture, afin de trouver, à la tête de ces murs, une assiette assez

large pour recevoir la portée de ces bois superposés. La ferme de comble

apparente à l'intérieur, taillée conformément à la tradition antique,

privée de plafond posé sur l'entrait, conservait une apparence peu

monumentale; on voulut obtenir une décoration par la manière d'assembler

et de tailler les bois. Pendant la période romane, surtout dans le

centre, l'ouest et le midi de la France, les architectes étaient

préoccupés de l'idée de fermer les nefs par des voûtes; lorsqu'ils ne

purent le faire, faute de ressources suffisantes, ils cherchèrent à

donner à leurs charpentes, à l'intérieur, l'aspect d'un berceau.

Nous voyons quelques tentatives de ce genre faites dans de petits

édifices de la Guienne qui datent du XIIe siècle. Nous donnons (3) une

de ces charpentes, provenant de l'église de Lagorce près Blaye[1].

L'entrait est façonné, chanfreiné sur ses arêtes. Les chanfreins

s'arrêtent au droit des assemblages pour laisser toute la force du bois

là où un tenon vient s'assembler dans une mortaise. Les jambettes A sont

taillées sur une courbe formant, avec la partie supérieure des deux

arbalétriers, un demi-cercle complet. Le poinçon B reçoit des

entre-toises C qui soulagent le faîtage D au moyen de liens inclinés.

Ces liens empêchent le dévers des fermes et contribuent à les maintenir

dans un plan vertical; les arbalétriers portaient des pannes. Cette

charpente demandait encore, par conséquent, comme celle donnée fig. 2,

des murs fort épais pour éviter les porte-à-faux. On évita bientôt cet

inconvénient en assemblant les pannes dans l'arbalétrier même, au lieu

de les poser au-dessus; on gagnait ainsi toute l'épaisseur de la panne,

et même, en les assemblant de plat et en contrebas de l'affleurement

extérieur de l'arbalétrier, on se réserva la place du chevron qui,

alors, ne dépassait pas le plan incliné passant par la face externe de

ces arbalétriers.

La fig. 4[2] explique cette combinaison. En A sont les pannes, en B le

faîtage; la ligne ponctuée CD indique les chevrons. Les murs pouvaient

ainsi être réduits d'épaisseur. Les extrémités de l'entrait s'assemblent

à queue d'aronde dans la sablière E; celle F est entaillée pour recevoir

les abouts des chevrons qui sont retenus sur le faîtage, les pannes et

les sablières, par des chevilles de chêne. Mais ce moyen présente

d'assez grands défauts; les pannes, posées de plat, sont faibles; elles

ne portent que sur leurs tenons. Aussi n'employa-t-on ce système

d'assemblage de charpente qu'assez rarement; nous ne le retrouvons guère

adopté dans les constructions du Nord. Les liens courbes, si les

arbalétriers étaient trop chargés, devaient, par leur pression sur

l'entrait, le faire fléchir. Ces fermes ne pouvaient être employées que

pour couvrir des nefs étroites, et n'eussent pu, exécutées sur de

grandes dimensions, conserver leur rigidité. Ces exemples font voir

qu'alors les charpentiers ne se rendaient pas un compte exact de la

fonction de l'entrait, qui doit être uniquement d'empêcher l'écartement

des arbalétriers, mais qui ne peut et ne doit supporter aucune charge;

aussi, on changea promptement les jambettes A (fig. 3), et, les

retournant, on les assembla dans l'extrémité inférieure du poinçon (5).

L'entrait restait libre alors, suspendu au milieu de sa portée par le

poinçon, et les deux jambettes, converties en liens B, arrêtèrent

parfaitement la flexion des arbalétriers. Ces données élémentaires

avaient été adoptées déjà dans l'antiquité; mais la préoccupation des

architectes romans de donner à leurs charpentes l'apparence d'une voûte

avait fait préférer le système vicieux dont les fig. 3 et 4 nous donnent

des exemples. Les petites dimensions des charpentes romanes encore

existantes et leur extrême rareté ne nous permettent pas de nous étendre

sur l'art de la charpenterie à cette époque reculée; nous serions

obligés de nous lancer dans les conjectures, et c'est ce que nous

voulons éviter.

Nous ne pouvons étudier l'art de la charpenterie du moyen âge d'une

façon certaine et utile qu'au moment où l'architecture quitte les

traditions romanes et adopte un nouveau mode de construction originale,

partant d'un principe opposé à la construction antique.

Il nous faut distinguer les charpentes de combles (puisque c'est de

celles-ci que nous nous occupons d'abord) en charpentes destinées à

couvrir des voûtes et en charpentes apparentes. Les premières n'ont

qu'une fonction utile n'étant pas vues de l'intérieur des édifices;

elles doivent, par conséquent, tout sacrifier à la solidité. Les

secondes supportent la couverture en plomb, en ardoise ou en tuile, et

deviennent un moyen de décoration intérieure.

Lorsque, pendant la période romane, on prit le parti de fermer les nefs

ou les salles des grands édifices par des voûtes, le berceau fut la

première forme choisie (voy. ARCHITECTURE RELIGIEUSE). La couverture

était immédiatement posée alors sur l'extrados de la voûte; c'était en

effet le moyen le plus naturel. Mais, dans le nord de la France, on

reconnut bientôt que ces couvertures posées à cru sur la voûte ne

pouvaient les protéger d'une manière efficace; les réparations étaient

difficiles, car les eaux pluviales, s'introduisant sous un joint de

dalle ou sous une tuile, allaient dégrader les voûtes loin du point par

lequel l'infiltration avait lieu. On songea donc à protéger les voûtes

par des charpentes destinées à isoler la couverture et à permettre ainsi

de réparer promptement et facilement la moindre dégradation. Mais le

système des voûtes en berceau obligeait les constructeurs, ou d'élever

les murs goutterots jusqu'au-dessus du niveau de la clef de ces voûtes

pour pouvoir passer les entraits de la charpente, ou de se passer

d'entraits s'ils laissaient la crête des murs goutterots à un niveau

inférieur à ces clefs de voûtes.

Soit (6) une voûte en berceau tiers-point, comme celles, par exemple, de

la cathédrale d'Autun ou des églises de Beaune et de Saulieu; la

corniche des murs goutterots est en A, le niveau de la clef du berceau

en B; quand il ne s'agissait que de former un massif en pente sur

l'extrados du berceau pour poser une couverture en dalles ou en tuiles

romaines à cru, le niveau inférieur de la corniche A était parfaitement

motivé; mais lorsque, sans élever ce niveau, on voulut poser une

charpente pour recevoir la couverture, il fallut se passer d'entraits et

trouver une combinaison d'assemblage de bois qui pût remplacer cette

pièce essentielle. Souvent les constructeurs ne firent pas de grands

efforts pour résoudre le problème; ils se contentèrent d'élever de

distance en distance des piles en maçonnerie sur l'extrados du berceau,

posèrent des arbalétriers sur ces piles, puis les pannes sur les

arbalétriers, le chevronnage et la tuile. Mais alors tout le poids de la

charpente et de la couverture portait sur ces voûtes, souvent mal

contrebutées, les déformait et renversait les murs goutterots. Quelques

constructeurs prirent un parti plus sage, et remplacèrent l'entrait par

deux pièces C D, E F assemblées en croix de Saint-André, à mi-bois (fig.

6). Employant des bois d'un équarrissage énorme, mais élégis entre les

assemblages afin de diminuer leur poids, ils purent ainsi, grâce à la

puissance des tenons à doubles chevilles, empêcher l'écartement des

arbalétriers pendant un certain temps. Cependant ces sortes de

charpentes ne pouvaient durer longtemps[3]; les arbalétriers, n'ayant

guère qu'une inclinaison de 45 à 50 degrés, chargés de tuiles pesantes,

de lourds chevronnages, arrachaient les tenons des deux faux entraits et

poussaient au vide. C'est pourquoi, dans la plupart de ces édifices, on

suréleva les murs goutterots, ainsi que l'indique le tracé H[4], de

façon à ce que la corniche atteignit le niveau des clefs de la voûte, et

on posa des fermes avec entraits K au-dessus des berceaux. Mais on peut

se rendre compte de l'énorme construction inutile exigée par ce dernier

moyen.

Pendant ces essais, la voûte en arcs d'ogives prit naissance. Dans les

premiers moments, cependant, les clefs des arcs doubleaux et des arcs

ogives des voûtes nouvelles atteignaient un niveau supérieur à celui des

clefs des formerets, comme à la cathédrale de Langres, comme encore dans

le choeur de la cathédrale de Paris, et il fallut avoir recours au

système de charpente représenté dans la fig. 6. Ce ne fut guère qu'au

commencement du XIIIe siècle que, la voûte en arcs d'ogives ayant

atteint sa perfection (voy. VOÛTE), les charpentes de combles purent se

développer librement, et qu'elles adoptèrent promptement des

combinaisons à la fois stables, solides et légères.

La plus ancienne charpente élevée au-dessus d'une voûte en arcs d'ogives

que nous connaissions, est celle de la cathédrale de Paris; elle ne peut

être postérieure à 1220, si l'on s'en rapporte à quelques détails de

sculpture et quelques profils qui la décorent. Mais avant de décrire

cette charpente, nous devons indiquer les modifications profondes qui

s'étaient introduites dans l'art de la charpenterie, vers la fin du XIIe

siècle, par suite de l'adoption d'un nouveau système général de

construction. Ce n'était plus par l'épaisseur des murs ou par des culées

massives que l'on contrebutait les voûtes centrales des églises à

plusieurs nefs, mais par des arcs-boutants reportant les poussées sur le

périmètre extérieur des édifices, quelle que fût leur largeur. C'était

le système d'équilibre qui remplaçait le système antique ou roman (voy.

CONSTRUCTION); dès lors, dans les monuments composés de trois ou cinq

nefs, les piles intérieures, réduites à un diamètre aussi petit que

possible, n'avaient plus pour fonction que de porter des archivoltes et

les naissances des voûtes, entre les formerets desquelles s'ouvraient de

larges fenêtres. Ces formerets et archivoltes de fenêtres ne pouvaient

recevoir sur leur extrados que des bahuts dont l'épaisseur ne devait pas

dépasser le diamètre des piles inférieures; il résultait de cette

innovation que ces bahuts présentaient une section assez faible, surtout

si, comme cela avait lieu souvent au commencement du XIIIe siècle, il

fallait encore, outre la bahut, trouver, à la partie supérieure de

l'édifice, un chéneau pour la distribution des eaux et un garde-corps.

L'assiette sur laquelle venaient reposer les sablières des grandes

charpentes de combles était donc assez étroite, et se trouvait réduite à

un mètre environ; quelquefois, mais plus rarement, dans les monuments

d'une grande étendue, et beaucoup moins dans les nefs d'une largeur

médiocre. Il devenait impossible, sur des bahuts aussi peu épais, de

trouver la place nécessaire pour appuyer le pied des arbalétriers, des

chevrons, et pour projeter l'épaisseur des pannes. Afin de poser en

plein les charpentes sur ces bahuts étroits, on changea d'abord la pente

des combles; on la porta de 40 ou 50 degrés à 60 et même 65 degrés, puis

on supprima les pannes posées sur les arbalétriers, et on composa les

combles de fermes entre lesquelles vinrent se ranger des chevrons à peu

près armés comme elles, affleurant le plan passant par la face externe

des arbalétriers, et ne différant guère des fermes-maîtresses que parce

qu'ils n'avaient point d'entraits à leur base, mais reposaient seulement

sur des patins assemblés dans les doubles sablières. On désigne ces

charpentes sous la dénomination de charpentes à _chevrons portant

fermes_. C'était, dans l'art de la charpenterie, un mode de construction

neuf et qui était en harmonie parfaite avec le nouveau système adopté

dans la maçonnerie. Il avait 1º l'avantage de ne demander qu'une

assiette aussi peu épaisse que possible; 2º au lieu de reporter la

charge de tout le comble et de sa couverture sur les maîtresses-fermes

(comme le système de charpentes avec pannes), il répartissait également

les pesanteurs sur la totalité de la tête des murs ou bahuts: nous

faisons ressortir l'importance de cette disposition dans le mot

CONSTRUCTION; il nous suffira de l'indiquer ici; 3º ce nouveau moyen

permettait de n'employer que des bois d'un équarrissage faible

relativement à leur longueur, puisque chaque arbalétrier ou chevron

était également chargé, et de poser ainsi, au sommet d'édifices

très-élevés, des charpentes très-légères relativement à la surface

couverte. En rendant les piles inférieures des grands vaisseaux plus

grêles, les constructeurs firent des voûtes très-légères; ils devaient

naturellement chercher à diminuer le poids des charpentes destinées à

les couvrir, et surtout à éviter des inégalités dangereuses dans les

pesanteurs des parties supérieures des constructions.

Il convient que nous rendions à nos lecteurs un compte exact de ce qui

constitue la partie essentielle de la charpente de comble combinée avec

le mode de la construction ogivale. Nous commencerons donc par

l'assiette de ces combles sur les bahuts ou têtes de murs.

Soit A (7) le bahut en pierre; on pose deux sablières B B' plutôt sur

leur plat que carrées. C est l'entrait de la ferme-maîtresse assemblé à

queues d'arondes dans les deux sablières, ainsi qu'il est indiqué en E

E' dans le plan, de façon à ce que l'entrait retienne les sablières

poussées en dehors par les chevrons portant fermes. D est le patin ou

blochet dans lequel s'assemble, à tenon et mortaise, le chevron portant

fermes; ce blochet s'entaille pour mordre les deux sablières et est

ainsi retenu par elles. F est l'arbalétrier, G le chevron. Si l'espace

entre les fermes-maîtresses est trop grand, ou si, à cause de la largeur

du vaisseau à couvrir, on craint que les deux sablières ne viennent à

rondir au milieu, sollicitées par la poussée des chevrons, deux pièces

horizontales H sont posées entre ces sablières et reportent cette

poussée sur les points E retenus fixes par les bouts des entraits. Des

jambettes I viennent reporter une partie de la charge des arbalétriers

ou chevrons sur l'extrémité intérieure des blochets et donnent de

l'empattement aux grandes pièces inclinées. Souvent, dans les grandes

charpentes, le pied des arbalétriers et chevrons s'assemble à deux

tenons dans deux mortaises, ainsi que l'indique le détail K, afin

d'éviter que la poussée ne s'exerce sur le champ très-étroit d'un seul

tenon et aussi pour empêcher la torsion de ces pièces principales. Les

jambettes sont également assemblées à tenons doubles dans les blochets

et les entraits, et, de plus, ils sont toujours embrévés dans ces

arbalétriers et chevrons, comme il est figuré en L. Quelquefois même,

les arbalétriers et chevrons portent un renfort pour donner plus de

prise à cet embrèvement, sans affamer le bois; c'est ce renfort que

figure le détail M. Les jambettes I sont ou verticales ou légèrement

inclinées, ainsi que l'indique la fig. 7; dans cette dernière position,

elles retiennent mieux la poussée du pied des chevrons ou arbalétriers.

Du reste, plus les combles sont aigus, plus les jambettes se rapprochent

de la verticale. Le moyen adopté pour asseoir les charpentes de combles

bien connu, on comprendra facilement le système général admis par les

architectes du commencement du XIIIe siècle dans la construction de

leurs grands combles.

Prenons donc comme exemple d'une des charpentes de combles les plus

anciennes, celle du choeur de Notre-Dame de Paris; nous aurons ainsi,

dans un petit nombre de figures, des fermes ordinaires, des chevrons

portant fermes et une croupe. La fig. 8 donne le plan de la croupe qui

couvre le chevet. Les fermes-maîtresses sont accouplées. Le côté A du

plan présente la projection horizontale des sablières et des entraits

au-dessus du bahut; le côté B, la projection horizontale de la première

enrayure. La fig. 9 est l'élévation de la ferme-maîtresse C de croupe.

Dans cette élévation, on voit, au-dessous des grands arbalétriers E,

deux sous-arbalétriers F. C'était là un moyen puissant pour maintenir le

poinçon G dans son plan vertical et pour donner à la ferme une grande

résistance. Le premier entrait retroussé H s'assemble dans les

arbalétriers, dans les sous-arbalétriers et dans le poinçon. Le second

entrait retroussé I se compose de deux moises qui embrassent ces mêmes

pièces. Le troisième entrait retroussé K s'assemble à tenon et mortaises

dans le poinçon et dans les deux arbalétriers. L'entrait L est suspendu

au poinçon, 1º par deux moises M et des clefs, 2º par deux paires de

moises verticales N retenues de même par des clefs de bois sur les

sous-arbalétriers et sur le premier entrait retroussé. Deux autres

paires de moises O remplacent les jambettes et viennent serrer et

réunir, au moyen de clefs, les arbalétriers avec l'entrait. Comme

surcroît de précaution, et pour mieux asseoir l'entrait, des liens P

reportent une partie du poids de cet entrait sur des poteaux adossés au

bahut. Ces liens ne sauraient pousser les murs, car ils sont placés au

droit des arcs-boutants extérieurs. La flexion des arbalétriers de cette

ferme est donc arrêtée à intervalles égaux par les trois entraits

retroussés, rendus rigides eux-mêmes par les sous-arbalétriers. La

flexion de l'entrait est arrêtée par le poinçon, les deux paires de

moises N et les liens P. Il n'y a donc aucune déformation à craindre

dans le grand triangle composant la ferme. Mais c'est là une ferme de

croupe qui reçoit à son sommet les bouts des chevrons du chevet, ainsi

que le démontre le plan fig. 8; or cette ferme était poussée par tous

ces chevrons qui viennent s'appuyer sur le poinçon d'un seul côté; elle

devait nécessairement sortir de son plan vertical. Voici comment les

charpentiers évitèrent ce danger. La fig. 10 donne la coupe du comble

suivant l'axe longitudinal du chevet. Q est la ferme-maîtresse dont la

fig. 9 donne l'élévation; en R sont tous les chevrons de croupe qui

viennent buter contre son sommet. Afin de la maintenir dans le plan

vertical Q S, les charpentiers posèrent les grandes pièces inclinées T

U, V X. La première vient s'asseoir sur les sablières en T, se réunit à

la seconde par une coupe en V. La seconde s'assemble à l'extrémité du

poinçon de la cinquième ferme-maîtresse, et de ce point deux pièces

verticales, posées en forme de V, vont reporter la poussée à une assez

grande distance sur les bouts d'un entrait, afin d'éviter l'écartement

des branches de ce V, ainsi que l'indique la fig. 11. La pièce inclinée

T U est, de plus, suspendue au poinçon Q et aux deux faux poinçons Y Z

par de fortes moises et des clefs. C'est sur cette pièce inclinée T U,

qui est par le fait un arbalétrier très-résistant, que viennent

s'assembler les trois contre-fiches C' destinées à contrebuter la

poussée des chevrons de croupe et à maintenir la ferme-maîtresse dans

son plan vertical Q S. Les autres parties de cette charpente n'ont pas

besoin de longues explications pour être comprises. Les sablières

circulaires de la croupe sont maintenues par un entrait D' suspendu par

une paire de moises F' au chevron d'axe qui est doublé et remplit les

fonctions d'un arbalétrier, car il s'assemble sur l'extrémité de la

pièce inclinée T U. Cet entrait porte un châssis _a b c_ (fig. 8)

destiné à soulager la première enrayure. Le roulement de toute la

charpente est évité par les liens H (fig. 10) qui s'assemblent dans les

entre-toises d'axes horizontales posées sous la seconde enrayure et dans

les poinçons des fermes. Le voligeage en chêne maintient les chevrons

dans leur plan vertical, cette charpente étant, comme toutes les

charpentes de cette époque, dépourvue de faîtage et de pannes. Le

fléchissement des chevrons est évité au moyen des entraits retroussés K'

qui sont soulagés par les entre-toises d'axe R', et les doubles

entre-toises P' s'assemblent dans les moises pendantes N de la fig. 9.

Pour peu que l'on soit familier avec l'art de la charpenterie, il n'est

pas difficile de reconnaître les défauts de cette charpente; il n'y a

pas de solidarité entre les fermes; les liens destinés à empêcher le

roulement sont trop petits et trop faibles pour remplir cet office d'une

manière efficace, et la preuve en est que, quand on enlève la volige, on

fait remuer à la main les fermes-maîtresses et surtout les chevrons

portant ferme. Le moyen adopté pour arrêter la poussée des chevrons de

croupe sur le poinçon n'est qu'un expédient. Déjà, cependant, la

charpente de la nef de la cathédrale de Paris, dressée peut-être

quelques années après celle du choeur, présente sur celle-ci de notables

améliorations. Mais c'est surtout en étudiant la souche de la flèche de

la même église, qui s'élevait au centre de la croisée, qu'on est frappé

de l'adresse et surtout de la science pratique des charpentiers du XIIIe

siècle, et cette souche de flèche a dû être mise au levage vers 1230 au

plus tard. Nous aurons l'occasion d'y revenir ailleurs. Nous devons

suivre notre discours et faire voir les perfectionnements introduits

successivement dans le système des fermes.

La charpente de l'église cathédrale de Chartres, brûlée en 1836, et qui

paraissait appartenir à la seconde moitié du XIIIe siècle, présentait

déjà de grandes améliorations sur le système adopté dans la construction

de celle de la cathédrale de Paris; nous n'en possédons malheureusement

que des croquis trop vagues pour pouvoir la donner à nos lecteurs. Cela

est d'autant plus regrettable que cette charpente était immense, qu'elle

n'avait subi aucune altération, que les bois étaient tous équarris à

vive arête et parfaitement assemblés.

La charpente de l'église de Saint-Ouen de Rouen, qui date du XIVe

siècle, dans des dimensions médiocres, nous donne un bel exemple de

l'art de la charpenterie à cette époque. Nous en donnons (12) en A la

coupe transversale, et en B la coupe longitudinale. Déjà cette charpente

possède un sous-faîte C sur lequel viennent se reposer les têtes des

chevrons assemblés à mi-bois et maintenus par des chevilles. Ce

sous-faîte est lui-même maintenu horizontal par les grandes croix de

Saint-André D et par les liens E. Les croix de Saint-André et les liens

assemblés à mi-bois ont encore pour fonction d'empêcher le déversement

des fermes et de tout le système. Les grandes moises pendantes F,

attachées en G à l'arbalétrier par des chevillettes de fer, en H à

l'entrait retroussé par des clefs de bois, suspendent l'entrait en I

déjà suspendu en M au poinçon. Le poids de ces moises pendantes, en

chargeant les esseliers K, exerce une poussée en L qui arrête la flexion

de l'arbalétrier sur ce point. Une particularité de cette charpente,

c'est que le pied des chevrons et leurs jambettes ne s'assemblent pas

dans des blochets conformément à l'usage ordinaire, mais dans des

doubles sablières posées sur les semelles qui reçoivent les bouts des

entraits et chevillées avec celles-ci. La fig. 13 donne en N le détail

de l'assemblage des chevrons et jambettes dans les doubles sablières, en

P le détail des moises pendantes F, et en O le moyen de suspension de

l'entrait au poinçon. On remarquera que le fer est déjà employé dans

cette charpente en R et en S pour attacher les moises pendantes. Ce sont

des chevillettes à tête carrée.

La charpente de l'église de Saint-Ouen de Rouen est exécutée avec grand

soin; les bois sont parfaitement équarris, chanfreinés sur les arêtes;

les grandes moises pendantes, dont le détail est figuré en P (fig. 13),

sont élégies, car ces bois n'agissant que comme suspension, il n'était

pas nécessaire de leur laisser toute leur force entre les clefs. Nous

trouvons à Saint-Germer une charpente posée au-dessus des voûtes de la

chapelle, à la fin du XIIIe siècle, qui a la plus grande analogie avec

celle-ci et qui est de même exécutée avec une rare perfection. Mais les

difficultés étaient autres et plus sérieuses lorsqu'il s'agissait de

dresser une charpente sur une de ces nefs, telle, par exemple, que celle

de la cathédrale de Reims. Sous le règne de Louis XI, un incendie

détruisit toutes les couvertures de cet édifice; on les reconstruisit à

neuf vers la fin du XVe siècle et le commencement du XVIe. Alors l'art

de la charpenterie était arrivé à son apogée; l'esprit des constructeurs

s'était particulièrement appliqué à perfectionner cette branche de

l'architecture, et ils étaient arrivés à produire des oeuvres

remarquables au double point de vue de la combinaison et de l'exécution.

Le bois se prêtait mieux que toute autre matière aux conceptions

architectoniques du XVe siècle, et on l'employait à profusion dans les

constructions civiles et religieuses; il ne faut donc pas s'étonner si,

à cette époque, les charpentiers étaient arrivés à un degré d'habileté

supérieur.

Nous donnons (14) une coupe transversale et une coupe longitudinale de

la charpente de la cathédrale de Reims. Les fermes sont taillées sur un

triangle qui n'a pas moins de 14m,40 de base sur 15m,50 de hauteur du

sommet à la base; les arbalétriers et les chevrons ont 17m,00. La coupe

longitudinale C est faite dans l'axe sur le poinçon; celle D est faite

suivant la ligne ponctuée A B; la coupe transversale est faite entre

deux fermes. La partie inférieure des chevrons de E en F est appuyée sur

deux cours de pannes portées par une contre-fiche G posée sous

l'arbalétrier et venant s'assembler dans l'entrait et à la tête d'un

poteau H. Ce poteau est suspendu par les sous-arbalétriers moises I, et

suspend lui-même l'entrait en K au moyen de deux moises pendantes et des

clefs de bois, ainsi que l'indique la coupe longitudinale D. Il reçoit à

son sommet deux entre-toises L M qui arrêtent le déversement de la

partie intermédiaire de la charpente au moyen de liens et de croix de

Saint-André. Dans la partie supérieure, le fléchissement des chevrons

est seulement arrêté par des jambettes N et des entraits retroussés O.

Quant aux arbalétriers des fermes, ils sont rendus rigides par deux

entraits retroussés P R, des jambettes S et des esseliers T. Un

sous-faîte U, assemblé à la tête des grands poinçons, règle en leur

servant d'appui les bouts supérieurs des chevrons assemblés à mi-bois.

Un second sous-faîte V et des croix de Saint-André maintiennent le

sommet des fermes dans leur plan vertical. Les grands poinçons

suspendent les entraits au milieu de leur portée au moyen de longues

moises pendantes, serrées par plusieurs clefs de bois. On ne voit, dans

toute cette charpente, aucune ferrure; elle est (eu égard à sa grande

dimension) fort légère, et les bois employés sont d'une qualité

supérieure, parfaitement équarris et assemblés. Toute sa force consiste

dans ces sous-arbalétriers-moises I qui sont d'un seul morceau et n'ont

pas moins de 14m,50 de longueur. Les équarrissages ne dépassent pas 0,22

c. pour les plus grosses pièces, huit pouces de l'ancienne mesure. On

voit que, dans la charpente de la cathédrale de Reims, les pannes sont

déjà employées, non point posées sur l'arbalétrier, mais sous lui; la

face extérieure de l'arbalétrier est toujours dans le plan extérieur du

chevronnage. Toutefois, à Reims, n'était le peu d'écartement des fermes,

les pannes pourraient fléchir dans leur portée sous le poids des

chevrons. Dans d'autres charpentes qui datent de la même époque, le

fléchissement des pannes est prévu et habilement évité.

Soit (15) une ferme-maîtresse; le fléchissement de l'arbalétrier est

maintenu 1º par l'entrait retroussé C, 2º par les contre-fiches A A' qui

s'assemblent dans deux cours de pannes B B; la contre-fiche A'

perpendiculaire à l'arbalétrier, ne peut glisser, 1º parce qu'elle est

arrêtée à sa place par le renfort E ménagé sous l'arbalétrier, et 2º

parce qu'elle est serrée par les moises D. La contre-fiche A inférieure

est parfaitement arrêtée par la jambe de force F. Au-dessus de

l'assemblage de cette jambe de force dans la contre-fiche, des moises

pendantes sont arrêtées par une clef de bois, et celles-ci suspendent

l'entrait dans sa portée entre les sablières et le poinçon. De grands

goussets assemblés en H dans les contre-fiches empêchent les pannes de

fléchir entre les fermes, de sorte que les chevrons figurés en K sont

complètement libres et ne sont réunis que par les entraits retroussés I

portant sur l'entre-toise L maintenue rigide, ainsi que le sous-faîte,

par des croix de Saint-André longitudinales, comme dans la fig. 14. Le

système des jambes de force F et des moises pendantes G donne une grande

fermeté à la base de cette charpente, car les forces et les pesanteurs

se neutralisent à ce point que, plus la charge agit et plus l'entrait et

les arbalétriers se roidissent.

Voici (15 bis) un détail perspectif de l'assemblage des contre-fiches

avec le cours de pannes inférieur. En M est figurée la jambe de force;

en N l'arbalétrier avec son renfort O destiné à arrêter la panne R; en S

la contre-fiche avec ses deux grands goussets TT'; le gousset T' est

supposé brisé pour laisser voir la tête des moises pendantes avec sa

clef de bois au-dessus de l'assemblage de la jambe de force dans la

contre-fiche; en V sont les chevrons. On rencontre un assez grand nombre

de charpentes de comble, de la fin du XVe siècle et du commencement du

XVIe, tracées et taillées suivant ce système, qui est excellent et

n'exige en oeuvre que peu de bois. La charpente de la cathédrale

d'Amiens entre autres, refaite au commencement du XVIe siècle, est armée

de pannes ainsi maintenues rigides au moyen de goussets assemblés dans

les contre-fiches perpendiculaires aux arbalétriers. Quelquefois, dans

de très-grandes charpentes, les contre-fiches reçoivent non-seulement

les goussets qui maintiennent les pannes rigides, mais encore des

esseliers et des liens qui soulagent l'arbalétrier, ainsi que l'indique

la fig. 16.

On remarquera que ce système de goussets assemblés dans les pannes a

encore cet avantage d'empêcher le hiement des fermes et de tout le

chevronnage.

Le système de charpente couvrant des voûtes, dont nous venons d'indiquer

les développements successifs, est suivi dans les charpentes apparentes,

mais avec certaines modifications nécessitées par la décoration

intérieure. Nous avons dit déjà que les architectes étaient fort

préoccupés, dès le XIIe siècle, de l'idée de voûter les grandes salles,

les nefs des églises; mais les ressources ne permettaient pas toujours

d'adopter ce mode qui exigeait soit des contre-forts puissants à

l'extérieur, soit des arcs-boutants destinés à reporter les poussées de

ces voûtes en dehors des collatéraux. Lorsque les architectes ne purent

voûter les grands vaisseaux en pierre, en moellon ou en brique, ils

cherchèrent néanmoins à donner à leurs charpentes l'apparence d'une

voûte en berceau; et c'est dans ces charpentes, dont une partie était

vue du dedans, que les constructeurs ont déployé toutes les ressources

de leur art. Nous ne connaissons pas de grandes charpentes apparentes

antérieures au XIIIe siècle; il est probable que celles qui existaient

avant cette époque, dans le nord de la France, rappelaient jusqu'à un

certain point les charpentes des basiliques primitives du moyen âge qui

laissaient voir les entraits et étaient seulement plafonnées au-dessous

du faîte, comme, par exemple, la charpente de la nef de la cathédrale de

Messine, si richement décorée de peintures à l'intérieur. Il ne faut pas

oublier d'ailleurs que cette charpente de la cathédrale de Messine fut

élevée pendant la domination des Normands en Sicile, et que si, dans sa

décoration peinte, on sent une influence bien évidente de l'art des

Maures, elle n'en est pas moins l'oeuvre des conquérants chrétiens; que

les figures symboliques et les sujets sacrés y abondent. Il y a tout

lieu de croire que les charpentes apparentes à l'intérieur qui

couvraient les vastes nefs des églises de Saint-Remy de Reims, de la

Trinité et de Saint-Étienne de Caen, et, en Angleterre, de la cathédrale

de Peterborough entre autres, avaient beaucoup de rapports avec la

charpente de la cathédrale de Messine, quant au système adopté, à

l'inclinaison des arbalétriers et à la décoration intérieure. Sans

entrer dans le champ des conjectures, mais nous appuyant sur cet

exemple, unique peut-être, de la charpente de la cathédrale de

Messine[5], nous pouvons indiquer quelques points saillants qui feront

comprendre en quoi les charpentes normandes se rapprochaient de la

charpente de la basilique primitive et en quoi elles en différaient. La

charpente de la cathédrale de Messine ne consiste qu'en une suite de

fermes assez peu distantes, 2m,50 d'axe en axe, composées d'entraits

placés de champ et d'un fort équarrissage, de deux arbalétriers sans

poinçons, mais possédant un petit plafond sous le faîte d'une extrême

richesse. Le lambris incliné entre ce plafond et la tête des murs ou le

pied des arbalétriers se compose d'une suite de pannes très-rapprochées,

encadrées par quatre planches clouées, recevant un double voligeage et

la tuile. Une figure est nécessaire pour faire comprendre ce système

fort simple (17). Les entraits ont 14m,00 de portée; grâce à leur énorme

équarrissage (0,80 c. sur 0,45 c.), ils n'ont pas fléchi d'une manière

sensible. Ils sont soulagés sous les portées par des corbeaux. Les

arbalétriers, assemblés à la tête à mi-bois et chevillés, sont maintenus

en outre chacun dans leur plan par le poids du petit plafond C suspendu

à des moises pendantes. Afin d'éviter l'épaisseur des pannes et du

chevronnage qui eût obligé de donner une grande épaisseur aux murs,

ainsi que nous l'avons démontré au commencement de cet article, les

charpentiers ont supprimé les pannes et ont posé les chevrons en travers

sur les arbalétriers, comme le démontre notre fig. 17 A perspective et B

géométrale d'une ferme avec les chevrons et le plafond sous-faîte. Dès

lors ce chevronnage, ou plutôt cette série de petites pannes, n'avait

plus qu'à recevoir la volige en long. Mais pour éviter les fissures qui

n'eussent pas manqué de laisser pénétrer le vent sous la tuile entre ces

voliges, celles-ci ont été doublées, ainsi que l'indique la fig. 18,

celles du dessous étant ajourées, entre chaque panne, par des étoiles;

toutefois, malgré cet ajour qui devenait un joli motif de décoration,

tous les joints sont couverts, et l'air ne peut pénétrer à l'intérieur.

Le voligeage extérieur posé en travers reçoit la tuile, creuse

aujourd'hui, autrefois très-probablement romaine[6]. La volige en

travers est nécessaire pour retenir le glissement de la tuile, que le

fil du bois posé suivant la pente eût occasionné facilement. Cette

charpente, si simple dans ses combinaisons, est décorée de la façon la

plus splendide par des peintures et des dorures. Le petit plafond

sous-faîte se compose de deux rangs de caissons étoilés et creusés en

forme de petites coupoles, pénétrant dans les entre-deux des châssis C,

fig. 17. Une sorte de pâte ou de mastic revêt ce plafond et se détache

sur les fonds, en fleurons et tigettes peu saillants. Cette partie de la

charpente est particulièrement riche en dorure et en magnifiques

ornements peints, de sorte qu'en entrant dans la cathédrale de Messine

on est tout d'abord frappé par cette ligne de caissons disposés suivant

l'axe de l'édifice et qui conduisait l'oeil à la riche mosaïque absidale

qui existait autrefois au-dessus du sanctuaire. Les arbalétriers et les

chevronnages ont admis des tons plus sombres, comme pour faire ressortir

davantage l'éclat de cette épine toute semée d'azur clair et de tons

blancs et roses sur des fonds d'or (voy. PEINTURE).

Vers le milieu du XIIe siècle, les architectes renoncèrent à ce système

de charpente; ils sentirent la nécessité d'employer des bois d'un

équarrissage moins fort, plus faciles à se procurer par conséquent, et

plus légers; employant des bois moins gros, il fallut donner aux

arbalétriers une plus grande inclinaison, afin qu'ils ne fléchissent pas

sous le poids de la couverture, et, dans les grandes charpentes,

suspendre les entraits au milieu de leur portée. Excepté dans les

provinces méridionales, où les charpentes conservèrent une faible

inclinaison, partout en France et en Angleterre, on modifia, à la fin du

XIIe siècle, le système des charpentes apparentes comme on avait modifié

le mode de construction des maçonneries; les plafonds, les chevronnages

lambrissés furent remplacés par des berceaux plein-cintre ou

tiers-point, laissant passer les entraits à leur base, et logés dans la

hauteur du comble. Ce système était fort économique, en ce qu'il évitait

la construction des voûtes en maçonnerie, les contre-forts nécessaires

pour les contre-butter, et en ce qu'il ne perdait pas tout l'espace

compris, dans les édifices voûtés, entre ces voûtes et le faîte des

combles.

Peu d'exemples suffiront pour faire comprendre le système des charpentes

apparentes adopté au moment où naît l'architecture ogivale, et qui ne

cesse d'être employé qu'à la fin du XVIe siècle. Nous choisirons l'un

des mieux combinés et des plus légers qui date du milieu du XIIIe

siècle; c'est la charpente de la grande salle de l'ancien évêché

d'Auxerre, aujourd'hui approprié à la préfecture[7].

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 3 - (C suite) · 第 1 / 40 段