Le peuple Argien, à l'avènement de Danaüs, avait soutenu

l'usurpateur, ayant cru voir dans un dessèchement inattendu des

sources et des fontaines d'Argolis la manifestation du courroux de

Neptune contre la race impie d'Inakkhos. Cette circonstance, dont

l'artificieux Égyptien sut tirer parti, lui valut le trône, car il

apparut comme un sauveur étranger, d'une race amie des immortels et à

la prière duquel les naïades épancheraient de nouveau, dans le creux

des vallées et des torrents, leurs urnes salutaires.

L'histoire ne dit pas si le phénomène se produisit d'une façon

immédiate; mais, une fois installé dans les palais d'Argos, entouré

de sa garde et de quelques rudes esclaves bien armés, Danaüs se

sentit, selon toute apparence, suffisamment maître de l'Argolide

pour s'en remettre au hasard au sujet du fléau qui avait inquiété

ses sujets. Ses filles firent creuser des puits, et ce fut tout.

Quelques avantages remportés sur les voisins de Messénie achevèrent

de consolider son gouvernement.

Les succès de Danaüs parvinrent au pharaon, qui était demeuré en

Égypte. Celui-ci, par une singularité que la tradition se borne

à constater sans commentaire, avait cinquante fils, cousins des

cinquante filles du roi d'Argos.

Soit pour jeter, par les liens d'une parenté plus étroite, un oubli

définitif sur la tentative meurtrière dont autrefois Danaüs s'était

rendu coupable envers lui; soit qu'il crût voir dans le nombre même

de leurs enfants, tous d'un sexe opposé, quelque ordre voilé des

dieux, le pharaon envoya vers son frère une ambassade, à l'effet

d'obtenir le consentement à cinquante alliances entre leurs cent

enfants.

Le vindicatif usurpateur du trône de Gelanor hésita longtemps

à répondre, nourrissant des projets qu'une vieille rancune lui

inspirait. La magnanimité de son frère lui semblait un outrage; mais,

se sentant plus faible, il atermoyait. Pressé, toutefois, par les

envoyés du pharaon, dont les sollicitations à cet égard semblaient

prendre un caractère menaçant, il dut se résoudre à consulter ses

filles. Les Danaïdes, jalouses de se montrer dignes du ressentiment

où les avait élevées leur père, refusèrent formellement cette union

générale, et donnèrent pour prétexte, aux ambassadeurs d'Égypte,

qu'une telle mesure leur semblait impie.

La réponse ayant été transmise au roi de Delta, celui-ci sentit

s'éveiller en son coeur les mauvais souvenirs du passé. Décidé, cette

fois, à la vengeance ou à la paix définitive, il leva, sans délai,

une forte et nombreuse armée. Le commandement des cinquante vaisseaux

qui la transportèrent en Grèce fut confié à ses cinquante fils, et il

fut décidé qu'ils ne reviendraient pas sans avoir enlevé les filles

de Danaüs ou sans en avoir fait leurs épouses, soit de bon gré, soit

par la force.

L'histoire a conservé les noms des cinquante Danaïdes et ceux des

cinquante égyptiens leurs fiancés. Les filles de Danaüs s'appelaient:

Hypermnestra, Théano, Autonoë, Sthénélea, Callidia, Stygné, Boycéa,

Actoea, Agavea, Adianta, Automaté, Autoléa, Rhodié, Shée, Rhodéa,

Callice, Celeno, Cercestris, Cleodora, Chrysippa, Cléopâtre, Clité,

Dioxippa, Electra, Amymoné, Anaxybia, Asteria, Eraté, Aditéa,

Eurydice, Evippéa, Evippé, Glaucé, Glaucippé, Gorgé, Gorgophoneïa,

Hippodamia, Hyppoméduse, Hyperia, Iphiméduse, Mnestra, Neso,

Ocypeteïa, Ocmé, Pircea, Podarceïa, Pharté, Pilargé, Hippodamia la

cadette et Hippodiceïa.

Les cinquante Ægyptides étaient: Lyncéos, Ménélas, Daïphron,

Daïphros, Polictor, Pandion, Periphas, Lycus, Archelaüs, Encelade,

Busiris, Euryloque, Cissée, Hyperbios, Agenor, Chèté, Chtonios,

Dorion, Phantès, Chrysippos, Clitos, Egyptus, Sthénélos, Hippolyte,

Peristhènes, Argios, Chalcedon, Imbros, Alcménon, Bromios, Alus,

Dryas, Agaptolémos, Potamon, Ister, Protée, Hippotoüs, Diagorite,

Hippocryste, Enchénor, Lampos, Agios, Melachus, Eurydamos, Arbelus,

Idmon, Oenée, Idas et Lyxus.

II

Sous les poutres de cèdre où pendaient des draperies de laine noire,

filées par les orgueilleuses vierges, des lits de fourrure étaient

dressés, dans le palais de Danaüs. C'était le jour des noces, car

il avait fallu céder aux phalanges égyptiennes et aux cinquante

guerriers qui étaient entrés dans l'Argolide.

Le vieux roi, tordant sa barbe blanche, avait convoqué à l'aurore

toute sa pâle postérité, car un oracle avait prédit qu'il serait

tué par l'un de ses gendres. Après avoir communiqué à ses filles

ce décret des dieux, il s'était penché à l'oreille de chacune

d'elles. Il leur avait parlé à voix basse, exigeant sans doute

quelque promesse terrible. Elles avaient répondu en étendant leurs

deux mains vers la Terre, attestant les puissances infernales,

le Styx même,--serment que les dieux ne sauraient enfreindre

sans châtiment,--d'obéir à la mystérieuse injonction de leur

père. Celui-ci, se courbant alors vers le coffre d'airain où ses

capitaines pensaient sans doute qu'il renfermait ses trésors, en

avait tiré cinquante glaives, que ses filles, baissant la tête en

signe d'acquiescement, avaient cachés sous leurs tuniques nuptiales,

brodées de fleurs d'oliviers et de dessins d'or, selon le mode

pélasgique.

Tout le jour, sur les remparts, les acclamations du peuple en fête

avaient salué l'entrée des bruns princes, aux armures étincelantes,

qui avaient, l'un après l'autre, franchi les portes de la ville. Ils

arrivaient, avec les images de leurs dieux sculptés sur leurs longs

boucliers; le visage rasé et découvert, le pschent au front, la

vipère d'or, insigne royal, entre-croisant leur chevelure haute et

crépue. Les trompettes de guerre, les lourdes cymbales de bronze, les

flûtes, les tambours recouverts d'une peau quelconque, probablement

humaine, les syrinx des pasteurs, mêlaient leurs sons étranges

aux chants déjà mesurés, des hommes d'Argos; on les accueillait

avec des hymnes, en triomphateurs; on agitait des palmes; les

autels consacrés aux dieux des cabires-forgerons et aux divinités

cyclopéennes ruisselaient du sang de l'hécatombe propitiatoire.

Le culte de Cérès Themisphore avait été enseigné aux filles de la

Grèce par les Danaïdes. Et d'autres vierges guidaient chacun des

fiancés vers les fiancées, qui, entourées des guerriers de leur pays,

attendaient, debout, sur les gradins de pierre du palais argien,

ces époux violents. Danaüs, immobile au seuil de la salle royale,

attendait aussi, désarmé et solitaire, devant la table du festin.

Ils entrèrent dans la haute demeure, et chacun, la flamme d'orgueil

dans les yeux, se choisit, parmi les cinquante soeurs, l'épouse qu'il

désira. Puis, après le baiser d'hyménée, les présents offerts, les

cent un convives prirent place sur les sièges d'ivoire, autour de la

table où fumaient les viandes d'agneaux et de sangliers.

Les esclaves versaient les vins de Thrace et de Messénie dans les

cratères ciselés; et c'étaient des vins couleur d'or, aux dures

saveurs, qui enivrent vite. Les enfants d'Egyptus pâlissaient de

joie, l'amour triomphant leur allumait les veines, et les tourbillons

des parfums qui brûlaient sur les trépieds de la salle, bleuissaient

l'air où sonnaient des bruits de baisers pareils à des chants

d'oiseaux.

Danaüs, les yeux fermés, comme perdu en des visions de vengeance,

souriait. Derrière lui, deux esclaves, couverts de lames d'airain,

tenaient sur leurs épaules une double hache et les regardaient,

immobiles.

Cependant, les Danaïdes ne tendaient pas leurs lèvres silencieuses

à leurs époux. Leurs visages étaient si sombres, que leurs bouches

étaient comme des roses dans la nuit. Les Égyptiens ne remarquaient

pas, ou prenaient pour une coutume virginale, cette réserve de leurs

femmes. L'ivresse passionnée et les vapeurs des vins étrangers

troublaient leurs coeurs et leurs esprits. Lorsque les fruits grecs

et les gâteaux de miel apparurent, les chanteurs et les rapsodes

entrèrent et, sous les colonnes de marbre sonore, dirent les joies de

la jeunesse et le bonheur des amours héroïques. Ils s'accompagnaient

de lyres longues, sans plectres, et recourbées comme des arcs, avec

sept cordes différentes.

Ils invitèrent les couples à offrir les libations aux dieux.

On se dressa, entrelacés, les coupes hautes, saluant Jupiter. Les

teints dorés des Égyptides et les pâleurs cependant consanguines des

filles de Danaüs formaient des couples disparates, sur lesquels,

obliquement, tombait la lumière de l'amour et de la vie. Un seul,

celui des deux aînés, Lyncéos et Hypermnestra, semblait être

l'exception favorisée des dieux de cette troupe de maris et de

femmes hostiles, rassemblés par la violence.

Ils étaient séparés, ceux-là, par le vieux roi, car c'était l'honneur

consenti par les deux redoutables familles, que les aînés fussent

d'avance si naturellement unis que les paroles captivantes de fiancé

à fiancée devinssent inutiles. Ils étaient l'exemple. Ils étaient

ceux que l'on imite, par nécessité. Les autres jeunes gens pouvaient

éprouver des joies personnelles,--ceux-là devaient être, avant tout,

la raison légale et nationale de la libre volupté des quarante-neuf

autres couples: ils étaient le premier anneau de cette longue chaîne.

Et, cependant, bien que le vieillard s'interposât entre le prince

Lyncéos et celle que le Destin avait donnée à celui-ci, une

expression d'attente naïve et de tendresse s'échangeait entre eux

à chaque prétexte fourni par les rapsodes, et, lorsqu'il fallut

adjurer, dans la libation sacrée, la voix d'Hypermnestra fut le

fidèle écho de celle du guerrier. De telle sorte que les voix

railleuses des autres épouses semblèrent attester Proserpine, et le

chien de l'Erèbe, en prononçant le nom du Maître des Empyrées.--Les

coupes, toutefois, ayant été renversées sur la table nuptiale, il

s'éleva des déclamations forcenées, poussées par les prêtres de

Mercure, qu'on avait oubliés. Ceux-ci, réclamant, au nom du roi

d'Égypte, qui avait ourdi cette multiple union, furent accueillis

favorablement par les mâles qui jetèrent le vin une seconde fois.

Le soir vint. Les cinquante couples se retirèrent dans les chambres

nuptiales. Et la dernière torche cessa de briller sous les avenues

de térébinthes des jardins du palais. Lorsque, sous le ciel plein

d'étoiles, la moitié de la nuit se fut écoulée, un cri terrible

auquel répondirent quarante-huit autres uniques et lugubres,

épouvanta le silence et les ténèbres. Tout à coup, sanglantes,

chacune tenant d'une main la tête d'un homme et de l'autre une lampe

d'or, apparurent dans la salle du roi Danaüs quarante-neuf des

épouses de la journée qui, jetant les têtes coupées aux pieds du

vieux monarque, lui crièrent:

--Père! le serment est tenu. Reçois les têtes de ceux qui sont entrés

dans nos couches; ils n'en sortiront que pour le bûcher.

Danaüs leva les yeux sur ses filles sans répondre:

--Hypermnestra!... dit-il.--où es-tu?

Mais Hypermnestra n'était point parmi ses soeurs; et, les esclaves

envoyés trouvèrent la chambre déserte; clémente, elle avait aimé

celui que le sort lui avait choisi et qui était Lyncéos. Elle s'était

enfuie avec lui, et cachée dans une habitation lointaine.

Le lendemain, Hypermnestra amenée devant le tribunal du Roi,

le peuple et les guerriers la déclarèrent innocente malgré la

transgression de son serment; de sorte que Danaüs dut céder, et

l'épouse miséricordieuse fut rendue à son époux.

Le caractère de ce singulier tyran était l'irrésolution et la

faiblesse, mêlée d'une fougue brusque dans les coups de main et

les crimes. Lorsqu'il vit son peuple, ses prêtres et ses soldats

interdits de la soudaineté et de la témérité de cet égorgement, il

redevint politique: il accorda la vie par une terreur plus immédiate

que celle qui avait été suscitée en lui par l'oracle relatif à

l'un de ses gendres. Il se réserva d'ailleurs, sans aucun doute

de creuser plus tard un piège mortel à l'époux d'Hypermnestra; le

principal était de conjurer, sur l'heure, l'esprit de révolte qui

s'éveillait autour de lui. Ce fut donc évidemment par lâcheté,

non par miséricorde, qu'il se rendit à la prière de ses sujets et

laissa échapper Lyncéos. Hypermnestra fit élever alors un temple à

la Persuasion, en reconnaissance du salut que lui avait attiré la

simplicité de son discours devant ses juges, et les circonstances qui

l'avaient favorisée.

Cependant il fallait purifier les épouses criminelles du meurtre

qu'elles avaient commis; les prêtres de Minerve et de Mercure

n'y faillirent point: ce qui signifie qu'au nom de la Sagesse

politique et de la duplicité qu'elle nécessite, les filles de

Danaüs furent absoutes par la nation aryenne. Toutefois, elles ne

pouvaient demeurer veuves. Le roi d'Argos institua, sur le champ,

des jeux gymniques, auxquels il invita la jeunesse des Sept-Villes

de l'Argolide: le premier vainqueur choisissait, et ainsi de suite

jusqu'à la dernière. Les futurs époux des Danaïdes furent même

dispensés des présents que, selon l'usage, le gendre devait offrir à

son beau-père. Danaüs, par la popularité, la liberté de ces fêtes,

où tous pouvaient concourir, cherchait à effacer des esprits, la

sombre impression que le crime avait laissée, sans doute, et qu'il

ne dépendait pas exclusivement des dieux de faire oublier. Les

compétiteurs furent nombreux. Automaté et Shée furent choisies par

les fils d'Achæus; les autres échurent à divers jeunes gens de toute

caste, qu'elles firent princes argiens.

Comme à l'avénement de leur père, jadis, et dans les circonstances

de sécheresse particulière dont il s'était servi pour parvenir au

trône, elles avaient fait creuser quatre puits dont elles avaient

doté la ville d'Argos, le peuple, charmé de voir qu'elles avaient

préféré prendre leur époux dans les rangs des fils de sa patrie, même

au prix du meurtre de leurs cousins d'Égypte, voulut leur rendre

les honneurs divins; mais comme il allait mettre à exécution cette

pensée, survint Lyncéos, qui, ayant rallié les armées de ses frères,

mit le siège devant Argos, la prit, et fit périr Danaüs et les

quarante-neuf épouses implacables qui avaient tué ses frères.

De telle sorte que les honneurs divins ne furent rendus qu'aux mânes

des Danaïdes.

III

Les dieux, cependant, ne ratifièrent point (s'il faut en croire

Apollodore, Euripide et quelques poètes) le pardon qui avait été

conféré aux filles de Danaüs par les ministres de Minerve et de

Mercure.

Elles furent exilées dans les plaines qui s'étendent au bord du

Tartare: là, près d'un torrent, les Danaïdes sont condamnées à

remplir éternellement un tonneau percé, qui ne garde jamais une seule

goutte de l'eau qu'elles puisent en vue d'accomplir la sentence de

Jupiter.

Il est possible, au point de vue historique, que cette tradition

soit encore une allégorie,--une sorte d'allusion aux quatre puits

insuffisants qu'elles avaient fait creuser, lors de la sécheresse

qui avait désolé l'Argolide.

Mais le symbole que renferme la nature du châtiment des Danaïdes

nous semble, au point de vue de la morale politique, l'un des plus

admirables que nous ont transmis les temps anciens.

Ce symbole est assez transparent pour que tout commentaire soit

superflu. Il n'est point de passion mauvaise qui ne trouve son

allégorie dans l'usage de ce supplice. La haine, la luxure, l'envie,

l'orgueil changent le coeur de l'homme en autant d'urnes sans fond

que l'homme essaie toujours en vain de combler. Les poètes n'ont

point manqué de traiter sous toutes les formes depuis Eschyle,

l'histoire des Danaïdes.

Parmi ceux des modernes qui ont été le plus heureusement inspirés

à ce sujet, nous devons citer un sonnet de l'un de nos jeunes

poètes, M. Sully-Prudhomme, qui a su découvrir un côté, touchant

dans l'expiation de ces épouses infidèles. Voici les vers de cette

conception ingénieuse:

Toutes portant l'amphore, une main sur la hanche,

Théano, Callidie, Amymone, Agavé,

Esclaves d'un labeur sans cesse inachevé,

Courent du puits à l'urne où l'eau vaine s'épanche.

Hélas! le grès rugueux meurtrit l'épaule blanche

Et le bras faible est las du fardeau soulevé:

«Monstre, que nous avons nuit et jour abreuvé,

Ô gouffre, que nous veut ta soif que rien n'étanche?»

Elles tombent, le vide épouvante leur coeur,

Mais la plus jeune alors, moins triste que ses soeurs,

Chante et leur rend la force et la persévérance.

Tels sont l'oeuvre et le sort de nos illusions:

Elles tombent toujours et la jeune Espérance

Leur dit toujours: «Mes soeurs, si nous recommencions.»

Certes, c'est là une impression miséricordieuse, qui distrait un

moment de la pensée du meurtre ancien commis par cette innocente

condamnée qui parle avec tant d'insinuation. Mais la morale

incommutable de l'histoire des Danaïdes est que celles-là, parmi

les femmes, qui, sous un prétexte encore sacré, se laisseront aller

à quelque imitation adoucie et lointaine de leurs quarante-neuf

devancières d'Argos, comprendront vite, sous l'inévitable châtiment

des jours, ce que signifient ces paroles: _Le tonneau des Danaïdes_.

LADY HAMILTON

I

L'exquise et ténébreuse créature, dont il faut retracer la vie, fut

douée de tous les charmes inexprimables qui tourmentent l'imagination

des rêveurs. Les médaillons du temps et les miniatures où lady

Hamilton est représentée dans les attitudes intimes qui exaltaient

l'affection de son mari, dissipaient l'ennui d'une reine passionnée

et ravivaient les sympathies de quelques perverses admiratrices,

justifiant les louanges enthousiastes qu'elle a inspirées aux

brillants esprits de son époque.

Toutefois, à l'aspect de cette délicate et funeste beauté, on déplore

les fatalités de milieu qui favorisèrent, dès l'enfance, les

instincts corrupteurs et les précoces dépravations de cette femme

d'aventures.

Emma Harte ou, s'il faut tout dire, Emma Lyonna (car elle fut

ainsi appelée par Marie-Caroline de Sicile), naquit vers 1760, en

Angleterre, dans un village du comté de Chester, et fut placée par

les soins maternels, en qualité de servante, chez une bourgeoise de

Londres. Elle avait alors seize ans.

Deux mois après son entrée chez cette dame de moeurs paisibles, comme

l'extraordinaire beauté d'Emma produisait dans le ménage des troubles

inconnus, sa pieuse maîtresse, après s'être emportée, lui signifia de

s'en aller sur l'heure.

La pauvre enfant se réfugia le soir même dans une taverne d'artistes

de la Cité. L'on s'accorde à penser (et lady Hamilton l'a depuis

affirmé elle-même) qu'elle avait conservé jusqu'alors toute son

innocence. Elle versa donc le porter, le whisky, ouvrit et ferma les

devantures de ce _bar_, fit bonne mine aux habitués, et, après avoir

charmé ses hôtes, quitta cet établissement.

Nous la retrouvons en 1778 fille de chambre chez une lady qui lui

laissait plus de liberté. Emma Harte sentit alors s'éveiller en

elle le goût des théâtres, des oripeaux, des parades illuminées, et

s'exerçait à déclamer, dans sa chambre, les rôles qu'elle avait

entendus la veille. Une occasion se présenta bientôt de mettre en

pleine lumière les séductions de sa personne et de ses talents

ingénus. Elle joua devant quelques jeunes gens, et l'un d'eux,

transporté d'une admiration violente, l'enleva.

Elle vécut avec ce jeune homme et lui fut dévouée au point que dans

une _presse_ exécutée sur la Tamise, où il avait été compris et

incarcéré, elle vint trouver le capitaine John Willet Payne, et en

obtint la mise en liberté de son amant. Plus tard, Emma Harte, qui se

souvenait, ne fut pas étrangère à la nomination que reçut sir Payne;

mais, à l'époque où elle obtint de lui cette grâce, elle crut devoir

déjà le récompenser en lui accordant ses faveurs.

Peu de temps après, elle fut enlevée, derechef, par le chevalier

Featherstonehough, qui l'entretint d'une façon magnifique; elle

s'habitua dès lors à mener une existence de luxe et de plaisirs et,

quand le chevalier, après cinq ou six mois, l'abandonna brusquement,

ce dut être pour elle une chose plus que jamais pénible de se

retrouver dans un dénuement qu'elle avait oublié.

Elle se fit courtisane, et, réduite à chercher du pain, le soir,

dans les ruelles sombres qui avoisinent Saint-Paul; courant, glacée,

par le brouillard, sous le beffroi de l'église, coudoyée par les

voleurs qui marchent dans le vent, la charmante fille dut alors

entendre plusieurs fois tomber sur elle de hasardeux minuits. Ce fut

alors qu'elle fit la rencontre d'un certain sir Graham, docteur en

médecine, ou plutôt sorte de charlatan des plus habiles, et qui avait

imaginé le plus étrange commerce.

II

Sir Graham avait installé dans une somptueuse demeure un appartement

d'un ordre spécial. À travers des cloisons de bois sonores, des

musiques s'y faisaient entendre: des courants électriques, dont

les conducteurs étaient dissimulés avec soin, passaient autour

des meubles et notamment sur une estrade, où était dressé un «lit

céleste». Et le docteur Graham avait établi toutes ces choses dans

un but humanitaire, mais au moins original. C'était le rendez-vous

de ces époux envers lesquels la nature s'était montrée peu prodigue

ou qui, par suite de dissidences domestiques ou d'incompatibilité

d'humeur, en étaient venus à négliger les devoirs les plus sacrés du

mariage.

En ce séjour, grâce à la science et aux adjuvants de toute nature

que mettait en oeuvre ce nouveau Fontanarose, les causes les plus

désespérées triomphaient et les joies de la réconciliation faisaient

oublier les mécomptes antérieurs. Ainsi, par les soins du bon docteur

se raffermissaient des liens parfois prêts à se rompre.

Sir Graham, pour assurer le succès de son entreprise, avait souvent

recours à des apparitions: il comprit à l'aspect d'Emma Harte tout le

parti qu'il pouvait tirer de tant d'avantages.

Incontinent donc, il l'engagea dans l'affaire qu'il dirigeait. Elle

accepta de jouer, auprès du «lit céleste», sous des voiles légers et

transparents, le rôle de la déesse Hygie, celle qui présidait à la

santé chez les Gentils. Il prétendit que la vue d'Emma suffisait pour

guérir. L'on se demande comment sir Graham put amasser une fortune

énorme en s'en tenant à ce programme: il y a donc lieu de croire

qu'il en dépassa les termes. Il y eut une affluence extraordinaire;

les riches ennuyés de Londres et des comtés environnants accoururent

pour admirer la mystérieuse jeune fille. Les artistes les plus

célèbres vinrent immortaliser ses traits expressifs et ses poses

de charmeresse. Romney, entre-autres, en devint éperdument épris,

l'arracha, par un nouvel enlèvement, au digne docteur, et multiplia

les portraits de la déesse Hygie.

Mais Emma le quitta bientôt pour un amant de haut parage, sir Charles

Grenville, l'un des descendants de la famille de Warwick et qui était

le neveu de sir William Hamilton.

Elle se sentit, dès lors, emportée vers des destinées plus brillantes.

Et, soit par un attachement plus sincère que ceux qu'elle avait

ressentis jusqu'alors, soit par de profonds calculs d'ambition, soit

par lassitude de sa vie désordonnée, elle changea totalement de

conduite et d'usage, et sut persuader à sir Grenville qu'elle n'avait

jamais cessé d'être ce qu'on est convenu d'appeler un ange. Elle

eut de lui trois enfants. Sir Charles se déterminait à l'épouser,

lorsqu'il songea que ses revers de fortune ne lui permettaient

pas d'être imprévoyant. Il lui restait la ressource de s'adresser

à sir William Hamilton et, connaissant les qualités insinuantes

et persuasives d'Emma, le jeune homme l'envoya vers lui comme une

ambassadrice éplorée, à cette fin d'obtenir un secours d'argent, tout

d'abord, et ensuite le consentement de la famille à son mariage. À

partir de cet instant, l'étoile de cette femme sortit des ombres

et commença de resplendir d'un insolite éclat sur l'Italie et

l'Angleterre.

Chez les passants: fantaisies, pamphlets et souvenirs. Suivi de pages inédites · 第 11 / 13 段