Emma Harte, était, à cette époque, une femme de vingt-huit ans. Les

portraits la représentent d'une taille svelte, d'un visage délicieux

encadré de magnifiques cheveux blonds, et pâle comme les cygnes du

nord. L'expression de ses yeux bleus et enfoncés est quelque chose

d'étrange qui opprime le souvenir. Les récits du temps ajoutent

que c'était l'une des plus gracieuses femmes du monde entier, et

que le son de sa voix pénétrait le coeur d'une façon irrésistible.

Ses manières étaient d'une distinction parfaite, et les talents

divers qu'elle avait su acquérir à travers les hasards de sa vie en

faisaient une véritable enchanteresse.

Sir Hamilton, en accueillant la fiancée de son neveu, fut

immédiatement subjugué par Emma Harte. Il s'empressa de subvenir

aux désastres qui avaient frappé sir Grenville, et ne voulut point

se séparer de l'ambassadrice. Saisi d'une passion exceptionnelle,

non seulement il refusa le consentement du mariage que son neveu

lui demandait, mais trois mois après, en 1791, il épousa lui-même

la jeune miss. Or, sir William Hamilton était frère de lait du roi

Georges IV, pair et ambassadeur d'Angleterre.

Emma Harte, maintenant lady Hamilton, sut, par la réserve de son

maintien, se faire recevoir à la cour d'Angleterre, et, quand les

fonctions de son mari, l'amenèrent dans le royaume des Deux-Siciles,

elle excita immédiatement la sympathie la plus douce dans le coeur

de la reine Caroline-Marie. Celle-ci l'associa, bientôt, à toutes

ses fêtes, et à ses soupers intimes, où Emma, se rappelant les

poses qu'elle avait essayées chez sir Graham et devant Romney, les

recommença devant la reine, en y ajoutant les danses du Châle et de

la Bacchante qui transportèrent d'admiration et de plaisir sa royale

amie.

Jusque-là l'existence de lady Hamilton s'était passée à conquérir

l'amour de ceux qui l'approchaient: lassée d'allumer des passions

qui ne suffisaient plus à la distraire, elle résolut de dominer

politiquement et de diriger les intrigues compliquées et dangereuses

de la cour de Naples. Lorsqu'elle se fut rendu compte de l'influence

toute spéciale qu'elle pouvait exercer sur l'esprit de la reine

Marie, elle sentit qu'elle devait s'illustrer au milieu des

évènements qui menaçaient et leur imposer le pli de sa volonté.

En effet, la situation politique était des plus extraordinaires.

Ferdinand IV, roi des Deux-Siciles et de Jérusalem, ayant épousé

Marie-Caroline d'Autriche, avait presque totalement résigné entre les

mains de la reine, le soin des affaires. Une clause de son contrat de

mariage stipulait d'ailleurs qu'à la naissance du premier enfant, la

reine aurait voix délibérative au Conseil. Elle avait donné le jour

au duc François de Calabre et à l'archiduchesse Clémentine. Le roi,

depuis longtemps, ne conservait plus que le fantôme de son autorité:

c'était un homme d'une faiblesse et d'une incapacité rares, qui

préférait passer le temps en parties de chasse ou en rendez-vous de

plaisir.

D'autre part, quelques années après son mariage, la reine avait

distingué, dans une revue navale, un officier de marine nommé Joseph

Acton qui était devenu bientôt son favori. C'était un Français, né

à Besançon. Son père était un obscur médecin d'Irlande. Doué d'un

esprit énergique et aventureux, Acton s'était fait remarquer déjà par

un succès militaire: il avait sauvé, dans l'expédition de Charles

III contre les Barbaresques, la vie de cinq mille Espagnols et leurs

vaisseaux.

Ce fait d'armes l'avait mis en renom auprès de la reine Marie.

Six mois après sa présentation à la cour, il remplissait, dans

l'État, le poste le plus élevé, celui de premier ministre, après

l'éloignement de son prédécesseur, le marquis de Tannucci, dont

il avait promptement ruiné le crédit. Son début dans la carrière

diplomatique fut de conquérir d'un trait de plume, à la couronne des

Deux-Siciles, toutes les citadelles du Piémont.

Ce coup d'éclat le rendit célèbre. Étant le confident le plus intime

de la reine, ses aptitudes et son activité le faisant indispensable

au roi Ferdinand, il devint la tête du royaume et manoeuvra

politiquement d'une façon toute puissante d'après les sentiments de

haine qu'il portait à la France, sa patrie. Il croyait avoir à se

plaindre de l'hospitalité qu'il en avait reçue autrefois. En toutes

circonstances il se déclara notre ennemi, essayant de légitimer ses

actes sous le prétexte que les intérêts du pays qu'il représentait

maintenant s'opposaient à ceux de la France. Aussitôt l'apparition de

lady Hamilton, il comprit qu'il trouverait en elle une auxiliaire de

haute valeur et sut gagner très vite l'amitié de l'ambassadrice.

III

Lord Acton assistait le plus souvent aux soupers de la reine, et,

si préoccupé qu'il fût des questions européennes, il ne dut point

laisser d'y montrer parfois une contenance difficile, l'amitié de

Marie-Caroline pour lady Hamilton devenant de plus en plus vive.

Lorsque, dans les nocturnes promenades sur la mer, et qu'au milieu

de l'isolement des ombres, assises sous une tente dressée à l'avant

du yacht royal, toutes deux respiraient les souffles lointains

qu'embaumaient les bois d'orangers, parfois Emma Lyonna chantait,

à son auguste préférée, des ballades de l'Écosse ou des canzones

qu'elle avait composées en son honneur, et, presque toujours le matin

doré les surprenait dans la mollesse de leur sympathie.

Sur ces entrefaites avait éclaté la Révolution française; l'horizon

s'assombrissait: la guerre s'allumait sur tous les points de l'Europe.

La Cour de Naples ne s'en émut pas au point de suspendre les

scandales qu'elle donnait à l'Italie. Un officier de la marine

anglaise, nommé Horace Nelson, et qui commandait alors le vaisseau

l'_Agamemnon_, de station dans le port de Naples, ayant été invité à

une fête s'attira toutes les bonnes grâces de lady Hamilton, et fut

bientôt son amant. Personne ne se serait imaginé qu'il allait devenir

le premier amiral de l'Angleterre et remporter sur nous les succès

meurtriers d'Aboukir et de Trafalgar. À ce moment il ne songea qu'au

plaisir de posséder une femme qui faisait le désir universel.

Aux bruits des victoires du général Bonaparte, on commença de

s'inquiéter de l'avenir; et une lettre confidentielle, adressée par

la reine d'Espagne à Marie-Caroline, ayant été communiquée à lady

Hamilton, apprit à l'ambassadrice d'Angleterre le véritable motif de

l'expédition d'Égypte. Elle en informa sur le champ le cabinet de

Saint-James, qui nomma Nelson au commandement de l'escadre envoyée

pour nous barrer le passage.

À son retour d'Aboukir, Nelson fut accueilli en héros par la reine et

par lady Hamilton qui, dès lors, conçut pour lui la plus violente

passion. Des fêtes triomphales furent célébrées à Naples, en son

honneur: la ville fut pavoisée, lady Hamilton présida en souveraine

ces solennités, et depuis cet instant elle remplit les fonctions

d'agent secret de l'Angleterre à la cour des Deux-Siciles. Par lord

Acton qu'elle maîtrisait, par la reine qui ne savait rien refuser à

sa belle amie, et par Nelson qui l'aimait, elle avait entre les mains

un pouvoir considérable.

Cependant, mécontent des hostiles manifestations et de l'attitude

du gouvernement de Ferdinand IV, le Directoire envoya en Italie

quelques milliers d'hommes commandés par les généraux Championnet

et Macdonald. En peu de temps, ayant repoussé le général Mack, qui

commandait en chef soixante-dix mille Napolitains et sept mille

Anglais, le général Championnet gagna les victoires décisives de

Nepi, de Civitella et de Capoue, et contraignit le roi Ferdinand à

signer un traité de paix dont la première clause était l'expulsion

de lord Acton. Obligé de détruire l'insurrection italienne qui

conservait des intelligences dans Naples, il entra dans cette ville

le 23 janvier 1799 et l'occupa militairement.

Lady Hamilton et la reine qui étaient exécrées durent s'enfuir en

toute hâte pour aller rejoindre le roi en Sicile.

Il y eut un épisode terrible dans cette sorte d'évasion.

Il s'agissait de gagner la plage par les caveaux secrets et les

souterrains de la Villa-Reale. Déjà des sentinelles françaises s'y

trouvaient apostées. L'une d'entre elles, au bruit que fit, en

tombant à terre, un plat d'or qu'emportait une fille dévouée à la

reine, demanda le: «Qui vive?» Lady Hamilton s'avança seule et,

déguisée en camériste, elle imagina, sur le champ (paraît-il), une

histoire de rendez-vous avec un officier français, en sorte qu'après

quelques pourparlers (que, dans ses _Mémoires_, elle affirme avoir

été très intimes avec ce soldat), la petite troupe, grâce à cette

présence d'esprit et à ce dévouement, réussit à s'échapper à bord

des vaisseaux de Nelson qui fit voile pour la Sicile. Au retour de

Palerme, lorsque le roi Ferdinand rentra dans sa bonne ville de

Naples, lady Hamilton donna des ordres sanglants au cardinal Ruffo,

l'un de ses fanatiques, et fit exécuter, par des troupes de lazzaroni

et de Calabrais, une foule de citoyens soupçonnés d'avoir bien

accueilli les Français pendant l'occupation.

Ceci jette une ombre homicide sur Emma Harte. Les débauches pouvaient

être, sinon pardonnées par l'histoire, du moins atténuées par

l'entraînement des séductions qu'elle exerçait: mais tout le sang

qu'elle fit couler, mais le meurtre d'un vieux marin, l'amiral

Carracciolo, qu'elle fit pendre à une vergue, sous ses yeux et

devant Nelson, uniquement pour se venger de la mésestime où il avait

paru la tenir, ceci ne saurait être jugé avec indulgence.

Lady Hamilton avait alors trente-huit ans, elle était dans tout

l'éclat de sa souveraine beauté. Les chagrins passés, les durs

instants de son enfance, les amères passions et les luttes

ambitieuses qui avaient traversé sa jeunesse, les terribles émotions

des soudains changements de son sort, rien n'avait altéré le marbre

de son magnifique visage. Elle régnait dans la patrie de ses rêves;

elle pouvait y vivre en femme adorée de toutes parts; il faut la

plaindre de ce qu'elle a préféré se faire maudire.

À dater de ces massacres, d'ailleurs, son existence cesse d'offrir

cet attrait de curiosité qu'elle éveille jusqu'à cette époque.

L'Angleterre, en effet, se vit bientôt dans la nécessité de modifier

sa politique en Sicile à l'égard de la France et rappela son

ambassadeur, sir William Hamilton, qui depuis longtemps n'était plus

le mari d'Emma Harte qu'officiellement.

Tout se désunissait autour d'elle.

Lord Acton devait mourir en Sicile, dans un exil assez méprisable;

Marie-Caroline allait s'éteindre à Shoenbrunn, dans l'isolement et

l'oubli.

À son retour en Angleterre, lady Hamilton éprouva sans doute quelques

étranges serrements de coeur, lorsque son équipage en deuil passa

devant cette taverne où elle était entrée, un soir d'enfance, et

devant l'église où elle avait entendu sonner, autrefois, des heures

épouvantables. Sir Hamilton mourut en 1813, et Nelson fut tué au

combat de Trafalgar. Il la recommanda en vain au peuple anglais.

Elle dépensa vite, peut-être par désespoir, toutes les richesses

quelle tenait des générosités de la reine de Sicile, de son mari

et de son amant.--Sir William, en son tranquille dédain, lui avait

à peine laissé six ou huit mille livres sterling de rentes; cette

fortune aussi ayant été dissipée inutilement, elle quitta pour

toujours l'Angleterre et vint avec sa fille s'établir à Calais, où

elle mourut, dans l'obscurité, en 1813, à l'âge de cinquante-cinq ans.

Telle est l'histoire de cette artificieuse femme, qui, ayant

représenté une fois de plus la toute puissance de la beauté sur la

terre, où elle était née pour devenir une déesse, s'est flétrie

elle-même jusqu'à ne laisser à la postérité d'autre souvenir que

celui d'une hétaïre méprisable et sanglante.

LE CONVIVE

_Tu voudrais être mon convive, jeune affamé qui manges des yeux le

festin? Tu aspires la fumée des mets pleins d'odorantes promesses. La

blancheur de la nappe te rend joyeux._

_Vois les vins rouges et dorés qui frissonnent dans la pureté du

cristal. Vois ces beaux fruits qui s'amoncellent en pyramides

somptueuses, et ces fleurs qui croulent dans des vases._

_L'ardeur de la faim luit dans tes yeux avec l'espoir du repas

prochain. Quelle fête de regarder s'assouvir ton appétit fougueux! Je

voudrais voir tes dents déchirer la joue froide des fruits mûrs, je

voudrais voir tes jeunes lèvres se baigner dans la rougeur du vin._

_Mais ne t'assieds pas à ma table, enfant au naïf désir: ici les

mets n'ont aucune saveur._

_Les vins sont figés dans leur prison claire: tu te briserais les

dents sur la chair de marbre de ces fruits si beaux._

_Va-t-en vers d'autres régals moins pompeux, va t'asseoir à une table

plus hospitalière et tandis que tu apaiseras ta faim, tandis que

l'ivresse réjouira ton front, déplore le triste festin sans convive,

le repas solitaire dont nulle faim ne s'assouvira._

SIGEFROID L'IMPERTINENT

EXTASE MODERNE

_Étude de style dans le goût du jour_[4]

[Note 4: Mai 1870.]

Contemple-les, mon âme; ils sont vraiment affreux!

Pareils aux mannequins; vaguement ridicules;

Terribles, singuliers comme des somnambules;

Dardant on ne sait où leurs globes ténébreux.

Ch. BAUDELAIRE.

Le salon donnait sur les jardins.

Minuit remuait ses douze ou quinze petites perles dans la pendule

microscopique en vieux Saxe craquelé.

Étendue en son nonchaloir, sur une ottomane, la chanoinesse Camille

de Valleponne, n'éprouvant de _faibles_ que pour l'aristocratie,

brûlait de ses lèvres le médaillon du mystérieux vicomte Sigefroid

de Thuringe, auteur de plusieurs poèmes sur les _Choses utiles_.

Et c'était une blonde aux regards de sarisse, aux petites phrases

acidulées; le sémillant marquis Florian les Eglisottes en avait,

maintes fois, perdu le sens.

--Sigefroid!... modulait-elle, tes désespoirs volages me font goûter

mille supplices!...

Des pas firent crier le sable dans l'allée des lilas.

--C'est lui!... soupira la chanoinesse, en bondissant potelée.

* * * * *

--D'honneur!... murmura, sans idée, le brillant gentilhomme, en

poussant le vitrail aux décalcomanies voyantes.

Et, lui devenant un collier:

--Ah! détaillait l'illécébrante créature,--quelques tierces plus

tard, je le sens,--je me serais plongé dans le coeur une arme d'un

travail exquis!

--Fleur de mes rêves! susurra le vicomte de sa voix flûtée,--c'est

ce faquin de Soleil qui m'a distancé d'une demi-longueur!--Puis un

lettré de rencontre, âgé, moralement, d'une trentaine de soufflets,

m'a soutenu, _mordicus_, que l'homme n'était qu'un fol, ayant

l'hallucination du ciel et de la terre!... Juge si cela m'a retardé,

moi le _Chantre_ des _Choses-utiles_, et qui jouis, toujours, même en

dormant, de ce sourire entendu et expérimenté qui sied aux déshérités

de l'intelligence!...

Mais elle:

--Je te crois!... je te crois.--Le printemps, enfin ne saurait te

conseiller de me fuir? Tu ne me laisseras pas expirer sur quelque

sofa désert comme la fille d'O-Taïti, tu ne veux point que mes

obsèques se célèbrent demain, vers dix heures?

--Effectivement! répondit le bouillant Sigefroid.--Je ne pourrais

sans un léger sanglot, tolérer cette idée, même en rêve! Là serait

l'atrocité. Le Coeur avant tout! Vive le Sentiment, ajouta le

vicomte, au milieu d'une pirouette,--et foin de l'Artificiel!

* * * * *

De concert, ils descendirent aux jardins.

--Parlons d'amour, gémit-elle.--Mais d'abord un gobéa!... c'est mon

parfum du lundi! tu le sais?

Le vicomte en minaudant, lui tendit la fleur désirée.

--Ton esclave est fière de ses chaînes! continua la chanoinesse

en subodorant les senteurs de cette plante, d'ailleurs, pour

elle, hebdomadaire.--La France, ma rivale, t'a salué du titre de

«Plume autorisée» depuis le succès de ton poème sur cette thèse

abracadabrante... tu sais?

--Ah! oui dit le vicomte, d'un air dégagé: «_De l'influence de la

cantharide sur le clergé de Chandernagor_?»

--Et puis... que te dirais-je? Ton nom fleure les ferrailles d'une

façon insensée! Je t'aime, Sigefroid de Thuringe!

--Framées et francisques! s'écria le Chantre des _Choses utiles_,

éperdu. «Qui m'empêcherait de mettre le doigt entre la robe et le

torse?»

* * * * *

Sur le banc d'une tonnelle embaumée par des herbages discrets--j'ai

nommé les roses--le couple distingué devisait maintenant des vagues

inconstances du Coeur.

Le claque du jeune homme folâtrait au loin, jouet des zéphirs, à

travers les allées solitaires. Tout à coup, au milieu du silence

divin, sans rossignols, éblouie de la beauté nocturne des choses,

la jeune femme en son extase infinie,--entre deux baisers,--et les

regards au ciel,--balbutia d'une voix passionnée:

--Dis-moi!... DIS-MOI QUE TU ES DUC... ET... PAIR!

--Reçois, à propos, les adieux les plus déchirants! s'écria

brusquement le vicomte en se frappant le front. Le devoir m'appelle!

L'on m'attend au Palais du Sénat...

--Hélas, interrompit la chanoinesse avec une certaine amertume: au

Palais du Sénat! pour y siéger encore, sans doute, ingrat, même la

nuit!

Le vicomte sourit mystérieusement, et montrant d'un geste

inqualifiable l'étoile polaire, répondit très bas, d'un ton rêveur:

--Non, ma parfaite amie, non, créature d'élection!... _Pour mettre en

état certains cylindres de tôle qui couronnent son faîte éblouissant;

car voici, je crois, les approches de l'hiver._

LETTRES À CHARLES BAUDELAIRE

I

_Saint-Brieuc, Rue Saint-Guéno, 4._

Monsieur,

Je sais, dans ma très petite expérience, combien il est pénible

d'écrire une lettre. On n'écrit presque jamais (j'entends les esprits

à de certaines allures) que par nécessité--ou besoin vague de se

dégrossir l'esprit.

Veuillez donc penser, je vous en prie, que j'estime trop la valeur de

votre précieux temps pour vous demander une réponse: vous m'écrirez

si vous avez un loisir à perdre, quand il vous plaira, dans un an,

six mois, jamais, si bon vous semble: je ne vous en aimerais pas

moins, je comprendrai cette petite préface de Ricardo et je serais

désolé que mon admiration vous génât le moindrement: Ceci soit dit

avec sincérité!

Combien je regrette les conséquences de ces jours derniers! Vous

m'avez vu sous des conditions déplorables: j'étais à la fois--très

troublé par le vin--le manque de sommeil--et le saisissement de vous

parler. Combien de bêtises me sont échappées!... mais je pense que

vous n'êtes pas de ceux qui jugent les gens sur un fait.

Mes relations fantaisistes--j'ai frayé, par entraînement, avec des

individus de joyeuse imagination--doivent être mises sur le compte de

mon extrême jeunesse; cela s'oublie assez vite; il ne s'agit que de

rompre vite, et de monter vite, ce qui ne tardera guère pour moi, je

pense.

Allons, voilà qui est bien: votre profonde et habituelle délicatesse

ne méprisera pas l'humilité de cette petite épitre: je n'écris pas de

la sorte à tout le monde; vous êtes mon aîné, cela dit tout.

Quand je pense que je n'ai pas répondu l'autre soir à M. R...

(charmant compagnon, du reste, par exemple!) lorsqu'il me demandait

ce que vous aviez créé:

«Qu'entendez-vous par créer?--Qui est-ce qui crée ou ne crée pas? Que

signifie cette chanson, et ce refrain d'avant le déluge? Baudelaire

est le plus puissant, et le plus un, par conséquent, des penseurs

désespérés de ce misérable siècle! Il frappe, il est vivant, il voit!

Tant pis pour ceux qui ne voient pas!»

Mais, je n'étais pas dans mon sang-froid ce soir-là. Ce sera pour

la prochaine occasion. Excusez, je vous en prie, les nombreuses

inepties, les rimes légères, et les enfantillages que j'ai laissés

dans mon bouquin. Il y a trois ou quatre pages passables: c'est une

demi-promesse; j'espère vous envoyer bientôt une prose moins jeune

que mes vers! Allons, je vous aime et vous admire, mon bien cher

grand poète; et je vous serre la main avec bonheur.

P. S. Je suis presque brouillé avec ma famille. J'attends quelque

argent pour retourner vivre à Paris: vous me permettrez de vous faire

une petite visite; je ne crois pas dépasser le but en disant que j'ai

quelquefois du bon--avant le champagne.

II

Je vous remercie de tout mon coeur de vous être souvenu de moi: que

voilà de pensées claires et superbes! Comme on se sent de votre avis

en vous lisant! Comme vous savez bien vous écouter impersonnellement

dans celui qui vous lit! Je vous admire.

Je me suis rencontré avec vous au sujet de Wagner, et je vous jouerai

Tannhauser quand je serai installé dans votre voisinage. Le grand

musicien peut réciter, lui aussi, ces vers de statue:

Contemple-les, mon âme, ils sont vraiment affreux!

Pareils aux mannequins, vaguement ridicules...

Quand j'ouvre votre volume, le soir, et que je relis vos magnifiques

vers dont tous les mots sont autant de railleries ardentes, plus

je les relis, plus je trouve à reconstruire. Comme c'est beau ce

que vous faites! _La Vie antérieure, l'Allégorie des vieillards, la

Madone, le Masque, la Passante, la Charogne, les Petites Vieilles,

la Chanson de l'Après-midi_,--et ce tour de force de _La Mort des

Amants_, où vous appliquez vos théories musicales. L'_Irrémédiable_,

commençant dans une profondeur hégélienne, les _Squelettes

laboureurs_, et cette sublime amertume de _Réversibilité_, enfin

tout, jusqu'au duo _d'Abel et de Caïn_... C'est royal, voyez-vous,

tout cela. Il faudra bien que tôt ou tard, on en reconnaisse

l'humanité et la grandeur, absolument... Mais quel éloge que le rire

de ceux qui ne savent pas respecter! Ne vous irritez pas de mon

enthousiasme; il est sincère, vous le savez bien.

P. S. Ne m'écrivez pas, je vous en prie; l'Art est long et le temps

est court; je le sais aussi bien que personne, moi qui travaille

dix heures par jour à faire une page de prose; vous n'avez rien

à me dire, et je devine que vous ne me voulez peut-être pas trop

de mal, ainsi ne prenez pas de peine pour moi. Quand j'aurai

terminé les premiers volumes de _Isis_, je vous en enverrai un

exemplaire. Je ferai avec votre permission, une étude sur vous: si

vous ne la trouvez pas bien faite, vous la brûlerez et il n'en sera

plus question. Je n'ai pas d'amour-propre, quand j'ai mal écrit,

maintenant; je vous l'assure. Vous vous êtes affirmé davantage

dans votre étude sur Wagner que dans celle de Gautier: tant mieux!

_Ça pleut déjà dru comme mitraille et de la hautaine façon, ça m'a

ranimé._ Dans dix ans, il ne restera pas cinquante pages des romans

à reconstruction de faits, quand on ne juge que le fait... Et, au

revoir. Pardonnez le griffonnage; je l'ai effacé parce qu'il était

dogmatique et que je n'ai rien à vous apprendre.

Encore un Post-S. À propos de l'étude dont je vous parle, ne pensez

pas que je veuille recommencer la fable de l'Ours et du Jardinier. Je

n'ai plus le même style du tout, comme de raison, quand j'écris une

lettre et lorsque j'écris une page littéraire. Vous ne me jugerez pas

sur mon déplorable bouquin, et vous aurez de l'indulgence. Je vous

affirme que je fais du beau et du très beau dans ce moment-ci--et que

vous n'en serez peut-être pas mécontent: vous serez même étonné de

la différence, je ne crains pas de vous le dire, si vous voulez bien

y jeter un coup d'oeil. Vous ne croirez pas que c'est moi. Ne riez

pas trop, je vous en prie, de cette folie, et prenez tout ceci avec

bienveillance. Je ne vous écris pas rue d'Amsterdam, craignant que

vous ayiez changé de maison.

III

_Saint-Brieuc, rue Saint-Pierre, 14._

Mon cher Baudelaire,

Chez les passants: fantaisies, pamphlets et souvenirs. Suivi de pages inédites · 第 12 / 13 段