portraits la représentent d'une taille svelte, d'un visage délicieux
encadré de magnifiques cheveux blonds, et pâle comme les cygnes du
nord. L'expression de ses yeux bleus et enfoncés est quelque chose
d'étrange qui opprime le souvenir. Les récits du temps ajoutent
que c'était l'une des plus gracieuses femmes du monde entier, et
que le son de sa voix pénétrait le coeur d'une façon irrésistible.
Ses manières étaient d'une distinction parfaite, et les talents
divers qu'elle avait su acquérir à travers les hasards de sa vie en
faisaient une véritable enchanteresse.
Sir Hamilton, en accueillant la fiancée de son neveu, fut
immédiatement subjugué par Emma Harte. Il s'empressa de subvenir
aux désastres qui avaient frappé sir Grenville, et ne voulut point
se séparer de l'ambassadrice. Saisi d'une passion exceptionnelle,
non seulement il refusa le consentement du mariage que son neveu
lui demandait, mais trois mois après, en 1791, il épousa lui-même
la jeune miss. Or, sir William Hamilton était frère de lait du roi
Georges IV, pair et ambassadeur d'Angleterre.
Emma Harte, maintenant lady Hamilton, sut, par la réserve de son
maintien, se faire recevoir à la cour d'Angleterre, et, quand les
fonctions de son mari, l'amenèrent dans le royaume des Deux-Siciles,
elle excita immédiatement la sympathie la plus douce dans le coeur
de la reine Caroline-Marie. Celle-ci l'associa, bientôt, à toutes
ses fêtes, et à ses soupers intimes, où Emma, se rappelant les
poses qu'elle avait essayées chez sir Graham et devant Romney, les
recommença devant la reine, en y ajoutant les danses du Châle et de
la Bacchante qui transportèrent d'admiration et de plaisir sa royale
amie.
Jusque-là l'existence de lady Hamilton s'était passée à conquérir
l'amour de ceux qui l'approchaient: lassée d'allumer des passions
qui ne suffisaient plus à la distraire, elle résolut de dominer
politiquement et de diriger les intrigues compliquées et dangereuses
de la cour de Naples. Lorsqu'elle se fut rendu compte de l'influence
toute spéciale qu'elle pouvait exercer sur l'esprit de la reine
Marie, elle sentit qu'elle devait s'illustrer au milieu des
évènements qui menaçaient et leur imposer le pli de sa volonté.
En effet, la situation politique était des plus extraordinaires.
Ferdinand IV, roi des Deux-Siciles et de Jérusalem, ayant épousé
Marie-Caroline d'Autriche, avait presque totalement résigné entre les
mains de la reine, le soin des affaires. Une clause de son contrat de
mariage stipulait d'ailleurs qu'à la naissance du premier enfant, la
reine aurait voix délibérative au Conseil. Elle avait donné le jour
au duc François de Calabre et à l'archiduchesse Clémentine. Le roi,
depuis longtemps, ne conservait plus que le fantôme de son autorité:
c'était un homme d'une faiblesse et d'une incapacité rares, qui
préférait passer le temps en parties de chasse ou en rendez-vous de
plaisir.
D'autre part, quelques années après son mariage, la reine avait
distingué, dans une revue navale, un officier de marine nommé Joseph
Acton qui était devenu bientôt son favori. C'était un Français, né
à Besançon. Son père était un obscur médecin d'Irlande. Doué d'un
esprit énergique et aventureux, Acton s'était fait remarquer déjà par
un succès militaire: il avait sauvé, dans l'expédition de Charles
III contre les Barbaresques, la vie de cinq mille Espagnols et leurs
vaisseaux.
Ce fait d'armes l'avait mis en renom auprès de la reine Marie.
Six mois après sa présentation à la cour, il remplissait, dans
l'État, le poste le plus élevé, celui de premier ministre, après
l'éloignement de son prédécesseur, le marquis de Tannucci, dont
il avait promptement ruiné le crédit. Son début dans la carrière
diplomatique fut de conquérir d'un trait de plume, à la couronne des
Deux-Siciles, toutes les citadelles du Piémont.
Ce coup d'éclat le rendit célèbre. Étant le confident le plus intime
de la reine, ses aptitudes et son activité le faisant indispensable
au roi Ferdinand, il devint la tête du royaume et manoeuvra
politiquement d'une façon toute puissante d'après les sentiments de
haine qu'il portait à la France, sa patrie. Il croyait avoir à se
plaindre de l'hospitalité qu'il en avait reçue autrefois. En toutes
circonstances il se déclara notre ennemi, essayant de légitimer ses
actes sous le prétexte que les intérêts du pays qu'il représentait
maintenant s'opposaient à ceux de la France. Aussitôt l'apparition de
lady Hamilton, il comprit qu'il trouverait en elle une auxiliaire de
haute valeur et sut gagner très vite l'amitié de l'ambassadrice.
III
Lord Acton assistait le plus souvent aux soupers de la reine, et,
si préoccupé qu'il fût des questions européennes, il ne dut point
laisser d'y montrer parfois une contenance difficile, l'amitié de
Marie-Caroline pour lady Hamilton devenant de plus en plus vive.
Lorsque, dans les nocturnes promenades sur la mer, et qu'au milieu
de l'isolement des ombres, assises sous une tente dressée à l'avant
du yacht royal, toutes deux respiraient les souffles lointains
qu'embaumaient les bois d'orangers, parfois Emma Lyonna chantait,
à son auguste préférée, des ballades de l'Écosse ou des canzones
qu'elle avait composées en son honneur, et, presque toujours le matin
doré les surprenait dans la mollesse de leur sympathie.
Sur ces entrefaites avait éclaté la Révolution française; l'horizon
s'assombrissait: la guerre s'allumait sur tous les points de l'Europe.
La Cour de Naples ne s'en émut pas au point de suspendre les
scandales qu'elle donnait à l'Italie. Un officier de la marine
anglaise, nommé Horace Nelson, et qui commandait alors le vaisseau
l'_Agamemnon_, de station dans le port de Naples, ayant été invité à
une fête s'attira toutes les bonnes grâces de lady Hamilton, et fut
bientôt son amant. Personne ne se serait imaginé qu'il allait devenir
le premier amiral de l'Angleterre et remporter sur nous les succès
meurtriers d'Aboukir et de Trafalgar. À ce moment il ne songea qu'au
plaisir de posséder une femme qui faisait le désir universel.
Aux bruits des victoires du général Bonaparte, on commença de
s'inquiéter de l'avenir; et une lettre confidentielle, adressée par
la reine d'Espagne à Marie-Caroline, ayant été communiquée à lady
Hamilton, apprit à l'ambassadrice d'Angleterre le véritable motif de
l'expédition d'Égypte. Elle en informa sur le champ le cabinet de
Saint-James, qui nomma Nelson au commandement de l'escadre envoyée
pour nous barrer le passage.
À son retour d'Aboukir, Nelson fut accueilli en héros par la reine et
par lady Hamilton qui, dès lors, conçut pour lui la plus violente
passion. Des fêtes triomphales furent célébrées à Naples, en son
honneur: la ville fut pavoisée, lady Hamilton présida en souveraine
ces solennités, et depuis cet instant elle remplit les fonctions
d'agent secret de l'Angleterre à la cour des Deux-Siciles. Par lord
Acton qu'elle maîtrisait, par la reine qui ne savait rien refuser à
sa belle amie, et par Nelson qui l'aimait, elle avait entre les mains
un pouvoir considérable.
Cependant, mécontent des hostiles manifestations et de l'attitude
du gouvernement de Ferdinand IV, le Directoire envoya en Italie
quelques milliers d'hommes commandés par les généraux Championnet
et Macdonald. En peu de temps, ayant repoussé le général Mack, qui
commandait en chef soixante-dix mille Napolitains et sept mille
Anglais, le général Championnet gagna les victoires décisives de
Nepi, de Civitella et de Capoue, et contraignit le roi Ferdinand à
signer un traité de paix dont la première clause était l'expulsion
de lord Acton. Obligé de détruire l'insurrection italienne qui
conservait des intelligences dans Naples, il entra dans cette ville
le 23 janvier 1799 et l'occupa militairement.
Lady Hamilton et la reine qui étaient exécrées durent s'enfuir en
toute hâte pour aller rejoindre le roi en Sicile.
Il y eut un épisode terrible dans cette sorte d'évasion.
Il s'agissait de gagner la plage par les caveaux secrets et les
souterrains de la Villa-Reale. Déjà des sentinelles françaises s'y
trouvaient apostées. L'une d'entre elles, au bruit que fit, en
tombant à terre, un plat d'or qu'emportait une fille dévouée à la
reine, demanda le: «Qui vive?» Lady Hamilton s'avança seule et,
déguisée en camériste, elle imagina, sur le champ (paraît-il), une
histoire de rendez-vous avec un officier français, en sorte qu'après
quelques pourparlers (que, dans ses _Mémoires_, elle affirme avoir
été très intimes avec ce soldat), la petite troupe, grâce à cette
présence d'esprit et à ce dévouement, réussit à s'échapper à bord
des vaisseaux de Nelson qui fit voile pour la Sicile. Au retour de
Palerme, lorsque le roi Ferdinand rentra dans sa bonne ville de
Naples, lady Hamilton donna des ordres sanglants au cardinal Ruffo,
l'un de ses fanatiques, et fit exécuter, par des troupes de lazzaroni
et de Calabrais, une foule de citoyens soupçonnés d'avoir bien
accueilli les Français pendant l'occupation.
Ceci jette une ombre homicide sur Emma Harte. Les débauches pouvaient
être, sinon pardonnées par l'histoire, du moins atténuées par
l'entraînement des séductions qu'elle exerçait: mais tout le sang
qu'elle fit couler, mais le meurtre d'un vieux marin, l'amiral
Carracciolo, qu'elle fit pendre à une vergue, sous ses yeux et
devant Nelson, uniquement pour se venger de la mésestime où il avait
paru la tenir, ceci ne saurait être jugé avec indulgence.
Lady Hamilton avait alors trente-huit ans, elle était dans tout
l'éclat de sa souveraine beauté. Les chagrins passés, les durs
instants de son enfance, les amères passions et les luttes
ambitieuses qui avaient traversé sa jeunesse, les terribles émotions
des soudains changements de son sort, rien n'avait altéré le marbre
de son magnifique visage. Elle régnait dans la patrie de ses rêves;
elle pouvait y vivre en femme adorée de toutes parts; il faut la
plaindre de ce qu'elle a préféré se faire maudire.
À dater de ces massacres, d'ailleurs, son existence cesse d'offrir
cet attrait de curiosité qu'elle éveille jusqu'à cette époque.
L'Angleterre, en effet, se vit bientôt dans la nécessité de modifier
sa politique en Sicile à l'égard de la France et rappela son
ambassadeur, sir William Hamilton, qui depuis longtemps n'était plus
le mari d'Emma Harte qu'officiellement.
Tout se désunissait autour d'elle.
Lord Acton devait mourir en Sicile, dans un exil assez méprisable;
Marie-Caroline allait s'éteindre à Shoenbrunn, dans l'isolement et
l'oubli.
À son retour en Angleterre, lady Hamilton éprouva sans doute quelques
étranges serrements de coeur, lorsque son équipage en deuil passa
devant cette taverne où elle était entrée, un soir d'enfance, et
devant l'église où elle avait entendu sonner, autrefois, des heures
épouvantables. Sir Hamilton mourut en 1813, et Nelson fut tué au
combat de Trafalgar. Il la recommanda en vain au peuple anglais.
Elle dépensa vite, peut-être par désespoir, toutes les richesses
quelle tenait des générosités de la reine de Sicile, de son mari
et de son amant.--Sir William, en son tranquille dédain, lui avait
à peine laissé six ou huit mille livres sterling de rentes; cette
fortune aussi ayant été dissipée inutilement, elle quitta pour
toujours l'Angleterre et vint avec sa fille s'établir à Calais, où
elle mourut, dans l'obscurité, en 1813, à l'âge de cinquante-cinq ans.
Telle est l'histoire de cette artificieuse femme, qui, ayant
représenté une fois de plus la toute puissance de la beauté sur la
terre, où elle était née pour devenir une déesse, s'est flétrie
elle-même jusqu'à ne laisser à la postérité d'autre souvenir que
celui d'une hétaïre méprisable et sanglante.
LE CONVIVE
_Tu voudrais être mon convive, jeune affamé qui manges des yeux le
festin? Tu aspires la fumée des mets pleins d'odorantes promesses. La
blancheur de la nappe te rend joyeux._
_Vois les vins rouges et dorés qui frissonnent dans la pureté du
cristal. Vois ces beaux fruits qui s'amoncellent en pyramides
somptueuses, et ces fleurs qui croulent dans des vases._
_L'ardeur de la faim luit dans tes yeux avec l'espoir du repas
prochain. Quelle fête de regarder s'assouvir ton appétit fougueux! Je
voudrais voir tes dents déchirer la joue froide des fruits mûrs, je
voudrais voir tes jeunes lèvres se baigner dans la rougeur du vin._
_Mais ne t'assieds pas à ma table, enfant au naïf désir: ici les
mets n'ont aucune saveur._
_Les vins sont figés dans leur prison claire: tu te briserais les
dents sur la chair de marbre de ces fruits si beaux._
_Va-t-en vers d'autres régals moins pompeux, va t'asseoir à une table
plus hospitalière et tandis que tu apaiseras ta faim, tandis que
l'ivresse réjouira ton front, déplore le triste festin sans convive,
le repas solitaire dont nulle faim ne s'assouvira._
SIGEFROID L'IMPERTINENT
EXTASE MODERNE
_Étude de style dans le goût du jour_[4]
[Note 4: Mai 1870.]
Contemple-les, mon âme; ils sont vraiment affreux!
Pareils aux mannequins; vaguement ridicules;
Terribles, singuliers comme des somnambules;
Dardant on ne sait où leurs globes ténébreux.
Ch. BAUDELAIRE.
Le salon donnait sur les jardins.
Minuit remuait ses douze ou quinze petites perles dans la pendule
microscopique en vieux Saxe craquelé.
Étendue en son nonchaloir, sur une ottomane, la chanoinesse Camille
de Valleponne, n'éprouvant de _faibles_ que pour l'aristocratie,
brûlait de ses lèvres le médaillon du mystérieux vicomte Sigefroid
de Thuringe, auteur de plusieurs poèmes sur les _Choses utiles_.
Et c'était une blonde aux regards de sarisse, aux petites phrases
acidulées; le sémillant marquis Florian les Eglisottes en avait,
maintes fois, perdu le sens.
--Sigefroid!... modulait-elle, tes désespoirs volages me font goûter
mille supplices!...
Des pas firent crier le sable dans l'allée des lilas.
--C'est lui!... soupira la chanoinesse, en bondissant potelée.
* * * * *
--D'honneur!... murmura, sans idée, le brillant gentilhomme, en
poussant le vitrail aux décalcomanies voyantes.
Et, lui devenant un collier:
--Ah! détaillait l'illécébrante créature,--quelques tierces plus
tard, je le sens,--je me serais plongé dans le coeur une arme d'un
travail exquis!
--Fleur de mes rêves! susurra le vicomte de sa voix flûtée,--c'est
ce faquin de Soleil qui m'a distancé d'une demi-longueur!--Puis un
lettré de rencontre, âgé, moralement, d'une trentaine de soufflets,
m'a soutenu, _mordicus_, que l'homme n'était qu'un fol, ayant
l'hallucination du ciel et de la terre!... Juge si cela m'a retardé,
moi le _Chantre_ des _Choses-utiles_, et qui jouis, toujours, même en
dormant, de ce sourire entendu et expérimenté qui sied aux déshérités
de l'intelligence!...
Mais elle:
--Je te crois!... je te crois.--Le printemps, enfin ne saurait te
conseiller de me fuir? Tu ne me laisseras pas expirer sur quelque
sofa désert comme la fille d'O-Taïti, tu ne veux point que mes
obsèques se célèbrent demain, vers dix heures?
--Effectivement! répondit le bouillant Sigefroid.--Je ne pourrais
sans un léger sanglot, tolérer cette idée, même en rêve! Là serait
l'atrocité. Le Coeur avant tout! Vive le Sentiment, ajouta le
vicomte, au milieu d'une pirouette,--et foin de l'Artificiel!
* * * * *
De concert, ils descendirent aux jardins.
--Parlons d'amour, gémit-elle.--Mais d'abord un gobéa!... c'est mon
parfum du lundi! tu le sais?
Le vicomte en minaudant, lui tendit la fleur désirée.
--Ton esclave est fière de ses chaînes! continua la chanoinesse
en subodorant les senteurs de cette plante, d'ailleurs, pour
elle, hebdomadaire.--La France, ma rivale, t'a salué du titre de
«Plume autorisée» depuis le succès de ton poème sur cette thèse
abracadabrante... tu sais?
--Ah! oui dit le vicomte, d'un air dégagé: «_De l'influence de la
cantharide sur le clergé de Chandernagor_?»
--Et puis... que te dirais-je? Ton nom fleure les ferrailles d'une
façon insensée! Je t'aime, Sigefroid de Thuringe!
--Framées et francisques! s'écria le Chantre des _Choses utiles_,
éperdu. «Qui m'empêcherait de mettre le doigt entre la robe et le
torse?»
* * * * *
Sur le banc d'une tonnelle embaumée par des herbages discrets--j'ai
nommé les roses--le couple distingué devisait maintenant des vagues
inconstances du Coeur.
Le claque du jeune homme folâtrait au loin, jouet des zéphirs, à
travers les allées solitaires. Tout à coup, au milieu du silence
divin, sans rossignols, éblouie de la beauté nocturne des choses,
la jeune femme en son extase infinie,--entre deux baisers,--et les
regards au ciel,--balbutia d'une voix passionnée:
--Dis-moi!... DIS-MOI QUE TU ES DUC... ET... PAIR!
--Reçois, à propos, les adieux les plus déchirants! s'écria
brusquement le vicomte en se frappant le front. Le devoir m'appelle!
L'on m'attend au Palais du Sénat...
--Hélas, interrompit la chanoinesse avec une certaine amertume: au
Palais du Sénat! pour y siéger encore, sans doute, ingrat, même la
nuit!
Le vicomte sourit mystérieusement, et montrant d'un geste
inqualifiable l'étoile polaire, répondit très bas, d'un ton rêveur:
--Non, ma parfaite amie, non, créature d'élection!... _Pour mettre en
état certains cylindres de tôle qui couronnent son faîte éblouissant;
car voici, je crois, les approches de l'hiver._
LETTRES À CHARLES BAUDELAIRE
I
_Saint-Brieuc, Rue Saint-Guéno, 4._
Monsieur,
Je sais, dans ma très petite expérience, combien il est pénible
d'écrire une lettre. On n'écrit presque jamais (j'entends les esprits
à de certaines allures) que par nécessité--ou besoin vague de se
dégrossir l'esprit.
Veuillez donc penser, je vous en prie, que j'estime trop la valeur de
votre précieux temps pour vous demander une réponse: vous m'écrirez
si vous avez un loisir à perdre, quand il vous plaira, dans un an,
six mois, jamais, si bon vous semble: je ne vous en aimerais pas
moins, je comprendrai cette petite préface de Ricardo et je serais
désolé que mon admiration vous génât le moindrement: Ceci soit dit
avec sincérité!
Combien je regrette les conséquences de ces jours derniers! Vous
m'avez vu sous des conditions déplorables: j'étais à la fois--très
troublé par le vin--le manque de sommeil--et le saisissement de vous
parler. Combien de bêtises me sont échappées!... mais je pense que
vous n'êtes pas de ceux qui jugent les gens sur un fait.
Mes relations fantaisistes--j'ai frayé, par entraînement, avec des
individus de joyeuse imagination--doivent être mises sur le compte de
mon extrême jeunesse; cela s'oublie assez vite; il ne s'agit que de
rompre vite, et de monter vite, ce qui ne tardera guère pour moi, je
pense.
Allons, voilà qui est bien: votre profonde et habituelle délicatesse
ne méprisera pas l'humilité de cette petite épitre: je n'écris pas de
la sorte à tout le monde; vous êtes mon aîné, cela dit tout.
Quand je pense que je n'ai pas répondu l'autre soir à M. R...
(charmant compagnon, du reste, par exemple!) lorsqu'il me demandait
ce que vous aviez créé:
«Qu'entendez-vous par créer?--Qui est-ce qui crée ou ne crée pas? Que
signifie cette chanson, et ce refrain d'avant le déluge? Baudelaire
est le plus puissant, et le plus un, par conséquent, des penseurs
désespérés de ce misérable siècle! Il frappe, il est vivant, il voit!
Tant pis pour ceux qui ne voient pas!»
Mais, je n'étais pas dans mon sang-froid ce soir-là. Ce sera pour
la prochaine occasion. Excusez, je vous en prie, les nombreuses
inepties, les rimes légères, et les enfantillages que j'ai laissés
dans mon bouquin. Il y a trois ou quatre pages passables: c'est une
demi-promesse; j'espère vous envoyer bientôt une prose moins jeune
que mes vers! Allons, je vous aime et vous admire, mon bien cher
grand poète; et je vous serre la main avec bonheur.
P. S. Je suis presque brouillé avec ma famille. J'attends quelque
argent pour retourner vivre à Paris: vous me permettrez de vous faire
une petite visite; je ne crois pas dépasser le but en disant que j'ai
quelquefois du bon--avant le champagne.
II
Je vous remercie de tout mon coeur de vous être souvenu de moi: que
voilà de pensées claires et superbes! Comme on se sent de votre avis
en vous lisant! Comme vous savez bien vous écouter impersonnellement
dans celui qui vous lit! Je vous admire.
Je me suis rencontré avec vous au sujet de Wagner, et je vous jouerai
Tannhauser quand je serai installé dans votre voisinage. Le grand
musicien peut réciter, lui aussi, ces vers de statue:
Contemple-les, mon âme, ils sont vraiment affreux!
Pareils aux mannequins, vaguement ridicules...
Quand j'ouvre votre volume, le soir, et que je relis vos magnifiques
vers dont tous les mots sont autant de railleries ardentes, plus
je les relis, plus je trouve à reconstruire. Comme c'est beau ce
que vous faites! _La Vie antérieure, l'Allégorie des vieillards, la
Madone, le Masque, la Passante, la Charogne, les Petites Vieilles,
la Chanson de l'Après-midi_,--et ce tour de force de _La Mort des
Amants_, où vous appliquez vos théories musicales. L'_Irrémédiable_,
commençant dans une profondeur hégélienne, les _Squelettes
laboureurs_, et cette sublime amertume de _Réversibilité_, enfin
tout, jusqu'au duo _d'Abel et de Caïn_... C'est royal, voyez-vous,
tout cela. Il faudra bien que tôt ou tard, on en reconnaisse
l'humanité et la grandeur, absolument... Mais quel éloge que le rire
de ceux qui ne savent pas respecter! Ne vous irritez pas de mon
enthousiasme; il est sincère, vous le savez bien.
P. S. Ne m'écrivez pas, je vous en prie; l'Art est long et le temps
est court; je le sais aussi bien que personne, moi qui travaille
dix heures par jour à faire une page de prose; vous n'avez rien
à me dire, et je devine que vous ne me voulez peut-être pas trop
de mal, ainsi ne prenez pas de peine pour moi. Quand j'aurai
terminé les premiers volumes de _Isis_, je vous en enverrai un
exemplaire. Je ferai avec votre permission, une étude sur vous: si
vous ne la trouvez pas bien faite, vous la brûlerez et il n'en sera
plus question. Je n'ai pas d'amour-propre, quand j'ai mal écrit,
maintenant; je vous l'assure. Vous vous êtes affirmé davantage
dans votre étude sur Wagner que dans celle de Gautier: tant mieux!
_Ça pleut déjà dru comme mitraille et de la hautaine façon, ça m'a
ranimé._ Dans dix ans, il ne restera pas cinquante pages des romans
à reconstruction de faits, quand on ne juge que le fait... Et, au
revoir. Pardonnez le griffonnage; je l'ai effacé parce qu'il était
dogmatique et que je n'ai rien à vous apprendre.
Encore un Post-S. À propos de l'étude dont je vous parle, ne pensez
pas que je veuille recommencer la fable de l'Ours et du Jardinier. Je
n'ai plus le même style du tout, comme de raison, quand j'écris une
lettre et lorsque j'écris une page littéraire. Vous ne me jugerez pas
sur mon déplorable bouquin, et vous aurez de l'indulgence. Je vous
affirme que je fais du beau et du très beau dans ce moment-ci--et que
vous n'en serez peut-être pas mécontent: vous serez même étonné de
la différence, je ne crains pas de vous le dire, si vous voulez bien
y jeter un coup d'oeil. Vous ne croirez pas que c'est moi. Ne riez
pas trop, je vous en prie, de cette folie, et prenez tout ceci avec
bienveillance. Je ne vous écris pas rue d'Amsterdam, craignant que
vous ayiez changé de maison.
III
_Saint-Brieuc, rue Saint-Pierre, 14._
Mon cher Baudelaire,