rumeur, mon esprit se refuse à y croire.--Ne venez-vous pas de nous
parler de «poètes»? Eh bien, comme tel, je préfère ne vous accuser
que de cette effrayante maladresse par laquelle vous avez donné,
au pays dont vous étiez chargé de diriger les actuels destins,
l'impression triste, du trafic de cette chose sacrée. Cela suffit,
pour qu'on puisse juger de votre si pratique valeur, de votre si
haute capacité, et même de votre prétendu bon sens.
«Mais, si vos preuves de supérieure intelligence se réduisent, ainsi,
à faire échouer et s'effondrer, comme stérile, entre vos mains, la
presque toute-puissance sur une sellette de Tribunal correctionnel ou
de Cour d'Assises, je ne vois pas bien, je l'avoue, en quels motifs
vous puisez le droit de traiter avec des sourires de dédain, ces gens
de pensée, littérateurs ou poètes, soit!--dont vous parliez de si
haut tout à l'heure.
«Car, à la fin des fins, vaincus dans notre commerce, dans notre
politique et dans nos armes, ce n'est qu'en leurs oeuvres que nous ne
sommes pas vaincus, puisque les nations les pillent et les admirent!
et nous les envient!
«Ces hommes n'ont que des mots, des ombres, des chimères, des rêves à
leur disposition pour créer ce qui nous élève et ce qui les grandit:
«Et, pendant qu'ils accomplissent leur fonction, sans avoir même
l'idée de se plaindre, vous escamotez tout le reste, le tangible,
gens pratiques!--(alors que ce reste, ainsi capté, vous est en
réalité de si peu de valeur)!--Soit!--mais sachez au moins que vous
ne leur ôterez pas ceci, qu'avec _rien_ ceux-là maintiennent ou
s'efforcent de maintenir un peu de gloire à leur patrie,--et que
vous, avec la toute-puissance, dis-je, vous ne pourrez créer que ce
qui nous dégrade--et ce qui vient de vous abaisser.»
L'AVERTISSEMENT[3]
[Note 3: Écrit en juillet 1884 pendant la maladie du Comte de
Chambord.]
En Bretagne, c'était, il y a trente ans, notre coutume d'écoliers de
tracer, en haut de nos devoirs, ces trois caractères: «V. H. V!» Cela
signifiait: «Vive Henri V!» Il semblait à nos imaginations d'enfants
que la page en était plus belle.
Nous n'effeuillâmes la déclinaison de _Rosa, la rose_, qu'en
dessinant, autour de la leçon transcrite, de ces héraldiques fleurs
de lis dont le sommet tient du fer de lance.
Aux promenades, les marchands ambulants nous offraient de ces
emblèmes en or ou en argent--et nous nous privions pour en acheter
toujours.
Les murs, les pupitres, les arbres de la cour de récréation, le
chevet de nos lits, au-dessous du bénitier, présentaient aux regards
des inspecteurs l'un ou l'autre de ces signes symboliques. Nous
recélions aussi, dans nos livres de prières et de classes, à titre
de signets, des images du descendant de Saint Louis; elles s'y
confondaient avec celles des saints et des martyrs.
La nuit, lorsque passait dans nos songes la vision du roi de France,
il y apparaissait comme un homme d'un visage noble et souriant, de
blanc vêtu, entouré de lumière.
Dans nos jeux, s'il s'élevait une contestation et que l'un d'entre
nous prononçât le nom du roi, les querelles s'apaisaient: il semblait
qu'IL se trouvait soudain au milieu de nous et nous réconciliait de
son bon sourire, en nous appelant: «Mes enfants.»
Un jour--je me souviens!--sur le déclin d'une belle journée, l'un
des miens et moi, nous étions seuls dans l'avenue d'un manoir aux
environs de Vannes. Nous attendions, auprès de la grille, l'heure de
la rentrée, en saluant, d'une vieille chanson royale, le tomber du
soir.
Au-dessus de nos têtes, mille derniers ramages, dans les radieuses
feuillées trouées de feu, accompagnaient--(car les oiseaux de
Bretagne savent le nom du roi),--cet air dont nos bonnes nourrices,
braves chouannes de jadis! nous avaient bercés douze ans plus tôt.
Un passant du grand chemin s'arrêta et nous dit en ricanant:
--Mais, il n'a pas d'enfants, votre roi!...
--Eh bien! et nous? lui répondis-je naïvement.
Sur quoi Tinténiac ramassa simplement des pierres.
--À quoi bon?... dis-je, en arrêtant son bras: va, laisse passer les
passants.
Nous demandions souvent aux prêtres de nos lycées,--et ceux qui
survivent aux journées de Patay et de Coulmiers doivent ressentir, à
ce rappel, un long serrement de coeur:
--Pourquoi n'allons-nous pas LE chercher?
Et alors les bons pères nous répondaient:
--Chut! petits amis; IL viendra lorsque Dieu voudra.
Nous ne comprenions pas bien pourquoi nous devions baisser la voix
en parlant du roi légitime de France, ni sous quel prétexte il nous
était interdit de nous enorgueillir de notre bonne cause. Cela
passait notre entendement naturel.
Certes, les _Mémoires de Cléry_ nous avaient plongés dans une
indignation froide et terrible; certes, la descente de la lampe
dans le caveau d'ossements du _Champ des martyrs_ nous avait fait
étendre, en silence, nos mains droites, pour une bénédiction qui
était un serment; certes, les pélerinages sur ces places publiques
où tombèrent les têtes de tant des nôtres nous avaient déjà durci
le regard; mais ce _Chut!_ de nos dignes «recteurs» avait la vertu
douloureuse de troubler la piété de notre impression. Cet excessif
intérêt que l'on prenait «de notre santé», nous semblait un
contre-sens à la fois humiliant et risible.
Et nous nous disions, d'un coup d'oeil, en leur taisant notre
étonnement:
--Soit. Quand nous serons grands, nous irons LE prendre et nous
saurons bien LE ramener avec nous.
Comme dans la légende lyrique de _Richard Coeur-de-Lion_, nous avions
tous l'âme chevaleresque de Blondel.
Les soirs de promenade en forêt, soit dans la Brocéliande, soit
dans Bois-du-jour-bois-de-la-nuit, après avoir dîné dans quelque
clairière, à l'ombre de ces chênes dont les hauts branchages avaient,
autrefois, béni les chevaliers d'Armor s'exilant pour la croisade,
ou nous avaient fourni les fermes lances du Combat des Trente, nous
revenions, en chantant, toujours en choeur, une romance aujourd'hui
ancienne,--douce, naïve, haute et pure comme notre fidélité: «_Vers
les rives de France!_»
--Ah! je suis sûr qu'aucun d'entre nous ne l'a oubliée, malgré
les lourdes années subies!... Elle personnifiait le retour du roi.
C'était d'une mélancolie poignante et, cependant, qui nous semblait
tout illuminée d'avenir:
«Sur les vagues grises,
De suaves brises
Embaument les airs
Du parfum des mers;
Là bas, une grève...
--N'est-ce pas un rêve,
Pour nos yeux ravis?..
Non, c'est le pays!»
* * * * *
Ainsi, dès l'enfance, nous avions pris ce fatal pli de pensées de ne
songer au roi qu'avec cette sorte d'espoir attristé qui, s'augmentant
des années, produit les inactions crédules, s'il n'aide à la durée de
l'exil.
S'en remettre à ce point aux décrets de Dieu, n'est-ce pas oublier
qu'il n'ouvre qu'à ceux qui frappent?
Bientôt l'espérance devient platonique, le dévouement, plutôt
verbal qu'effectif, quelque bonne que soit la volonté dont on se
vante: l'habitude s'aggrave, dans les âmes, de ne pressentir les
retours que _toujours_ au futur, dans le vent d'on ne sait quelles
miraculeuses aurores!--Et ce futur finit par ne pouvoir _jamais_ être
que de l'amer présent qui se perpétue.
Pour peu que l'on réfléchisse, l'impression que cause, au pays, la
nonchalance attendrie des partisans d'un prince proscrit, n'éloigne
ou ne rapproche-t-elle pas, en réalité, la distance qui sépare cet
exilé de sa patrie? Le peuple, aux colères méritées, s'écrie, en
montrant les irrésolus: «Écoutez-les!»
--N'est-ce pas là l'exil?
Oui, toute mélancolie, en s'invétérant, dégénère en résignation
coupable et devient d'une contagieuse faiblesse, car elle change
en rêveries les projets puissants et, par excès de sagesse ou de
sensibilité, s'épargne les efforts sacrés des fières initiatives.
Bien plus. En toute cause, une sorte de communion s'établit entre
le chef et les soldats. De ce courant de songeries morbides, créé
par toute une génération d'aussi paisibles partisans, se dégagent, à
la longue, d'incessantes influences qui, contraires à l'esprit des
hautes aventures, n'ont pour effet que d'assombrir l'adversité de
Celui qui les inspire.
Tôt ou tard, lorsque ces influences, qui tendent nécessairement vers
lui, l'ont enveloppé de leurs mornes effluves, il s'alanguit lui-même
sous leur oppression secrète.
Alors sonnent les heures des soupirs étouffés et des longs
silences!--Enfin, s'unissant aux siens pour ne subir plus qu'un
mirage, il s'immobilise, hélas! en de vaines contemplations!
De roi devient pareil à ce pêcheur des légendes dans les filets
prédestinés duquel, par une nuit de bonheur, les Destinées jetèrent
la suprême perle. L'ayant offerte aux riches de son pays, qui la
marchandèrent toujours, il préféra--plutôt que de la céder à un prix
moindre que son estimable valeur--la rejeter, mystiquement, dans la
mer!
Et, tout à coup, lorsque les indolences d'une expectative éternelle
ont efféminé, usé, sinon attiédi, l'élan natal des soldats d'une
grande cause, il arrive souvent qu'au milieu des toasts, où l'on
s'attarde en voeux souriants, en discours et en regards levés
au ciel, la Mort surgit, Dieu étant lassé d'attendre l'aide
indispensable et sacrée de l'homme.
Philosophie de gardien du sérail que celle qui, alors, murmure pour
assourdir le _meâ culpâ_ de la conscience: «C'était écrit!»--Propos
mensonger et sans profondeur! Car les pensées incorporées en toutes
choses par leur intime correspondance, devancent les événements.
Conseillères hâtives du Destin, elles font l'avenir ou propice ou
funeste,--et, librement épousées de nos esprits, fixent, de concert
avec notre vouloir, l'indécision de la Fortune.
D'où il suit que les illusions engendrent les tristes réalités.
* * * * *
C'était avec joie, quand même! et aussi haut que si le sceptre eût
rayonné dans sa main tranquille, et comme des gens qui ne tiennent
pas à mourir dans leurs lits,--qu'il fallait nous habituer, dès notre
jeune âge, à parler du roi de France! À la longue cette incantation
sagace eût anéanti l'exil.--Et qui sait, même, si ceux-là dont le
dévouement s'épuise à déplorer l'injuste sort d'un prince, à leur
insu, n'attirent pas sur lui un surcroît de malheur?
Et comment les pensées moroses d'un ensemble d'hommes
n'auraient-elles pas cette occulte énergie, alors qu'en de simples
entourages d'objets inanimés les événements futurs, comme s'ils se
dégageaient de la physionomie des choses, concordent toujours avec
les impressions que semblaient évoquer, déjà, les formes mêmes de ces
objets?
--Considérez, par exemple, l'ameublement d'un salon Louis XVI.
Entrez, seul--et laissez venir en votre esprit les pensées que
suggère le style des objets environnants. Contemplez-les avec
attention, de l'horloge aux tapisseries. Regardez fixement ces urnes
cinéraires sur lesquelles tombent, en plis désolés, ces longs voiles,
ce sablier d'or, au coin de la pendule; ces dossiers en médaillons
revêtus d'étoffes aux couleurs systématiquement éteintes? Ces
peintures _trop_ charmantes, aux tons crépusculaires, où des oiseaux
s'envolent si loin dans le soir, où des fleurs semblent si près de se
faner, à peine écloses, où les féminins sourires paraissent empreints
d'une grâce si mystérieusement triste:--et dites si, sur toutes ces
choses, ne semble pas être tombée, dès leur mélancolique survenance,
la fine poussière ensevelissante des siècles!
Ici, tout est présage: tout annonce une fin, un déclin, une
inévitable disparition. Comment la noblesse d'un règne s'est-elle
plu, durant un quart de siècle, à vivre en l'usage, l'aspect, sous le
_regard_, enfin, de semblables objets!...--Aveugles, ceux qui n'ont
pas remarqué l'intime expression de ces meubles pâles! Sourds, ceux
qui n'ont pas entendu le silencieux avertissement qui résulte de leur
présence! _Sunt lacrymæ rerum!..._ il fallait que ce sablier doré
laissât couler son sable idéal! Et que tombât ce crépuscule! Et que
l'heure de toute cette _fin_ sonnât à ce cadran coquet et sombre! Et
que chacun de ces longs voiles essuyât des yeux en deuil! Et que ces
urnes cinéraires continssent des cendres.
Oui, ces objets appelaient leurs terribles correspondances, leurs
continuations, leurs prolongements, pour ainsi dire, en une plus
concrète réalité. Ils projetaient, d'avance, l'Histoire que leurs
lignes semblent, aujourd'hui, avoir prophétisée! Car les décrets du
Destin s'incarnent, peu à peu, en tout ce qui nous environne, et
l'Homme ne fait qu'attirer par mille chaînons ce qui lui arrive.
Ainsi, cette nuit, dans le trouble où nous avaient jeté les funèbres
bulletins de Frohsdorf, j'écrivais, au bruit d'une fête publique, ces
lignes consternées.
Mais... voici qu'un rayon de soleil, soudain, chasse l'ombre
qui pesait sur nos pensées! Que signifie ce tintement de
cloches de Pâques? J'entends des voix amies qui crient la bonne
nouvelle!--Qu'est-ce donc? Est-ce que l'enfant du miracle serait
aussi l'homme du miracle?
--Lisez! disent-elles: et rassurons-nous! Un Français revient à la
vie! La _Saint-Henri_ est de joyeux augure! Adieu l'anxiété! Élevons
nos verres en l'honneur de notre roi, dont la convalescence présage
la résurrection!
* * * * *
Puisque, selon l'ancienne coutume, le plus obscur convive qui porte
une santé doit l'accompagner d'un voeu cordial, je dirai:
--Sire, _alleluia!_ que ce toast soit le premier qui sonne votre
retour sur le sol natal! À vous boivent ceux-là que console de toutes
les épreuves la seule grandeur de leur cause et qui trouvent la
récompense de leurs sacrifices dans cette grandeur sauvegardée! S'il
eût fallu à la Providence que l'âme du roi de France entrât, du fond
de l'exil, dans la sainte lumière, la hauteur de notre tristesse eût
été digne de votre souveraine intégrité, puisque Votre Majesté ne
douta jamais de notre foi.
Avec vous, cependant, avec vous, disparaissaient l'éclair de
chevalerie, le droit aux obéissances désintéressées, la sanction des
élans généreux, l'étendard des traditions sublimes. Ensevelie dans la
blancheur de votre linceul, la Royauté se fût endormie, pour nous,
dans les plis de notre unique drapeau. Mais ne nous eût-elle légué
que cette gloire de lui être demeurés, quand même, fidèles jusqu'au
dernier moment, fiers encore de cet héritage, nous eussions porté
noblement le deuil de nos vieilles espérances.
Donc,--plaise à Dieu que cet Avertissement nous devienne salutaire!
Et qu'il soit, enfin, pour tous, Monseigneur, comme l'un de ces
sursauts définitifs, après lesquels... on se réveille!
PAGES RETROUVÉES
POÈMES DU PARNASSE
I
À UNE GRANDE FORÊT
Ô pasteurs! Hesperus à l'Occident s'allume;
Il faut tenter la cime et les feux de la brume!
Un bois plutonien couronne ce rocher,
Et je veux, aux lueurs des astres, y marcher!
Ma pensée habita les chênes de Dodone;
La lourde clef du Rêve à ma ceinture sonne,
Et, détournant les yeux de ces âges mauvais,
Je suis un familier du Silence--et je vais!...
Souffles des frondaisons, Esprits du lieu sauvage,
Flottez, âcres senteurs de l'herbe après l'orage!
Gommes d'ambre, coulez sur le tronc rouge et vert
Des arbustes!... chevreuils, partez, sous le couvert!
Puisque le cri d'éveil qui sort des nids de mousses--
(Grâce au minuit des bois)--charme les femmes douces,
Ô Muse! en cet exil sacré fuyons tous deux!
Aquilons, agitez les pins sur les aïeux,
Qu'ils reposent en paix sous vos lyres obscures!
Sur les lierres, tombez, ô pleurs d'or des ramures!...
Miroir du rossignol, la Source de cristal,
Bruissante, reluit sur le sable natal!
C'est l'heure où le dolmen fait luire entre ses brèches
Des monceaux, aux tons d'or fané, de feuilles sèches.
La clairière s'emplit de visages voilés.
Au loin brillent les ifs, par la lune emperlés.
Brume de diamants, l'air fume! Les fleurs, l'herbe
Et le roc sont baignés dans le voile superbe!...
Gloire aux oeuvres des cieux! Livrez-moi vos secrets,
Germes, sèves, frissons, ô limbes des forêts!...
II
ESQUISSE À LA MANIÈRE DE GOYA
Admirons le colosse au torride gosier
Abreuvé d'eau bouillante et nourri de brasier,
Cheval de fer que l'homme dompte!
C'est un sombre coup d'oeil, lorsque, subitement,
Le frein sur l'encolure, il s'ébranle fumant
Et part sur ses tringles de fonte.
Le centaure moqueur siffle aux défis lointains
Du vent, voix de l'espace où s'en vont nos destins!
Le dragon semble avoir des ailes;
Et, tout fier de porter des hommes dans son flanc,
Il fait flotter sur eux son grand panache blanc
Et son aigrette d'étincelles!
Et les talus boisés qui bordent son chemin,
Montagnes et rochers, tourbillon souverain!...
Les champs décrivent des losanges;
Il passe, furieux, éperonné d'éclairs,
Son arome insolite imprègne au loin les airs
D'une odeur de sueurs étranges.
Quand il fait lourdement onduler ses wagons,
Le soir, dans la campagne, avec un bruit de gonds,
Fauve cyclope des ténèbres,
On croit voir, léthargique, une hydre du chaos
Qui revient sous la lune, étirant ses grands os
Et faisant valoir ses vertèbres.
C'est le monstre prévu dans les temps solennels;
C'est un enfer qui roule au fond des noirs tunnels
Avec sa pourpre et ses tonnerres;
Et les rouges chauffeurs qui la nuit sont debout,
Chacun sur la fournaise où sa chaudière bout,
Semblent des démons ordinaires.
Quand ses réseaux ceindront ce globe illimité
Sans honte nous pourrons aimer la Liberté:
Ils le savent, les capitaines!
Après avoir pesé la gloire, dans nos mains,
Nous allons trouver mieux que le sang des humains
Pour nous fertiliser les plaines!
Ô mort! tout se transforme et rien ne se corrompt,
Et tous les éléments de la Terre seront
Les éléments de notre gloire;
Les pôles se joindront dans le cercle idéal:
Courage, char macabre, auguste et boréal!
Éclaireur de la route noire!...
LES DANAÏDES
HYPERMNESTRA
Argos, en l'an mil neuf cent quatre-vingt-seize avant l'ère
chrétienne, c'est-à-dire il y a environ quatre mille ans, dressait
dans l'Hellade ses hauts remparts cyclopéens, construits depuis
plus d'un siècle, déjà, par Inakkhos. S'il faut admettre les
calculs de la science actuelle, il y aurait de fortes raisons de
croire que les Pelasges, aïeux des Grecs, ne furent autres que les
Chananéens, chassés par Josué,--par le terrible Ioschuah, chef
des Hébreux, qui tua trente-deux rois, incendia deux-cent-trois
villes, fit passer au fil de l'épée, les femmes, les enfants, les
mulets, les ambassadeurs, les vieillards et les otages, suspendit,
sur une bataille, la lumière du soleil, fut le successeur de
l'Échappé-des-Eaux et s'endormit avec ses pères, rassasié de jours et
satisfait.
Les Pelasges, en effet, apparaissent brusquement, sur ce point de
la carte terrestre qu'on appelle la Grèce septentrionale, au moment
chronologique où les concordances de l'Histoire Sainte avec les
suppositions de la Science historique établissent les victoires
définitives du Peuple de Dieu sur les nations qui habitaient la
Terre Promise. Or, où se sont réfugiées ces peuplades qui fuyaient
l'épée dévastatrice de Ioschuah? Nombreuses, épouvantées, nomades,
quel point plus naturel que le nord de la Macédoine, de la Thrace et
de l'Epire pouvaient-elles choisir que celui-là même, disons-nous,
qui s'offrait à leurs pas errants?--Des indices de toute espèce,
des similitudes et les oppositions de langage entre le grec ancien
et l'hébreu se présentent, immédiatement, dans la recherche de la
philologie à ce sujet. Le _Iavan_ hébraïque signifie l'Ionie.
Les curieuses recherches de l'abbé Deschenais, et, tout récemment,
le texte découvert sur les pylônes de Karnak par M. Mariette, et
qui remonte à dix-huit cents ans avant Jésus-Christ, les études de
science géographique de Brugsch sur les temps pharaoniques, sont à
peu près concluants à cet égard. Les derniers rapports sur l'Exode
et la marche des Israélites, rapports qui ont causé une sensation
dans le monde savant, semblent accorder, péremptoirement, les textes
de la Bible avec les documents égyptiens. Le travail sur les nômes
de Misraïm identifiés avec les noms grecs ptolémaïques, travail
entrepris d'après les monnaies et les textes d'Edfou, vient d'être
accueilli avec le plus grand honneur au Collège de France.
La Bible et l'historien Hérodote se rapprochent de plus en plus aux
yeux de la science et lorsqu'il s'agit de plonger dans les traditions
fabuleuses, il est utile de consulter l'un et l'autre. Trois ou
quatre siècles avant la fondation d'Athènes par l'Égyptien Cécrops,
Argos florissait.
C'était la capitale d'une vaste contrée, fertile et charmante entre
toutes celles du Péloponèse, l'Argolide. Six villes fortes, ses
dépendances, l'entouraient: Trézène, Mycènes, Tirynthe, Nauplie,
Hermiona, Epidaure. Au-dessus d'elle, Corinthe, Sicyone, et les
villes des fondeurs de métaux, des forgerons et des ciseleurs;--à
l'est se déroulaient les plaines et les vallées d'olivier de
l'Arcadie; à ses pieds, l'aride et sombre Laconie, où devaient
s'élever les murs de Sparte. Couchée tout au long de la mer Égée,
l'Argolide était une seconde Terre Promise pour cette troupe de
pasteurs phéniciens, égyptiens et arabes, selon quelques historiens,
mais, en réalité, d'une race et d'une origine non définies, qui vint,
sous la conduite d'Inakkhos, s'y installer il y a trente-huit siècles.
La Fable atteignant ici la nuit des âges--(et cette nuit s'appelle
un horizon passé d'une quarantaine de siècles, comme on le voit)--il
serait même difficile de savoir si l'homme nommé Inakkhos a existé,
ou si c'est bien cet aventurier égyptien, ce nautonier, ce Pelasge
fuyard, qui dirigea l'expédition et prit possession de l'Argolide.
La Fable lui donne pour fille la fameuse Io, la génisse adorée de
Jupiter, l'aïeule d'Hercule, la contemporaine de Prométhée, s'il faut
en croire Eschyle,--et pour fils Phoroneüs, chef peu célèbre qui lui
succéda après soixante ou soixante-dix ans de règne.
Mais il y a aussi en Argolide le fleuve Inakkhos, qui pourrait bien
être le prête-nom du Chananéen, quel qu'il soit, d'où est sortie la
nation argienne. De plus, si nous rapprochons cette tradition d'Io de
la ville même d'Argos, nous trouverons une singulière ressemblance
entre ce nom et celui du gardien de la génisse sacrée, à savoir
Argus (appelé aussi Argos, le constructeur du navire Argo), le
pasteur aux cent yeux; et sa surveillance symbolique s'expliquerait
alors parfaitement, même sans la nouvelle fable de ses cent yeux
transportés par Junon sur la queue du paon céleste: ce serait le
fleuve même, entourant de tous côtés l'Argolide.
Donc, vers l'an 1570 avant Jésus-Christ, régnaient sur la Basse
Égypte deux frères, les pharaons Danaos et Egyptus;--celui-ci était
sans doute l'Ekhorëos d'Hérodote.--Danaos, ou, pour prendre les
désinences actuelles, Danaüs, à la suite d'un différend mystérieux
qui s'éleva entre lui et son frère, conçut le projet de l'assassiner.
Il fut déjoué par la vigilance des gardes et, contraint de fuir, il
s'embarqua suivi de quelques voiles fidèles. Alors commença pour lui
une existence errante.
Au moment de quitter le Delta, ce prince, fils de Bélus et
d'Anchinoë, avait cinquante filles. Il n'omit point de les emmener
sur ses vaisseaux.
Suivant divers historiens, il visita Rhodes, où les vents contraires
l'obligèrent à s'arrêter; il y laissa une statue de Minerve en
reconnaissance de son salut, et remit à la voile, cherchant un
royaume.
Il atteignit bientôt sain et sauf, la côte du Péloponèse où il fut
reçu avec hospitalité par Gelanor, roi d'Argos.
Gelanor, de la dynastie des Inakkhides, était récemment monté sur le
trône, et les premières années de son règne avaient été signalées
par de fréquentes querelles avec ses sujets. Danaüs profita de
l'impopularité de Gelanor pour lui persuader une abdication en
sa faveur. Quelques auteurs prétendent même, forts du précédent
fratricide de Danaüs, que celui-ci, en récompense de l'accueil qu'on
lui avait fait, usurpa, d'un coup de main la couronne de son hôte et
relégua ce dernier en exil;--peut-être même l'assassina, car la fin
de ce monarque est demeurée inconnue.
Quoi qu'il en soit, en Gelanor s'éteignit la dynastie des Inakkhides,
et la race des Bélides commença en la personne du royal aventurier
Danaüs.