pas attendre un sacrifice de plus à son pays? Bien que son caractère
l'élevât, je pense, au-dessus des faiblesses de nos vanités, est-ce
que M. Jules Grévy ne s'est pas résigné, déjà, à revêtir nombre
d'insignes afférents à la dignité de Chef d'État?... Le grand cordon
de la Légion d'Honneur, par exemple?... Hâtons-nous d'ajouter, à
sa louange, qu'il en a fait peu de montre et qu'il le porte plus
volontiers dans sa poche, un peu comme un commissaire de police porte
son écharpe. Ayant remarqué, sans doute, que ses administrés les plus
contempteurs de nos titres sont souvent plus âpres à... quêter...
celui de chevalier, il revêt, parfois cet insigne, afin de pouvoir,
pour ainsi dire, leur en délivrer des fragments honorifiques.--Quoi
qu'il en soit, cette concession de sa part constitue un précédent
sérieux, une force de chose jugée,--par lui. Le diadème, dans
l'espèce actuelle, est de même nature que le Grand-cordon... ou la
Toison-d'Or.»
LE SÉNATEUR _en souriant et après avoir consulté du regard ses
collègues_.--À la rigueur, puisque vous y mettez cette insistance...
je le veux bien...--Toutefois, je serais curieux de savoir ce qu'en
pensera M. le comte de Paris!»
LE DUC, _souriant aussi_.--«En quoi voulez-vous que cela l'occupe! Ne
sait-il pas bien, Lui, n'avoir nul besoin de porter, matériellement,
une couronne pour que tout royaliste, jusqu'à la mort, en aperçoive
quand même, sur son front, l'auguste rayonnement?»
UN SÉNATEUR, _un peu surpris_.--Mais,--mais ce royalisme que
vous-même représentez officiellement en cette enceinte...»
LE DUC.--«Eh bien?»
LE SÉNATEUR.--«Comment le conciliez-vous...»
LE DUC.--«Il est des instants graves où le souci de la
tranquillité du public peut entraîner à des actes de trop généreux
enthousiasme!... Demain, peut-être, serait-il trop tard pour en
profiter.»
La discussion pouvant être considérée comme épuisée on est passé
au vote et à la stupeur générale, l'unanimité de la Commission
s'est prononcée en faveur du projet.--On a procédé aussitôt à la
nomination d'un rapporteur, et il va sans dire que le grand leader
du centre gauche a obtenu tous les suffrages.--Aussitôt après, a
été désignée la délégation chargée de se présenter le lendemain à
l'Élysée.
--Mais l'émotion, dans Paris, a été considérable lorsque le bruit
s'est répandu de cette importante détermination et lorsqu'on a su
qu'une délégation de la Commission mixte s'était présentée le matin
même, au palais de l'Élysée, pour soumettre ce voeu du Parlement à
l'appréciation du Président de la République.
AU PALAIS DE L'ÉLYSÉE
10 heures du matin.
Entouré de sa maison militaire et civile, M. Jules Grévy a reçu, dans
le grand salon d'honneur du palais, les Commissaires délégués, avec
l'affabilité courtoise qui lui est habituelle.
À peine si l'on pouvait lire sur ses traits la fatigue causée par la
rédaction du message qu'il nous prépare.
Le rapporteur de la Commission a pris immédiatement la parole et a
donné lecture du rapport approuvé par la totalité de la Commission.
(Nous devons à la gracieuseté d'un sténographe de nos amis le texte
authentique de cette allocution que nous croyons devoir livrer aux
méditations de nos lecteurs).
L'honorable rapporteur s'est exprimé en ces termes:
«Monsieur le Président,
«Convaincus que vous ne sauriez être indifférent à tout ce qui peut
concourir au prestige de la France, aux destinées de laquelle vous
présidez encore, nous avons l'espoir que vous accueillerez avec
faveur les hautes considérations qui ont dicté la démarche que nous
faisons auprès de vous.
«Si nous avons craint, un instant, que la modestie de vos goûts ne
s'effarouchât d'un surcroît de dignités, nous n'avons point tardé à
nous rassurer en songeant, en nous souvenant, que vous êtes de ces
hommes qui ne sauraient hésiter à sacrifier à un intérêt général la
simplicité de leurs louables habitudes.
«L'heure n'est-elle point venue d'envisager enfin, sans illusions, le
rôle exact de notre pays dans le concert européen?
«Si nous jetons les yeux autour de nous, quel est le spectacle
qui s'offre aux regards les plus désintéressés? De tous côtés,
de l'Orient à l'Occident, il faut bien se l'avouer, la France
se voit entourée de nations chez lesquelles la forme monarchique
semble devoir encore prédominer. Quelque pénible que soit cette
constatation, il est impossible de nier que le prestige de la
royauté n'exerce sur les peuples voisins une influence considérable.
Tout récemment encore, n'avons-nous pas vu un peuple de près de
cent millions d'âmes s'exalter, s'associer avec enthousiasme, à la
consécration du pouvoir absolu, temporel et spirituel, d'un impérial
souverain?...
«À coup sûr, l'autorité de ce Chef d'État n'était pas _moindre_ AVANT
cette grande cérémonie. Il régnait, il gouvernait et disposait,
autant qu'à présent, de la destinée de ses sujets. De prime abord,
cette consécration eût donc dû sembler superflue et ce souverain
s'en fût certainement dispensé, pour plusieurs motifs, s'il n'eût
senti... qu'il avait à respecter non seulement un usage traditionnel,
mais encore à contenter les croyances naïves--les préjugés
même,--d'une immense majorité humaine qui ne trouve la justification
de son dévouement, de son respect, de son obéissance que dans la
contemplation d'un symbole[2].
[Note 2: Voir le Temps du... juillet 1888.]
«C'est donc pour accomplir une formalité haute et simple que cet
homme, au mépris de tous périls, s'est revêtu des insignes de sa
dignité.
«Est-ce que la fonction d'un despote absolu aurait droit à
s'entourer de plus de respect que celle d'un magistrat gouvernant
un peuple libre? S'il est un attribut de nature à provoquer, chez
la plupart des hommes, cette intime déférence, en vertu de quoi
priverait-on toute une nation de la faculté de manifester, elle
aussi, la plénitude de son hommage?... Qu'importe qu'une élite
ombrageuse dédaigne comme superflus les signes extérieurs de toute
investiture, si la presque totalité des êtres, incapable de s'élever
à ces notions d'austérité, s'enorgueillit, d'instinct, du signe
suprême qu'elle attache sur le front du premier de ses élus? Que
ce soit une faiblesse, nous n'oserions le contester.--Quel mortel
n'a point les siennes? Il n'en est que de plus ou moins légitimes.
Qui ne sacrifie, journellement, aux habitudes générales, aux usages
reçus, aux modes consacrées? Quels sont ceux qui ne subissent même
l'esclavage de ces modes, la tyrannie du respect humain? Qu'obtient
en général celui qui se soustrait, de parti pris, aux conventions,
aux usages, aux coutumes en vogue, si ce n'est un renom de pure
excentricité? Et ce besoin de se singulariser, ayant pour résultat
d'attirer sur soi l'attention, ne constitue-t-il pas une sorte de
vanité... supérieure, sans contredit, à celle de l'homme qui se vêt,
par exemple, qui se costume enfin comme tout le monde et réalise la
suprême distinction dans le simple fait de n'être point remarqué?...
Enfin, puisque les prétendants actuels au trône constitutionnel de
France n'ont qu'une couronne de plus à faire valoir pour menacer
l'ordre établi, n'est-il pas légitime de se l'assimiler au nom de la
sécurité publique?
«Cette dernière considération a paru si concluante, si péremptoire
à tous les membres de la Commission qu'elle a mis à néant les
objections, d'ailleurs timides, qui s'étaient élevées dans son
sein. Comment admettre, en effet, que le chef vénérable de notre
pays ne cherchât, à son insu, dans l'excès de sa simplicité, qu'une
occasion d'exciter les curiosités vaines, de fomenter la critique,
de favoriser l'indécision ou les manifestes des princes, de froisser
d'augustes susceptibilités internationales, d'attiser la malignité
et, sinon de provoquer le scandale, du moins d'entraver à la longue
le mouvement d'adhésion à la forme gouvernementale que nous ne devons
nous-mêmes, après tout, qu'aux seules prédilections du Suffrage
universel!...
«En conséquence, nous espérons, Monsieur le Président, que vous
apprécierez les motifs irréfragables sur lesquels s'est étayé le
projet de loi que nous soumettons à votre approbation, et nous sommes
persuadés que vos scrupules à ceindre, parfois, votre front d'une
couronne ne sauraient l'emporter sur le besoin si louable et si vif,
chez vous, de passer inaperçu.
«En quoi l'accessoire d'une suprême dignité serait-il, après tout,
plus inutile ou plus méprisable que cette dignité elle-même? La
valeur de cette considération finale n'échappera pas à votre esprit
sagace et judicieux.»
Aussitôt le prononcé de ce discours, un murmure approbateur
accueillit la conclusion de ce remarquable rapport, dans la rédaction
duquel on peut deviner, aisément, une de nos brillantes plumes
académiques.
M. Jules Grévy a répondu:
«Messieurs les Commissaires.
«Le soin que le Parlement croit devoir prendre de ma dignité,
surtout dans les pénibles circonstances que je traverse, ne saurait
me trouver insensible. Quelque inattendue que soit la proposition
qui m'est faite, si incompatible, si contraire à ma nature qu'elle
paraisse, je ne crois pas devoir me dispenser, par déférence pour
la représentation nationale, d'en prendre acte et d'y réfléchir.
Croyez, Messieurs, que je suis touché de cette marque nouvelle de
sollicitude de la part des Grands Corps de l'État. Quel que soit les
résultats de mes réflexions, je n'oublierai pas que l'intérêt seul de
la République doit dicter ma détermination.»
Les membres de la Commission se sont retirés fort satisfaits de
l'accueil présidentiel et pleins d'espoir dans l'heureuse issue de
leur démarche.
AU CONGRÈS
Après avoir rendu compte à l'Assemblée nationale, en permanence,
du résultat de leur visite au Palais de l'Élysée, les Commissaires
se sont réunis quelques instants dans leur bureau, pour un dernier
échange de vues. S'étant vite aperçus qu'il ne leur restait
à délibérer, jusqu'à nouvel ordre, sur aucune question, même
accessoire, ces messieurs, toutefois, économes du temps, ont cru
devoir se communiquer (à titre confidentiel et sous forme, en quelque
sorte, d'innocente récréation), les diverses idées que pouvait leur
suggérer leur imagination touchant le cérémonial probable des fêtes
prochaines du Sacre.
La causerie, générale quoique intime, n'a pas tardé à s'animer sous
le choc d'un certain nombre de propositions insolites.
L'honorable M. de Gavardie, par exemple, s'est écrié tout à coup:
«--Quelque désireux que je sois de maintenir la concorde qui règne,
par hasard, entre nous, je serais charmé d'apprendre quelle sera
l'attitude de mes amis de la Droite si le Gouvernement, par exemple,
avait l'intention de contraindre le clergé à participer à cette
cérémonie, dans la cathédrale.»
«--En pareil cas, a répondu M. Chesnelong, nous demanderions que
Monseigneur l'Archevêque de Paris et ses suffragants ne se rendissent
au temple que traînés par la force publique.»
Un membre de l'Extrême-Gauche, en conciliateur, a brusquement
interrompu:
«--Afin d'éviter un aussi fâcheux éclat, ne serait-il pas plus sage
d'interdire simplement au clergé l'accès de Notre-Dame?
«--Jamais le peuple français, s'est écrié quelqu'un, ne croira, vous
dis-je, à la valeur d'une consécration où n'officieraient aucuns
ministres en habits sacerdotaux!
«--Si l'on proscrit le costume ecclésiastique, s'est écrié un
chevau-léger, j'exige que le laïque le soit également!»
À cette hyperbolique motion, une légère rougeur envahit le front de
la plupart de nos honorables.
«--Est-ce qu'à vos yeux, Monsieur, la nudité serait seule de mise?»
À ce moment M. Jules Simon est intervenu:
«--S'il n'y a que cette difficulté, rien n'est plus facile que de la
tourner, en priant quelques citoyens de bonne volonté, à défaut des
membres autorisés du Conseil, de revêtir les vêtements pontificaux,
alors surtout que nous avons la presque certitude que Monseigneur
Richard se fera un plaisir de mettre sa garde-robe à la disposition
de qui de droit.»
Cette façon imprévue de ménager toutes les susceptibilités a paru si
heureuse, que M. Chesnelong lui-même n'a pas cru devoir en blâmer,
outre mesure, la singularité, vu l'urgence.
Dès lors, les interruptions se sont entre-croisées, avec cette
aimable désinvolture, cette bonne humeur, ce nonchaloir de bonne
compagnie qui sont l'apanage reconnu de l'esprit français.
Au milieu du désordre général s'échappe un flot de phrases décousues,
tronquées, dont voici quelques lambeaux:
«--Moi, dit l'un, je propose que des salves, tirées par nos meilleurs
invalides, annoncent l'aurore de ce beau jour!
«--Il serait même convenable que la rue Legendre se soit vue
débaptisée dans la nuit par M. Mesureur.
«--Cela va sans dire.--Mais il est une question plus grave!...
«--Laquelle? Laquelle?
«--Qui donc placera la Couronne sur le front du Président?
«--Je m'en charge! hurle une voix menaçante.
«--C'est trop d'abnégation. Elle ne saurait être, ce semble,
conférée que par un homme dont l'âge, le puissant génie politique et
oratoire, les hasardeuses et lointaines entreprises coloniales, enfin
l'autorité morale sont reconnus de tous.
«--Messieurs, occupons-nous, un peu, des divertissements publics!
«--Ceux consacrés par l'usage ne sont-ils pas suffisants?
«--Sans doute...--Cependant, sait-on quelle sera l'attitude des
ambassadeurs des puissances étrangères...
«--Pourvu que le Corps diplomatique soit invité à monter sur les
mâts de Cocagne, il est permis de compter au moins sur sa neutralité
bienveillante.
«--Alors il est décidé que l'on n'ira pas jusqu'à Reims?
«--Non, cela sentirait, un peu trop, le moyen-âge: contentons-nous de
Notre-Dame.
«--Je demande qu'une estrade, d'une hauteur inusitée, soit réservée
aux membres du Congrès.
«--Pourquoi pas un ballon captif?
«--La Droite n'y voit pas d'inconvénient.
«--La Gauche non plus, Monsieur!...
«--Et l'élément féminin, quel rôle jouera-t-il?
«--Les demoiselles de l'Opéra ne pourraient-elles ébaucher un pas sur
le parvis de Notre-Dame?
«--Vous allez un peu loin!
«--Mettons que le patriotisme m'égare.
«--Quant aux dangers, M. le préfet de police, à l'instar de son
collègue moscovite, aura passé la nuit dans la cathédrale, en
compagnie de ses plus fins limiers, pour s'assurer que des pois
fulminants n'auront pas été placés sous le fauteuil présidentiel par
des mains intransigeantes.
«--Oui! la plus franche cordialité sera de rigueur!...»
À ces paroles, le brouhaha devient assourdissant au point qu'il
n'est possible de discerner qu'un enchevêtrement de syllabes
incohérentes.--Cependant, M. Clémenceau:
«--Après le café, vers midi, défilé, recueilli, du cortège. Dans
Notre-Dame, illuminée au gaz, un prône laïque sera débité par le
R. P. Loyson. La _Marseillaise_, suppléant au _Te Deum_ suranné,
sera dite officiellement, à l'orgue, par M. Paulus. Quelques cris
prophétiques, arrachés par le feu de cet hymne,--par exemple: «À
Pékin! À Pékin!...» pourront être proférés alors, pour la forme, par
quelques membres vénérables du Centre gauche.--Religieux spectacle,
qui, aidé de quelques paroles édifiantes de MM. Tirard et Léon Say,
ne manquera pas d'opérer de miraculeuses conversions. Le Sacre
sera terminé par un motet au dieu Terme. Au retour du cortège, des
reposoirs, avec poëles à la papa, seront dressés de distance en
distance.»
À quoi, M. Chesnelong:
«--Après une sieste due à quelque fatigue, le Prince de l'Ordre devra
comme le Tsar, se mêler au peuple, en partager les jeux:--entrer,
par exemple, incognito, dans quelque logis ambulant de somnambule
extra-lucide, laquelle ne manquera pas de lui dire:--«_Vous êtes
comme l'oiseau sur la branche;_» ou: «_Vous allez recevoir la visite
d'un homme de campagne!_» ou: «_Vous êtes sur le point de partir pour
un grand voyage._»
«--De retour à l'Élysée, après la Marche aux flambeaux, il pourra
s'écrier comme Titus: ce sacre... est le plus beau jour de ma vie!
«--Et le lendemain! quel prestige! quelle résurrection! Quelles
Pâques fleuries dans tous les coeurs. Voici renaître, avec le luxe
de la Cour, les affaires, le crédit, la confiance, le Commerce, les
nobles enthousiasmes, la foi, le succès, l'avenir! Tout respire la
joie, l'allègement, la force d'un pays qui reconnaît, enfin, son PÈRE!
«--Oui, puisque, comme l'a si judicieusement déclaré M. Adolphe
Thiers, la France est, avant tout, centre gauche.»
Sur ces touchantes conclusions, MM. les Commissaires se décident à
rentrer dans l'enceinte de l'Assemblée.
Le Congrès, tout entier, se réjouissait. Monseigneur Freppel, fort
ému regrettait au milieu d'un groupe de l'Extrême-Droite que le
décret n'eût pas été voté du 10 au 12 juillet, alléguant la solennité
du 14, où d'après son opinion, il eût été très utile que M. Grévy
portât une première fois l'insigne de sa dignité.
MM. de Freycinet et Barodet semblaient peu éloignés de
partager cet avis. Dans un groupe formé de M. le duc de la
Rochefoucault-Doudeauville, de M. Bocher et de M. Chesnelong, qui
venait de les rejoindre, l'on devisait à voix basse; au style des
sourires on devinait qu'une joie recueillie les animait.
Seul, M. Jules Ferry semblait distrait, comme si la question l'eût
peu intéressé; cependant on lui avait donné à entendre qu'à titre
d'Homme d'État tout particulier, presque exceptionnel même, il lui
serait conféré, naturellement, l'office quasi sacerdotal de poser la
couronne sur la tête du récipiendaire.
Ce nonobstant, il paraissait somnoler.
Sur ces entrefaites, quelques objections se sont élevées,--non sur
le fond mais sur la forme,--entre M. Paul de Cassagnac et M. de
Baudry-d'Asson à propos de cette question jetée, soudain, par le
surprenant M. Colfavru:
«--Est-ce la couronne impériale ou la royale que devra ceindre M.
Jules Grévy?»
Une discussion vive s'est engagée à ce sujet et les membres de
toutes nuances de la Chambre se sont tellement passionnés pour cette
alternative, que chacun considérait comme une sorte d'injure si l'on
ne choisissait pas la couronne dont le symbolisme répond le mieux à
ses préférences.
Il serait erroné toutefois de supposer que les représentants des
divers partis monarchiques aient apporté, dans ces débats, une
arrière-pensée.
Mais, comme la discussion s'éternisait, que les esprits semblaient
prêts à s'aigrir et que la discorde menaçait de détruire l'entente
provisoire de tous, M. Jules Ferry, se réveillant au bruit et mis au
fait de l'incident, demanda la parole.
Par un de ces traits éblouissants qui attestent le remarquable talent
de ce grand politique, il venait de trouver, au rouvrir des yeux, un
merveilleux moyen terme dont l'énoncé a ramené le calme. Il a eu, en
un mot, l'idée ingénieuse, acclamée à l'instant, d'introduire dans
la loi l'amendement suivant sous forme d'article additionnel, ainsi
conçu:
Art. IV.--«_À défaut de la Tiare, le chef de l'État devra porter,
à tour de rôle, tantôt la couronne impériale, tantôt la couronne
royale,--ce qui donnera satisfaction, successivement, aux
doubles exigences des partis monarchiques sans porter atteinte à
l'indifférence des républicains pour l'un ou l'autre de ces ornements
accessoires._»
Inutile d'ajouter que la joie épanouit aussitôt tous les visages,
tous les coeurs. Devant cet accord imprévu et dans la crainte qu'un
nouvel incident ne changeât l'étrangeté contagieuse de cette union
en une zizanie irrémédiable, le Président du Congrès a immédiatement
proposé et fait adopter, aux applaudissements unanimes, le renvoi de
la séance, à neuf heures trois quarts.
LA SÉANCE DE NUIT
Dès neuf heures, tous les membres du Congrès sont à leurs bancs.
Dans l'attente de l'événement décisif, sur l'heureuse issue duquel
personne n'élève même un doute, les conversations particulières sont
rares et discrètes.
Au milieu de ce silence religieux qui plane, d'ordinaire, en ces
sortes de circonstances, M. Maurice Rouvier, chef du Cabinet, montant
à la tribune, donne lecture du Message présidentiel suivant:
«Messieurs les sénateurs, Messieurs les députés,
«--Quelques spécieuses que soient les raisons qui m'ont été
présentées, au nom de l'Assemblée nationale, au sujet d'une
superfétation dans les attributs de ma charge, je ne les ai pas
jugées assez concluantes pour me décider à porter une marque
décorative qui pourrait laisser supposer au pays une variante
inopportune dans mes goûts et mes idées.
«Que le Congrès veuille bien en recevoir tous mes regrets, avec le
maintien de ma démission.»
«Le Président de la République française,
«Jules Grévy.»
L'étonnement est porté à un tel degré que toutes les bouches en
restent béantes et qu'à peine s'élèvent quelques cris--inarticulés,
d'ailleurs, au point de déconcerter les sténographes. De telle sorte
que celui d'entre eux à l'obligeance duquel nous devons le communiqué
de ces lignes, hésitant à les contresigner, nous ne croyons
devoir livrer que sous toutes réserves, au public, ce document
extraordinaire.
L'INCIDENT FINAL
minuit 1/2.
Le bruit court qu'après le vote de l'ultimatum «_La mettre ou se
démettre!!!_», députés et sénateurs de toutes nuances, impatients
d'avoir, aussi, leur nuit du 4 août ou, tout au moins, jaloux de
parodier le désintéressement de leurs pères (putatifs) de 89, en
faisant abandon, sur l'Autel de la Patrie, de leurs prérogatives
parlementaires, se sont précipités pêle-mêle, d'un commun élan sur
le bureau présidentiel, pour offrir, à l'envi, sinon leurs propres
démissions, du moins celles de leurs collègues.--Et la séance a
été levée _ex abrupto_, au milieu d'un enthousiasme d'autant plus
indescriptible que chacun essayait en vain d'en chercher le fondement
et la justification.
AU GENDRE INSIGNE
«--Ah! ça, Monsieur l'homme de bon sens, là-bas,--qui nous raillez
de si haut,--comment! vous,--devant le groupe duquel, depuis tant
d'années, se sont inclinés les drapeaux des armées de France, vous
qui receviez du Trésor, de toutes parts, plus d'or que l'on en
voudrait thésauriser, vous aviez, hier, les riches palais, les vieux
châteaux, les jardins de l'État, les forêts légendaires, pour vous
reposer de vos labeurs de gouvernant! Et dans vos caves, les plus
précieux crus des vins de France, vous aviez les meutes joyeuses, les
chevaux de race! Et dans vos bals étouffants, où vous faisiez montre
d'une si sage économie, les plus brillantes parmi les plus belles
ne vous parlaient, officiellement, qu'avec leurs plus engageants
sourires, souvent même, à voix basse.--Très basse, en effet!--Vous
aviez le vaste pouvoir, l'on vous avait remis le soin de veiller sur
la patrie toujours vivante, de veiller sur son vieil honneur, dont
je sens en ce moment que ma voix tremble. Et l'on ne vous demandait,
en échange de tous vos apanages, que de vous occuper un peu, entre
temps, de ce peuple--si candide qu'il vous regrettera peut-être,--et
de son morceau de pain.
«--Si vous vouliez agir en princes fainéants,--il vous devait sembler
naturel, au moins, de jouir de cette profusion, (presque sacrée
puisqu'elle n'est pas aux enchères) de tant de choses, si enviables,
si grandissantes, si belles!--Elles étaient _palpables_, ces choses!
Ce n'étaient pas des rêves!
«--Eh bien non. Vous aviez, paraît-il, d'autres soucis! Vous ne
pouviez posséder ces splendeurs, tout en les détenant, parce que
vous leur étiez aussi étrangers qu'elles sont étrangères pour vous,
et que nul ne possède que ce qu'il peut éprouver. Entre vos mains,
ineptement cupides, ce n'étaient que des feuilles sèches.--Et vous
aviez jusqu'au renom sans ombre! jusqu'aux garanties d'une durée
stable de votre toute puissance, dans le sentiment public.
«--Mais quel était donc cet étrange souci qui vous obsédait au point
de mépriser toutes ces hautes joies? Quel était ce passe-temps si
digne, si sage, si captivant que vous préfériez à la jouissance de
toutes ces choses?
«En France, pour sceptiques, hélas que nous soyons devenus, l'on
gardait encore une dernière déférence pour une... toute petite, mais
belle, frivolité: ce bout de ruban rouge, qu'après tout le sang de
nos troupes empourpre d'une lueur d'honneur... qu'il gardera malgré
d'oubliables menées!
«Votre premier devoir était de ne le délivrer qu'à ceux-là qui ont
bien fait,--et qui pouvaient en être justement fiers.
«Eh bien, le passe-temps qui vous souriait de préférence, c'était
de chercher à ternir et discréditer, en vue d'un lucre inutile, ce
dernier insigne, encore pur, à l'intégrité duquel il était bien
permis de tenir un peu.