--J'y suis! s'écria-t-il enfin; ah! ventrebleu! saperlipopette! je

comprends! j'y suis! Ne m'en veuille plus, ma bonne femme! Mais,

tu sais... le premier moment... dame! Il y avait de quoi troubler

un industriel! Enfin, maintenant, j'y suis! Oui, c'est bien mon

fils!--Au fond, j'en étais sûr... Mais je viens, seulement, tout à

l'heure, de comprendre _pourquoi_ il est comme ça.

Tous les deux se regardèrent en silence.

--Rappelle-toi, continua l'épicier, d'un ton maintenant froid et

logique, rappelle-toi la mort de Levertumier père!... Nous étions

amis, alors, eux et nous:--on commençait. Nous fûmes donc invités

à l'enterrement, ainsi qu'au repas funèbre qui s'en suivit. Il

pleuvait. Tout cela donnait des _idées solennelles_. De plus, au

point de vue pratique, cette mort nous tombait comme une aubaine, une

occasion, enfin: car les funérailles attristent la pratique. On vint

chez nous--et plusieurs de ses meilleurs clients, que je fis servir

d'une manière ample, nous restèrent. J'avais donné mes ordres, dès

la veille, à Pacôme, là-dessus. Tu vois que j'étais aussi dans des

_idées diplomatiques_.--Comme on avait parlé sur la tombe, j'avais

la tête pleine d'_idées de discours_. Or, le repas se prolongea

fort tard, vu la pluie, si fidèle est ma mémoire. Si bien que, ma

foi! les _idées de libations_ se succédèrent... on était jeune!...

Enfin, tu te rappelles qu'au lever de table, nous étions tous deux

un peu partis, comme on dit, dans les vignes du Seigneur; nous

avions notre plumet! Nous rentrâmes donc bras-dessus, bras-dessous,

roucoulant comme deux tourtereaux et avec _des idées de verve et

d'entrain_!... Il fallait voir!... Or, fais attention! les idées,

au fond, ça passe dans le sang!--De retour ici, dans notre chambre

chaude, j'ai souvenance qu'une fois le casque à mèche au front et la

lampe soufflée, ma foi, dame... si fidèle est toujours ma mémoire...

je te dis que le gaillard date de cette nuit là! Or, Henri IV, une

autorité et qui s'y connaissait, l'a formellement dit: «L'homme de

génie n'est tout bonnement que celui qui naît avec un verre de vin

dans le cerveau!» Je partage, moi, les idées de ce monarque... sur

ce point là, du moins. Donc, j'ai découvert la seule explication

scientifique possible de mon fils.--Au lieu d'être ce qu'il eût sans

doute été (s'il eût daté seulement du lendemain), un épicier honnête

et tranquille comme son père, Pantaléon est solennel, diplomatique,

discoureur, bon buveur et plein d'un entrain triomphant! Réfléchis

maintenant. Vois-tu? Sens-tu? Comprends-tu, enfin, ma pensée? «Tel

père, tel fils! on chasse de race!»

--Ah! oui!... dit, en riant, Mme Gambade; tu veux dire que, s'il est

toujours en tête des autres, c'est qu'il a hérité de notre plumet?

--Voilà le mot! répliqua Gambade père en se relevant et en

recommençant à marcher dans la chambre, pendant que sa femme se

mettait paisiblement en devoir de remplir à nouveau d'eau bouillante

les deux moines.

--Député! j'ai fait un député! grommelait-il à voix basse.

Décidément, je pardonne de grand coeur à cette canaille de

Levertumier. Ses obsèques m'ont porté bonheur! Que Pantaléon

devienne amiral, général ou évêque, à présent qu'il a mis le pied

dans l'étrier, rien ne m'étonnera plus de sa part. J'ai la clef

de l'énigme! Et, au fait, puisqu'il a le plumet, il pourrait bien

arriver--à TOUT!... s'écria brusquement Gambade, en s'arrêtant court,

comme effrayé d'une idée soudaine qui lui avait traversé l'esprit.

--Dame!... aujourd'hui!... murmura Mme Gambade radieuse, en fourrant

dans la couche les deux moines.--À moins que la France... ne se méfie

de son nouveau sauveur!...

Il y eut un moment de profond silence.

--Qui sait? conclut le père Gambade, pensif, les yeux comme perdus

dans l'Avenir et d'une voix que sa femme ne lui connaissait pas.

LA COURONNE PRÉSIDENTIELLE

_Compte-rendu des dernières déterminations prises par les deux

Chambres réunies en Assemblée-Nationale, à Versailles._

I

L'ORDRE DU JOUR

Les fortuites circonstances qui ont amené la démission, sans

cesse atermoyée d'ailleurs, de M. le Président de la République

française ayant paru démontrer qu'en dépit de toutes prévisions, la

solidité même de ce mode de gouvernement n'était plus inébranlable,

ses représentants ne pouvaient tarder à comprendre qu'une mesure

exceptionnelle de sécurité publique devait être prise en toute

hâte,--«_à l'effet de paralyser, d'avance, les espoirs et menées

possibles des Prétendants aux aguets des péripéties de la crise

actuelle._

L'occasion solennelle du Congrès n'étant pas de celles que l'on

dût laisser échapper, voici la question préalable qu'il s'agissait

d'envisager froidement:

1º--D'une part, les Princes, par leurs incessants manifestes, se sont

acquis, on peut le dire, un certain renom de réformateurs libéraux,

progressistes, aux visées à la fois fermes et sages, éclairées par de

persévérantes études. On les sait doués, personnellement, du courage

traditionnel chez les leurs; chacun d'eux semblerait donc l'idéal du

prince moderne, acceptable. Néanmoins, le parti républicain persiste

à se méfier officiellement de leur sincérité.

2º--D'autre part, il est non moins constant que, dès son érection à

la Présidence, M. Jules Grévy non seulement avait fait PREUVE, lui,

de toutes ces qualités, mais encore qu'il y joignait la clairvoyance

de l'âge, une pratique affermie par l'expérience et sa capacité de

magistrat bien trituré aux affaires:--vertus qui, sur la foi d'un

prétexte quelconque, n'ont pu conjurer son éviction.

La situation politique se trouvant donc, pour tout président

futur,--(sauf de futiles questions domestiques)--exactement la même

que lors de l'avènement de M. Grévy au Pouvoir exécutif,--(car nul

homme, en France, n'oserait, en vérité, s'autoriser d'une auréole,

d'un halo même, de plus parfaite honorabilité que celle qu'eut

toujours et que gardera, probablement, dans l'Histoire, M. Jules

Grévy),--quel serait donc, au point de vue d'une garantie supérieure

de stabilité, le _surplus_, la plus-value dans la quotité de leur

apport, qu'offriraient, à la nation, les Prétendants... (au cas, bien

entendu, où la France pourrait juger opportun de s'en préoccuper)!...

LA COURONNE!--ou, plutôt, son ombre, puisque les diamants mêmes en

sont liquidés.

Certes, aux yeux d'une énorme minorité, la couronne de France est

encore loin d'être une non-valeur: elle pèse son poids, et, si léger

que d'aucuns le supposent, il pourrait encore suffire, hélas! à faire

pencher, bientôt peut-être, l'un des plateaux de la balance.--Eh

bien! pour obvier aux sentimentales exigences de ceux qui tiennent

encore pour important ce hochet symbolique, une proposition des plus

anormales, rédigée, sous forme d'hypothèse loyale, en vue d'en finir,

d'une façon radicale, avec les factions qui nous divisent, a été

déposée sur le bureau des deux Chambres:

«Si,--pour forcer l'union, tant désirée, des partis, et maintenir

l'exubérante prospérité publique,--l'Assemblée nationale osait

décréter, simplement, une bonne fois, d'ANNEXER, avec une liste

civile convenable, cette même couronne (à titre d'attribut purement

honorifique) aux fonctions présidentielles?...

«Ce serait peut-être «l'_on ne sait quoi_» d'indispensable que tous

désirent obscurément pour, s'il se peut, relustrer le prestige un peu

terni de la Présidence.

«Si, par voie de suffrage universel, la transmission de ce bandeau

civique, tacitement héréditaire aussi, de présidents à présidents,

était, à l'avenir, affectée à leur charge?... Si la vue de cet objet

inoffensif, sur la forme duquel nos derniers maniaques du Passé se

plairaient à reposer leurs regards leur était offerte, de temps à

autre, sur les fronts provisoires de nos chefs d'État?... Si, en

un mot, le Président _de demain_, dans le but de faire face aux

nécessités éventuelles, et pour parer au salut presque compromis

de la République, était mis en demeure d'accéder, pour L'EXEMPLE,

à cette opportune concession, jusqu'à s'en assimiler, par esprit

de conciliation, le convenu prestige,--(de même qu'au nom de la

Constitution il accepterait de s'assimiler tous les autres insignes

et privilèges afférents au royal ou dictatorial pouvoir),--_ne

serait-il pas, alors, évident que les Princes, pour libéraux,

radicaux, républicains et progressistes qu'ils puissent être_,

N'AYANT PLUS RIEN À OFFRIR QUE L'ON N'EUT DÉJÀ, _se verraient,

désormais, comme prétendants, sans raison d'être?_»

Certes, pareille imagination devait sembler, de prime abord, à ce

point... étrange... que son rejet, sans discussion, et à peine

accompagné d'un vague sourire, s'annonçait comme tout indiqué.

C'est, en France, le sort des plus pratiques, des plus sérieuses

initiatives, jusqu'à ce que la réalisation, puis l'habitude, en aient

consacré l'autorité.

Autant eût valu proposer de peigner le cheval de bronze.

Point donc ne fûmes-nous surpris de la silencieuse stupeur au milieu

de laquelle fut notifiée cette idée... non plus que du presque

immédiat et sympathique acquiescement que nos mandataires lui ont

témoigné, après quelque réflexion, par ces touchants bravos dont

retentissent encore les voûtes versaillaises. Si habitués que nous

soyons au fantastique,--surtout en nos congrès,--(notamment depuis

la fameuse discussion du _Quorum_, au début de laquelle députés

et sénateurs, d'après les comptes-rendus officiels, s'abordèrent

en imitant divers cris d'animaux), la _réelle_ valeur de cette

combinaison devait, en effet, saisir bien vite les esprits. Car,

malgré l'apparence, le convenu même, de son absurdité (c'est-à-dire

de sa _nouveauté_), c'était bien la motion la plus pratiquement sage,

on en conviendra, que nos délégués eussent proposée depuis longtemps.

LE PROJET DE LOI

Un texte de projet de loi fut donc élaboré sur-le-champ: le voici,

dans toute son officielle rigidité:

«_Article premier.--Le chef de l'État devra porter, désormais, comme

insigne de la judicature suprême, l'ornement de tête communément

appelé diadème ou couronne avec le titre de prince de l'Ordre._

«_Art. 2e.--Il aura la faculté de ne ceindre cet emblème exceptionnel

que dans les grandes solennités nationales et publiques._

«_Art. 3e.--La présente loi, sous réserve de l'acceptation de

l'intéressé, sera promulguée dans les trois jours qui suivront son

adoption par les deux Chambres._

Chose vraiment imprévue! Les membres de la Droite se sont montrés les

plus zélés, les plus éloquents même, comme on va le voir, en faveur

de ce projet--qui, cependant, semble si bien fait pour anéantir leurs

dernières espérances. L'Extrême-Gauche a rivalisé d'émulation avec

eux; de sorte que le centre et la majorité qui, d'abord, avaient mis

en avant la proposition, ont fini par devenir hostiles au projet

qu'ils avaient eux-mêmes présenté; ce qui s'explique par le besoin de

contradiction qui fait le fond de la nature humaine.

Peut-être bien, aussi, grâce à une soudaine méfiance.

La loi, malgré eux, a passé! enlevant, quand même, leurs suffrages.

Mais lorsqu'il s'est agi de procéder à l'élection d'un nouveau chef

de l'État, au cas de la définitive démission de M. Grévy, un incident

des plus bizarres s'est produit.

Se couvrant de raisons troubles, évasives, pusillanimes, oiseuses,

même, à l'estimé du Congrès,--chacun des candidats à la Présidence

a cru devoir décliner l'honneur _d'être le premier_ à se laisser

ceindre le front du libéral diadème!... Sans se prononcer contre

cette mesure, aucun d'eux n'a paru tenir à prêcher d'exemple, à

servir, en un mot, de _précédent_ pour ses successeurs!--L'Assemblée

se trouvait donc prise en ce dilemme:

Ou renoncer à cet utile et séduisant projet de loi,--ou se passer de

Président, «cette cinquième roue au carrosse», comme disait autrefois

M. Grévy.

Le _statu quo_ menaçait de se prolonger, lorsqu'un sénateur de

l'un des centres, M. Jules Simon, dont nous ne pouvons que résumer

l'éloquent discours, émit la solution suivante:

«--Bien que volontairement démissionnaire, ou tout comme, M. Grévy

paraît ne quitter qu'à regret son poste souverain. Ce n'est, après

tout, que pour des mésentendus, dont il est assez peu responsable,

qu'il est tombé dans la disgrâce du pays, et que, par suite, nous lui

avons témoigné quelque froideur.

«Devant les graves difficultés, déclarées même insurmontables,

qui se présentent, lieu ne serait-il pas d'écarter bien des

scrupules,--vains peut-être--et ne nous souvenant plus que des

longues et prospères années que nous devons à son gouvernement,--de

soumettre à sa haute sagesse, l'embarras politique où nous

nous voyons?... Qui sait! Alors que tous reculent, peut-être

accepterait-il de se dévouer, lui, jusqu'au sacrifice de

sa chère simplicité, pour affermir cette fois à jamais la

République;--peut-être saisirait-il encore cette occasion suprême de

prouver à la France à quel point elle s'est récemment abusée!...»

«Dans le cas où nous n'aurions pas en vain compté sur son

désintéressement en cette circonstance, il va sans dire qu'en

présence de ce service exceptionnel, la nation tout entière, en la

sympathique indulgence qu'elle lui garde quand même, oublierait,

sans nul doute les griefs, d'ailleurs très vagues, qu'elle croit

avoir contre lui... et dont certain divorce, au besoin suivi

de bannissement, suffirait à faire disparaître les dernières

traces.--Par ce coup d'État pacifique, par ce 2 Décembre permis; par

cette diversion victorieuse, M. Jules Grévy redeviendrait possible.

Et le Congrès apaisé, refusant d'accepter la démission des pouvoirs

du Président, celui-ci pourrait continuer d'occuper la charge qu'il

aime jusqu'à l'expiration légale de son mandat.»

Ce discours, écouté par le Congrès tout entier avec la plus grande

attention a d'abord été suivi de quelques instants d'une sorte

de comateux silence, tant la stupeur qu'il causa fut profonde.

Bientôt, toutefois, une soudaine explosion de clameurs terribles,

de trépignements, vociférations même,--inexprimable--éclata; les

fameux cris d'animaux de la discussion du _Quorum_ se rénovèrent.

Les interjections les plus triviales se sont croisées;--et c'est

alors que le Centre gauche, effrayé de son oeuvre, a fait brusquement

volte-face et s'est montré d'une hostilité inconcevable au projet

que lui-même avait présenté.

«--Démarche inutile, inepte! Qu'est-ce que cette nouvelle

insanité?--Au petit local!

«--Y a-t-il un médecin, ici?

«--Jamais Grévy n'acceptera d'être un coronoïde.

«--Un hippoglotide rostral, civique, oval ou mural!

«--Ce n'est pas sérieux!...

«--Nous retenons la démission promise.

«--On ne veut plus de lui, d'ailleurs, même à ce prix.

«--Ne rénovons pas le roi Lear!

«--On ne discute pas l'absurde!

«--Ne brusquons rien, tout s'arrange, tout s'arrange! N'agissons plus

qu'avec maturité!...

«--Oui, tout s'arrange: tout s'arrange!

«--Il maintiendra plutôt la résignation de ses pouvoirs.

«--Qu'il n'a nullement résignés!

«--Eh! eh! qui sait! L'on peut toujours tenter une démarche

prémonitoire, officieuse, à l'effet de le pressentir sur...

«--Allons donc! _Ous qu'est mon gendre!_»

Cette inqualifiable grossièreté a donné, pour ainsi dire, le signal

à l'ouragan des onomatopées:

«--Hou! hou!--Boussbouss!--Ah! ha!--Da, da!--Gna-gna

fou-fou!--Gaga!--Maboul!--Zut!--À l'ours!--Au rancart!--À la

lanterne!--»

Nouvelle et, cette fois, immense explosion de cris, imitant,--avec

bonheur, même,--ceux de diverses familles, catégories et

groupes de l'Animalité; c'est-à-dire bubulants, grouïnants,

canquetants, coraillants, ucubérants, coquelicants, cacardants,

coucouants, crêtelants, fringottants, glougloutants, huïssants,

margottants, gloussants, stridulants, tirelants, trompettants et

tutubérants.--(D'ailleurs, aucun rugissement).

«M. PAUL DE CASSAGNAC, _de son banc, abaissant la main sur ses yeux,

et cherchant à discerner les mutins_.--Les ménageries foraines,

se trouvent-elles donc à ce point débordantes, en Versailles, que

quelques-uns de leurs hôtes semblent s'être réfugiés au Congrès de

France?»

À ces paroles peu parlementaires, l'effroyable tumulte devient tel

qu'on n'entend ni la sonnette du Président de l'Assemblée, ni le

rappel à l'ordre.

Cependant le calme s'étant graduellement rétabli, l'on a commencé à

échanger des phrases syllabisées.

Après une controverse générale à laquelle ont participé la plupart

des commissaires, le débat s'est circonscrit et concentré entre l'un

des ducs les plus écoutés de la Droite et l'un des sénateurs notoires

du centre gauche.

Nous nous bornerons à donner l'extrait ci-après de ce colloque

saisissant:

À LA TRIBUNE

LE DUC.--«Parmi les objections qu'on nous a opposées, il en est une

en vertu de laquelle on espère établir que tout emblème n'est, au

fond, qu'une parure oiseuse, une sorte de frivolité. Quelque valeur

qu'on puisse accorder à cette opinion, nul ne saurait contester,

sans nier l'évidence, quelle n'est professée, jusqu'à ce jour que

par une excessive minorité des habitants de notre planète. Donc,

pour l'immense majorité de nos semblables, j'ai le droit d'affirmer

que la Couronne est, en Europe, le complément réglementaire du

costume officiel d'un Chef d'État moderne. Elle est d'uniforme.

S'en dispenser n'est que jouer au travesti. Tout élu de Dieu ou du

Peuple, pour ne point faire tache dans le tableau, doit se soumettre

à l'usage de la ceindre. L'on doit être correct et d'ordonnance,--de

son siècle enfin. Le Progrès, basé sur l'éclectisme, nous prescrit de

ne rien exclure d'utile ou d'opportun. Toute omission de diadème au

front d'un Chef d'État, n'est qu'une infraction de l'irrégularité la

plus choquante, un manque de tenue qu'aucune arrière-pensée avouable

ne saurait justifier. Une parure de plus ou de moins n'augmenta ni

ne diminua jamais la valeur intrinsèque de personne et l'on peut

porter une couronne sans cesser d'être un homme supérieur. Il y a

même quelques exemples du fait, de Sésostris à Salomon, de Salomon

à Marc-Aurèle, de Marc-Aurèle à Charlemagne, de Charlemagne à

Saint Louis, de Saint Louis à Bonaparte,--Si, à l'aide d'un grave

sourire, on pense pouvoir éluder cette nécessité, l'on risque, au

moins, de passer pour une sorte d'original, de don Quichotte qui

veut s'afficher en frondant des exigences de la mode.--Dès lors,

si l'on persiste en ces allures, la chose devient une affectation

d'inconvenance qui refroidit insensiblement l'indulgence initiale

des sourires. Lorsqu'on ne peut se distinguer que par une sorte de

négligence, du goût le plus contestable, l'on finit par gêner tout le

monde, sinon soi-même. Concluons: le manque systématique de diadème

n'étant qu'une protestation négative, ne saurait constituer un brevet

de capacité suffisant pour légitimer les pouvoirs conférés au Chef

d'une nation.»

LE SÉNATEUR.--«Nous répondrons tout bonnement que la couronne est

l'emblème officiel d'une tradition incompatible avec les principes

républicains, dont nous avons fait serment de sauvegarder en tout et

partout l'intégrale dignité.»

LE DUC.--«En ce cas, dans quel but avoir naguère envoyé un

ambassadeur extraordinaire au Couronnement d'un empereur, pour

féliciter en son auguste personne le triomphe d'un principe ennemi

des vôtres? Pour attester une alliance? Oh! croyez-nous, les mesures

de courtoisie de ce genre n'ont de sens qu'entre gens couronnés,

chacun deux ne venant féliciter dans l'autre que la consécration

solennelle d'un principe supérieur en un passant de plus. Si c'est

uniquement de la santé de l'empereur Alexandre III que M. Waddington

est allé s'enquérir à Moscou, ce n'était pas la peine de se déranger

ni de grever le budget d'une dépense inutile. Si c'est en simple

curieux,--n'espérant contempler dans le Tsar qu'une sorte de roi

nègre,--que ce diplomate a tenu à faire ce voyage, ne pouvait-il

risquer l'aventure à ses frais et remplir sa mission sous un modeste

incognito?... Mais si c'est vraiment en représentant de la France

républicaine qu'il a dû parader dans ces fêtes, c'est qu'alors les

principes de 89 sentent déjà leur Moyen-Âge! Car, en vérité, la

«Convention,» devant la seule proposition d'un tel mandat, n'aurait

probablement répondu qu'en allégeant d'emblée de la tête le courtisan

malavisé qui s'en fut fait le promoteur.»

LE SÉNATEUR.--«Il est des intérêts internationaux dont la juste

importance prime, de nos jours, l'apparente valeur de ces vains

scrupules. Les rois ont reconnu la République française... et les

relations, entre voisins, sont obligatoires.--Histoire ancienne tout

cela.»

LE DUC.--«Les rois, monsieur le sénateur, ne peuvent pas plus

reconnaître la République que la République ne peut reconnaître les

rois. C'est un simulacre auquel se prête l'étranger par une politique

aussi dédaigneuse qu'intéressée. Et puisque les conservateurs actuels

de la République se résolvent, par esprit soi-disant de patriotisme,

à de tels compromis, qu'ils systématisent, au moins leur illogisme!

Qu'ils concilient, à la fois leur austérité et leurs intérêts en

soumettant M. le Chef de l'État à l'innocente formalité de se

couronner comme tout le monde!»

LE SÉNATEUR.--«Monsieur le duc, il est au moins paradoxal de

prétendre que, sous prétexte de régularité, l'honorable Président de

la République française doive s'affubler d'une couronne, emblème,

disons-nous, d'une sorte de souveraineté que nous répudions.»

LE DUC.--«La République ne proclame-t-elle pas la souveraineté du

Peuple, et la plus haute expression du suffrage universel n'est-elle

pas représentée par M. Grévy? Si donc le signe officiel du Pouvoir

exécutif brillait sur le front du Président, le peuple n'y pourrait

reconnaître que la majesté de son propre droit et se sentirait

couronné lui-même de son élu. En d'autres termes, pourquoi M. Grévy

reculerait-il ici, devant son devoir, pour la première fois de sa

vie?»

LE SÉNATEUR.--«Les puissances regarderaient une telle cérémonie comme

un acte insensé, et la France en deviendrait ridicule.»

_Voix diverses, au centre gauche._--«C'est une fumisterie!... Vous

parlez en fumiste!»

LE DUC, _souriant et se détournant_.--«Oh! ceci, Messieurs, ne me

blesse pas. Le fumiste? C'est, de nos jours, un médecin salubre qui

empêche les cheminées malsaines d'empoisonner, à de certaines heures,

jusqu'à la mort, les habitants de la maison. (_Vers M. Ribot_).--La

France ridicule, disiez-vous? Alors qu'elle donnerait au monde

ce magnifique exemple, le sacre d'un Honnête homme? Un tel sacre

rappellerait, au contraire, celui de saint Louis.»

LE SÉNATEUR.--«M. Grévy est un citoyen modeste, dédaigneux de tout

apparat.»

LE DUC.--«Nul plus que moi, Monsieur, ne rend à ce digne vieillard,

qu'accable un presque immérité malheur, l'hommage qui lui est dû.»

«Je veux même croire que si ses seuls intérêts étaient en cause, il

préférerait sa démission à la couronne. Mais il s'agit des nôtres,

encore une fois, et c'est là ce qui change la thèse. Il s'agit d'une

simple mesure de tranquillité publique.»

Chez les passants: fantaisies, pamphlets et souvenirs. Suivi de pages inédites · 第 8 / 13 段