m'appartient plus. Me trouvant, d'ailleurs, sous les dédains du
grand critique, en compagnie de Shakespeare et de Victor Hugo, je ne
pourrais, loin de récriminer, que me louer des hauteurs de plume
d'un «écrivain» dont les éloges seuls sont désormais à craindre.
Quelque évident et incontesté--sinon par lui--que soit le beau
succès, (dont je suis très fier), de ces trois soirées d'épreuve. M.
Sarcey le peut nier si bon lui semble. J'ajouterai même qu'il serait
monstrueux que ce drame lui eût agréé! et qu'il n'était nullement
besoin de nous «jurer» sa sincérité à cet égard. Nul n'en doutera
jamais.
Mais qu'il prenne, brusquement, sur lui de revendiquer de la sorte,
pour lui seul, le monopole de l'intégrité au mépris de celle de
ses confrères, qu'il essaie d'insinuer, sur le ton léger de la
bonhomie, que TOUS les critiques, malgré leur nombre et l'autorité
de quelques-uns, ont, par une complaisance aussi humiliante que
déplacée, menti hypocritement au public et à leur conscience, en
affirmant, en cette oeuvre, une valeur _positive_ et en constatant
son succès _réel_;--qu'il s'arroge ainsi sur eux, à mon sujet, une
suprématie à ce point pédagogique, et jusqu'à traiter leur style de
«phraséologie»,--cela dépasse quelque peu, ce semble, les droits de
la Critique digne d'elle-même. Il m'est pénible de me voir l'occasion
de ce manque d'égards et de cette petite calomnie envers le grand
nombre d'écrivains, mes invités, auxquels je dois l'estime où ils
me tiennent.--Il n'avait pas à les résumer en une interprétation
malveillante et dommageable pour moi, en dénaturant leurs éloges
selon les besoins de sa cause. S'il ne s'agissait encore que de
moi, je n'aurais pas à m'en préoccuper,--pas même à répondre. Mais
il s'agit de ceci, _que des écrivains aussi soucieux, avant tout,
de leur dignité que M. Sarcey peut l'être de la sienne, se trouvent
traités par lui, à son sujet, de «complaisants_ DE COMMANDE»,
_simplement parce qu'ils ont exprimé au public, sur mon drame, une
opinion qui diffère de la sienne._ Je me vois donc, cette fois,
_contraint_ de prendre M. Sarcey au sérieux et de lui adresser,
au moins pour mémoire, une observation de nature à le rappeler au
sang-froid et aux plus élémentaires convenances. Bref, ce n'est pas
l'_un_ de nos invités que j'ai à défendre: je suppose que celui-ci
s'en acquitterait fort bien lui-même et d'un simple haussement
d'épaules;--c'est leur _collectivité_, pour abstraite qu'elle soit,
que mon devoir d'amphitryon est de faire intégralement respecter.
* * * * *
À vrai dire, j'espérais que, de lui-même, en se relisant, M.
Sarcey rectifierait, aujourd'hui, son énormité. Je lui ai laissé
régulièrement ses huit jours pour s'en apercevoir. Un mot eût suffi.
Je parcours son nouveau feuilleton. Bien qu'il y parle encore du
Théâtre-Libre, je n'y trouve pas ce que j'attendais. S'excuser de
cette vétille?... Bah! Pourquoi faire? Il semblerait que l'idée même
ne lui en est pas venue.
Cependant, j'ai sous les yeux des journaux qui me prouvent que
l'illustre critique sait revenir quelquefois, de lui-même, sur les
erreurs ou les écarts qui lui ont échappé. J'en dois le communiqué à
deux de mes amis et parents, officiers de marine, qui les ont lus à
l'étranger.
Par exemple, ces trois numéros consécutifs du journal _le Gaulois_,
en date des 23, 24 et 25 juin 1870.--Au long d'un article intitulé
_les Talons ronges_, M. Francisque Sarcey (_ex-talon rouge_ lui-même,
ayant longtemps signé SARCEY DE SUTHÈRES, car il était né en cette
localité vers 1827), avait aussi CRU VOIR que M. le comte de
Nieuwerkerke, alors aux Beaux-Arts, méritait d'être redressé en toute
«sincérité». Celui-ci donc lui envoya deux de ses amis qui, d'abord,
ne le trouvèrent pas.--Spontanément, M. Sarcey publia, de lui-même,
dès le lendemain, dans le même journal, un article intitulé UNE
ERREUR, déclarant qu'on avait surpris sa religion, il se frappait la
poitrine, en jurant qu'il s'était grossièrement trompé, etc., le tout
sur le ton léger des _Errare humanum est_ qui est spécial aux natures
sagaces, pressées de causer d'autre chose.--Mais M. de Nieuwerkerke
ne trouvant pas la rectification suffisante, envoya ses deux amis,
MM. les généraux Bourbaki et Douai, trouver chez lui, cette fois,
M. Sarcey, démarche qui amena, dès le lendemain, la note suivante,
insérée au _Gaulois_ du 25, et reproduite par les autres journaux:
«JE RESSENS UN RÉEL CHAGRIN D'AVOIR EMPLOYÉ, A L'ÉGARD DE M. LE COMTE
DE NIEUWERKERKE, DES EXPRESSIONS EN DÉSACCORD AVEC L'ESTIME QUE JE
PROFESSE POUR SA PERSONNE;--ET, DANS LE NOMBRE DES IDÉES ÉMISES PAR
MOI, IL Y EN A QUE JE N'AURAIS JAMAIS DU EXPRIMER,--D'AUCUNE FAÇON.
_Car on ne doit jamais attaquer les personnes._»--(Ah! cela, c'est
très vrai! du moins, à l'étourdie et sans avoir froidement pesé les
conséquences possibles d'un tel acte).--«_attendu que l'homme peut
avoir des amis bien élevés, qui sont les nôtres._»--(?)
_Signé_: _Francisque Sarcey_.
De pointilleux esprits, à style «tortillé et précieux», pourraient
inférer de ceci qu'une sorte de panique ou d'affolement a seule
dicté de telles paroles. Non. Ce serait s'abuser que de le croire.
M. Sarcey, je veux et dois le penser, a été «sincère» ici, comme la
veille. En une ou deux précédentes rencontres, il s'était conduit
comme tout le monde. Si sa prestance physique le rend un peu veule
à l'épée, il sait tenir un pistolet.--Ainsi, d'après une légende,
ayant eu son chapeau traversé, de part en part, en un duel à cette
arme-ci, le grand critique parcourut Paris, à la bourgeoise, d'un
pas tranquille et lent, durant près d'un semestre, le chef coiffé
de ce glorieux chapeau: fantaisie à laquelle il dut renoncer, à la
longue, sans doute à cause des rhumes de cerveau qu'entretenaient
au-dessus de son crâne ce perpétuel courant d'air. Sa fermeté ne
saurait donc être mise en cause dans l'aventure dont nous parlons.
C'est toujours par un besoin de sincérité, cette fois héroïque,
par exemple, qu'il a signé cette petite note officielle, et nul ne
saurait que le louer d'avoir si publiquement reconnu que, s'il avait
CRU VOIR, il avait mal vu.--Inclinons-nous donc, sans commentaires,
et passons en constatant que, forts de ce précédent, nous avions le
droit d'espérer, de sa part, quelques mots de regrets, d'ailleurs,
tout simples et tout naturels, au sujet de son _lapsus calami_, comme
il disait à ses élèves de Lesneven (Finistère), du temps de son
professorat.
* * * * *
Hâtons-nous d'ajouter qu'en dehors de ces mésentendus, le prince de
la Critique a continué (et continuera longtemps encore, je l'espère),
de nous prouver sa sincérité, sa haute honorabilité.--Il sut quitter
le _Gaulois_, lorsque ce journal devint un organe bonapartiste. Sa
dignité ne pouvait, en effet, s'accommoder d'écrire dans une feuille
d'une nuance opposée à la solidité des siennes. Il a décliné, par
une austère modestie, la croix de la Légion d'Honneur. Cependant
il compte, à son actif, divers travaux littéraires, savoir: 1º sa
brochure si remarquable intitulée: _Faut-il s'assurer?_ (laquelle
il écrivit sur commande d'une Compagnie d'assurances, à ce que nous
apprend le Dictionnaire Larousse), et, 2º, le si intéressant livre
intitulé: _Le Nouveau seigneur du village_, où l'ascétique protecteur
du féminin Conservatoire actuel cingle, du fouet de la satire et dans
un accès de morale sincère, certains maires de quelques bourgades,
sous le second Empire. Je regrette, même, que mes loisirs ne me
permettent pas d'en offrir ici quelques citations, à rendre jalouses
les ombres de Juvénal et de Tacite. Ces ouvrages, joints au ballot de
ses feuilletons, justifient la considération dont l'honorent tous les
esprits éclairés, et l'autorité avec laquelle il juge les oeuvres des
grands hommes.
Pour conclure donc, devant cette imposante personnalité,--et pour
éviter, surtout, de donner à la nouvelle petite «erreur» de l'autre
jour plus d'importance qu'elle ne mérite, nous dirons que si M.
Francisque Sarcey, faute peut-être de s'en être aperçu, n'a pas
cru devoir adresser, à ses confrères et à moi-même, les quelques
mots d'excuses bien élevées auxquels nous étions en droit de nous
attendre, je crois être l'interprète de tous ces messieurs, et de
leur sourire, en l'en dispensant aujourd'hui.
LE SOCLE DE LA STATUE
À quoi bon la hache? Ne t'arme que
d'épingles, si tu n'as pour objectif
qu'un ballon.
_Proverbes futurs._
Plusieurs, certes, en parcourant l'histoire suivante, apercevront,
sous l'apparente fantaisie des épisodes, sous leur inévitable
trivialité même, la figure du notoire personnage dont j'ai,
peut-être, voulu parler. Et quelques-uns pourront s'étonner de me
voir ainsi condescendre à plaisanter les débuts, le foyer natal et
les origines d'un «grand homme» (estampillé tel, du moins, par des
majorités négligeables).
Soit dit du fond de ma pensée, tout le premier j'estimerais comme
d'un bien médiocre esprit de songer, dans l'espèce, à des ironies
de cet aloi, si le prétendu «grand homme» eût été réellement autre
chose que gros, sonore et stérile, s'il eût fondé ou détruit quelque
chose, s'il eût laissé une oeuvre quelconque,--s'il eût émis une idée
nouvelle, noble et redressante, que l'on osât notifier sans sourire
du tonitruant hâbleur,--sil se fût distingué, seulement, par quelque
vertu militaire,--ou, même, domestique.
Mais devant le fatras de ses discours, étalés sous mes yeux, je me
trouve en présence d'un tel néant que je ne puis distinguer, qu'au
microscope, ce patriotique homme d'affaires puisque, malgré le volume
de sa voix, je ne pourrais l'_entendre_ qu'au microphone. En fait
d'«attitude politique» on doit exiger autre chose d'un grand homme
que de se tenir l'oeil au ciel, une main sur le ventre et l'autre
dans la poche (dans le sac, parfois) en pérorant à tue-tête, à l'aide
de poumons forains, ces sordides lieux communs dont le propre est
d'escroquer toujours, et par milliers, les votes et l'enthousiasme
des coeurs bas, des intelligences de cabarets, des êtres sans Dieu.
Personne, jamais, même parmi ses plus caudataires fervents, n'a pris
au sérieux, ce chantre retors de tous les lutrins de barrière.
Tous les discours et les bronzes n'y feront rien, ni les lions à
face débonnaire sous lesquels on le symbolise. L'Histoire classera
ce tribun comme un hybride et mâtiné produit du vénal Danton, de
l'éloquent Robert-Macaire, et du visqueux Louis Blanc.
C'est pourquoi, devant la médiocrité de cette boursouflure,
n'entrevoyant, au fond de son épopée et de «l'opportunisme» louche
de son apparition, que l'entité d'on ne sait quel obèse patriote
«d'occasion», d'une incapacité fougueuse, j'ai cru faire acte de
français en ne voulant écrire à son sujet que cette fantaisie, aussi
peu «sérieuse» que sa mémoire.
En l'an de grâce 1869, un soir d'hiver, dans une de nos
sous-préfectures, dix heures étant sonnées à la mairie, M. Gambade
père, vieil épicier méridional, enjoignit au nommé Pacôme, son
principal garçon, de fermer et boulonner, selon la coutume, les
auvents du tantôt mi-séculaire magasin de denrées coloniales et
autres que le dit négociant tenait, depuis un avantageux successorat,
au coin d'une rue assez importante de la localité.
Pendant que Pacôme, heureux d'obéir, exécutait avec une bruyante
rapidité l'ordre du patron, celui-ci, ayant quitté son tablier à
bavette et empilé ses livres de caisse, saisit la lampe, «enfila»
l'escalier et pénétra au premier, dans la chambre, d'ailleurs
nuptiale, où l'attendait sa femme, assise en un fauteuil, au coin de
l'âtre.
Mme Gambade venait de mesurer dans la théière, le noir sou-chong;
elle surveillait la murmurante bouillote; deux moines, à ses pieds
tiédissaient.
Les rideaux à ramages étaient soigneusement tirés devant les fenêtres.
L'époux revêtit donc une robe de chambre à pois, assura sur son chef
une petite calotte de soie noire à gland, étaya ses lunettes d'argent
sur ses sourcils, et s'étant plongé en son voltaire, à l'autre coin,
se pencha pour ajuster ses pantoufles en recourbant péniblement un
index.
Après quoi, Mme Gambade, comme on allait un peu faire salon,
lui offrit un bol de la chaude infusion chinoise, toute sucrée
et aromatisée de Kirsch, «de la Forêt-Noire.» L'ayant porté des
deux mains à ses lèvres, il huma le délicieux breuvage à petites
gorgées; puis reposa le bol sur la cheminée, avec une légère toux de
satisfaction et un fort crachement sur le feu.
Il y avait un frais bouquet de violettes des bois auprès de la
pendule.
Il en respira, pendant quelques secondes, l'âme naïve, toute trempée
de rosée, sans doute pour oublier les senteurs qui montaient d'en
bas, par les pores du plancher et qui, mêlées au parfum de cette
pièce intime, y répandaient une odeur de petit-aigre, pareille à
celle qui s'échapperait d'un wagon de nourrices.
Le tout accompli, Gambade père s'accota de biais, dans le fauteuil,
le front appuyé à l'un des oreillards.
--A-t-on reçu des nouvelles de Paris? demanda-t-il.
--Pacôme nous montera tout à l'heure le courrier et le journal,
répondit simplement Mme Gambade.
Ah! cette parole était grosse de signifiances et presque d'orages
entre l'excellent couple! Unis, en effet, depuis le printemps de la
vie, les époux Gambade avaient vu le ciel bénir leur hymen: bref,
l'Être-Suprême leur avait accordé, bientôt, un gros garçon que Pacôme
lui-même avait déclaré beau comme les amours.
--Eh! c'est un dauphin!... s'était écrié l'heureux père en saluant
cette apparition.
Au dessert du repas des relevailles, la nourrice,--au milieu
des détonations de l'Épernay carte blanche, qui ponctuaient des
citations,--avait apporté le môme prédestiné. Celui-ci, effrayé
peut-être à la vue des faces patibulaires qui entouraient la nappe,
s'était mis à brailler à tue-tête.
--Eh! le gaillard est doué d'une voix de Stentor! s'était écrié, de
rechef, Gambade père.
--Il ira loin! _Tiens-toi, bien_, POTIN!... avait appuyé un flatteur,
auquel, pour cette parole, échut un sourire de la jeune mère, car
c'était le «_Tu Marcellus eris_» de la circonstance--et le mot avait
chatouillé les deux époux au plus secret de leurs ambitions.
--Pas de visées trop hautes! avait toutefois remarqué M.
Gambade: l'ambition, mal calculée, souvent nous perd. Messieurs,
choisissons-lui plutôt un prénom.
Une vocifération générale ayant répondu, d'une manière indistincte:
«Napoléon!» l'amphitryon, tout enluminé d'une fierté légitime, avait
encore secoué la tête, puis, d'un air à la fois modeste et fin:
--Oh! non point que je sois hostile à cette idée!--avait-il
déclaré;--non, messieurs; toutefois, je préférerais un prénom neutre
et sonore... qui éveillât bien l'idée de Napoléon, si vous voulez...
mais... sans casser les vitres!--Pantaléon, par exemple?
Ce ne fut qu'un cri et un toast: la nourrice emporta, tout baptisé,
l'héritier présomptif.
Après l'épisode attendrissant du sevrage, le jeune Pantaléon grandit
vite dans la demeure paternelle. Et quel feu-follet! Un vrai Trilby!
Tantôt essayant les sucres d'orge, les réglisses, les jujubes, tantôt
humectant les fruits secs d'une rosée bienfaisante, tantôt pétrissant
la «castonnade» à même le tonneau.
Le reste du temps, appendu aux tabliers des garçons ou cajolé
par les cordons-bleus et les chefs. C'était l'orgueil, la joie du
magasin. Ah! l'enfant gâté!
Souvent, quand son père le surprenait se mouchant négligemment dans
les papiers destinés à envelopper beurres et fromages, l'épicier
disait: «Il faut bien que jeunesse se passe!» Où trouver, en effet,
le courage de gourmander un si mutin espiègle?
Ses jeux favoris consistaient, par exemple, à s'entourer d'une
douzaine de grands bonshommes en pain d'épice de son choix, qu'il
s'adjoignait selon leurs coupes de figure; puis, assis au milieu
d'eux, à leur parler, à leur débiter gravement de ces mille riens
charmants, auxquels sa voix flexible semblait prêter une sorte de
signification. En fait de jouets, il préférait les sonnettes aux
tambours. À part cela, belliqueux, un vrai foudre de guerre.
Il raffolait, aussi, des petits ballons, alors très en vogue, qu'il
lâchait dans les airs avec un gros cornichon dans la nacelle.
Mais son passe-temps de prédilection, c'était de dépenser une
activité fiévreuse à tout bouleverser dans le magasin, de sorte qu'il
fallait ensuite beaucoup de travail, pour s'y reconnaître et remettre
les choses en leur place.
Car il posait alors, en évidence, dans les rayons principaux, les
susdits cornichons et fruits secs, pour lesquels il manifestait un
faible, et qu'il classait d'après le _rassis_ de leur état. Puis,
montrant son ouvrage à son père, il s'écriait:
--Tu verras! tu verras, papa, quand je serai grand!
Toutefois, comme l'organe, de jour en jour plus sonore, du jeune
citoyen, finissait par empêcher d'entendre les additions, ses
excellents parents, d'un commun accord, le fourrèrent au lycée:
_primo_, pour qu'il y apprît à compter, à lire et à écrire;
_secundo_, pour s'en débarrasser, car son tapage finissait par ahurir
la clientèle.
Un fait assez grave se passa dès la première distribution des prix.
Le jeune Pantaléon Gambade ayant obtenu le prix de Devoirs français,
monta sur l'estrade, y fut accolé par une sommité et redescendit
le front ceint d'une couronne de lauriers-sauce à faveur d'or. À
cette vue, chose étrange, au lieu d'un rayon de joie éclairant la
physionomie paternelle, une ombre parut tomber sur l'âme de Gambade
père.
C'était un homme de grand sens, c'est-à-dire un homme dont la pensée
était exclusivement bornée aux intérêts de son négoce. De là,
l'estime dont il jouissait dans le commerce.
Il partait toujours de principes arrêtés en son esprit: «Tel père,
tel fils»; «l'on chasse de race», etc. Donc, se demandait-il, en un
soudain émoi, comment son fils pouvait-il être doué de facultés
dont il se sentait lui, l'auteur, si essentiellement dénué? Un prix
d'arithmétique, passe encore; mais de Devoirs français!! Comment cela?
Tout à coup, ses voisins virent se rasséréner son front, sur lequel
ils avaient suivi avec anxiété le vol du nuage: Gambade s'était
rassuré par la réflexion suivante:
--Aujourd'hui, tout se fait par protection; c'est, sans doute,
quelque professeur qui, jaloux de s'ouvrir un compte chez moi, aura
voulu me flatter indirectement dans ma progéniture.
Grâce à cette réflexion lumineuse, rien n'altéra plus la sérénité de
Gambade père, durant le cours des humanités de son fils, malgré les
prix réitérés de Pantaléon.
Un jour de vacances, par un beau soleil, comme Pantaléon s'ébattait à
demi-nu, avec de jeunes amis, dans l'épicerie même, il arriva qu'au
milieu de ses bonds joyeux, il tomba dans la barrique de mélasse et
en sortit un peu étouffé et tout couvert de la précieuse marchandise.
Tous ses petits camarades qui le connaissaient, coururent alors
après lui, toutes langues dehors, dans l'espoir de recueillir ainsi
quelques bribes de son inespérée déconfiture. Ce fut un chorus, une
Union générale!... Il ne put se dérober, même par la fuite, à leurs
caresses. Chacun s'en retourna chez soi, se félicitant de l'aubaine
et de la _générosité_ de Pantaléon.
Lorsque après l'adolescence, le jeune vainqueur eut franchi sans
encombre les épreuves du baccalauréat ès-lettres et du barreau,--les
examinateurs étant, cette fois, trop loin pour qu'il fût possible de
prêter un intérêt quelconque à leur favoritisme,--la stupeur initiale
rentra dans l'esprit de Gambade père et y devint rapidement énorme.
Partant, en effet, de ces principes: «Tel père, tel fils;--on
chasse de race, etc.,» un fils dont les instincts se montraient si
différents des siens propres, c'est-à-dire, de ceux que son fils _eût
dû_ avoir, le déconcertait! Pensée corrosive qui se logea dans sa
quiétude comme le ver dans le fruit.
Son sommeil, d'abord s'en agita.
--Qu'as-tu? demandait Mme Gambade. Il répondait par un rire...
sardonique,--sans rouvrir les yeux.--Que signifiait?... pensait-elle,
en se rendormant.--Parfois il montait et descendait maintenant, sans
motif,--pauvre âme en peine!
Peu à peu, ses sourcils prirent l'habitude du froncement:--«Ça, son
fils??...» Parfois, distrait, et empaquetant gravement un hareng
saur, il l'offrait, en clignant un oeil morne, à qui demandait une
botte de carottes nouvelles, (car il tenait aussi les primeurs) et
c'était en tournant le dos qu'il ajoutait machinalement:--«Et avec
ça?»
Son étoile pâlissait. Lorsque la patronne, en apprenant un succès
oratoire de son fils, au Palais, pleurait de joie, Gambade avait,
lui, des sourires d'une ineffable amertume. Dans ses rêves, il se
voyait souvent écrasé par la chute d'une idole au front d'argent et
aux pieds de pain d'épice. Et des nouvelles verbales de Paris lui
arrivaient. Pantaléon y passait pour la coqueluche des Bohèmes, des
gens sans aveu,--de _lettres_, en un mot. Quant à ses moeurs, il
ambitionnait la gloire. Peu de femmes: il n'aimait que les «lauriers.»
Ses lettres étaient datées presque toujours d'un certain café du
boulevard, que tout la gent artistique fréquentait alors; le jeune
Gambade y politiquait, les matins, en donnant de la voix au point
qu'à chaque instant, M. Madrure, le limonadier, le priait ou de
mettre une «sourdine» ou de «déguerpir».
Gambade père répondait en missives acerbes, lui coupant les vivres.
--Et de quelle politique s'occupait-il, le blanc-bec? De fronder le
gouvernement dans des feuilles de choux?... Un métier à se faire
casser la pipe! Au lieu de revenir s'établir dans sa bonne épicerie
paisible.
Puis, dilemme: «Tel père, tel fils: ou chasse de race, etc., etc.»
Si ce n'étaient que des fredaines, pourquoi M. Pantaléon les
prolongeait-il?... S'il était sérieux, comment pouvait-ce être un
Gambade? Le pire était que ces frasques compromettaient encore la
clientèle. On avait parlé de lui dans la localité même: de mauvaises
langues;--et la pratique se méfie des denrées d'un magasin dont les
patrons sont des cerveaux brûlés. Certes, Gambade père était bien
connu: les errements de son fils ne pouvaient l'atteindre; mais
enfin! à la longue!...
Un procès que Pantaléon avait plaidé, à propos de bottes, et gagné
même, avait fait du bruit. La belle avance! Un Gambade n'était pas
fait pour embrasser des métiers casuels où n'arrivent que des gens
spéciaux;--spéciaux!--Que diable! on est épicier ou on ne l'est pas.
Dans l'épicerie, un fils n'est, au fond, qu'un successeur.
--Ma carrière est solide, utile et honorable, concluait Gambade père;
il est temps qu'il rentre au bercail et qu'il devienne un homme...
--Bah! la politique, c'est de son âge!... répondait, joyeuse, Mme
Gambade. Il jette sa gourme.
Tout ce bruit, d'ailleurs, prouvait que son fils avait du «toupet»,
c'est-à-dire ce que les femmes prisent le plus chez un homme (surtout
lorsqu'il est, avec ça, bel homme).
Les Gambade en étaient donc là; ce fameux soir où tous deux se
trouvaient en leur chambre et s'apprêtaient à se mettre au lit, pour
se délasser des gros travaux de la journée.
Pacôme entra, presque aussitôt après la réponse de madame:--il
apportait une lettre et un journal.
--Bon! c'est de lui! Voyons!... dit aigrement Gambade en faisant
sauter l'enveloppe.
Il s'approcha de la lampe et, sourcils haussés, lunettes au front,
tête en arrière, lut tout haut les lignes suivantes:
«Cher père, deux mots seulement. Tu dis que je déserte notre
épicerie? Je prétends, au contraire, que grâce à moi, toute
la France n'en semblera bientôt plus que la succursale. Tu me
traites d'ergoteur? Soit; le mot signifie, selon moi, celui qui
a des ergots.
«Donc, nouvel Étienne Marcel, je me porte à une députation de
Paris. N'ayant rien de Thomas Aniello, ni de Colas Rienzi, je
serai nommé.--_Per che?..._ Parce que je sais, de manière à ne
jamais l'oublier, que la Chambre est un endroit où l'on entre en
disant: Citoyen,--et d'où l'on sort en disant: Monsieur;--voilà
tout.»
--Député! lui! mazette, quel aplomb»!... murmura Mme Gambade.--Au
fait, pourquoi pas? Lui ou un autre... pour ce qu'ils font...
--Il est fou, mais continuons! répondit simplement Gambade.