Ces deux peintures présentent des qualités d'exécution de premier

ordre. L'Allégorie, difficile dans les temps modernes, y transparaît

simple et sans banalité. Les formes et les attitudes concourent au

sentiment d'harmonie qui émane de ces groupes noblement conçus; la

couleur totale concentrée dans la première toile, sur la robe de la

Muse tragique, et dans la seconde sur l'armure de l'Atréïde,--est

d'une haute et savante distinction. L'impression que laissent ces

deux tableaux est excellente.

Les dix compositions, exposées latéralement, représentent les

caractères traditionnels et les influences magiques de la Danse, de

la Musique, de la Poésie et de la Beauté.

_La mort d'Orphée_ est l'une de celles qui nous offre la plus

parfaite pureté de dessin.

La Bacchante, courbant la branche de pin, pour s'en former un thyrse

meurtrier, est admirable, et sa tête, renversée en la fureur fière,

est d'un beau sentiment. Orphée, nous paraît-il, n'est pas revêtu

de la beauté de cet éphèbe inspiré que l'on imagine à son nom, et

les Ménades (dont l'une célèbre par une danse cruelle, l'agonie du

grand chanteur) n'expriment peut-être pas toute la sincérité de

l'emportement qu'elles devraient éprouver; mais il y a de telles

élégances dans le ton et les lignes de ce tableau, qu'il mérite,

malgré cela, de chaleureuses félicitations.

La _sainte Cécile_, écoutant les harmonies de l'Art sacré, au fond

d'un rêve mystérieux, paraît religieusement comprise. La vision

toutefois est trop _distincte_: les yeux de l'âme perçoivent des

réalités, en effet, mais ces réalités sont un caractère _autre_ que

celui de la chair et du sang, proprement dits.

La peinture de Murillo, celle même de Raphaël, se sont rapprochées

souvent de l'idéal à ce sujet. Est-il donc impossible aujourd'hui,

sans recourir à des moyens inférieurs, de pénétrer la lumière d'une

apparition de cette couleur solennelle, inquiétante et terrible

qu'elle nécessite? N'avoir à sa disposition qu'un grand talent ne

suffit pas pour exécuter ces sortes de sujets.

_Les Corybantes_ exultant autour du berceau de Jupiter, l'églogue

des _Bergers_, les supplications d'_Orphée_, retenant l'ombre

d'Eurydice, la danse lascive de _Salomé_ devant Hérode (toile des

plus remarquables par la solidité du dessin, la vitalité des nus et

des modelés et par la bonne couleur), le _Saül_ écoutant David, et

cette superbe composition intitulée _l'Assaut_, où les qualités de

mouvement et de force sont absolument incontestables, où la précision

du geste est si savamment étudiée et rendue, où le coloris, obtenu

par des effets sobres et purs, est répandu si heureusement;--toutes

ces toiles qui symbolisent les unes la musique sacrée ou guerrière,

la pastorale, la puissance des accents enivrants, furieux et

mystiques; les autres, les danses de joie et de luxure, ou celles

qui surgissent, hystériques, de l'ivresse mêlée à la mort,--toutes

ces peintures, disons-nous, procèdent d'un même sentiment, très

sincère et très pur de l'art _moderne_, attestent une personnalité

supérieure et, nous n'hésitons pas à le dire, une seule d'entre

elles suffirait pour établir le talent et la conscience d'un vaillant

artiste.

Les deux tableaux, _Marsyas vaincu_ et le _Jugement de Pâris_,

semblent clore cette série symbolique: l'une en figurant le triomphe

de l'art céleste sur l'art grossier, qui consiste à reproduire

servilement les choses de la nature, et l'autre le triomphe de la

Beauté idéale, but suprême de l'Art lui-même.

Ce dernier tableau qui présentait des difficultés de tous genres,

nous paraît être le meilleur à cause de la prodigieuse élégance

d'expression qu'il nous offre. La _Vénus_, sous cette affectation de

modestie, symbolise parfaitement la pensée de l'artiste, et cette

apparente ingénuité est un charme artificiel et moderne qu'elle

s'ajoute, et que les Grâces ne sauraient lui reprocher.

Les dix médaillons qui représentent, avec des enfants aux têtes

caractéristiques, l'Histoire de la Musique dans l'Humanité, sont

composés avec une recherche de simplicité, dans la couleur, qui

dépasse parfois le but et qui les font ressembler à des grisailles.

C'est là une tendance aussi fatale que celle de pousser la couleur

à outrance, en vue de surprendre mi public irréfléchi. En craignant

toujours d'user de la lumière, on s'expose à éteindre absolument la

couleur. Constatons cependant beaucoup de franchise et de pureté

dans la plupart de ces médaillons: l'un d'eux, surtout, _Germania_,

nous a paru d'une inspiration charmante.

Dans la seconde Salle supérieure, ont été placés deux autres grands

sujets, la _Comédie_ et la _Tragédie_, entre lesquels sont exposées

les _Muses_, au nombre de huit seulement. La neuvième, Polymnie,

n'ayant point trouvé de place sur la cimaise.

La ravissante peinture représentant _La Comédie_ est très brillamment

imaginée. Rieuse, Thalie, (dont le visage veut rappeler celui d'une

aimable artiste parisienne, mademoiselle Massin) vient de précipiter,

à coups de verges, des hauteurs du ciel, un faune grotesque, vieux et

enflammé. Celui-ci tombe, recouvert par endroits, de la peau de lion

dont il s'était revêtu, et qui, par allégorie, le mord vigoureusement

dans les hasards de cette chute. Le gouffre bleu, qui les reçoit,

ne l'engloutira pas assez vite pour qu'une flèche définitive ne

l'atteigne pas à travers l'espace. Les Ris et les Jeux, dont l'un

tient son arc bien tendu sur le monstre, achèvent l'humiliation de sa

déroute, au milieu des rires d'une joie moqueuse.--Toile délicieuse

où se révèlent des qualités de finesse et de _naturel_, d'un goût

élevé et original. Le raccourci du faune est dessiné de main de

maître, et le coloris est d'une lumière très harmonieuse.

La composition opposée, _La Tragédie_, est une oeuvre remarquable,

bien qu'inachevée, nous semble-t-il. _La Pitié_, blanche sous ses

voiles de gaze noire, supplie dans une attitude abandonnée du plus

savant effet.

_La Fureur_, se précipite avec une décision superbe. La couleur et la

valeur des groupes sont de premier ordre. Toile où la maîtrise d'un

beau talent se reconnaît dès le premier coup d'oeil.

Entre ces deux tableaux, la galerie _des Muses_ offre un aspect

des plus séduisants et des plus gracieux. Toutes sont des visages

exquis, parmi lesquels les têtes d'Uranie et de Terpsichore, nous

ont paru de nature à ravir plus spécialement le regard. Les costumes

d'une opposition de couleur riche et _nouvelle_, sont drapés avec

une haute distinction et un art parfait. Le lambeau de pourpre noué

autour du front de Thalie, et qui rappelle le côté bohémien de ses

enfants préférés,--de ceux qui vont par les routes sur le chariot

de Thespis,--est un effet moderne des plus heureusement rendus. Les

carnations, pour n'être pas célestes, si l'on veut, sont toutefois

bien éclairées, et sévèrement peintes.

Voilà l'oeuvre.

Faut-il maintenant exprimer le sentiment _personnel_ qu'elle nous

inspire? Faut-il se déclarer au point de vue de l'Art suprême des

grands peintres passés, présents et à venir? Faut-il, en un mot,

cesser de juger en homme du monde et statuer sur ces toiles, d'une

façon plus haute en les éclairant du flambeau que toute intelligence

éprise de lumière, d'enthousiasme et de beauté, sent resplendir en

elle?...--Il est difficile de le faire.

Toutes les fois, et c'est le cas actuel,--qu'il s'agit, après

avoir examiné avec conscience, de prononcer un verdict de quelque

importance sur un ouvrage, le critique devrait être saisi d'un

sentiment de défiance (non de lui-même) mais bien de l'expression

qu'il sera contraint d'employer pour formuler son jugement.

En ce temps de nuances spirituelles, où les paroles ne parviennent

que déformées par la diversité d'acceptions que chacun, suivant son

tempérament cérébral, leur attribue, il est devenu impossible à un

artiste sérieux de dire tout uniment: «Ceci est bien, ceci est mal,»

et de trancher militairement, des questions devenues complexes.

Il faut d'abord nettifier ce qu'on entend par _ce bien_ et _ce mal_.

Autrement l'on s'expose, n'ayant pas tenu compte de ses auditeurs,

à être compris parfois au rebours de sa pensée et, le plus souvent,

de travers. Bref, dans la Babel des théories esthétiques modernes,

il importe d'établir toujours, avant un prononcé quelconque sur une

oeuvre d'art, ce que l'on entend, soi-même, par cet Art Universel au

nom duquel on prononce. Sinon, de quel droit, pourrait-on accepter

et faire reconnaître le mandat très grave, en toute circonstance, de

juger quelque chose?

Tout lecteur doit d'abord réclamer d'un critique ce que l'électeur

commence par réclamer de son député: savoir, une profession de foi

claire et absolue, au nom de laquelle celui-ci peut être investi du

droit de défendre, d'éclaircir et de statuer.

Or, en ces conjectures, voici la nôtre:

Le Beau, c'est l'Art, lui-même: la Vérité, la sanction, le but.

Hors lui, nous ne voyons plus que la Vie et ses non-valeurs intimes

au-dessus desquelles l'Art a précisément pour mission de nous élever

sous peine de déserter sa destinée.

Le Beau n'a rien à faire avec le Joli, qui n'élève pas, qui ne

grandit pas. On peut enfler les lignes du Joli, on n'obtiendra pas

de lui la plénitude; les dimensions d'une toile ne la feront pas

plus étendue qu'elle n'est en réalité, et ce n'est pas de cette

_grandeur-là_ qu'il s'agit en matière d'art. Une tête de cocotte sur

un torse de Michel-Ange ne me représentera jamais une muse.

Qu'est-ce donc que le Beau véritable? Et à quel signe le

reconnaître?--Nous répondrons: «Si vous ne l'avez pas en vous-même,

vous ne le reconnaîtrez nulle part.»--«Le beau, dit Winkelmann, est

comme l'eau claire, sans couleur, odeur ni saveur particulière.» Ceci

veut dire que l'impression de beauté qui se dégage d'une oeuvre d'art

n'est subordonnée ni au sujet que représente cette oeuvre, ni même

aux qualités d'exécution qu'elle peut offrir.

Le Beau est indépendant de ces contingences: il se manifeste par

elles, mais il est avant tout dans l'âme de l'artiste, et il baigne,

pour ainsi dire, intellectuellement l'ensemble de l'oeuvre en général.

En peinture, ce sentiment qui doit émaner d'une toile, n'est renfermé

ni dans le dessin, qui, suivant l'expression d'Ingres, est la probité

de l'Art, ni dans la couleur qui est, suivant la pensée de Delacroix,

l'âme extérieure des choses. Il est l'impression que laisse, dans

l'Esprit, la _vue_ de la composition dans son unité abstraite.

Le Beau est, de sa nature, un et infini. Ses manifestations sont

aussi multiples que les étoiles du ciel. Tout sujet lui est bon:

tout moyen lui est possible: toute mèche peut brûler en ce flambeau,

pour produire la lumière. Les différents degrés d'intensité de cette

lumière, qui a sa correspondance en chaque homme digne de ce nom,

ne proviennent dans les oeuvres d'art où ils apparaissent, que des

différents degrés de puissance conceptive et expressive dont sont

douées les âmes des artistes: voilà tout.

Ainsi, lorsqu'en peinture, par exemple, la vue d'un tableau ne

nous cause pas cette magique impression où la nature apparaît comme

transfigurée par l'atmosphère idéale que l'Art seul peut répandre

sur les choses, nous devons, quelles que soient les habiletés de

main d'oeuvre et les qualités diverses du peintre, nous prémunir

contre l'artiste qui l'a produite, et faire nos plus grandes réserves

touchant la _véritable_ valeur de cette toile. L'impression que

laisse, non le métier, mais le style de l'oeuvre, classe seule

l'artiste en notre esprit.

Si donc, fortement pénétrés de ces convictions,--et elles sont, en

nous, inébranlables,--nous entrons dans la Salle des Beaux-Arts,

pour y connaître l'oeuvre de M. Paul Baudry, le jugement que nous

porterons sur elle, d'après l'impression qu'elle nous laisse, sera le

suivant:

M. Baudry était, certes, tant par la nature de son talent, la

sincérité et la conscience de ses efforts, toujours chercheurs, que

par les garanties de jeunesse et de mérite réel, progressif, qu'il

offrait, l'un des peintres les plus dignes de recevoir la tâche qui

lui a été confiée. Peut-être, même, était-il le seul qui pût mener

à aussi bien une telle mission. Mais il a le malheur d'exister

dans une période de l'École française,--celle qui commence,--dont

les tendances esthétiques, déjà pressenties en son oeuvre, sont

tout simplement déplorables au point de vue de l'Art magistral.

L'Enthousiasme sacré, sous l'appréhension de se compromettre en tant

que distinction, est enchaîné dans le coeur de l'artiste moderne.

La Beauté réelle, profonde, qui seule a le droit de pénétrer dans

le Sanctuaire disparaît des conceptions générales, pour faire place

à nous ne savons quelle grâce équivoque où les plus riches talents

se complaisent à coeur joie. Loin d'élever le niveau des meilleurs

entendements de la génération qui vient (selon le devoir unique de

l'Art véritable), l'impression qu'elle laisse ne peut qu'affadir

l'énergie, glacer l'imagination et même entretenir un esprit de

scandale contre les tentatives plus hautes vers la pure Beauté.

Nous ne pouvons pas reprocher à M. Baudry de manquer absolument

de génie. Ce serait une mauvaise guerre. Nous nous bornerons à

constater la très fière élégance de son talent, sa souplesse acquise

et même une certaine noblesse artistique dans le goût général de

ses compositions. Mais nous constaterons aussi ce défaut grave, et

même, selon nous, capital, qui _devait_ être évité dans une oeuvre de

l'importance de la sienne: le manque de grandeur et, trop souvent,

d'élévation dans son oeuvre accomplie. Ce défaut, qui éteint son

style et en pâlit toute la beauté, nous souhaitons vivement qu il

s'en sépare à l'avenir, s'il est de la nature de _ceux qui osent_.

LA TENTATION DE SAINT ANTOINE

PAR GUSTAVE FLAUBERT

Le grand artiste qui vient de nous donner cette oeuvre encore, la

_Tentation de Saint Antoine_ a cette fois, par la double nature de sa

conception, placé dans une situation fort singulière l'esprit de qui

entreprend de juger ce livre avec quelque profondeur.

Il importe de nettifier tout d'abord cette situation, afin de ne

point tomber dans les verdicts obscurs et irréfléchis, dans les

malentendus risibles, que ce sombre Songe littéraire a suscités chez

les critiques proprement dits.

Voici la trame de l'oeuvre:

--Un anachorète--(saint Antoine, soit)--vieilli dans les Thébaïdes,

épuisé de jeûnes, sanglant de coups de discipline, échauffé par

l'esprit des lieux arides, veille un soir plus tard que de coutume.

Il vient d'éprouver, pour la première fois, l'inquiétude de son

destin. Il a, pour tout bien, une croix, une cabane et une cruche

cassée; en un mot, tout ce qu'il faut à l'Homme, quand l'homme est

digne de ce nom. Cette nuit-là, le péché se glisse au coeur du

vieillard; il faiblit sous le poids des souvenirs de gloire, d'amour,

de sagesse mondaine, qui hantent sa solitude.--Il est las: «Oh!

seulement un petit champ!... une peau de brebis!... du lait caillé

qui tremble sur un plat!»--Ce désir originel suffit: cette fissure

deviendra tout à l'heure l'effrayant portail de tout l'Enfer.

Non point de l'Enfer allumé par Goya dans son terrible dessin;

car, au point de vue logique, on peut dire que jamais homme ne fut

moins tenté que saint Antoine, si le Diable ne lui a dépêché que de

pareilles visions pour le séduire. On peut même ajouter qu'il n'est

pas d'homme assez dépourvu de toute espèce de bon sens pour hésiter

une seconde à devenir un saint, si l'immense horreur imaginée par

Goya lui passait vivante devant les yeux, au fond de quelque désert.

Le Diable de Gustave Flaubert est plus dangereux: c'est le Satan

immortel déployant sa queue de paon. Les visions enivrantes,

mélancoliques, orgueilleuses, semi-divines, se brodent sur le

crépuscule des nuits orientales, évoquées aux regards parfois

éperdus d'Antoine. Elles défilent, objectivées par son cerveau

bouillonnant, et vitalisées par la substance correspondante dont

dispose l'Enfer en éveil autour de lui.

L'illusion du Saint est corroborée par l'autre illusion, dans une

mystérieuse identité. La nuit est devenue une lanterne magique de

proportions colossales. Voici d'abord la _Reine de Saba_ (ces quinze

pages sont le chef-d'oeuvre du livre); puis les métaphysiciens, leurs

dictons à la bouche; puis tous les Hérésiarques avec leur unique

parole; puis les Mages, Simon, Appollonius de Thyane; puis tous les

Dieux du monde, puis les bêtes des cieux, de la Terre et de la Mer,

puis le Diable, sous les trait du disciple Hilarion, qui, ôtant de

son front cornu ce masque, la Science, emporte l'anachorète dans les

abîmes de l'espace, avec des paroles dont la profondeur triste jette

comme un voile de désespoir sur les Créations.

Antoine lui échappe d'une prière, d'un regard levé vers le vrai

Ciel,--vers celui qui est partout et nulle part;--et le voici retombé

sur sa Montagne, entre la Mort et la Luxure, qui s'acharnent l'une

contre l'autre en soeurs ennemies. Enfin, se dressent à ses côtés,

le Sphynx et la Chimère!... L'attrait de l'Inaction éternelle! du

Sommeil sans Rêves! de la Matière unique.--«Oh! la devenir!...»

s'écrie-t-il, brisé par la Tentation.

Mais, soudain, le jour commence à luire: l'Orient s'empourpre;

des nuages d'or roulent sur le ciel. L'oeuvre compliquée du Prince

des Ténèbres a passé comme une fumée; et, baigné de lumière, saint

Antoine, les bras à l'entour de la Croix, son salut, son espérance,

voit resplendir, dans le soleil levant, la face de Jésus-Christ.

--Bien.

Voici maintenant, ce que pourrait dire un chrétien très bourru

relativement à l'esprit littéraire qui a présidé à la composition de

l'oeuvre:

--L'artiste doit conformer à leur notion les types historiques dont

il se sert: autrement, qu'il n'y touche pas, il lui est facile

d'en créer d'imaginaires. C'est une faute d'art capitale de se

servir de la vitalité toute faite d'un personnage connu, de s'en

autoriser, _à priori_, et de faire ensuite bon marché de ce qui

constitue précisément l'âme, la nature et la vie de ce personnage,

de le représenter _autre_, enfin, qu'il _doit_ être. C'est là de

l'ingratitude.

Tout est permis, hors cela, parce qu'alors le lecteur devient aussi

indifférent que l'auteur: il ne voit, par la contradiction, qu'une

sorte de mannequin. Or, dans le saint Antoine de Gustave Flaubert, je

ne reconnais pas un saint, mais un homme du monde, avec une fausse

barbe, et dont les paroles ne sont pas en rapport avec le cilice et

la robe dont l'affuble notre auteur.

Cet homme-là n'a jamais été capable d'être seul avec Dieu.

Comment! pas une tendresse naïve, enfantine? Pas un _bon_ sourire?

Pas une gaucherie de paroles? Pas une expansion de charité chrétienne

et vivifiante? À peine une sèche et courte prière, cherchée et

arrachée _littérairement_ par la situation! Pas une effusion d'amour,

ardente, jaculatoire, _féminine_, pour le Dieu _qu'il aime et dont

il est aimé_? Alors qu'il ne doit y avoir _que cela de vrai au monde

pour lui, absolument_, puisqu'il est un Saint, et un grand Saint!

Où est le côté «petit enfant» nécessaire, _sine qua non_, chez ce

chrétien canonisé, bien que Jésus-Christ ait expressément dit:

«Si vous n'êtes pas tout d'abord semblables à l'un de ces petits

enfants, qui croient en moi, vous n'entrerez pas dans le royaume des

Cieux!...» Mais saint Antoine, ici, a beau marmotter le _Credo_,

c'est un saint artificiel sorti des ateliers de M. Renan, un saint

en bétons agglomérés (système Coignet)!--Ce qui désunit l'oeuvre,

c'est la non-vitalité du personnage qui la supporte tout entière,

et qui, d'instinct, sonne quelque peu son toc. On pourrait mettre

ce saint Antoine sur un pain de Savoie ou toute autre pièce montée,

avec une robe en chocolat.--L'auteur ne s'est pas pénétré, comme _il

le devait_, de l'esprit évangélique, car un saint doit se retrouver

même en ses hallucinations.

Voici maintenant ce qu'un artiste, chrétien aussi, peut répondre:

Ce livre, indépendamment de la philosophie très orthodoxe et très

romaine qu'il contient en son impression définitive, étant, par mille

détails, l'un des plus curieux et des plus colorés qui se soient

jamais produits, il serait absurde de se montrer sévère sur le seul

côté attaquable qu'il présente. Cela, dis-je, serait injuste, et

témoignerait d'une mauvaise foi décidée ou d'un esprit sans valeur.

Et, d'abord, on peut retourner l'argument d'une façon bien autrement

sérieuse en faveur de l'auteur, et avec plus de vérité; car il

s'agit, ici, d'un très grand artiste, doué d'une magie d'expressions

et d'une puissance d'étrangeté tout à fait exceptionnelles. Et je

doute que ceux qui se rebellent puissent faire mieux que lui!...

Saint Antoine fut tenté (ceci est de notoriété publique) d'une façon

particulièrement prodigieuse. Ce dut être, en effet, pendant quelque

nuit où, fléchissant sous la lutte charnelle, il se trouvait désarmé

de sa charité, abandonné de la grâce, par une haute épreuve de Dieu.

Le saint Antoine de Flaubert est donc tel qu'il doit être au moment

choisi.

Il fut permis alors--enjoint peut-être--au Démon de mettre en jeu

tous les artifices et tous les mirages de son empire contre le

Solitaire. La proie étant de celles que convoite beaucoup le chasseur

des âmes, ce dernier déploya ses magnificences funèbres pour captiver

le bon saint; mais les choses et les êtres qui apparurent ne devaient

être, en réalité, perçus d'Antoine que _suivant leurs concordances

avec sa manière de les éprouver et de les concevoir_. De là cette

folle reine de Saba qui n'est point l'amère visiteuse du grand Roi

de Judée, mais bien la diabolique et étroite idée que s'en est fait

saint Antoine lui-même. Il en est de même des Mages, des Hérésiarques

et des dieux grecs; d'ailleurs les six cents volumes d'Origène sont

condensés dans le mot que celui-ci prononce.

Quant à l'Oeuvre totale, c'est un cauchemar tracé avec un pinceau

splendide, trempé dans les couleurs de l'arc-en-ciel!

Oui, ce livre est merveilleusement amusant et donne à penser. Pour

l'aimer, il ne s'agit que de se priver du ridicule d'être trop

difficile, voilà tout.

LE CAS EXTRAORDINAIRE DE M. FRANCISQUE SARCEY

Jusqu'à présent, j'avais dû croire que le prince des critiques était

une sorte d'excellent homme, doué d'une pondération de jugements et

d'une fermeté de convictions rappelant d'autres âges. De plus, il

avait fait partie, en 1876, de l'un des jurys qui me décernèrent,

si j'ai bonne mémoire, un prix quelconque, et je m'imaginais, entre

temps, lui devoir une vague reconnaissance. J'honorais donc en lui,

malgré de légères dissidences littéraires, l'un des plus sympathiques

maîtres du feuilleton théâtral, un homme incapable de malveillance ou

d'injustice volontaires.--Passons sur ces illusions perdues...

Au cours de son article de lundi dernier, je lis dans le _Temps_,--à

propos de l'une de mes oeuvres représentée ces jours-ci, au

Théâtre-Libre, les surprenantes paroles ci-dessous imprimées:

«--Toute la critique de théâtre s'était donné rendez-vous en cette

petite salle... qui était comble...

_Suivent trente lignes dont le sens probable serait que la totalité

des articles qui venaient de paraître à ce sujet_,--soit cent vingt

ou cent vingt-cinq, selon l'envoi des Agences,--_n'a point passé

inaperçue du signataire_,--qui ajoute:

«--J'ai CRU VOIR que, sous la _phraséologie_ des compliments de

commande, TOUT LE MONDE passait condamnation sur cette oeuvre... en

laquelle un forçat veut tuer des bourgeois ventripotents... Elle a

reçu un accueil ASSEZ FROID, _même des amis de l'auteur_. Et je n'en

parlerai pas, car, _puisqu'il est constant que l'on n'en peut rien

faire_, la discussion ne serait pas utile.»

Chez les passants: fantaisies, pamphlets et souvenirs. Suivi de pages inédites · 第 5 / 13 段