ordre. L'Allégorie, difficile dans les temps modernes, y transparaît
simple et sans banalité. Les formes et les attitudes concourent au
sentiment d'harmonie qui émane de ces groupes noblement conçus; la
couleur totale concentrée dans la première toile, sur la robe de la
Muse tragique, et dans la seconde sur l'armure de l'Atréïde,--est
d'une haute et savante distinction. L'impression que laissent ces
deux tableaux est excellente.
Les dix compositions, exposées latéralement, représentent les
caractères traditionnels et les influences magiques de la Danse, de
la Musique, de la Poésie et de la Beauté.
_La mort d'Orphée_ est l'une de celles qui nous offre la plus
parfaite pureté de dessin.
La Bacchante, courbant la branche de pin, pour s'en former un thyrse
meurtrier, est admirable, et sa tête, renversée en la fureur fière,
est d'un beau sentiment. Orphée, nous paraît-il, n'est pas revêtu
de la beauté de cet éphèbe inspiré que l'on imagine à son nom, et
les Ménades (dont l'une célèbre par une danse cruelle, l'agonie du
grand chanteur) n'expriment peut-être pas toute la sincérité de
l'emportement qu'elles devraient éprouver; mais il y a de telles
élégances dans le ton et les lignes de ce tableau, qu'il mérite,
malgré cela, de chaleureuses félicitations.
La _sainte Cécile_, écoutant les harmonies de l'Art sacré, au fond
d'un rêve mystérieux, paraît religieusement comprise. La vision
toutefois est trop _distincte_: les yeux de l'âme perçoivent des
réalités, en effet, mais ces réalités sont un caractère _autre_ que
celui de la chair et du sang, proprement dits.
La peinture de Murillo, celle même de Raphaël, se sont rapprochées
souvent de l'idéal à ce sujet. Est-il donc impossible aujourd'hui,
sans recourir à des moyens inférieurs, de pénétrer la lumière d'une
apparition de cette couleur solennelle, inquiétante et terrible
qu'elle nécessite? N'avoir à sa disposition qu'un grand talent ne
suffit pas pour exécuter ces sortes de sujets.
_Les Corybantes_ exultant autour du berceau de Jupiter, l'églogue
des _Bergers_, les supplications d'_Orphée_, retenant l'ombre
d'Eurydice, la danse lascive de _Salomé_ devant Hérode (toile des
plus remarquables par la solidité du dessin, la vitalité des nus et
des modelés et par la bonne couleur), le _Saül_ écoutant David, et
cette superbe composition intitulée _l'Assaut_, où les qualités de
mouvement et de force sont absolument incontestables, où la précision
du geste est si savamment étudiée et rendue, où le coloris, obtenu
par des effets sobres et purs, est répandu si heureusement;--toutes
ces toiles qui symbolisent les unes la musique sacrée ou guerrière,
la pastorale, la puissance des accents enivrants, furieux et
mystiques; les autres, les danses de joie et de luxure, ou celles
qui surgissent, hystériques, de l'ivresse mêlée à la mort,--toutes
ces peintures, disons-nous, procèdent d'un même sentiment, très
sincère et très pur de l'art _moderne_, attestent une personnalité
supérieure et, nous n'hésitons pas à le dire, une seule d'entre
elles suffirait pour établir le talent et la conscience d'un vaillant
artiste.
Les deux tableaux, _Marsyas vaincu_ et le _Jugement de Pâris_,
semblent clore cette série symbolique: l'une en figurant le triomphe
de l'art céleste sur l'art grossier, qui consiste à reproduire
servilement les choses de la nature, et l'autre le triomphe de la
Beauté idéale, but suprême de l'Art lui-même.
Ce dernier tableau qui présentait des difficultés de tous genres,
nous paraît être le meilleur à cause de la prodigieuse élégance
d'expression qu'il nous offre. La _Vénus_, sous cette affectation de
modestie, symbolise parfaitement la pensée de l'artiste, et cette
apparente ingénuité est un charme artificiel et moderne qu'elle
s'ajoute, et que les Grâces ne sauraient lui reprocher.
Les dix médaillons qui représentent, avec des enfants aux têtes
caractéristiques, l'Histoire de la Musique dans l'Humanité, sont
composés avec une recherche de simplicité, dans la couleur, qui
dépasse parfois le but et qui les font ressembler à des grisailles.
C'est là une tendance aussi fatale que celle de pousser la couleur
à outrance, en vue de surprendre mi public irréfléchi. En craignant
toujours d'user de la lumière, on s'expose à éteindre absolument la
couleur. Constatons cependant beaucoup de franchise et de pureté
dans la plupart de ces médaillons: l'un d'eux, surtout, _Germania_,
nous a paru d'une inspiration charmante.
Dans la seconde Salle supérieure, ont été placés deux autres grands
sujets, la _Comédie_ et la _Tragédie_, entre lesquels sont exposées
les _Muses_, au nombre de huit seulement. La neuvième, Polymnie,
n'ayant point trouvé de place sur la cimaise.
La ravissante peinture représentant _La Comédie_ est très brillamment
imaginée. Rieuse, Thalie, (dont le visage veut rappeler celui d'une
aimable artiste parisienne, mademoiselle Massin) vient de précipiter,
à coups de verges, des hauteurs du ciel, un faune grotesque, vieux et
enflammé. Celui-ci tombe, recouvert par endroits, de la peau de lion
dont il s'était revêtu, et qui, par allégorie, le mord vigoureusement
dans les hasards de cette chute. Le gouffre bleu, qui les reçoit,
ne l'engloutira pas assez vite pour qu'une flèche définitive ne
l'atteigne pas à travers l'espace. Les Ris et les Jeux, dont l'un
tient son arc bien tendu sur le monstre, achèvent l'humiliation de sa
déroute, au milieu des rires d'une joie moqueuse.--Toile délicieuse
où se révèlent des qualités de finesse et de _naturel_, d'un goût
élevé et original. Le raccourci du faune est dessiné de main de
maître, et le coloris est d'une lumière très harmonieuse.
La composition opposée, _La Tragédie_, est une oeuvre remarquable,
bien qu'inachevée, nous semble-t-il. _La Pitié_, blanche sous ses
voiles de gaze noire, supplie dans une attitude abandonnée du plus
savant effet.
_La Fureur_, se précipite avec une décision superbe. La couleur et la
valeur des groupes sont de premier ordre. Toile où la maîtrise d'un
beau talent se reconnaît dès le premier coup d'oeil.
Entre ces deux tableaux, la galerie _des Muses_ offre un aspect
des plus séduisants et des plus gracieux. Toutes sont des visages
exquis, parmi lesquels les têtes d'Uranie et de Terpsichore, nous
ont paru de nature à ravir plus spécialement le regard. Les costumes
d'une opposition de couleur riche et _nouvelle_, sont drapés avec
une haute distinction et un art parfait. Le lambeau de pourpre noué
autour du front de Thalie, et qui rappelle le côté bohémien de ses
enfants préférés,--de ceux qui vont par les routes sur le chariot
de Thespis,--est un effet moderne des plus heureusement rendus. Les
carnations, pour n'être pas célestes, si l'on veut, sont toutefois
bien éclairées, et sévèrement peintes.
Voilà l'oeuvre.
Faut-il maintenant exprimer le sentiment _personnel_ qu'elle nous
inspire? Faut-il se déclarer au point de vue de l'Art suprême des
grands peintres passés, présents et à venir? Faut-il, en un mot,
cesser de juger en homme du monde et statuer sur ces toiles, d'une
façon plus haute en les éclairant du flambeau que toute intelligence
éprise de lumière, d'enthousiasme et de beauté, sent resplendir en
elle?...--Il est difficile de le faire.
Toutes les fois, et c'est le cas actuel,--qu'il s'agit, après
avoir examiné avec conscience, de prononcer un verdict de quelque
importance sur un ouvrage, le critique devrait être saisi d'un
sentiment de défiance (non de lui-même) mais bien de l'expression
qu'il sera contraint d'employer pour formuler son jugement.
En ce temps de nuances spirituelles, où les paroles ne parviennent
que déformées par la diversité d'acceptions que chacun, suivant son
tempérament cérébral, leur attribue, il est devenu impossible à un
artiste sérieux de dire tout uniment: «Ceci est bien, ceci est mal,»
et de trancher militairement, des questions devenues complexes.
Il faut d'abord nettifier ce qu'on entend par _ce bien_ et _ce mal_.
Autrement l'on s'expose, n'ayant pas tenu compte de ses auditeurs,
à être compris parfois au rebours de sa pensée et, le plus souvent,
de travers. Bref, dans la Babel des théories esthétiques modernes,
il importe d'établir toujours, avant un prononcé quelconque sur une
oeuvre d'art, ce que l'on entend, soi-même, par cet Art Universel au
nom duquel on prononce. Sinon, de quel droit, pourrait-on accepter
et faire reconnaître le mandat très grave, en toute circonstance, de
juger quelque chose?
Tout lecteur doit d'abord réclamer d'un critique ce que l'électeur
commence par réclamer de son député: savoir, une profession de foi
claire et absolue, au nom de laquelle celui-ci peut être investi du
droit de défendre, d'éclaircir et de statuer.
Or, en ces conjectures, voici la nôtre:
Le Beau, c'est l'Art, lui-même: la Vérité, la sanction, le but.
Hors lui, nous ne voyons plus que la Vie et ses non-valeurs intimes
au-dessus desquelles l'Art a précisément pour mission de nous élever
sous peine de déserter sa destinée.
Le Beau n'a rien à faire avec le Joli, qui n'élève pas, qui ne
grandit pas. On peut enfler les lignes du Joli, on n'obtiendra pas
de lui la plénitude; les dimensions d'une toile ne la feront pas
plus étendue qu'elle n'est en réalité, et ce n'est pas de cette
_grandeur-là_ qu'il s'agit en matière d'art. Une tête de cocotte sur
un torse de Michel-Ange ne me représentera jamais une muse.
Qu'est-ce donc que le Beau véritable? Et à quel signe le
reconnaître?--Nous répondrons: «Si vous ne l'avez pas en vous-même,
vous ne le reconnaîtrez nulle part.»--«Le beau, dit Winkelmann, est
comme l'eau claire, sans couleur, odeur ni saveur particulière.» Ceci
veut dire que l'impression de beauté qui se dégage d'une oeuvre d'art
n'est subordonnée ni au sujet que représente cette oeuvre, ni même
aux qualités d'exécution qu'elle peut offrir.
Le Beau est indépendant de ces contingences: il se manifeste par
elles, mais il est avant tout dans l'âme de l'artiste, et il baigne,
pour ainsi dire, intellectuellement l'ensemble de l'oeuvre en général.
En peinture, ce sentiment qui doit émaner d'une toile, n'est renfermé
ni dans le dessin, qui, suivant l'expression d'Ingres, est la probité
de l'Art, ni dans la couleur qui est, suivant la pensée de Delacroix,
l'âme extérieure des choses. Il est l'impression que laisse, dans
l'Esprit, la _vue_ de la composition dans son unité abstraite.
Le Beau est, de sa nature, un et infini. Ses manifestations sont
aussi multiples que les étoiles du ciel. Tout sujet lui est bon:
tout moyen lui est possible: toute mèche peut brûler en ce flambeau,
pour produire la lumière. Les différents degrés d'intensité de cette
lumière, qui a sa correspondance en chaque homme digne de ce nom,
ne proviennent dans les oeuvres d'art où ils apparaissent, que des
différents degrés de puissance conceptive et expressive dont sont
douées les âmes des artistes: voilà tout.
Ainsi, lorsqu'en peinture, par exemple, la vue d'un tableau ne
nous cause pas cette magique impression où la nature apparaît comme
transfigurée par l'atmosphère idéale que l'Art seul peut répandre
sur les choses, nous devons, quelles que soient les habiletés de
main d'oeuvre et les qualités diverses du peintre, nous prémunir
contre l'artiste qui l'a produite, et faire nos plus grandes réserves
touchant la _véritable_ valeur de cette toile. L'impression que
laisse, non le métier, mais le style de l'oeuvre, classe seule
l'artiste en notre esprit.
Si donc, fortement pénétrés de ces convictions,--et elles sont, en
nous, inébranlables,--nous entrons dans la Salle des Beaux-Arts,
pour y connaître l'oeuvre de M. Paul Baudry, le jugement que nous
porterons sur elle, d'après l'impression qu'elle nous laisse, sera le
suivant:
M. Baudry était, certes, tant par la nature de son talent, la
sincérité et la conscience de ses efforts, toujours chercheurs, que
par les garanties de jeunesse et de mérite réel, progressif, qu'il
offrait, l'un des peintres les plus dignes de recevoir la tâche qui
lui a été confiée. Peut-être, même, était-il le seul qui pût mener
à aussi bien une telle mission. Mais il a le malheur d'exister
dans une période de l'École française,--celle qui commence,--dont
les tendances esthétiques, déjà pressenties en son oeuvre, sont
tout simplement déplorables au point de vue de l'Art magistral.
L'Enthousiasme sacré, sous l'appréhension de se compromettre en tant
que distinction, est enchaîné dans le coeur de l'artiste moderne.
La Beauté réelle, profonde, qui seule a le droit de pénétrer dans
le Sanctuaire disparaît des conceptions générales, pour faire place
à nous ne savons quelle grâce équivoque où les plus riches talents
se complaisent à coeur joie. Loin d'élever le niveau des meilleurs
entendements de la génération qui vient (selon le devoir unique de
l'Art véritable), l'impression qu'elle laisse ne peut qu'affadir
l'énergie, glacer l'imagination et même entretenir un esprit de
scandale contre les tentatives plus hautes vers la pure Beauté.
Nous ne pouvons pas reprocher à M. Baudry de manquer absolument
de génie. Ce serait une mauvaise guerre. Nous nous bornerons à
constater la très fière élégance de son talent, sa souplesse acquise
et même une certaine noblesse artistique dans le goût général de
ses compositions. Mais nous constaterons aussi ce défaut grave, et
même, selon nous, capital, qui _devait_ être évité dans une oeuvre de
l'importance de la sienne: le manque de grandeur et, trop souvent,
d'élévation dans son oeuvre accomplie. Ce défaut, qui éteint son
style et en pâlit toute la beauté, nous souhaitons vivement qu il
s'en sépare à l'avenir, s'il est de la nature de _ceux qui osent_.
LA TENTATION DE SAINT ANTOINE
PAR GUSTAVE FLAUBERT
Le grand artiste qui vient de nous donner cette oeuvre encore, la
_Tentation de Saint Antoine_ a cette fois, par la double nature de sa
conception, placé dans une situation fort singulière l'esprit de qui
entreprend de juger ce livre avec quelque profondeur.
Il importe de nettifier tout d'abord cette situation, afin de ne
point tomber dans les verdicts obscurs et irréfléchis, dans les
malentendus risibles, que ce sombre Songe littéraire a suscités chez
les critiques proprement dits.
Voici la trame de l'oeuvre:
--Un anachorète--(saint Antoine, soit)--vieilli dans les Thébaïdes,
épuisé de jeûnes, sanglant de coups de discipline, échauffé par
l'esprit des lieux arides, veille un soir plus tard que de coutume.
Il vient d'éprouver, pour la première fois, l'inquiétude de son
destin. Il a, pour tout bien, une croix, une cabane et une cruche
cassée; en un mot, tout ce qu'il faut à l'Homme, quand l'homme est
digne de ce nom. Cette nuit-là, le péché se glisse au coeur du
vieillard; il faiblit sous le poids des souvenirs de gloire, d'amour,
de sagesse mondaine, qui hantent sa solitude.--Il est las: «Oh!
seulement un petit champ!... une peau de brebis!... du lait caillé
qui tremble sur un plat!»--Ce désir originel suffit: cette fissure
deviendra tout à l'heure l'effrayant portail de tout l'Enfer.
Non point de l'Enfer allumé par Goya dans son terrible dessin;
car, au point de vue logique, on peut dire que jamais homme ne fut
moins tenté que saint Antoine, si le Diable ne lui a dépêché que de
pareilles visions pour le séduire. On peut même ajouter qu'il n'est
pas d'homme assez dépourvu de toute espèce de bon sens pour hésiter
une seconde à devenir un saint, si l'immense horreur imaginée par
Goya lui passait vivante devant les yeux, au fond de quelque désert.
Le Diable de Gustave Flaubert est plus dangereux: c'est le Satan
immortel déployant sa queue de paon. Les visions enivrantes,
mélancoliques, orgueilleuses, semi-divines, se brodent sur le
crépuscule des nuits orientales, évoquées aux regards parfois
éperdus d'Antoine. Elles défilent, objectivées par son cerveau
bouillonnant, et vitalisées par la substance correspondante dont
dispose l'Enfer en éveil autour de lui.
L'illusion du Saint est corroborée par l'autre illusion, dans une
mystérieuse identité. La nuit est devenue une lanterne magique de
proportions colossales. Voici d'abord la _Reine de Saba_ (ces quinze
pages sont le chef-d'oeuvre du livre); puis les métaphysiciens, leurs
dictons à la bouche; puis tous les Hérésiarques avec leur unique
parole; puis les Mages, Simon, Appollonius de Thyane; puis tous les
Dieux du monde, puis les bêtes des cieux, de la Terre et de la Mer,
puis le Diable, sous les trait du disciple Hilarion, qui, ôtant de
son front cornu ce masque, la Science, emporte l'anachorète dans les
abîmes de l'espace, avec des paroles dont la profondeur triste jette
comme un voile de désespoir sur les Créations.
Antoine lui échappe d'une prière, d'un regard levé vers le vrai
Ciel,--vers celui qui est partout et nulle part;--et le voici retombé
sur sa Montagne, entre la Mort et la Luxure, qui s'acharnent l'une
contre l'autre en soeurs ennemies. Enfin, se dressent à ses côtés,
le Sphynx et la Chimère!... L'attrait de l'Inaction éternelle! du
Sommeil sans Rêves! de la Matière unique.--«Oh! la devenir!...»
s'écrie-t-il, brisé par la Tentation.
Mais, soudain, le jour commence à luire: l'Orient s'empourpre;
des nuages d'or roulent sur le ciel. L'oeuvre compliquée du Prince
des Ténèbres a passé comme une fumée; et, baigné de lumière, saint
Antoine, les bras à l'entour de la Croix, son salut, son espérance,
voit resplendir, dans le soleil levant, la face de Jésus-Christ.
--Bien.
Voici maintenant, ce que pourrait dire un chrétien très bourru
relativement à l'esprit littéraire qui a présidé à la composition de
l'oeuvre:
--L'artiste doit conformer à leur notion les types historiques dont
il se sert: autrement, qu'il n'y touche pas, il lui est facile
d'en créer d'imaginaires. C'est une faute d'art capitale de se
servir de la vitalité toute faite d'un personnage connu, de s'en
autoriser, _à priori_, et de faire ensuite bon marché de ce qui
constitue précisément l'âme, la nature et la vie de ce personnage,
de le représenter _autre_, enfin, qu'il _doit_ être. C'est là de
l'ingratitude.
Tout est permis, hors cela, parce qu'alors le lecteur devient aussi
indifférent que l'auteur: il ne voit, par la contradiction, qu'une
sorte de mannequin. Or, dans le saint Antoine de Gustave Flaubert, je
ne reconnais pas un saint, mais un homme du monde, avec une fausse
barbe, et dont les paroles ne sont pas en rapport avec le cilice et
la robe dont l'affuble notre auteur.
Cet homme-là n'a jamais été capable d'être seul avec Dieu.
Comment! pas une tendresse naïve, enfantine? Pas un _bon_ sourire?
Pas une gaucherie de paroles? Pas une expansion de charité chrétienne
et vivifiante? À peine une sèche et courte prière, cherchée et
arrachée _littérairement_ par la situation! Pas une effusion d'amour,
ardente, jaculatoire, _féminine_, pour le Dieu _qu'il aime et dont
il est aimé_? Alors qu'il ne doit y avoir _que cela de vrai au monde
pour lui, absolument_, puisqu'il est un Saint, et un grand Saint!
Où est le côté «petit enfant» nécessaire, _sine qua non_, chez ce
chrétien canonisé, bien que Jésus-Christ ait expressément dit:
«Si vous n'êtes pas tout d'abord semblables à l'un de ces petits
enfants, qui croient en moi, vous n'entrerez pas dans le royaume des
Cieux!...» Mais saint Antoine, ici, a beau marmotter le _Credo_,
c'est un saint artificiel sorti des ateliers de M. Renan, un saint
en bétons agglomérés (système Coignet)!--Ce qui désunit l'oeuvre,
c'est la non-vitalité du personnage qui la supporte tout entière,
et qui, d'instinct, sonne quelque peu son toc. On pourrait mettre
ce saint Antoine sur un pain de Savoie ou toute autre pièce montée,
avec une robe en chocolat.--L'auteur ne s'est pas pénétré, comme _il
le devait_, de l'esprit évangélique, car un saint doit se retrouver
même en ses hallucinations.
Voici maintenant ce qu'un artiste, chrétien aussi, peut répondre:
Ce livre, indépendamment de la philosophie très orthodoxe et très
romaine qu'il contient en son impression définitive, étant, par mille
détails, l'un des plus curieux et des plus colorés qui se soient
jamais produits, il serait absurde de se montrer sévère sur le seul
côté attaquable qu'il présente. Cela, dis-je, serait injuste, et
témoignerait d'une mauvaise foi décidée ou d'un esprit sans valeur.
Et, d'abord, on peut retourner l'argument d'une façon bien autrement
sérieuse en faveur de l'auteur, et avec plus de vérité; car il
s'agit, ici, d'un très grand artiste, doué d'une magie d'expressions
et d'une puissance d'étrangeté tout à fait exceptionnelles. Et je
doute que ceux qui se rebellent puissent faire mieux que lui!...
Saint Antoine fut tenté (ceci est de notoriété publique) d'une façon
particulièrement prodigieuse. Ce dut être, en effet, pendant quelque
nuit où, fléchissant sous la lutte charnelle, il se trouvait désarmé
de sa charité, abandonné de la grâce, par une haute épreuve de Dieu.
Le saint Antoine de Flaubert est donc tel qu'il doit être au moment
choisi.
Il fut permis alors--enjoint peut-être--au Démon de mettre en jeu
tous les artifices et tous les mirages de son empire contre le
Solitaire. La proie étant de celles que convoite beaucoup le chasseur
des âmes, ce dernier déploya ses magnificences funèbres pour captiver
le bon saint; mais les choses et les êtres qui apparurent ne devaient
être, en réalité, perçus d'Antoine que _suivant leurs concordances
avec sa manière de les éprouver et de les concevoir_. De là cette
folle reine de Saba qui n'est point l'amère visiteuse du grand Roi
de Judée, mais bien la diabolique et étroite idée que s'en est fait
saint Antoine lui-même. Il en est de même des Mages, des Hérésiarques
et des dieux grecs; d'ailleurs les six cents volumes d'Origène sont
condensés dans le mot que celui-ci prononce.
Quant à l'Oeuvre totale, c'est un cauchemar tracé avec un pinceau
splendide, trempé dans les couleurs de l'arc-en-ciel!
Oui, ce livre est merveilleusement amusant et donne à penser. Pour
l'aimer, il ne s'agit que de se priver du ridicule d'être trop
difficile, voilà tout.
LE CAS EXTRAORDINAIRE DE M. FRANCISQUE SARCEY
Jusqu'à présent, j'avais dû croire que le prince des critiques était
une sorte d'excellent homme, doué d'une pondération de jugements et
d'une fermeté de convictions rappelant d'autres âges. De plus, il
avait fait partie, en 1876, de l'un des jurys qui me décernèrent,
si j'ai bonne mémoire, un prix quelconque, et je m'imaginais, entre
temps, lui devoir une vague reconnaissance. J'honorais donc en lui,
malgré de légères dissidences littéraires, l'un des plus sympathiques
maîtres du feuilleton théâtral, un homme incapable de malveillance ou
d'injustice volontaires.--Passons sur ces illusions perdues...
Au cours de son article de lundi dernier, je lis dans le _Temps_,--à
propos de l'une de mes oeuvres représentée ces jours-ci, au
Théâtre-Libre, les surprenantes paroles ci-dessous imprimées:
«--Toute la critique de théâtre s'était donné rendez-vous en cette
petite salle... qui était comble...
_Suivent trente lignes dont le sens probable serait que la totalité
des articles qui venaient de paraître à ce sujet_,--soit cent vingt
ou cent vingt-cinq, selon l'envoi des Agences,--_n'a point passé
inaperçue du signataire_,--qui ajoute:
«--J'ai CRU VOIR que, sous la _phraséologie_ des compliments de
commande, TOUT LE MONDE passait condamnation sur cette oeuvre... en
laquelle un forçat veut tuer des bourgeois ventripotents... Elle a
reçu un accueil ASSEZ FROID, _même des amis de l'auteur_. Et je n'en
parlerai pas, car, _puisqu'il est constant que l'on n'en peut rien
faire_, la discussion ne serait pas utile.»