le meurtre,--voilà tout, c'est-à-dire commettre un nouveau meurtre
sur le prisonnier ligotté qui va sortir et que nous guettons pour
l'égorger _à son tour_. Cela va se passer en famille. Mais, encore
une fois, c'est méconnaître ce qui peut seul conférer le droit de
tuer dans cet esprit-là, de cette façon-là! L'ombre que projette
cette lame terne sur nos pâleurs nous donne à tous des airs de
complices: pour peu qu'on y touche encore d'une ligne, cela va
sentir l'assassinat! Au nom de tout sens commun, il faut exhausser,
à hauteur _acceptable_, notre billot national. Le devoir de l'État
est d'exiger que l'acte suprême de sa justice se manifeste sous des
dehors mieux séants. Et puis, s'il faut tout avouer, la Loi, pour sa
dignité même, qui résume celle de tous, n'a pas à traiter avec tant
de révoltant dédain cette forme humaine qui nous est commune avec le
condamné et en France, définitivement, on ne peut saigner ainsi, à
ras de terre, que les pourceaux! La justice a l'air de parler argot,
devant les dalles; elle ne dit pas: Ici l'on tue: mais: _Ici l'on
rogne_.
Que signifient ces deux cyniques ressorts à boudins qui amortissent
sottement le bruit grave du couteau? Pourquoi sembler craindre qu'on
l'entende?--Ah! mieux vaudrait abolir tout à fait cette vieille loi
que d'en travestir ainsi la manifestation! Ou restituons à la Justice
l'Échafaud dans toute son horreur salubre et sacrée, ou reléguons à
l'abattoir, sans autres atermoiements homicides, cette guillotine
déchue et mauvaise, qui humilie la nation, écoeure et scandalise tous
les esprits et ne fait grand'peur à personne.
Cependant, l'on a regardé comme inopportune, paraît-il, la
réclamation présentée à ce sujet par divers notables écrivains de la
presse française,--et l'on a prétendu, même, _que cette question ne
la regardait pas_.
Nous ne voulons répondre à cette fin de non-recevoir que par l'exposé
du raisonnement suivant dont l'évidence est, à nos yeux, tout à fait
indiscutable.
* * * * *
Les juges de la Cour d'assises ne font que traduire en langue légale
l'arrêt prononcé par notre délégué social, le chef des jurés.
Or, en dehors de la direction des débats pour la mise en lumière
exacte du crime, on ne saurait contester l'influence _quand même_
sourde, secrète, que les froids commentaires de la presse font
peser, pendant le cours du procès, sur l'opinion souvent indécise,
mal formée et un peu insoucieuse de la foule,--partant sur la
détermination des membres mêmes de ce jury, lequel, en son ensemble,
n'est que le mandataire de la conscience publique.
Inconsidérées ou profondes, ils ont LU nos paroles: elles ont eu,
_quand même_, à leurs yeux, un poids--dont celui du couteau n'est
souvent que l'incarnation, l'ensemble incorporé. La main que nous
appuyons sur la balance est dangereuse, elle décide, parfois,--on
nous l'a reproché!--la chute du plateau mortel, si bien que telles de
nos plumes en gardent un reflet de sang.
--«Tant pis pour vous», nous dit, en notre conscience, la Loi, «si
vous n'êtes pas à la taille de vos paroles, si, ne leur accordant
que peu de portée, vous n'en pesez pas les conséquences--et si,
enfin, _vous ne savez ce que vous dites_!... Moi, j'agis, en silence,
d'après leur sens intrinsèque et leur impression sur la foule.»
Le Chef de l'État, lui-même, en dernier ressort, non-seulement ne
peut se soustraire tout à fait à l'influence de ces paroles qui
ont moulé l'opinion sur elles comme les brins de neige deviennent
l'avalanche, mais n'étant, lui-même, que l'expression du suffrage
de la foule, il doit en tenir un compte des plus graves, presque
_définitif_,--sans quoi la grâce ou la mort ne dépendant plus que
de son arbitraire isolé, son droit suprême d'en décider serait un
apanage en contradiction avec le principe qui lui confère le pouvoir
exécutif.
Et il n'est d'ailleurs pas fâché, le bon vieillard[1], de rejeter
autant qu'il le peut, sur nous seuls, la plus lourde part de cette
responsabilité.
[Note 1: Alors M. Grévy.]
Il ne faut donc pas nous le dissimuler: nous sommes loin d'être
étrangers à la plupart des sentences dont s'ensuit une tête: nos
propos conseilleurs, parfois persuadeurs, ont été d'une pesée obscure
sur cette tête;--nous aurons beau nous en laver les mains, ces
ablutions seront vaines. Et la presse est si bien mêlée à la sentence
qu'il semble tout naturel que, mêlée aussi à la force publique, elle
entoure la machine aux heures fatales, et fasse, pour ainsi dire,
partie intégrante, complémentaire de l'exécution.
* * * * *
Si donc la presse est, à ce point, prépondérante en ce qui,
moralement, touche à l'application de la peine de mort, comment
n'aurait-elle pas qualité pour se préoccuper du mode physique de
l'application de cette peine! Il nous semble qu'elle a le droit
d'être écoutée, ici, attendu qu'elle peut, ici du moins, conclure en
connaissance d'une cause qu'elle eut souvent le loisir d'étudier de
près.
C'est pourquoi, si les marches de l'échafaud sont jugées
_convenables_ par la presse, c'est qu'au fond l'opinion publique,
aussi, les juge _convenables_, pour ne pas dire plus: et que, par
conséquent, cette revendication doit être prise au sérieux lorsque la
presse en vient à la formuler.
Oui, tout le monde s'écoeure, depuis longtemps, des impressions de
boucherie que cause cette guillotine absurdement embusquée au ras du
sol!
Quelque _positif_ que puisse être le raisonnement,--si, toutefois, il
y eut raisonnement,--en vertu duquel tel ou tel personnage a pris
sur lui de soustraire les marches légales de l'échafaud, (est-ce
qu'on les aurait vendues, aussi, en sous-main?) nous prétendons que
cette guillotine de basse-cour est choquante pour notre humanité.
* * * * *
Comme j'achève ces réflexions moroses, j'entends un cri lointain,
suivi d'une rumeur. Un «curieux» (on dirait que c'est toujours le
même), vient de se laisser choir d'une échelle, d'où il voulait
«mieux voir», et, dans sa chute, s'est, au dire d'un gardien,
«fracturé la boîte osseuse». On l'emporte agonisant.--Tout à l'heure,
il eût traité de farceur celui qui lui eût chuchoté à l'oreille:
«C'est toi qui passes le premier».--Ah! quel rêve, cette vie!
Quel feu de paille attisé par des ombres!... Cependant, la foule
n'accorde aucune attention à ce décès: l'incident n'est, pour elle,
qu'une sorte de lever de rideau. Ce défunt banal vient d'essuyer la
planche.--Pourquoi son trépas n'intéresse-t-il personne? N'est-ce
donc pas mourir qu'on est venu voir?
Non. Pas précisément, puisque tête brisée vaut tête coupée.
D'ailleurs, derrière ces arbres, ces chevaux, à cette distance
du drame, la foule sait bien quelle ne verra pas «couper la
tête».--Alors pourquoi vient-elle passer la nuit, ici, debout dans le
froid et les ténèbres?... Pour communier moralement et du plus près
possible avec l'horreur d'un homme qui, seul entre les humains, _est
averti de l'instant où il va mourir_. C'est, jointe à la célébrité
sinistre de cet homme, la _seule solennité_ de SA MORT qui fascine
la foule et l'épouvante; c'est, enfin, _ce qui reste de l'échafaud_
dans l'imagination de cette foule qui l'impressionne, la moralise
peut-être et lui donne à réfléchir! Et non point la mort _en soi_,
laquelle n'est qu'un fait secondaire, qu'elle voit tous les jours,
pour lequel elle ne se dérangerait pas--attendu, vous le constatez,
que le phénomène en est si insignifiant à ses yeux qu'elle vient d'y
demeurer complètement indifférente.
* * * * *
Rapprochons-nous. C'est pour... dans quelques instants.
Me voici tout auprès du sombre instrument: j'ai pris place dans une
sorte d'éclaircie de l'allée vivante dont il a été parlé. Il faut
examiner jusqu'à la fin tout cet accomplissement.
Quatre heures et demie sonnent. Les formalités du réveil et de la
hideuse toilette sont terminées. À travers la petite porte, scindée
dans le portail même de la prison, je vois qu'on lève la grille de
l'intérieur: le condamné est en marche vers nous, déjà, sous les
galeries--et... avant un instant... Ah! les deux vastes battants du
noir portail s'entr'ouvrent et roulent silencieusement sur leurs
gonds huilés.
Les voici tout grands ouverts. À ce signal, vu aux lointains, de tous
côtés, on se tait; les coeurs se serrent; j'entends le bruissement
des sabres; je me découvre.
L'exécuteur apparaît,--le premier, cette fois!--puis, un homme,
en bras de chemise, les mains liées au dos,--près de lui, le
prêtre;--Derrière eux les aides, le chef de la sûreté publique et le
directeur de la prison. C'est tout.
--Ah! le malheureux!...--Oui, voilà bien une face terrible. La tête
haute, blafard, le cou très nu, les orbites agrandis, le regard
errant sur nous une seconde, puis fixe à l'aspect de ce qu'il
aperçoit en face de lui. De très courtes mèches de cheveux noirs,
inégales, se hérissent par place sur cette tête résolue et farouche.
Son pas ralenti par des entraves, est ferme, car il ne _veut_ pas
chanceler.--Le pauvre prêtre, qui, pour lui cacher la vue du couteau
et lui montrer l'au-delà du ciel, élève son crucifix qui tremble, est
aussi blanc que lui.
À moitié route, l'infortuné toise la mécanique:
--_Ça...? C'est là-dessus?..._ dit-il d'une voix inoubliable.
Il aperçoit la grande manne en treillis, béante, au couvercle soutenu
par une pioche. Mais le prêtre s'interpose et, sur la licence que lui
en octroie celui qui va périr, lui donne le dernier embrassement de
l'Humanité.
Ah! lorsque sa mère, autrefois, le berçait, tout enfant, le soir,
et, souriante, l'embrassait, heureuse et toute fière,--qui lui eût
montré, à cette mère, cet embrassement-ci au fond de l'avenir!
Le voici, debout, en face de la planche.
Soudain--pendant qu'il jette un coup d'oeil presque furtif sur le
couteau--la pesée d'un aide fait basculer le condamné sur cette
passerelle de l'abîme; l'autre moitié de la cangue s'abaisse:
l'exécuteur touche le déclic... un éclair glisse... plouff!--Pouah!
quel éclaboussis! Deux ou trois grosses gouttes rouges sautent
autour de moi. Mais déjà le tronc gît, précipité, dans le panier
funèbre. L'exécuteur, s'inclinant très vite, prend _quelque chose_
dans une espèce de baignoire d'enfant, placée _en dehors_, sous la
guillotine...
La tête que tient, maintenant, par l'oreille gauche, le bourreau de
France--et qu'il nous montre--est immobile, très pâle--et les yeux
sont hermétiquement fermés.
Détournant les regards vers le sol, que vois-je, à quelques pouces de
ma semelle!...
La pointe du Couteau-glaive de notre Justice Nationale effleurer
piteusement la sanglante boue du matin!
LE CANDIDAT
Comédie en quatre actes, par GUSTAVE FLAUBERT
Lorsque sur la dernière scène du drame, la toile est tombée, comme la
nuit sur les coassements d'un marécage, le public du Vaudeville est
demeuré, pendant un bon moment, comme interdit, et pouvant à peine en
croire ses oreilles. J'ai un faible pour ce public, lequel est tout
particulier. J'ai eu affaire à lui, naguère, et c'est toujours avec
intérêt que je l'observe, à l'occasion.
«Eh bien mais? Et le dénouement?... cela n'est pas fini?...»
demandait-il machinalement par une vieille habitude.
Il voulait son maire et son notaire.
Hélas! c'était impossible. On ne pouvait lui servir son plat
favori, attendu que, cette fois, la comédie ne finit pas, n'ayant
jamais commencé. Le _Candidat_ dure toujours, avec son auréole de
satellites; il est, voilà tout; il continue au sortir de la salle,
en renchérissant peut-être. C'est le serpent qui se mord la queue!
Demander la fin de cette comédie, autant demander la suppression de
la Chambre. On aurait dû arrêter comme radicaux et subversifs les
gens qui ont osé réclamer une chose pareille.
«Mais... ce n'est pas une pièce, alors!» dit le public, avec ce
sourire qui le distingue.
Simple question: Quel est, aujourd'hui, l'être véritablement humain
qui pourrait, sans rougir, nous dire ce qu'il entend par une
«_pièce_»?
Les gens qui font des pièces disent-ils: «J'écris un drame»? Non, ils
disent: «_J'ai une grosse machine sur le chantier._» Est-ce que l'on
dit: «C'est une oeuvre bien faite»? Non, mais: «Voilà une «pièce»
_bien charpentée_». Est-ce que l'on dit: «L'habileté scénique»? On
dit: «_Les ficelles_ du théâtre».
De sorte que ce n'est peut-être point par incapacité que certains
auteurs écrivent de mauvaises «pièces», celles-ci étant, en réalité,
beaucoup plus difficiles à faire que les bonnes.
Nous ne ferons pas à Gustave Flaubert l'injure de penser qu'il
s'attendait à un succès d'applaudissements: un tel succès eût
été pour lui, au contraire, d'un désappointement réel, quelque
chose comme le signe d'un long feu, puisque son intention a été
d'écrire non une «pièce», mais d'exhiber une superbe collection
d'orangs-outangs et de gorilles jouant avec des miroirs.
Maintenant, le condamné applaudit-il à la lecture de sa sentence?
Non. Il baisse la tête et il veut s'en aller, car il ne «s'amuse»
pas. Pour ce qui est de l'argent que coûte un fauteuil ou une loge,
il est d'usage, en justice, que le Condamné paye aussi les frais du
procès.
Inutile d'analyser cette oeuvre curieuse et parfois sombre. Le
_Candidat_ ne dépend pas de son _intrigue_, il est situé plus haut
que _l'ingéniosité_ du détail, plus ou moins «combiné». Sans cela,
nous déclinerions l'honneur de nous en occuper. _M. Heurtelot_, _Mlle
Louise_, maître _Gruchet_, ont leur valeur nominale, sans doute;
mais qu'ils se développent à travers telle intrigue ou telle autre,
peu importe la mèche du flambeau. Le _Candidat_ contient des scènes
écrites splendidement, et d'une âpreté d'observation extraordinaire.
Voilà l'important. C'est une oeuvre morale, car c'est la photographie
de la Sottise se vilipendant elle-même. La turlupinade y est parfois
si glaciale, que les personnages y deviennent plus vrais que la
Vérité, ce qui cause une expression fantastique. _Rousselin_ est tout
simplement épouvantable. C'est le Sot, en trois lettres, tenant la
foudre!
Une vanité satanique agitant sa sonnerie dans le néant d'un vieux
cerveau bourgeois, et conduisant un père à implorer, aux genoux de sa
fille unique, le renoncement au fiancé qu'elle aime, afin d'assurer
par là vingt-cinq voix de plus, est une scène au moins aussi étrange
que celle où Balthazar Claës se livre à quelque chose d'analogue pour
sa pierre philosophale.
La scène de l'Aumône souillée par l'intérêt superstitieux est
saisissante et donne à songer. Le Candidat se prive d'une belle
montre pour que le Créateur le lui rende au centuple et lénifie les
hasards du scrutin en sa faveur. Rousselin a l'air de mettre Dieu
lui-même en demeure de l'oindre député, et lui force la carte...
d'électeur.
Nous ne nous permettrons qu'une simple observation.
L'auteur a reculé devant les fautes de français qui étaient une
nécessité du rôle de Rousselin.
Pourquoi?--Un député un peu sérieux n'eût pas reculé, lui. La
collection du _Moniteur_ à la main, je mets au défi un représentant
quelconque de me démentir. Ceci était un élément constitutif et vital
pour la vérité du personnage. Il semble, parfois, qu'il lui manque
quelque chose. On se demande, très sérieusement, comment il fera, à
la Chambre, pour être estimé et pour convaincre.
Le jeune poète, Léon Duprat (pourquoi le nom même de Lamartine?
L'Auteur n'y a point pensé au baptême, sans doute,) Duprat,
disons-nous, est une petite perle.
Ce sentimental galopin, en qui tout sonne le vieux toc et au travers
du sublime duquel on distingue toujours un vague pain de sucre
originel, comme une montagne à travers un nuage, est bien de la
famille de ces solennels imbéciles qui poussent le vice jusqu'à
mourir à l'hôpital pour duper le bourgeois et attraper la Gloire
par cette tricherie comme on attrape une mouche sur un mur. Ces
malheureux ont une façon de parler des étoiles qui dégoûterait de
la vue du ciel si on les écoutait. Chaque fois qu'ils s'écrient:
«Dieu! l'âme! l'amour! l'immortalité! l'espérance!» Il semble que
l'on entend cette phrase fatidique; «Et avec ça?...» Et l'on cherche
un crayon derrière leur oreille.--Encore un qui, s'il s'écrie:
«Je vais manger un bifteck», se croira obligé d'ajouter avec un
sourire sardoniquement triste: «Ce n'est pas _très poétique_, mais,
hélas!...» Bref, un odieux petit bonhomme, qui n'a vu dans _Hernani_
que les poignards de Tolède et qui trouvera un jour, comme ses pairs,
sous un prétexte ou sous un autre, que le Maître sublime de la Poésie
a été surfait. Total: un jeune _Zéro_ mécontent du coquin de Sort, et
très content d'être pris pour _un_ par ces mêmes bourgeois dont il
est l'âme _endimanchée_, et rien de plus. Ce Duprat est tracé dans le
_Candidat_ de façon à faire pâmer toute la rue Saint-Denis. «Comme il
a l'air _artiste_!» disait une dame au foyer.
Il manque peut-être, à cette oeuvre, un cinquième acte, où tous les
personnages se fussent tout à coup montrés sublimes sans motifs. Le
public et le gros de la critique (qui est son porte-voix) eussent
été alors agréablement surpris en s'apercevant qu'étant donnée la
sphère intellectuelle où rayonne l'esprit de ce drame, il revient
_exactement au même_ que les personnages en soient vils ou héroïques.
Un écueil était à éviter dans cette comédie étrange: c'était de
montrer du génie. Flaubert, en grand observateur et en artiste
parfait, a doublé le cap des Desgenais et des types à maximes. Il
aurait plu, s'il avait usé de cette rengaine. Il a préféré froisser
jusqu'à la stupeur et rester consciencieux. Pas un _e parta_
qui sauve Duprat! Flaubert a peint tous ces écorchés avec leur
propre sang. Aucun de ces personnages n'est même _tout à fait_ une
canaille! Bref, le _Candidat_ n'est qu'un vaste haussement d'épaules
désintéressé et sincère, c'est-à-dire la chose la plus rare qui soit
en littérature.
Concluons:
Attendu que les sots ont toujours du génie quand il s'agit de nuire,
et que, dans la souffrance, ils déshonorent la pitié qu'on a pour eux
par le sentiment qu'ils gardent toujours de nous avoir «mis dedans»;
attendu que la sottise est l'hydre à tête de colombe, le repentir du
Créateur, l'ennemie éternelle, il n'y a pas de merci à lui faire.
Notre devoir est de la décalquer sans pitié: car, pour elle, quel
châtiment est comparable à celui de _s'apercevoir elle-même_?
Donc, bravo et gloire à cette comédie. Après elle, la porte est
fermée sur toute scène de candidature!... Le type est créé à jamais.
Quant au soi-disant insuccès théâtral, il n'est un peu triste que
pour le public.
Le seul moyen spirituel d'exécuter la «pièce» eut été de l'applaudir.
Mais si le public eût été capable de ceci, Gustave Flaubert ne l'eût
pas écrite.
Ah! qu'on le sache bien!... Le théâtre futur crève, à chaque
instant déjà, les vieilles enveloppes. Il commence. En dépit des
insignifiants et gros rires, la foule s'aperçoit peu à peu que, dans
une oeuvre dramatique, l'_Ingéniosité de l'intrigue_, prise comme
élément fondamental et hors duquel la «pièce» tombe en poussière
comme une larme batavique dont on casse le petit bout, est une chose
sans valeur et qui vole le temps général. Oui, mais l'heure vient
où, après tant de lugubres heures causées en partie par ces mêmes
incapables qui crétinisent le public en agitant chaque soir, devant
son sourire de bébé, le hochet de sa décrépitude, l'heure vient où
il ne suffira plus de flatter quelque bas instinct, quelque fibre
égrillarde, quelque sale pensée (que l'Anglais lui-même chasse
ignominieusement de sa vieille terre, car il sait où cela conduit);
l'heure vient, disons-nous, où il ne suffira plus d'être un parfait
farceur pour accaparer _toutes_ les scènes et continuer, en dansant
toutes les gavottes d'un esprit immodeste, d'hébéter l'attention
publique et de parachever notre triste aventure.--L'heure menace où
le public ne s'intéressera plus outre mesure aux dimensions anormales
que peut présenter le nez d'un comédien, et ne répandra plus de
larmes sur les péripéties que peut offrir le mariage final de Paul
Gâteux avec Aglaé Mâchouillet mise à mal par ce traître de Rocambole,
tiré à des millions d'exemplaires. Oui, cette heure approche où il
ne s'agira plus de faire cliqueter devant la foule quelque vieux toc
patriotique, pour masquer, en trichant avec le vieil art de Molière
et de Shakespeare, pour lequel on n'est pas fait, l'incapacité réelle
où l'on se trouve d'écrire une oeuvre haute, sincère et profonde.
Le public fera justice du fameux «vive la France!» qui éclate pour
_sauver_ une oeuvre niaise, et qui fait rougir, attendu que, là, ce
cri ne révèle que l'amour des droits d'auteur et non celui de la
Patrie! Oui, la foule a déjà fait justice du «merci, mon Dieu!...»
qui ne croyait mie en Dieu, mais bien à des choses plus «sérieuses»;
et de «la croix de ma mère», qui lui disait clairement: «Voyez quel
bon fils je suis, moi, l'Auteur! Ainsi, remplissez ma salle, pour me
récompenser des bons sentiments que je dois avoir, et applaudissez un
bon fils, _puisqu'un bon fils_ (sous-entendu COMME VOUS!),... ne peut
manquer d'être un poète et d'avoir le véritable talent dramatique.»
Et alors le public flatté donnait dans cette balançoire!--Retapez
toutes ces vieilles monstruosités, et vous aurez le plus clair des
grands et interminables succès dramatiques qui font perdre le temps à
toute une génération, en la rendant, par un pli d'esprit exécrable,
inaccessible aux sentiments de l'Art et de la Grandeur oubliés. C'est
celui qui n'estime pas ses concitoyens qui agit ainsi, et non celui
qui, fût-ce au prix des huées, leur dit la vérité.
Mais aujourd'hui, c'est parler dans le désert. Laissons cela.
Que les «amuseurs» vivent en joie! Nous les applaudirons toujours:
ils nous feront toujours rire; nous leur crierons toujours:
«Courage!» Ils mourront à jamais et tout entiers, eux, leurs
_ficelles_ et leur _charpente_. Priez pour eux.
PEINTURES DÉCORATIVES DU FOYER DE L'OPÉRA
Aujourd'hui, nous nous sommes trouvés, à l'École des Beaux-Arts,
en présence d'une série de peintures conçues par le même artiste,
exécutées par lui seul, et dont l'élaboration n'a pas coûté moins de
neuf ou dix années de persévérance.
Il y a neuf ans, en effet, un évènement vint préoccuper le monde
des peintres modernes; il s'agissait de représenter dignement l'art
français dans un lieu qui, de sa nature, devait mettre l'oeuvre sans
cesse en lumière, le foyer du nouvel Opéra. Cette tâche venait d'être
confiée à un jeune peintre, déjà presque célèbre par de brillantes
mais académiques promesses, et par quelques toiles estimées, M. Paul
Baudry.--Or, depuis ce temps, ce jeune homme, au su de tous les
artistes, s'est confiné dans l'exécution de ce vaste ouvrage, et, aux
dépens de bien des intérêts, s'est voué à la gestation exclusive de
l'oeuvre qu'il nous dévoile aujourd'hui.
Cette oeuvre comprend trente-trois compositions exécutées avec un
sentiment _d'unité_ qui en est le caractère principal. La dernière,
le plafond même du foyer, n'est pas encore terminée à cette heure.
Aux deux extrémités de la première Salle, deux toiles, de dimensions
exceptionnelles, représentent l'une le _Parnasse_ et l'autre les
_Poètes_. Entre ces deux tableaux sont exposés dix autres peintures
et dix médaillons.
_Le Parnasse_ est un tableau conçu d'après les données allégoriques
de la tradition grecque.
Apollon est descendu de son char céleste; les Heures tiennent les
rênes des coursiers de lumière; à la droite du dieu, les Grâces
offrent la flèche d'ivoire et la «grande» lyre; au devant, à
quelque distance, Melpomène en tunique de pourpre et cuirassée de
bronze, se tient appuyée sur la massue d'Hercule. Clio convoque à
la fête élyséenne les génies de la Musique; Erato s'incline vers
un personnage, sans doute Haydn ou Mozart; au loin, Mercure guide
vers l'Empyrée un groupe de compositeurs divins: Beethoven, Gluck,
Lulli, Meyerbeer, Boïeldieu, Rossini, d'autres encore et la fontaine
Hippocrène épanche son onde sacrée, son enthousiasme, sur la hauteur,
aux pieds d'Uranie et de Polymnie.
À droite, dans l'angle inférieur, le peintre, en manière de signature
générale, n'a point jugé inopportun de nous offrir son propre
portrait, entre celui de M. Charles Garnier, l'architecte du nouvel
Opéra, et celui de M. Ambroise Baudry, dont le talent et les conseils
ont été des plus appréciés, au point de vue architectural, dans la
construction de l'édifice.
La grande composition opposée: LES POÈTES, est le parfait pendant de
ce tableau.
Au centre, dans le lointain azuré, Homère est debout à l'ombre
des deux ailes, étendues sur sa tête, de l'immortelle Poésie. À
sa droite, Achille s'élance héroïque, svelte, aux pieds légers,
étincelant, comme le type éclaireur des civilisations guerrières;
à gauche sont groupés: Amphion, dont les chants savaient émouvoir
jusqu'aux rochers; Hésiode, qui raconta la Nature et la gloire des
Jours; puis, le divin Orphée, à la lyre enveloppée d'un vol de
colombes.