L'espèce de fin de non-recevoir, énoncée et sanctionnée par les

magistrats espagnols, paraît donc au moins des plus hasardées, en

l'espèce. Les attentats de tout genre,--larcins, viols, recels,

meurtres, captations testamentaires, appels forcés d'argent,

reconnaissances de dettes illusoires, etc., etc.,--inspirés par des

manoeuvres suggérantes et par voie de cet Hypnotisme magnétique de

nos jours vulgarisé par la Science,--n'entrent-ils pas pour cinq ou

six bons vingtièmes, au moins, dans les dessous de la criminalité

moderne?

Dès lors, comment taxer de simple hypothèse, de «principes d'écoles»

et de circonstance à peu près négligeable en justice, le phénomène si

tristement commun de l'inconscience possible chez de très apparents

criminels convaincus médicalement de telle ou telle hystérique

monomanie?

--Ah! certes, il est fâcheux que, vu les mesures prises par les

hypnotiseurs pour être oubliés de leurs suggérés, il se trouve que

la justice ne peut guère mettre la main que sur ceux-ci, dont les

balbutiements exaltés sont peu sympathiques.

Cependant,--(et les jurisconsultes de la Péninsule ibérique ne

peuvent l'ignorer, semble-t-il)--l'on a capturé, parfois, des

suggérants! Il y a force de chose jugée à cet égard et les faits

officiels qui se sont produits, _dans l'enceinte même des assises_,

sont d'une nature non seulement probante, mais des plus inquiétantes

pour les justiciers.

* * * * *

Par exemple, et pour ne citer qu'un fait entre beaucoup

d'autres,--que l'on veuille bien se remémorer le procès de cet

étrange mendiant de province, du nom de Castellan, qui comparut aux

assises de Draguignan (Var), les 29 et 30 juillet 1865.

C'était un gars de vingt-cinq ans, d'une laideur banale, estropié des

deux jambes, mais disposant, en ses haillons infects, d'une fixité

de regard d'où émanait un fluide-voulant des plus appréciables.

On croirait lire un procès du moyen-âge, en parcourant l'acte

d'accusation.

D'après la teneur d'icelui, ce dangereux cul-de-jatte, d'un simple

coup d'oeil et à volonté, avait réduit presque immédiatement au

servage léthargique différentes femmes jusqu'alors sans reproche.

Elles ont attesté, à la barre, qu'elles en subissaient l'écoeurante

fascination, jusqu'à se laisser posséder, à son bon plaisir et malgré

elles, dans les affres d'une paralysante angoisse.

Au surplus, voici le résumé textuel de l'acte d'accusation en ce

qui regarde, par exemple, Joséphine H..., au rapport du Dr Prosper

Despine.

«Il demanda l'hospitalité au nommé H... qui habitait ce hameau avec

sa fille. Celle-ci était âgée de vingt-six ans et sa moralité était

parfaite. Le mendiant, simulant la surdi-mutité, fit comprendre par

des signes qu'il avait faim; on l'invita à souper. Pendant le repas,

il se livra à des actes étranges, qui frappèrent l'attention de

ses hôtes; il affecta de ne faire remplir son verre qu'après avoir

tracé sur cet objet et sur sa figure, le signe de la croix. Pendant

la veillée, il fit signe qu'il pouvait écrire. Alors il traça les

phrases suivantes: Je suis le fils de Dieu; je suis du ciel et mon

nom est Notre-Seigneur; car vous voyez mes petits miracles et plus

tard, vous en verrez de plus grands. Ne craignez rien de moi, je

suis envoyé de Dieu. Puis il offrait de faire disparaître la taie qui

couvrait les yeux d'une femme alors présente. Il prétendait connaître

l'avenir et annonçait que la guerre civile éclaterait dans six mois.

«Ces actes absurdes impressionnèrent les assistants et Joséphine

H... en fut surtout émue; elle se coucha toute habillée, par crainte

du mendiant. Ce dernier passa la nuit au grenier à foin, et le

lendemain, après avoir déjeuné, il s'éloigna du hameau. Il y revint

bientôt après s'être assuré que Joséphine resterait seule pendant

toute la journée. Il la trouva occupée des soins du ménage, et

s'entretint pendant quelque temps avec elle à l'aide de signes. La

matinée fut employée par Castellan à exercer sur cette fille toute

sa fascination. Un témoin déclara que, tandis qu'elle était penchée

sur le foyer de la cheminée. Castellan, penché sur elle, lui faisait,

avec la main, sur le dos, des signes circulaires et des signes de

croix: pendant ce temps, elle avait les yeux hagards. À midi, ils se

mirent à table ensemble.

«À peine le repas était-il commencé que Castellan fit un geste comme

pour jeter quelque chose dans la cuillère de Joséphine. _Aussitôt la

jeune fille s'évanouit._

«Castellan la prit, la porta sur son lit et se livra sur elle aux

derniers outrages. Joséphine avait conscience de ce qui se passait;

mais, retenue par une force irrésistible, elle ne pouvait faire

aucun mouvement, ni pousser aucun cri quoique sa volonté protestât

contre l'attentat qui était commis sur elle. Elle était évidemment en

léthargie.

«Revenue à elle, elle ne cessa pas d'être sous l'empire que Castellan

exerçait sur elle, et à quatre heures de l'après-midi, au moment où

cet homme s'éloignait du hameau, la malheureuse, entraînée par une

influence mystérieuse à laquelle elle cherchait en vain à résister,

abandonnait la maison paternelle et suivait, éperdue, ce mendiant

pour lequel elle n'éprouvait que de la peur et du dégoût. Ils

passèrent la nuit dans un grenier à foin, et le lendemain, ils se

dirigèrent vers Collobrières. Le sieur Sauteron les rencontra dans un

bois et les amena chez lui. Castellan lui raconta qu'il avait enlevé

cette jeune fille, après avoir surpris ses faveurs. Joséphine aussi

lui fit part de son malheur, en ajoutant que, dans son désespoir,

elle avait voulu se noyer. Le 3 avril, Castellan, suivi de cette

jeune fille, s'arrêta chez le sieur Coudroyer, cultivateur. Joséphine

ne cessait de se lamenter et de déplorer la malheureuse situation

dans laquelle la retenait le pouvoir irrésistible de cet homme.

«Amenez la femme la plus forte et la plus grande, disait-elle, vous

verrez si Castellan ne la fera pas tomber.» Joséphine, ayant peur

des outrages dont elle craignait d'être encore l'objet, demanda à

coucher dans une maison voisine. Castellan s'approcha d'elle, au

moment où elle allait sortir, et la saisissant sur les hanches, _elle

s'évanouit_. Puis, bien que, d'après la déclaration des témoins,

elle fût comme morte, on la vit, sur l'ordre de Castellan, monter

les marches de l'escalier, les compter sans commettre d'erreur,

puis rire convulsivement. Il fut constaté qu'elle se trouvait alors

complètement insensible. «Cet état était évidemment du somnambulisme.»

--Voici maintenant le résumé de la cause, d'après le docteur Liégeois.

Le lendemain, 4 avril, elle descendit dans un état qui ressemblait

à de la folie; elle déraisonnait et refusait toute nourriture; elle

invoquait, tour à tour, Dieu et la Vierge: Castellan, voulant donner

une nouvelle preuve de son ascendant sur elle, _lui ordonna de faire

à genoux le tour de la chambre et elle obéit_.

Émus de la douleur de cette malheureuse jeune fille, indignés de

l'audace avec laquelle son séducteur abusait de son pouvoir sur

elle, les habitants de la maison chassèrent le mendiant malgré sa

résistance. À peine avait-il franchi la porte, que Joséphine tomba

comme morte. On rappela Castellan: celui-ci fit sur elle divers

signes, et lui rendit l'usage de ses sens. La nuit venue, elle alla

reposer vers lui. Le lendemain ils partirent ensemble. _On n'avait

pas osé empêcher Joséphine de suivre cet homme._ Tout à coup on la

vit revenir en courant. Castellan avait rencontré des chasseurs,

et pendant qu'il causait avec eux, elle avait pris la fuite. Elle

demandait en pleurant qu'on la cachât, qu'on l'arrachât à cette

influence. On la ramena chez son père, et depuis lors, _elle ne

paraît pas jouir de toute sa raison_.

Castellan fut arrêté le 14 avril, il avait déjà été condamné

correctionnellement. La nature paraît l'avoir doué d'une puissance

magnétique peu commune; _c'est à cette cause qu'il faut attribuer

l'influence_ MYSTÉRIEUSE _qu'il avait exercée sur Joséphine H..._,

dont la constitution se prêtait merveilleusement au magnétisme,

ce qui a été constaté par diverses expériences auxquelles l'ont

soumise des médecins. Castellan reconnaît que c'est par des passes

magnétiques que fut causé l'évanouissement de Joséphine qui précéda

le viol.

Il avoua même avoir eu deux fois des rapports avec elle, dans un

moment où elle n'était ni endormie ni évanouie, mais où elle ne

pouvait donner de consentement libre aux actes coupables dont elle

était l'objet (c'est-à-dire pendant qu'elle était en léthargie).

Les rapports qu'il eut avec elle, la seconde nuit qu'ils passèrent

à Capelude, eurent lieu dans d'autres conditions, car, cette fois,

Joséphine ne s'est pas doutée de l'acte coupable dont elle fut

victime, et c'est Castellan qui lui raconta le matin qu'il l'avait

possédée pendant la nuit. Deux autres fois, il avait abusé d'elle de

la même manière, sans qu'elle s'en doutât (c'est-à-dire alors qu'elle

était en somnambulisme).

Mais ce qui doit donner le plus à réfléchir aux gens de loi de toutes

nationalités, c'est qu'en plein interrogatoire, ce Castellan, par

une inqualifiable impudence, osa proposer au Président des assises

de tenter, sur lui et ses assesseurs, séance tenante, une petite

expérience de pouvoir magnétique. L'on peut contrôler, sur les

comptes rendus officiels de cette affaire le résumé suivant:

«_Durant le réquisitoire de M. le procureur impérial, il a fait plus:

il a menacé ce magistrat de le rendre, sur-le-champ, somnambule...

et l'effet commençant, paraîtrait-il, à suivre la menace, M. le

procureur impérial dut interrompre son réquisitoire et_ CONTRAINDRE

L'ACCUSÉ À BAISSER LES YEUX.»--Et l'on ajoute, s'autorisant du

coupé-court aux débats qui s'est produit peu après, que juges

et jurés, commençant aussi, peut-être, à ressentir les premiers

symptômes d'une humiliante hypnotisation, le verdict, condamnant

à _douze ans de travaux forcés_ ce vermineux suppôt de Mesmer,

fut prononcé pour ainsi dire à la hâte. Or, cet arrêt, d'après le

dispositif que chacun peut vérifier, ne se fonde que sur le rapport

médico-légal des docteurs Hériart, Paulet et Thérus, contrôlé par

les docteurs Aubin et Roux (de Toulon), constatant l'abus du pouvoir

suggestif chez ledit Castellan. Voir, pour commentaires de ce rapport

le _Traité de Psychologie naturelle_ du Dr Despine, tome Ier, page

386, et le mémoire du Dr Liégeois (de Nancy), dont a été saisi

l'Institut de France, cette cause y étant citée au milieu d'une

myriade de faits à l'appui.

* * * * *

Sans prétendre donc, avec les facétieux de la presse d'alors,

qu'un peu plus... et Président, procureur impérial, assesseurs,

avocats, gendarmes et jurés allaient, sous l'influence du fétide

vagabond, quitter leurs sièges et s'avancer à quatre pattes en plein

prétoire, ou, tout au moins, y ébaucher, en costumes, un pas de

caractère, aux yeux agrandis de l'assistance,--nous conclurons en

disant qu'étant avérés, par des précédents d'un tel nombre, dans

les annales de la Science, les multiples phénomènes de l'Hypnotisme

(depuis les expériences de l'abbé Faria, en 1815, jusqu'à celles

toutes récentes de MM. les docteurs Bernheim et Liébault (de Nancy)

et celles actuelles, en Paris, de MM. les docteurs Luys et Charcot);

il peut paraître, à tous, aussi imprudent qu'inhumain d'appliquer

la loi, d'une façon par trop sommaire, à de malheureux malades aussi

coupables qu'innocents, et de les expédier à tour de bras soit dans

l'autre monde, soit au profond des bagnes, en certaines causes

spéciales. Si c'est le critérium de toute justice de n'incriminer

que le bras qui a frappé, de s'en tenir là pour statuer sur la

culpabilité d'un prévenu, de rendre _quand même_ responsable, enfin,

du mouvement meurtrier de ce bras, le cerveau, _suggéré ou non_

qui le fit agir, alors que l'on commence par condamner à mort nos

propres exécuteurs de hautes oeuvres, puisqu'à ce paradoxal point de

vue on n'en saurait frapper de plus coupables!--Si l'on n'applique

la loi qu'à titre préservatif en ces causes douteuses et troubles,

à quoi bon des travaux forcés, où la prison doit suffire?--Dans

l'instruction qui précède les assises, nous pensons qu'il serait

équitable de s'enquérir, en pareil cas, des amis, ennemis, parents et

surtout connaissances de rencontre de l'accusé et d'examiner, tant

au crible qu'à la loupe, les antécédents, opinions, us et coutumes

de ces derniers. Certes, ce serait plus long, mais, souvent, l'on

pourrait se saisir ainsi des _vrais criminels_,--fallût-il s'aider

au besoin du magnétisme (pourquoi pas?) sur l'accusé lui-même.

Quel que fût l'arrêt qui s'ensuivrait, l'on pourrait du moins plus

tranquillement prétendre, alors, que «justice est faite».

LE RÉALISME DANS LA PEINE DE MORT

_Vox tacuit, périit lux, nox ruit et

et ruit ombra, vir curet in tumbâ

quo caret effigies..._

(Inscription sur une ancienne

pierre tombale, sculptée d'une

statue sans tête.)

Les considérants, d'un ordre très élevé, au nom desquels un projet de

loi sur les exécutions à huis-clos vient d'être rejeté par la Cour

d'appel de Paris m'encouragent à livrer aux méditations du public (à

simple titre de «documents humains») les quelques notes suivantes,

crayonnées place de la Roquette, sous les fumeuses lanternes de notre

instrument de supplice, au cours de la dernière exécution: celle

d'un anonyme.

* * * * *

À cet angle de la rue, au coin d'une guinguette en lumières, se

boucle, d'un poste, la ceinture de gardes à cheval qui enserre la

place. Quelle foule depuis minuit! L'inspecteur de service prend nos

cartes:--Nous entrons.

Autour de nous la place est déserte et obscure. Sous les arbres,

là-bas, passent des lueurs, des ombres humaines. Je m'approche. Entre

deux rangs d'uniformes noirs, sorte d'allée vivante, un intervalle

de vingt mètres est laissé libre; il s'étend depuis le portail de

la prison jusqu'au dallage de l'endroit pénal. Aux alentours, une

centaine de publicistes causent à voix basse. L'heure tinte: on

dirait les pleurs sonores du glas.

À ma gauche je vois des sabres briller: c'est un gros de gendarmes à

cheval, massé dans l'ombre.

--Traversons. Mais, qu'est-ce que ceci? Je me trouve auprès d'un

objet isolé qu'éclairent, d'en haut, la lune et, d'en bas, deux

falots posés à terre.

La chose est d'un brun rouge: elle éveille l'idée d'un haut

prie-Dieu moyen âge. C'est placé là de plain-pied. Entre les montants

de cette cathèdre je distingue, accrochée au sommet, une suspension

de fonte, noircie, carrée comme un sac de soldat--et sous laquelle

s'emboîte, au centre, le biais terne d'un hachoir.

C'est la «louisette».

Quoi! plus d'échafaud?... Non. Les sept marches sont supprimées.

Signe des temps, Guillotine de progrès dont on ne se range que...

comme de la courroie de transmission d'un moteur. En vérité, ce

meuble pourrait servir à couper le pain chez les grands boulangers.

Où donc est la simple dignité de la Loi, l'indémodée solennité de la

Mort, la hauteur de l'exemple, le «sérieux» de la sentence? Phrases,

paraît-il, tout cela...

C'en est une, aussi, de dire cela: car on ne sort pas des phrases,

sur la terre. Les uns se traduisent en phrases viles, les autres

en phrases nobles:--chacun son choix: _et l'on est pas libre de

choisir_: c'est fait en naissant, de quelque sourire que l'on essaie

d'en douter.

--Passons.--Pendant que je regarde flotter sur le miroitement de la

large lame l'ombre des feuillages environnants, cette lame disparaît

tout d'un coup. J'entends un choc sec et lourd, amorti par des

ressorts,--pareil à celui d'une _demoiselle_ enfonçant un pavé. Je

comprends. C'est un essai. La planche mortelle s'est couchée sur sa

coulisse, comme une rallonge de table, plagiant ainsi le chevalet du

classique Procuste. Rien de nouveau sous la lune! Donc l'on répète,

ici, le drame pour les accessoires.--Ah! j'aperçois, soudain, à côté

de moi, le metteur en scène lui-même, qui échange un coup d'oeil

oblique avec ses deux régisseurs.--En face de l'instrument se tient

quelqu'un (M. le chef de la Sûreté, je crois) devant la censure

duquel on a fait jouer le tragique mécanisme. Il approuve de la tête,

en silence,--puis tire sa montre dont il essaie de distinguer l'heure.

Ayant résumé l'outil du regard, il se dirige vers le seuil de la

prison pour les derniers ordres, car le petit jour blanchit peu à

peu l'espace, les choses, les silhouettes; lanternes et réverbères

jaunissent. Le moment approche.

Chacun pense: Dort-il?

Le geôlier-chef, qui passe, affirme que «oui, et profondément.»

À l'entrée, auprès d'un fourgon, je vois une forme noire, un prêtre:

c'est l'aumônier. Je viens à lui. Sa voix est fort émue, ses yeux

sont en pleurs: il a le frisson. Il est tout jeune: long et blond.

C'est sa première tête. Mais on l'appelle à voix basse. Il est temps

de réveiller le dormeur. Il entre, suivi des cinq ou six témoins

d'ordonnance. L'exécuteur et ses seconds ferment la marche.

Leur réapparition, augmentée d'un nouveau personnage, se produira,

désormais, sous trente ou trente-cinq minutes au plus.

Je m'éloigne donc et me promène dans une allée, vers la foule

lointaine.

Les étoiles pâlissent: on commence à s'entrevoir.

* * * * *

Je suis un peu pensif, je l'avoue. De cette guillotine moins

l'échafaud,--de cette chute, un peu trop basse, en vérité, du couteau

légal (qui a l'air de s'abîmer dans une souricière) se dégage,

pour tout esprit, l'impression d'on ne sait quelle grossièreté

dérisoire, commise envers la Loi, la Nation, l'Humanité et la Mort.

Ce sans-façon trivial, cette exagération dans le terre-à-terre

de l'instrument justicier n'est ici que de la plus choquante

inconvenance. Guillotine d'un peuple d'hommes d'affaires.--L'aspect

de l'appareil semble, en effet, nous dire, avec une prud'homie

spécieuse:

--«Tel individu a tué. Soit. Nous l'expédions donc à son tour, de

la manière la plus brève, la moins cruelle possible, c'est-à-dire

en gens pressés, pratiques AVANT TOUT et peu soucieux du théâtral,

du déclamatoire. Pour lui épargner quelques secondes d'angoisses

inutiles, NOUS avons supprimé des marches d'un moyen âge aujourd'hui

démodé, ce qui réduit la peine au _strict_ nécessaire.»

* * * * *

--_Nous?..._ Qui cela?

Tout d'abord cette mesure doit être illégale, car une loi, quelque

ancien décret, un droit de coutume française, au moins (que la

Révolution, elle-même adopta mille et mille fois), ont dû prescrire

l'échafaud, stipuler sa hauteur approximative et son ensemble formel,

_comme condition expresse, réglementaire, du fonctionnement normal

de la peine de mort_. Or, cette loi, ce décret, n'ayant pas été

rapportés par les Chambres, nul particulier, se couvrît-il d'un

assentiment tacite ou verbal quelconque, n'a licence de les abroger

ni de les modifier à mesure et au gré de son fantaisisme.

Quant à la prétendue philantropie de cet «adoucissement», 1º le

condamné qui s'évanouit durant la toilette, anesthésié par sa

syncope, ne ressentira nul surcroît d'horreur pour quelques marches

qu'on l'aide à monter; d'ailleurs, se laisser porter en cette

circonstance, c'est mériter d'être porté;

2º Celui qui, d'une conscience enfin réveillée, peut-être, par

l'expiatoire agonie quotidienne qu'il a subie depuis l'heure de son

arrêt, _tient_, maintenant, à bien montrer que, sans exagérée terreur

ni vile forfanterie, il meurt du moins mieux qu'il n'a vécu, a droit,

en toute éventualité, à ce que son désir prévaille ici. Les marches

de l'échafaud sont en effet, la _propriété_ de tout condamné à mort,

et c'est le frustrer d'une illusion _quand même sacrée_ que de lui

ravir, avec elles, l'occasion de sauvegarder en nous (s'il y tient)

sa triste mémoire d'une aggravation d'opprobre imméritée.

Bref, en abaissant à ce point son instrument de mort avec des allures

d'une obséquiosité déplacée, d'une sensiblerie louche, la Loi n'a pas

à donner à celui qu'elle punit l'exemple du cynisme.

Il ne peut que trop se passer, la plupart du temps, de cet

encouragement-là.

Quant au «théâtral» et au «déclamatoire», on ne l'évite pas. On

conserve les mille fantasmagories d'un cérémonial suranné, les

hermines et les robes rouges de la Cour d'assises, le ton solennel de

la sentence, le déploiement nocturne des troupes, le salut funèbre

des sabres, l'embrassement du prêtre, (qui ne doit plus sembler à

d'aucuns qu'une dernière concession au moyen âge, une perte de

temps), toute cette antique mise en scène de mystérieux symboles, on

la tolère,--mais en éludant comme oiseux celui de l'Échafaud qui,

_seul_, les conclut, les sanctionne et en rétracte l'intime réalité;

l'on dément le respect (dès lors douteux!) dont on feignait de les

honorer jusqu'à lui; l'on compromet ainsi le sérieux de tout le reste

de la Loi, ce qui ne peut qu'inquiéter gratuitement les dernières

consciences.

On ne peut supprimer un anneau dans la chaîne des symboles de la loi

sans infirmer les autres et faire douter de leur gravité.

Au dire de quelques-uns, la presse qui entoure la guillotine,

aujourd'hui, suffit à la publicité de l'exécution: la plate-forme ne

ferait plus que double emploi.--_Mais c'est le fait unique de tuer au

grand air_ qui constitue la publicité donnée par la Loi! La presse

n'est là que pour constater cette publicité même, dont elle fait

partie, et pour la divulguer ensuite à la foule, comme le vent qui

passe emporte un cri.

La Plate-forme notifie tout autre chose! En effet, l'État

s'arrogeant, ici, froidement, un attribut d'un caractère extra-vital,

absolu, _divin_, pour ainsi dire, l'Échafaud, dans son figuré, ne

doit être élevé au-dessus du niveau moyen des têtes humaines que

par ce qu'il représente et matérialise le terrain supérieur de la

Loi--qui, au-dessus de toute vengeance individuelle ou sociale

avertit et préserve SEULEMENT au moyen de l'expiation même,--et qui,

ne pouvant en aucun cas, descendre jusqu'au criminel, l'élève jusqu'à

elle pour ne le frapper qu'à hauteur d'Humanité.

La guillotine, en un mot, n'est qu'un billot perfectionné, lequel

n'a de raison d'être que sur sa plate-forme officielle. Elle et

lui sont d'ensemble. Une même dénomination sombre enveloppe leur

oeuvre commune. Aux yeux de la foule, les marches de l'Échafaud sont

impressionnantes pour le même motif que les gradins d'une estrade

sur laquelle on distribue des récompenses sont honorifiques. Car ce

n'est pas sur un échafaud d'où l'on puisse descendre, ni sur un tel

échafaudage, que monte ici le criminel: _être monté sur l'Échafaud_

signifie que l'on y est mort--et ce qui constitue l'exemple, bien

plus que le spectacle restreint du fait, c'est la tradition d'effroi

de cette parole autour d'un nom. _Avoir été guillotiné_ n'est qu'une

locution elliptique sous-entendant, quand même, _sur l'Échafaud_.

De telle sorte que soustraire celui-ci de l'exécution, c'est faire

mentir la Loi, c'est avouer qu'_on ne l'ose plus qu'à demi_, ce qui

est d'une timidité indigne d'une jurisprudence respectée.

Concluons.--Si, comme on nous l'affirme, cette étrange modification

n'est due qu'à l'imaginative du feu l'exécuteur précédent, je trouve

qu'il a excédé, ici, son mandat. Qu'il ait amélioré l'_économie_

de la machine, rien de plus louable! Mais qu'il ait touché à ce qui

_doit_ la supporter... ceci n'était plus de son ressort. Ce fut là

du zèle, et l'esprit de la Loi ne saurait s'inspirer, dans l'espèce,

des uniques lumières de ce conseiller. Or, cette guillotine tombée,

sournoise, oblique, dépourvue de l'indispensable mesure de solennité

qui est inhérente à ce qu'elle ose, a simplement l'air d'une embûche

placée sur un chemin. Je n'y reconnais que le talion social de la

mort, c'est-à-dire l'équivalent de l'instrument du crime.

Chez les passants: fantaisies, pamphlets et souvenirs. Suivi de pages inédites · 第 3 / 13 段