Et si l'on excuse la contradiction en prétendant que Hamlet cherche à

se délivrer de l'obsession, à douter, nous répondrons que son doute

ne porte _jamais_ sur le Fantôme, mais sur la nature de ce Fantôme;

il ajoute en effet plus tard:

«Si ce spectre, c'était--le Démon, qui voulût me tenter!... Il est

facile de damner un coeur disposé à la mélancolie, et Satan est bien

_rusé_».

Que l'on compare le mobile, l'horizon, l'esprit de ces phrases

maladives avec ceux du monologue, et l'on verra que celui-ci _n'a

point de rapport_ avec le caractère superstitieux d'Hamlet; bien

plus, qu'il est, à chaque parole, en contradiction avec le drame

tout entier.

Et c'est bien là le dédain profond du Génie, qui, connaissant la

foule, agit et parle sans entraves, s'adresse à ceux-là seuls qu'il

aime, sans être aperçu ni entendu des autres spectateurs.

Nous avons dit cela pour l'intelligence d'une chose: c'est que les

oeuvres hautes sont les plus faciles, sinon à composer, du moins à

critiquer spécieusement.

Toutefois, un examen plus attentif, ne tarde pas à convertir le

plaisant; il s'aperçoit bientôt qu'il a été prévu, défini, enveloppé

et dépassé dans le tourbillon sublime, et lorsque Shakspeare affirme

que Hamlet est «court d'haleine,» ce qui pour descendre jusqu'à

la plaisanterie--paraîtrait difficilement s'accorder avec les

interminables tirades qu'il débite à tout propos, c'est de la parole

humaine que Shakspeare veut parler, et qui est «courte» en effet,

pour exprimer l'Idéal éternel.

Nous aussi nous sommes sur l'esplanade d'Elseneur; seulement c'est

nous qui sommes devenus les fantômes à force d'attendre...

Laissons cela.

Si le besoin de jeter ses impressions au vent n'était une

faiblesse commune à ceux qui croient penser, rien ne justifierait

l'inopportunité, l'insuffisance de ces réflexions rapides, tracées

sous l'influence du moment: et s'il pouvait y avoir, à l'égard de

cette oeuvre géniale, quelque chose de plus superflu qu'une critique,

ce serait, à coup sûr, un éloge.

AUGUSTA HOLMÈS

Voici déjà belles années que, par un soir de printemps, à Versailles,

je dus à la gracieuseté d'une parente (la baronne Stoffel) d'être

présenté dans un artistique salon dont quelques bons musiciens

m'avaient souvent parlé avec une nuance d'enthousiasme. Je me

souviens même que l'exaltation de ces Messieurs m'avait semblé

d'autant plus digne d'être prise en considération que l'attrait

principal de ce salon était _une_ musicienne.

En effet, qu'un musicien puisse en admirer un autre, mon Dieu, comme,

entre augures, on se doit la politesse d'une certaine gravité, le

phénomène, quoique rare, n'est pas absolument impossible:--mais

qu'un compositeur puisse admirer UNE musicienne!... Ceci passait

l'étonnement. Voici, cependant, la légende que tous improvisaient

lorsqu'il s'agissait de celle-là.

«Vers le milieu de la rue de l'Orangerie et entouré de très vieux

jardins se trouve un séculaire hôtel bâti sur le déclin du règne

de Louis XV, le bien-aimé. Là, vivent, très retirés, un savant

vieillard, ancien officier irlandais, M. Dalkeilh Holmès et sa fille,

une enfant de quinze à seize ans. L'aspect de cette jeune personne,

fort belle, sous ses abondants cheveux dorés, éveille l'impression

d'un être de génie.

«Mlle Holmès marche avec des allures de vision qui lui sont

naturelles: on la dirait une _inspirée_. Le plus surprenant, c'est la

qualité toute virile de son talent musical. Non seulement elle est, à

son âge, une virtuose hors ligne, mais ses compositions sont douées

d'un charme très élevé, très personnel, et la partie harmonique en

est traitée avec une science, un _métier_ déjà solides. Bref, il ne

s'agit pas ici d'une de ces enfants prodiges destinées à devenir,

plus tard, de bonnes, d'excellentes ménagères, mais d'une véritable

artiste sûre de l'avenir.»

* * * * *

Dans un salon d'un goût très sévère, en effet, décoré de tableaux,

d'armes, d'arbustes, de statues et d'anciens livres, était assise,

devant un vaste piano, une svelte jeune fille. C'était une figure

d'Ossian. Je redoutai même, à cette vue, que la déplorable

influence d'une quelconque Mme de Staël n'eût, déjà, perverti d'un

sentimentalisme rococo l'artiste enfant--qu'enfin des lectures trop

assidues de _Corinne ou l'Italie_ n'eussent étiolé le naturel en

fleurs, la spontanéité sincère, la saine vitalité de ce jeune esprit.

Dès son accueil franc et cordial, je reconnus que je n'étais

nullement en présence d'une personne emphatique, et qu'Augusta Holmès

était bien un être vivant. Les musiciens, cette fois encore, ne

s'étaient pas trompés.

Les habitués de la maison étaient, alors, Henri Regnault, qui venait

d'immortaliser les traits de la jeune musicienne dans son tableau

_d'Achille et Thétis_,--Jules de Brayer, Détroyat, Saint-Saëns,

Clairin, le docteur Cazalis, Armand Renaud, Guillot de Sainbris,

André Theuriet, Louis de Lyvron, et quelques rares invités.

Saint-Saëns venait d'y exécuter sa _Dalila_; Mlle Holmès sa première

partition de drame musical, _La Fille de Jephté_, que Gounod avait

écoutée avec une surprise pensive.

Ce soir-là, nous entendîmes des mélodies orientales, premières

pensées harmonieuses de l'auteur futur des _Argonautes_, _de Lutèce_,

_d'Irlande_ et de _Pologne_, et qui m'apparurent comme déjà presque

entièrement délivrées des moules convenus de l'ancienne musique.

Augusta Holmès était douée de cette voix intelligente qui se plie

à tous les registres et fait valoir les moindres intentions d'une

oeuvre. Je me défie, à l'ordinaire, des voix habiles en lesquelles

se transfigure souvent--pour l'assistance mondaine--la valeur d'une

composition médiocre: mais ici, l'«air» était digne des accents et

je dus m'émerveiller de _la Sirène_, de la _Chanson du Chamelier_,

et du _Pays des Rêves_; sans parler d'hymnes irlandais que la jeune

virtuose enleva de manière à évoquer en nos esprits de forestières

visions de pins et de bruyères lointaines. Ce fut toute une éclaircie

musicale indiquant un inévitable destin.

La Soirée fut close par quelques passages du _Lohengrin_, de Wagner,

nouvellement édité en France et auquel Saint-Saëns nous initia:

car, sauf quelques rares auditions aux Concerts Populaires, nous

ne connaissions le puissant maître que littérairement, d'après les

impressionnants articles de Charles Baudelaire.

Cette musique eut pour effet de passionner la nouvelle musicienne

et, depuis, son admiration pour le magicien de _Tristan et Iseult_

ne s'est jamais démentie. Deux mois avant la guerre allemande,

je rencontrai à Triebchen, près de Lucerne, chez Richard Wagner

lui-même, Mlle Holmès; son père s'étant décidé «malgré son grand âge»

au voyage de Munich pour laisser entendre à la jeune compositrice la

première partie des _Niebelungen_.

--«Moins d'attendrissement pour moi, Mademoiselle!... lui dit

Wagner après l'avoir écoutée avec cette attention clairvoyante et

prophétique du génie. Pour les esprits vivants et créateurs je ne

veux pas être un mancenillier dont l'ombrage étouffe les oiseaux. Un

conseil: ne soyez d'aucune école, _surtout de la mienne_!»

Richard Wagner ne voulait pas que l'on représentât le Rheingold à

Munich. Bien que la partition en eût été publiée, il se refusait à

laisser montrer l'ouvrage isolément des trois autres parties des

_Niebelungen_. Son grand rêve, qu'il a depuis réalisé à Bayreuth,

était de donner une exécution d'ensemble, en quatre soirées, de cette

oeuvre de sa vie. Mais l'impatience de son jeune fanatique, le roi

de Bavière, avait passé outre: l'on allait jouer le _Rheingold_ par

ordre royal. Et Wagner, ayant décliné toute participation et tous

éclaircissements, inquiet et attristé de la façon dont on allait

déflorer l'unité de son vaste chef-d'oeuvre, avait _défendu_ à

ses amis d'aller l'entendre. En sorte que plusieurs musiciens et

littérateurs, au nombre desquels je me trouvais, et qui avaient

accompli deux fois le voyage d'Allemagne pour écouter la musique du

maître, ne savaient trop s'ils devaient obéir; l'injonction était

cruelle.

--«Je regarderai comme ennemis ceux qui auront encouragé ce massacre

par leur présence», nous disait-il.

Mlle Holmès, résignée à la soumission devant cette menace, était

désespérée.

Cependant les lettres du Kappelmeister Hans Richter, qui conduisait

l'orchestre de Munich, ayant un peu rassuré Wagner, son ressentiment

s'adoucit contre ses passionnés zélateurs et l'on profita de cette

accalmie pour partir, quand même, à la sourdine.

J'ai sous les yeux, une lettre, encore amère, toutefois, et dans

laquelle Wagner m'écrivait, à Munich:--«Ainsi vous allez, avec vos

amis, admirer _comment on s'amuse_ avec des oeuvres viriles: eh bien!

je compte, malgré tout, sur quelques passages _inexterminables_ de

cette oeuvre pour sauver ce qui n'en pourra pas être compris!»

Les prévisions du maître furent déçues par l'éclatant triomphe du

_Rheingold_ plutôt pressenti qu'apparu (puisque les trois autres

parties des _Niebelungen_, dont il est la clef, le rendent, seules,

totalement intelligible). Tous ses partisans y assistèrent, malgré la

menace et la défense, et je me souviens d'avoir aperçu, ce grand soir

là dans la salle, au premier rang de la _Galerie Noble_, Mlle Augusta

Holmès qui, assise à côté de l'abbé Liszt, suivait l'exécution du

_Rheingold_ sur la partition d'orchestre de l'illustre musicien.

* * * * *

J'ai bien souvent eu l'occasion d'entendre, à Paris, Mlle Holmès

exécuter elle-même ses ouvrages, devant un petit nombre d'amis et

d'admirateurs au nombre desquels je suis heureux de m'être toujours

compté.

--Un soir, pendant le siège de 1871, je me trouvai chez elle avec

Henri Regnault et M. Catulle Mendès:--c'était la veille du combat de

Buzenval,--Regnault, qui avait une jolie et chaude voix de ténor,

enleva, brillamment, à première vue, un hymne guerrier, sorte

d'_arioso_ d'un magnifique sentiment, que Mlle Holmès, dans un

moment de farouche «vellédisme» venait d'écrire au bruit des obus

environnants. Tous les trois nous portions une casaque de soldat:

Regnault portait la sienne, dans Paris, pour la dernière fois.

Chose qui, depuis, nous est bien souvent revenue vivante dans

l'esprit! Il nous chanta, vers minuit, une impressionnante mélodie de

Saint-Saëns, dont voici les premières paroles.

«Auprès de cette blanche tombe,

Nous mêlons nos pleurs.»

(La poésie est, je crois, de M. Armand Renaud).

Et Regnault la chanta d'une manière qui nous émut profondément,

nous ne savions pourquoi. Ce fut une sensation étrange, dont les

survivants se souviendront, certes, jusqu'à leur tour d'appel.

Lorsque nous rentrâmes, après le dernier serrement de main, nous y

pensions encore, M. Mendès et moi. Bien souvent, depuis lors, nous

nous sommes rappelé ce pressentiment.

Regnault trouva chez lui l'ordre de partir le lendemain matin avec

son bataillon.

On sait ce qui l'attendait le lendemain soir.

Ainsi fut passée, chez Mlle Holmès, la dernière soirée de ce grand

artiste, de ce jeune héros.

* * * * *

Ceux qui demeurent au front de la banale mêlée et qui ont épuisé,

d'avance, l'ennui de la victoire certaine, portent souvent envie aux

morts: «_Invideo, quia quiescunt!_» disait le triste Luther.

Durant de longues années, sans découragements ni concessions, Augusta

Holmès, on doit le constater en toute justice, n'a cessé d'espérer

le moment qui, depuis l'exécution de ses _Argonautes_, d'abord aux

Concerts Populaires, et plus tard, enfin, au Conservatoire, l'a

rendue non-seulement célèbre, mais incontestable dans l'Art musical.

Et ceci au point que notre si éclairé Conseil municipal lui-même,

en 1881, l'a nommée officiellement (nonobstant le sexe dont elle

a déclaré souvent ne faire partie qu'à regret) membre du jury de

l'examen pour les Concours de la Ville de Paris. C'est la première

fois qu'une distinction d'un ordre aussi «sérieux» est accordée à une

femme.

* * * * *

Tout le Paris des premières connaît de vue cette musicienne aux

cheveux dorés, très noblement belle,--et dont le front élevé annonce

les hautes qualités artistiques.

Ses oeuvres se sont succédées, d'année en année, toujours revêtues

d'un caractère de science plus élevé, et d'une beauté de lignes

mélodiques toujours plus recherchée et plus pure.

Les quelques auditions orchestrales, à la salle Herz et ailleurs,

n'ont mis en lumière que des fragments de ses drames lyriques:

_Astarté_, _Héro et Léandre_, _Lancelot_, _la Montagne-Noire_, dont

elle a composé aussi les très brillants poèmes. Cependant, il nous a

été possible, en ces seules soirées, de remarquer, en sa manière, le

_crescendo_ de puissance qui affirme les talents d'élite.

Certes, ces ouvrages--joints à une centaine de chants isolés,

oratorios, symphonies--comme celle de _Lutèce_ et d'_Irlande_, par

exemple (dont la première fut couronnée au concours de Paris), _les

Sept Ivresses_, les _Sérénades_ et tant d'autres recueils de mélodies

d'un beau renom dans le monde artistique--constituent, déjà, une

oeuvre résistante et qui suffirait à l'illustration d'UN musicien.

L'on se souvient encore du succès hors de pair qu'obtint la première

audition des _Argonautes_, exécutée avec l'Orchestre et les choeurs,

aux _Concerts Populaires_. La presse musicale consacra la robuste

beauté de cet ouvrage par ces unanimes éloges dont fut encore

accueillie la symphonie d'_Irlande_.

La plus récente de ses oeuvres, _Pologne_, fut également saluée,

aux Concerts populaires, par des applaudissements d'un caractère

_définitif_ en ce qu'ils placèrent Mlle Augusta Holmès, malgré le

recherché de sa manière, au rang de nos compositeurs sympathiques

_même à la foule_.--_Pologne_ est inspirée d'après le tableau si

dramatique de M. Tony Robert Fleury: _les Massacres de Varsovie_:

«Tu prieras, tu riras, et danseras--et les balles de l'ennemi

traverseront tes fêtes--et tu subiras le martyre, triomphante, en

chantant».

--Telle est l'épigraphe que l'auteur s'est proposée de traduire en

des harmonies mélodiques, sauvages parfois et savantes.

En dehors des gracieuses valeurs de détails, on ne saurait se refuser

à reconnaître que l'union des deux thèmes principaux, dans le _final_

de _Pologne_, sont d'un consciencieux et noble effet.

* * * * *

L'hiver dernier, le public difficile du Conservatoire a sanctionné

en dernier ressort le succès des _Argonautes_: aujourd'hui la Ville

de Paris vient de confirmer la distinction toute spéciale qu'elle

accorda, en 1881, à l'auteur de _Lutèce_:--la cause est donc gagnée.

Augusta Holmès, ainsi admirée, n'a pas, ce nous semble, à douter de

l'avenir. D'ailleurs si elle est--et nous le croyons--de la grande

race de ces musiciennes d'élite dont «la voix va, s'enflant et se

renforçant jusqu'au tombeau», elle devra s'efforcer, de plus en plus,

vers un idéal d'une simplicité toujours plus haute.

Pourquoi faillirait-elle à cette destinée, puisqu'elle conforme sa

vie à cette souveraine devise des grands artistes: _Unus amor, unus

ars?_--À ce signe sont reconnaissables ces élues, soucieuses d'autre

chose que de l'engouement ou des succès passagers,--et dont le front

grave, où palpite une volonté d'inspiré, tôt ou tard s'éclaire d'une

lueur impérissable.

LETTRE SUR UN LIVRE

À un jeune littérateur.

Mon cher ami,

Votre livre se présente fort bien sans introducteur et l'honneur

que vous me faites en me priant de lui en servir m'intimide quelque

peu.--Quel crédit pourrais-je avoir sur un public dont la presque

totalité s'absorbe en des préoccupations qui me semblent d'assez

mince importance--et qui dédaigne (sans doute avec raison) les seuls

soucis qui me soient chers?--Le brillant succès de plusieurs de vos

contes au journal le _Gil Blas_ ne prévient-il pas, en faveur de

leur présent recueil, beaucoup mieux que tout ce que je pourrais

ajouter?... On ne plaide pas une cause gagnée.

«Étiquetez ce livre de quelques lignes,» m'avez-vous dit.--Serait-ce

que, déjà friand d'une critique, dût-elle vous gratter un peu le

palais, vous ayez compté, naturellement, sur l'amitié pour que ce

condiment de haut goût vous fût préparé, ce qui s'appelle à _la

diable_?

Laissez donc!--Assez de prosateurs officiels trouveront, si

tel est leur plaisir, à héserber en cette première gerbe trop

fleurie! Quant à moi je manque volontiers, je l'avoue, de l'esprit

indispensable pour exceller en ce genre de besogne. Je préfère me

laisser charmer, oui, sans réserves malignes, par l'entrain de

vos agréables récits, par l'élégance de leur tenue morale, par

l'impression qu'ils produisent d'une conscience bien élevée, par

leur air de bonne compagnie, la délicate aristocratie de sentiments

dont ils ne s'efforcent jamais en vain de faire preuve--et, surtout,

par la droiture natale qu'ils révèlent de votre caractère. Il me

paraît plus sage de se laisser captiver par leur légèreté mondaine

et même, quelquefois, par la prolixité toute juvénile de ce style

d'enfant gâté, coupé de subites allures militaires, qui vous

personnalise.--Un bon accent _français_ est devenu chose trop rare

pour que je me permette d'y relever les vagues négligences, que

légitime, d'ailleurs, outre mesure, le plus souvent, l'enjouement

même de votre manière. Trop difficiles ces gourmets d'art littéraire

aux yeux desquels vos qualités de charmeur et la poésie railleuse de

cette verve qui vous est spéciale, ne suffiraient pas à justifier de

votre mérite! Ne pourrez-vous tout uniment répondre à ces raffinés,

que, saisie pour la première fois devant la foule, toute plume peut

se ressentir au début, ne fût-ce que de la nouveauté du mouvement,

mais qu'au bout de quelques pages elle ne tarde pas à s'affermir,

lorsque le poignet cesse d'être sensible aux entournures empesées des

manchettes modernes? Croyez-moi: traitez-les d'oublieux, ces chers

confrères! Et continuez de suivre votre belle fantaisie!

Il est doux, je le sais, à la plupart des donneurs d'Avis _au

lecteur_, de se poser sur le fronton d'un livre, et, là, se carrant

en juges, de considérer leur socle d'un air de si haute indulgence

que c'est à peine si l'édifice semble désormais assez solide pour

supporter leur poids. N'espérez pas, mon ami, que, sujet à ce

vertige, je vienne, ici, vous accabler de ces éloges... sévères...

au cours desquels un tel ridicule se réalise et s'étale.--Non, je ne

saurais m'arroger le droit de juger quiconque.

Toutefois si, d'aventure, le passant daignait me consulter sur votre

oeuvre, voici ce qu'en toute sincérité je prendrais sur ma modestie

de lui attester:

--«À la lecture de ce livre, l'on doit, tout d'abord constater

dans la nature de l'auteur, le généreux désir d'échapper à cette

contagieuse trivialité de sensations et d'expressions (si lucrative

de nos jours) et que l'on pourrait appeler le goût cynique.

«Donc la tendance de notre conteur commande la sympathie.

«De plus, une recherche, très distinguée, de simplicité pénètre son

livre d'un curieux intérêt artistique.

«Donc ses nouvelles sont, à bien des égards, plus dignes de vogue que

bon nombre de celles que l'on a coutume d'accueillir avec faveur.

Elles témoignent d'un dandysme pensif, qui se concentrera.

«Quant à la valeur _en soi_, pour ainsi dire, de l'ouvrage, il y a

lieu d'estimer que--(sauf deux ou trois entraînements à des propos

d'un goût libertin, qui s'y trouvent, d'ailleurs comme dépaysés

et dont l'auteur, une fois revenu des premières insouciances,

se défiera, soyons-en sûrs!) tout, en ce livre, fait pressentir

un talent de saine origine et de _bonne volonté_, c'est-à-dire

plutôt vibrant aux appels du monde idéal qu'aux rappels du monde

instinctif;--et, bien que l'esprit du livre rompe, ainsi, en visière

avec le ton, convenu effrontément, de la plupart des nouvellistes

de profession (dont l'uniforme est, d'ailleurs, si amusant à voir

porter), ce volume est d'un écrivain fort agréable, doué, certes,

d'avenir.»

Cela dit, mon cher Pierre, joyeux avènement en ces lettres

parisiennes, au sein desquelles, vous prenez place de prime saut, non

sans quelque autorité d'allures!

Votre coup d'essai, dédaigneux de certains suffrages, affirme en

vous cette sorte d'originalité consciente d'elle-même qui, soucieuse

de n'imiter personne, décèle un esprit net et fier, peu jaloux de

succès faciles. Vous ne devez attendre, j'imagine, de notre sceptique

sentimentalisme, que de flatteurs encouragements et nul doute que vos

écrits futurs ne tiennent ce que les côtés exquis de cette première

oeuvre font déjà mieux que de promettre.

Qu'ajouterais-je de plus?--D'ailleurs, n'êtes-vous pas sûr du vert

laurier?--Votre poésie particulière a cela d'attrayant qu'elle

s'adresse, entre toutes, aux personnes éprises, à la fois de rêves,

de luxe et de solitude. Vous êtes de ces élus qui n'écrivent qu'en

souriant--et, surtout, à l'usage de ces coeurs séduits d'avance par

le brillant des mélancolies distinguées et des dédains moroses.

LA SUGGESTION DEVANT LA LOI

La presse judiciaire nous apprend qu'aux assises madrilènes

vient d'être condamné à huit ans de travaux forcés un certain

Hillairaut--(pour tentative de meurtre sur la personne d'un paisible

étranger résidant en Espagne, M. François Bazaine).--Cet Hillairaut,

médicalement déclaré atteint de l'affection nerveuse, classée

sous la dénomination d'_hystérie patriotique_,--ce qui est à dire

monomane à ce quatrième degré qui confine à l'illuminisme,--était,

par conséquent, sujet à subir inconsciemment la suggestion fixe du

premier passant. L'on ajoute que, par ces motifs, M. Figueroa, son

défenseur, vient d'interjeter appel de cet arrêt.

Ce fait-divers n'offrirait qu'un intérêt assez restreint si les

paroles suivantes, proférées, au cours de cette cause, par M.

l'avocat général de Madrid, n'eussent ému l'attention d'un grand

nombre de lecteurs:

«Les Tribunaux ne sont pas réfractaires aux progrès de la Science,

mais ils ne sauraient considérer comme des vérités incontestables des

_principes d'école_ dont la justesse (l'évidence) _a besoin d'être

démontrée_.»

Or:

Il est constant qu'à ces conclusions il serait loisible d'opposer,

tout d'abord, ceci, qu'en France, en Angleterre, en Russie, en

Allemagne, aux États-Unis, etc., etc., c'est par centaines, sinon par

milliers que l'on compte, aujourd'hui, des docteurs en médecine et

professeurs de physiologie prêts à ratifier la notification suivante:

«Étant donné tel individu reconnu sujet à telle affection

hystéro-nerveuse, la Science peut officiellement AFFIRMER que _le

premier venu_, par le simple exercice d'une volonté plus équilibrée

et sans lui laisser un soupçon ni la moindre réminiscence, conduira,

s'il lui plaît, d'une manière irrésistible, ce malade à tel ou tel

acte criminel, suggéré en lui et malgré lui.--Car tout hypnotisé

n'est plus qu'une sorte d'absolue inconscience qui marche, agit à

l'aveugle, ayant _d'avance_, oublié l'acte qu'elle _doit_ accomplir.

Pour peu que le suggérant ait calculé juste les circonstances où le

projet voulu pourra simplement s'effectuer, il se servira, si bon lui

semble, de «son sujet» comme d'une arme sûre, frappant à distance et

à heure fixe, mécaniquement, sans hésitation, peur, ni courage. Si

absurde ou révoltant que puisse être l'acte dicté en l'organisme même

du sujet, celui-ci l'exécutera toujours.»

N'est-il pas difficile d'appeler «principes ou dissidences d'école»

un simple axiome, hors de tout conteste et que tant d'exemples

appuient, qu'on ne saurait plus dénombrer, sur la surface du globe,

les milliers de cas provenus de sa croissante permanence?

Chez les passants: fantaisies, pamphlets et souvenirs. Suivi de pages inédites · 第 2 / 13 段