CHEZ LES PASSANTS
VILLIERS DE L'ISLE-ADAM
CHEZ LES PASSANTS
FANTAISIES, PAMPHLETS ET SOUVENIRS SUIVI DE PAGES INÉDITES
PARIS
COLLECTION «LES PROSES»
GEORGES CRÈS ET Cie, ÉDITEURS
116, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 116
M CM XIV
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE
Vingt-cinq exemplaires sur papier d'Arches à la cuve numérotés de 1 à
25
ET
Mille cinq cents exemplaires sur alfa teinté
Nº 849
Tous droits de traduction et de reproduction réservés
L'ÉTONNANT COUPLE MOUTONNET
_À M. Henri Mercier_
Ce qui cause la réelle félicité amoureuse, chez certains êtres, ce
qui fait le secret de leur tendresse, ce qui _explique_ l'union
fidèle de certains couples, est, entre toutes choses, un mystère dont
le comique terrifierait si l'étonnement permettait de l'analyser. Les
bizarreries sensuelles de l'Homme sont une roue de paon, dont les
yeux ne s'allument qu'au dedans de l'âme, et, seul, chacun connaît
son désir.
* * * * *
Par une radieuse matinée de mars 1793, le célèbre citoyen
Fouquier-Tinville, en son cabinet de travail de la rue des
Prouvaires, assis devant sa table, l'oeil errant sur maints dossiers,
venait de signer la liste d'une fournée de ci-devants dont la
suppression devait avoir lieu le lendemain même, entre onze heures et
midi.
Soudain, un bruit de voix,--celles d'un visiteur et d'un planton de
garde,--lui parvint de derrière la porte.
Il releva la tête, prêtant l'oreille. L'une de ces voix, qui parlait
de forcer la consigne, le fit tressaillir.
On entendait: «Je suis Thermidor Moutonnet! de la section des
_Enfants du devoir_!... Dites-lui cela!»
À ce nom, Fouquier-Tinville cria:
--Laissez passer.
--Là! je savais bien! vociféra, tout en pénétrant dans la pièce,
un homme d'une trentaine d'années, et de mine assez joviale,--bien
qu'une sournoiserie indéfinissable ressortît de l'impression que
causait sa vue... Bonjour. C'est moi, mon cher:--j'ai deux mots à te
dire.
--Sois bref: mon temps n'est pas à moi, ici.
Le survenu prit un siège et s'approcha de son ami.
--Combien de têtes pour la prochaine, demanda-t-il en indiquant la
pancarte que venait de parapher son interlocuteur.
--Dix-sept; répondit Fouquier-Tinville.
--Il reste bien une petite place entre la dernière et ta griffe?
--Toujours! dit Fouquier-Tinville.
--Pour une tête de suspecte?
--Parle.
--Eh bien, je te l'apporte.
--Le nom? demanda Fouquier-Tinville.
--C'est une femme!... qui... doit être d'un complot... qui... Combien
de temps demanderait le procès?
--Cinq minutes.--Le nom?
--Alors, on pourrait la guillotiner demain?
--Le nom??
--C'est ma femme.
Fouquier-Tinville fronça le sourcil et jeta la plume.
--Va-t-en; je suis pressé!... dit-il: nous rirons plus tard.
--Je ne ris pas: j'accuse!... s'écria le citoyen Thermidor d'un air
froid et grave avec un geste solennel.
--Sur quelles preuves?
--Sur des indices.
--Lesquels.
--Je les pressens.
Fouquier-Tinville regarda de travers son ami Moutonnet.
--Thermidor, dit-il, ta femme est une digne sans-culotte. Son pâté
de jeudi dernier, joint à ces trois flacons de vieux Vouvray--(que
tu sus découvrir en ta cave derrière des fagots de meilleur aloi
que ceux que tu me débites)--fut bon, fut excellent. Présente mes
cordialités à la citoyenne.--Nous dînons ensemble, demain soir, chez
toi. Sur ce, fuis ou je me fâche.
Thermidor Moutonnet, à cette réponse presque sévère, se jeta
brusquement à genoux, joignant les mains, des larmes aux yeux:
--Tinville, murmura-t-il comme suffoqué par une surprise
douloureuse;--nous fûmes amis dès le berceau; je te croyais un
autre moi-même. Nous avons grandi dans les mêmes jeux. Laisse-moi
faire appel à ces souvenirs. Je ne t'ai jamais rien demandé.--Me
refuseras-tu le premier service que j'implore?
--Qu'as-tu bu ce matin?
--Je suis à jeun, répondit Moutonnet en ouvrant de grands yeux, ne
comprenant évidemment pas la question.
Après un silence:
--Tout ce que je puis faire pour toi, c'est de lui taire, demain
soir à table, ta démarche incongrue. Je ne puis croire que tu oses
plaisanter, ici--ni que tu sois devenu fou... quoique, d'après ce que
tu demandes, cette dernière supposition soit admissible.
--Mais... je ne peux plus vivre avec Lucrèce! gémit le solliciteur.
--Tu as soif d'être cornard, citoyen: je vois cela.
--Ainsi... tu me refuses!
--Quoi? de lui faire couper le cou parce que vous avez des mots
ensemble?
--Oh! la carogne! Voyons, mon bon Tinville, au nom de l'amitié, mets
ce nom sur ce papier, je t'en prie... pour me faire plaisir!
--Un mot de plus, j'y mets le tien! grommela Fouquier-Tinville en
ressaisissant la plume.
--Ah! par exemple... pas de çà! cria Moutonnet, tout pâle, en se
relevant.--Allons, soupira-t-il, c'est bien; je m'en vais. Mais,
ajouta-t-il--_(d'une voix de fausset hystériquement singulière,_
pour ainsi dire, _et que son ami ne lui connaissait pas)_,--j'avoue
que je ne te croyais pas capable de me refuser, après tant d'années
de liaison, ce premier, cet insignifiant service qui ne t'eût coûté
qu'un griffonnage!--Viens dîner demain, tout de même,--et motus à ma
femme; ceci entre nous seuls! acheva-t-il d'un ton sérieux et, cette
fois, _naturel_.
Thermidor Moutonnet sortit.
Resté seul, le citoyen Fouquier-Tinville, ayant rêvé un moment, se
toucha le front du doigt avec un froid sourire; puis, ayant haussé
les épaules comme par forme de conclusion, prit sa liste, en inséra
le pli dans une large enveloppe, écrivit l'adresse, scella et frappa
sur un timbre.
Un soldat parut.
--Ceci au citoyen Sanson! dit-il.
Le soldat prit l'enveloppe et se retira.
Tirant un oignon d'or de son gilet en gros de Naples fleuri
d'arabesques tricolores, et regardant l'heure:
--Onze heures, murmura Fouquier-Tinville:--Allons déjeûner.
* * * * *
Trente ans après, en 1823. Lucrèce Moutonnet (une brune de
quarante-huit ans, encore dodue, fine et futée!) et son époux
Thermidor, s'étant expatriés en Belgique au bruit des canons de
l'Empire, habitaient une maisonnette d'épicerie florissante, avec un
coin de jardin, dans un faubourg de Liège.
Durant ces lustres, et dès _le lendemain_ de la fameuse démarche, un
mystérieux phénomène s'était produit.
Le couple Moutonnet s'était révélé comme le plus parfait, le plus
doux, le plus fervent de tous ceux que l'amour passionnel enlaça
jamais de ses liens délicieux. Le pigeon, la colombe; tels ils se
semblèrent.
Ils réalisèrent le modèle des existences conjugales. Jamais le plus
léger nuage entre eux ne s'éleva. Leur ferveur fut extrême; leur
fidélité presque sans exemple; leur confiance, réciproque.
Et, cependant, le mortel auquel il eût été donné de pouvoir lire au
profond de ces deux êtres, se fût senti bien étonné, peut-être, de
pénétrer le _réel_ motif de leur félicité.
Thermidor, en effet, chaque nuit, dans l'ombre où ses yeux brillaient
et clignotaient, pendant que l'accolait conjugalement celle qui lui
était chère, se disait en soi-même.
--Tu ne sais pas, non! _toi_, tu ne sais pas que j'ai tenté le
possible pour te faire COUPER LA TÊTE! ha! ha?... Si tu savais cela,
tu ne m'accolerais pas en m'embrassant! Mais,--ha! ha? _seul_ je sais
cela! voilà--ce qui me transporte!
Et cette idée l'avivait, le faisait sourire, doucement, dans les
ténèbres, le délectait, le rendait AMOUREUX jusqu'au délire. _Car il
la voyait alors sans tête_: et cette sensation-là, d'après la nature
de ses appétits, l'enivrait.
Et, de son côté, Lucrèce, également, se disait par une contagion,
avec le même aigu d'idées, en de malsains énervements:
--Oui, bon apôtre,--tu ris! tu es content? Tu es ravi!... Eh bien,
tu me désireras toujours.--Car _tu crois que j'ignore ta visite au
bon Fouquier-Tinville,--ha! ha?_... et que tu as voulu me faire
COUPER LA TÊTE, scélérat! Mais,--voilà! je SAIS cela, moi!...
_Seule_, je sais ce que tu penses,--et à ton insu. Sournois, je
connais tes sens féroces.--Et je ris tout bas! et je suis très
heureuse, malgré toi, mon ami.
Ainsi, le bas d'insanité sensorielle de l'un avait gagné l'autre, par
le négatif. Ainsi vécurent-ils, se leurrant l'un l'autre (et l'un par
l'autre), en ce détail niais et monstrueux où tous deux puisaient un
terrible et continuel adjuvant de leurs macabres plaisirs:--ainsi
moururent-ils (elle d'abord) sans s'être jamais trahi le secret
mutuel de leurs étranges, de leurs taciturnes joies.
Et le veuf, Thermidor Moutonnet, sans enfants, demeura fidèle à la
mémoire de cette épouse, à laquelle il ne survécut que peu d'années.
Quelle femme, d'ailleurs, eût pu remplacer, _pour lui_, sa chère
Lucrèce?
UNE SOIRÉE CHEZ NINA DE VILLARD
C'était au lendemain d'une fête vénitienne, donnée par Mme Nina de
Villard en son légendaire petit hôtel de la rue des Moines. On dînait
dans le jardin. Parmi nous, se trouvait l'invité de passage, un long
et bel amateur mondain qui depuis les hors-d'oeuvre, nous observait
avec stupeur, en son habit noir. L'on jouissait de la douceur de se
sentir méprisé de ce brillant individu. Vers le café, sur un coup
d'oeil que nous échangeâmes, sa perte fut résolue:--M. Marras, donc,
lui tendit, gravement, un monstrueux paradoxe--auquel, se prenant
comme à de la glu, l'attendrissant éphèbe, avec un suffisant sourire,
répliqua:
--Cependant, Messieurs, si vous attendez après les mots, votre poésie
n'aura souvent pas de sens?...
--Oh! répondit, d'un ton froid, M. Jean Richepin, le sens n'est
qu'une plante parasite qui pousse, quand même, sur le trombone de la
sonorité.
--La sonorité? reprit le «gommeux», les yeux un peu hagards: mais...
le bruit n'est rien: il est des vers discrets, dont le charme...
--Enfin, rimez-vous pour l'oeil ou pour l'oreille?
--Pour l'odorat, Monsieur, répondit, avec mélancolie, M. Léon Dierx.
--Vous riez? Soit. Mais, au bout du compte, le sentiment, qu'en
faites-vous? essaya de reprendre le malheureux élégant, en se
tournant vers M. Stéphane Mallarmé.--L'élégie, en dépit de nos
moeurs, demeure, quand même, d'un succès assuré près des femmes...
Dès lors, pourquoi s'en priver?--Vous ne pleurez donc jamais, en
vers, Monsieur?
--Ni ne me mouche! répondit, de sa voix didactique et flûtée, M.
Stéphane Mallarmé en élevant, à la hauteur de l'oeil, au long du
geste en spirale, un index bouddhique.
Durant ce colloque, Nina et les habituées féminines de ces soirées,
pour ne point rire au nez de l'intéressant jeune homme, étaient
rentrées dans la maison.
--Vous n'êtes, alors, d'aucune école, Messieurs? continuait celui-ci.
--Nous sommes de l'école des Pas-de-Préface! répondit, en souriant,
M. Catulle Mendès.
--Tiens!... Je vous croyais de celle de M. Leconte de
Lisle,--(!)--murmura le pschutteux désorienté; et, à ce propos,
ajouta-t-il en se tournant vers moi,--compte-t-il donner, enfin,
bientôt, quelque chose de... sérieux, Leconte de Lisle?
--Non, Monsieur, répondis-je en m'inclinant: il vous laisse ce soin.
Voyant qu'il avait affaire à des gens insociables, incompréhensibles,
qu'il devait renoncer à convertir, l'amateur s'écria, sans transition
vaine, après avoir tiré sa montre en se levant:
--Avant de vous quitter, j'eusse voulu présenter mes devoirs... Où
sont donc ces dames?
--Mais, au salon... je pense!... répondit négligemment M. Marras.
Sur cette réplique, toute naturelle,--mais dont l'intonation bizarre
le fit presque chanceler,--le brillant invité de passage, saluant
à l'anglaise, rentra, s'échappa très vite, et, sans doute, court
encore,--irréprochable.
C'est ainsi que l'on évinçait poliment les curieux dans cette
maison fantaisiste et charmante. Lorsque tout le monde fut revenu
au jardin, M. Marras, pour dissiper l'impression quelconque laissée
par l'intrus, voulut bien nous lire quelques scènes d'une féerie
compassée, aux épithètes voltaïques où ferraillaient mille adverbes,
où les amoureux ne s'exprimaient qu'en langue médicale. Après les
éclats de rire, nous nous laissâmes aller au silence de la soirée
d'automne, qui était d'un bleu pâle et très douce.
* * * * *
Maintenant, Nina, dans sa robe de chambre aux éclatantes fleurs
japonaises, se balançait, une cigarette aux lèvres, en un fauteuil
américain, sous un magnolia: près d'elle, M. Marras parlait d'arcanes
magiques avec un adepte, M. Henri La Luberne, et ce sympathique
savant, Charles Cros, dont la récente mort, si chrétienne, me
rappelle cette soirée d'étoiles.
Entre des feuillées, M. Jean Richepin, passant la tête, considérait
avec le «sourire silencieux du trappeur» M. de Polignac, le jeune et
sympathique incendiaire à la mode, l'anarchiste à la tenue correcte,
aux manières exquises,--lequel causait, à voix basse, avec M. Henri
Delaage, le _medium_, qui, entre deux évocations, venait parfois
consumer un _Cigare-des-Brahmes_ en ce séjour.
Près du jet d'eau qu'elle semblait écouter, Mlle Augusta Holmès, la
grande musicienne, au bercer d'un hamac, regardait vaguement la
nuit.--Je vois encore, en ce crépuscule, la tête de Lucius Verus
d'un jeune peintre, M. Franc Lamy, un disparu de nos réunions, mais
dont nous avons tous admiré, aux derniers Salons, les toiles si
curieusement lumineuses, si remarquables par la délicatesse des tons
et la richesse des lignes, notamment sa _Narcissa_.
Debout, appuyée à la petite charmille, qu'elle dépassait presque de
son front, la belle Manoël de Grandfort méditait sans doute l'une de
ses fantaisies de la _Vie parisienne_ ou de _Gil Blas_:--dans une
allée, se promenant, sous la clarté lunaire, MM. Catulle Mendès et
Stéphane Mallarmé devisaient.
Une plaisante incidence vint égayer, en ce moment, le jardin.
Des cris s'élevaient du côté d'un guéridon solitaire, auprès
duquel, aux lueurs, d'une bougie et ses lunettes d'or sur le nez,
l'auteur de la chanson célèbre: _À la Grand' Pinte_, M. Auguste
de Châtillon, venait de lire, à l'auteur des _Roses remontantes_,
M. Toupié Béziers, une récente poésie intitulée: _Moutonnet_. Or,
il était arrivé que, discutant une rime, le fougueux dramaturge,
en gesticulant, avait fait sauter au ciel, sans le vouloir, les
lunettes du poète, lesquelles, retour des astres, s'étant accrochées
à une branche folle, y demeuraient suspendues--«damonoclétiquement»
selon la remarque de M. de Polignac. L'on accourut, pour éviter,
s'il se pouvait, l'effusion du sang. Mais, en homme de 1830 et en
parfait gentleman, M. Toupié Béziers, modulait déjà les regrets
qu'il devait à son vieil ami,--lequel, cependant, aigri par
l'éloquence de son offenseur, évita, par la suite, le voisinage du
trop nerveux écrivain, et lui garda, secrètement, rancune de cette
incartade,--qu'il ne lui pardonna qu'en mourant.
Bientôt nous nous réunîmes autour de quelques verres de champagne,
qui furent placés sur une table verte, sous les ombrages. Nous étions
un peu las de la fête de la veille et la conversation se ressentait
de notre tendance un peu physique au recueillement.
Nous étions aussi sous l'influence mélancolique de cette stellaire
obscurité, où, froissées par le vent de septembre, des feuilles
tombaient déjà, tout près de nous.
Ce fut alors que Nina, se tournant vers M. Léon Dierx, qui se
trouvait assis auprès de moi, le pria de dire quelques vers.
* * * * *
Léon Dierx avait alors trente ans, à peu près. On avait représenté
de lui un drame en un acte, en vers, _La Rencontre_, se résumant en
trois scènes d'une donnée amère, mais laissant l'impression d'une
très pure poésie.
Nous avions connu M. Dierx, autrefois, chez M. Leconte de Lisle.
C'était un pâle jeune homme, aux regards nostalgiques, au front
grave; il venait de l'île Bourbon, dont l'exotisme le hantait. En
ses premiers vers, d'une qualité d'art qui nous charma, Dierx disait
le bruissement des _filaos_, la houle vaste où s'endormait son île
natale, et les grandes fleurs qui en encensaient les étendues;--puis,
les forêts, les lointains, l'espace, et les figures de femmes,
ayant des yeux merveilleux. _Les yeux de Nyssia_, par exemple,
apparaissaient en ses transparentes strophes.
Avec les années, sa poésie, s'est faite plus profonde. Sans
l'inquiétude mystique dont elle est saturée, elle serait d'un
sensualisme idéal. Bien qu'il devienne peu à peu célèbre dans le
monde supérieur de l'Art littéraire, ses livres: _les Lèvres closes_,
_la Messe du vaincu_, _les Amants_, _Poèmes et Poésies_, etc., édités
par M. Lemerre, sont peu connus de la foule,--et je suis sûr qu'il
n'en souffre pas.
C'est qu'en cette poésie vibrent des accents d'un charme triste,
auquel il faut être initié de naissance pour les comprendre et pour
les aimer; c'est que, sous ces rythmes en cristal de roche, ce rare
poète, si peu soucieux de réclame et de «succès», connaît l'art de
serrer le coeur: c'est qu'il y a, chez lui, quelque chose d'attardé,
de mélancolique et de vague, dont le secret n'importe pas aux
passants.
Et le fait est que la sensation d'_adieux_, qu'éveille sa poésie,
oppresse par sa mystérieuse intensité; le sombre de ses _Ruines_ et
de ses _Arbres_ et de ses _Femmes_ aussi, et de ses _Cieux_, surtout!
donnent l'impression d'un deuil d'âme occulte et glaçant. Ses vers
pareils à des diamants pâles, respirent un tel détachement de vivre
qu'en vérité... ce serait à craindre quelque fatal renoncement, chez
ce poète,--si l'on ne savait pas que, tôt ou tard, les âmes limpides
sont toujours attirées par l'Espérance.
Quant à la physionomie de M. Dierx, elle donne l'idée de l'un de ces
enfants du Rêve, désireux de ne s'éveiller qu'au delà de toutes les
réalités. Aussi, en toute sa noble poésie, semble-t-il qu'il ait le
front touché d'un rayon de cette _Étoile du soir_ que chanta, dans
les vallées, au pays des visions du Harz, Wolfram d'Eischembach.
Voici le court poème qu'alors nous récita M. Léon Dierx,--poème dont
j'ai précieusement gardé l'autographe:
AU JARDIN
Le soir fait palpiter plus mollement les plantes
Autour d'un groupe assis de femmes indolentes
Dont les robes, qu'on prend pour d'amples floraisons,
À leur blanche harmonie éclairent les gazons.
Une ombre, par degrés, baigne ces formes vagues,
Et, sur les bracelets, les colliers et les bagues
Qui chargent leurs poignets, leurs poitrines, leurs doigts,
Avec le luxe lourd des femmes d'autrefois,
Du haut d'un ciel profond d'azur pâle et sans voiles
L'étoile qui s'allume allume mille étoiles.
Le jet d'eau, dans la vasque au murmure discret,
Retombe en brouillard fin sur les bords. L'on dirait
Qu'arrêtant les rumeurs de la ville au passage,
Les arbres agrandis rapprochent leur feuillage
Pour recueillir l'écho d'une mer qui s'endort
Très loin, au fond d'un golfe où fut jadis un port.
Elles ont alangui leurs regards et leurs poses
Au silence divin qui les unit aux choses
Et qui fait, sur leurs seins qu'il gonfle par moment,
Passer un fraternel et doux frémissement.
Chacune, dans son coeur, laisse, en un rêve tendre,
La candeur de la nuit par souffles lents descendre;
Et toutes, respirant, ensemble, dans l'air bleu
La jeune âme des fleurs dont il leur reste un peu,
Exhalent en retour leurs âmes confondues
Dans les parfums où vit l'âme des fleurs perdues.
Ne sont-ce pas là des vers exquis et adorables?.. Nous étions encore
sous leur charme lorsque nous nous séparâmes, la soirée finie.
NOTRE SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST SUR LES PLANCHES
C'était, jadis, une coutume sacrée, chez les Juifs, de déchirer ses
vêtements lorsqu'on entendait un blasphème:--si bien qu'en toute
compagnie suspecte, les méfiants se bouchaient d'emblée les oreilles,
par économie.--Et comme, au temps du Christ, le luxe des habits fut,
au dire des historiens, poussé plus loin même qu'au temps de Salomon,
les tailleurs de Jérusalem durent être singulièrement surmenés par
les perpétuels renouvellements de gardes-robes qu'entraînèrent,
en Israël, les graves professions de foi des premiers martyrs. La
hausse du byssus et de l'hyacinthe dut être considérable. Ce fut au
point qu'au cours des tortures où l'on appliquait les néophytes,
l'assistance, en prévision de leurs séditieuses extases, adopta le
biais subtil de se dévêtir d'_avance_,--(comme au massacre de saint
Étienne, par exemple, où saint Paul, encore Gentil, accepta de
surveiller le vestiaire).
C'est qu'alors, en effet, l'on ne pouvait repriser, retaper ni
recoudre les vêtements sacrifiés sur l'audition d'un blasphème;
c'était pour de bon que l'on s'en séparait.--Aujourd'hui, les
tailleurs israélites ont imaginé une boutonnière pratique, à l'usage
des fervents: elle est close d'un simple fil qu'en mémoire des aïeux
l'on fait, en souriant, sauter d'un coup d'ongle, à l'occasion.
Ainsi, les israélites qui, nous dit-on, comblaient tout récemment de
leur présence la salle du Théâtre-Libre, où l'on donnait l'_Amante du
Christ_, n'eussent eu qu'un point à faire, de retour en leurs foyers,
pour réparer le désordre de leur toilette, si, d'aventure, quelques
propos de la mystique saynète les eussent effarouchés.
Mais non:--le poète, en sa conciliante sagacité, a su leur épargner
jusqu'à cet insignifiant labeur. À l'entrée de son héros, il s'est
produit, au contraire, un «effet» de recueillement, une impression
«profonde». Israélites et chrétiens ont ressenti, en un mot, cette
_qualité_ de respect signifiant qu'on trouvait Notre-Seigneur très
bien, très impressionnant, très raisonnable, très sympathique et que
l'on était de son avis. Tous l'ont applaudi chaleureusement pour lui
témoigner de la haute et mélancolique estime où chacun le tenait.
Dieu, reconnaissant de ces inespérées marques de déférence, est venu
saluer le public.--Messieurs et dames se sentaient édifiés, grandis:
d'aucuns ne retenaient leurs larmes qu'à grand'peine. Tout le monde,
avec une entente cordiale, avait l'air de vouloir, décidément,
traduire l'«_Aimez-vous les uns les autres_!» par l'«_Embrassons-nous
et que ça finisse_!...» C'était d'un touchant capable de faire
sangloter, en une soudaine accolade, M. Drumont et M. Zadoc Kahn,
avec d'entrecoupés _Nous ne nous quitterons plus_!--Dans un coin,
l'on entendait Siméon, le vieux marchand de lorgnettes, balbutier
un vague _Nunc dimittis_. Si bien qu'en ces temps de Zutisme
induré (qui sont, peut-être, les «révolus»), l'on pouvait conclure
de ce spectacle que les suprêmes prédictions des Prophètes sont
en voie d'accomplissement,--bref, qu'au train d'indifférence où
s'abandonnent les chrétiens modernes, les Juifs (revenus, enfin, des
conversions purement financières, et s'apercevant que l'Or lui-même
non-seulement n'est pas le Messie, mais ne sert, en résumé, qu'à se
procurer,--après avoir affamé tout le monde,--de plus solitaires
caveaux de famille),--vont se convertir, en toute hâte... POUR NE
RIEN LAISSER PERDRE.
Ce miraculeux dénouement, nous ne l'espérions pas à si brève
échéance. Il n'était, au fond de nos esprits, qu'à l'état de
désir,--assez naturel, d'ailleurs!... Ne sommes-nous pas tous
israélites, en notre premier père?...--Certes, pélerins de ce globe
sidéral, nous avons un peu marché, en des sentiers divers, depuis le
décès de ce mystérieux ancêtre. Quelques-uns se sont même croisés en
route;--mais, à la fin des fins, si des malentendus nous ont, jusqu'à
présent, divisés, aujourd'hui,--n'est-il pas vrai?--les prestiges de
la Science... l'effort de tous vers la justice... l'idée, surtout,
du vingtième siècle et des suivants, tout cela semble fait pour
inciter, vers la plus oublieuse des fusions, les hommes de bonne
volonté!...--Donc, à la nouvelle de ce qui s'était passé, en cette
mémorable soirée, au Théâtre Libre, le devoir que m'indiquait le
Sens-commun ne pouvait être autre que de mêler, avec enthousiasme,
mes humbles accents à l'allégresse de cette précursive petite fête de
famille,--d'en complimenter, avec feu, l'heureux promoteur,--et de
m'occuper d'autre chose.
D'autant mieux que, selon des rumeurs bien fondées, toute une pléïade
de jeunes littérateurs, ayant remarqué qu'en dehors de toute question
de talent, le simple _sujet_ traité par l'auteur de l'_Amante du
Christ_, provoquait l'attention, les controverses, et faisait
tapage, se sont mis à l'ouvrage et se proposent d'inonder nos scènes
de fantaisies mélo-évangéliques, dont Notre-Seigneur sera l'un des
personnages principaux.--Ce qui nous ménage des effusions nouvelles.
Pour conclure, ces présumables fruits, plus ou moins brillants, de la
Libre-Pensée, ne relevant que de la Critique littéraire de laquelle
je ne fais point partie, m'en serais-je autrement inquiété?
Soudain, voici que, dans le _Figaro_ du 2 novembre récent, les mots:
«_Avant tout, je suis un chrétien fervent_», (signés de l'auteur de
la pièce, M. Rodolphe Darzens) me passèrent sous les yeux; et voici
qu'ailleurs il ajoute: «_Catholique, apostolique_ et _romain_».
Ayant pris acte, j'attendis la luxueuse brochure,--précédée d'une
eau-forte de Félicien Rops--et je viens de la lire.
--Maintenant, à titre de simple passant, je dois soumettre aux
intéressés les très humbles réflexions suivantes--non que je
m'exagère l'importance intrinsèque de cette tentative théâtrale--mais
parce que c'est _la première_ et qu'il est bon de prendre des mesures
préventives contre l'imminence des ouvrages annoncés. Puis, pourquoi
le journal _le Gil Blas_ n'aurait-il pas, de temps à autre, une note
grave,--à l'usage des personnes atteintes d'âme?
* * * * *
1º La «pièce» est patronnée d'une préface due à l'auteur de
l'_Histoire d'Israël_, le notoire M. Ledrain.--Cet éclairé
personnage, exhumant de bifides redites, s'y ingénie,--le baiser de
l'Euphémisme aux lèvres,--à nous révéler que Notre-Seigneur n'est
qu'«un _nabi_ de la verte Galilée, le plus _séduisant des fils de
l'homme_, un juste, un _jeune maître_ de _haute raison_, etc.»--Ce
qui revient à le traiter d'imposteur.--Il ajoute: «À l'exception de
la _femme de Madgala_, qui ne le quitta point, le doux crucifié fut,
sur le Calvaire, _abandonné de tous, même de son père_.» Or, pourquoi
la Vierge sainte, l'évangéliste saint Jean, sainte Véronique, le
Larron sanctifié, Joseph d'Arimathie, les saintes Femmes, gênent-ils,
comme de négligeables comparses, le disert, l'émérite préfacier?
Parce que tout l'intérêt de la Passion semble se résumer, pour cet
esprit supérieur, en les préoccupations que voici--«La Magdeleine
aime-t-elle Jésus _avec tous ses sens?_ Éprouve-t-il en respirant
_l'arome de ses cheveux_ et en _sentant la chaleur de ses lèvres_,
quelque _sensation délicieuse?_ Le poète ne le dit pas. Du moins,
la _tendresse_ de Jésus reste _cachée_ derrière un voile. C'est ce
qui prouve jusqu'à quel point M. Darzens a le sentiment de la POÉSIE
historique.»
C'est très galant.
Au point de vue du simple sens commun nous lisons:
(_Même préface_)
PAGES 5 ET 6
«Comment animer de nos _ardeurs_ ces êtres merveilleux qui ont
_le mieux fourni_ à l'humanité la vision du divin? Les amener à
la RÉALITÉ, _ce serait les faire entrer dans le néant_. _Vapeurs
dorées, à forme humaine_, ils _disparaissent_ dès qu'on les
touche et qu'on leur _suppose_ une consistance et des _passions
charnelles_.»
PAGE 11
--«Les divinités grecques ne sont que de pures abstractions,
tandis que Jésus a _réellement vécu_ et _foulé_ cette terre. Si
la LÉGENDE l'a transfiguré, il n'en reste pas moins, par _bien
des côtés_, par son corps et par ses discours fort _humains,
l'un de nos frères_».
Pas de commentaires n'est-ce pas?
Seulement que penser d'un auteur s'attestant «chrétien fervent», se
glorifiant d'être de l'église catholique, apostolique et romaine--et
qui, néanmoins, commet l'inconséquence, plus étrange encore que
juvénile, de faire sanctionner son oeuvre--(où parle le Christ
lui-même!)--par une telle préface et un tel parrain?
2º La «pièce» n'est autre qu'un passage de l'Évangile, arrangé,
_en vers_, pour le théâtre: _Sainte Madeleine chez le pharisien
Simon_.--Tout d'abord, l'Évangile, pour un fidèle, étant le Livre de
l'Esprit-Saint, la lettre même en est inviolable (à une virgule près,
sous menace d'anathème, est-il écrit). Le Beau, dans l'Évangile,
est vivant--et non fictif comme le Beau littéraire. Le mystérieux,
le lointain d'un beau vers ne peut qu'altérer la vérité de ce Beau
spécial. Le restreindre jusqu'à l'humain, en l'adaptant sur le
lit de Procuste d'une prosodie, c'est donc risquer d'offrir, sous
une étiquette, autre chose que ce qu'elle annonce, et se vouer à
produire, par exemple, des vers où, comme dans la pièce, Dieu trouve
que l'Asie est «IMMENSE». (On croit rêver, lisant cela.)--Que l'on
versifie un apostolique récit _d'après_ l'Évangile, passe encore:
mais _versifier l'Évangile même_, c'est s'exposer à dénaturer le sens
vital d'une parole du Verbe en la modifiant selon les exigences de
la métrique d'un vers.--Donc, en principe, tout essai de traduction,
partielle ou totale, de l'Évangile, en vers même libres, simples,
exempts de romantisme, ne peut-être que présomptueux et vain. L'on se
place en ce dilemme:
--Ou grâce à des ajoutis et nuances, la version se trouve
inexacte:--alors, la cause est jugée; ouvrir le dictionnaire des
hérésies.
--Ou par _impossible_, elle est exacte;--alors que penser d'un
fidèle qui semble dire à l'Esprit-Saint:--«Mon cher confrère, ceci
n'est-il pas bien _mieux_ et _plus_ beau que ce que vous avez dicté
(sous-entendu en vile prose), PUISQUE ÇA RIME!
Voyons, ce nonobstant, si l'épisode suave de sainte Madeleine est
exactement traduit.
Tout d'abord, dans l'Évangile, au lieu de la prétentieuse et
précieuse tirade que prête à son héroïne le trop généreux auteur de
la «pièce», la sainte pécheresse _ne prononce pas une seule parole_.
Elle entre; elle ne s'excuse pas: Simon-le-_Pur_ peut la chasser!...
Elle ne _réfléchit_ pas! Elle ne demande pas la _permission_ d'aimer!
Elle s'agenouille, répand ses symboliques parfums, mêlés à ses
larmes, sur les pieds du Sauveur, et ces pieds sacrés, elle les
essuie de ses cheveux, elle les baise en pleurant toujours--et EN
SILENCE.
Mais,--et ceci est un élémentaire article de foi!--ses péchés _lui
sont déjà remis_, à celle qui, en l'oubli de tout souci de ce monde,
peut en agir avec cette confiance d'élue! à la _déjà délivrée_
des sept démons, à celle dont les prunelles de voyante et l'âme
illuminée remarquent si peu le _physique_ du Sauveur que, Jésus étant
ressuscité et lui apparaissant devant le sépulcre vide, _elle ne le
reconnaît même pas_, le regardant en simple humaine, et le prend
_pour le JARDINIER du champ de mort_, et s'écrie, en un transport
d'outre-monde: «Dites-moi, je vous supplie, où vous l'avez mis, afin
que j'aille, et que JE L'EMPORTE!»
C'est seulement à la _voix_, lorsque le Seigneur la nomme qu'elle le
reconnaît et se prosterne. C'est à l'_appel_ seul de Dieu que ses
yeux redeviennent voyants.
--Il est donc, pour ainsi dire, _naturel_, que, chez Simon, le
Seigneur l'assure de nouveau de toute absolution et lui dise: «Va en
paix!» car elle est en état de recevoir ce qu'on lui donne.
Or, dans la «pièce», il se trouve que le prétendu repentir de
la soi-disant Marie-Magdeleine n'est, en réalité, qu'une avance
hypocrite et corruptrice,--que ses pleurs pervers ne sont qu'une
arme pour tenter la chasteté divine,--qu'elle veut se faire
_touchante_ pour induire, en péché, Celui qui a dit: «Lequel d'entre
vous me convaincra d'_un_ péché.» Et voici que le pseudo-Christ de
M. Darzens, alors qu'il vient d'être dit: «qu'il voit toutes les
pensées», se méprend sur la tentatrice! Et qu'il est en dupe! Voici
que celui qui se dressa, le fouet au poing contre les marchands du
Temple et passa au milieu de ceux qui le voulaient saisir et lapider
avant l'heure précise de la Rédemption, supporte ces parfums, ces
larmes viles--et de tels baisers! Voici qu'il accepte, exalte et
bénit ce qui, selon ses avertissements vertigineux, ne peut mériter
que le séjour de l'essentielle-limite, où «_le ver ne mourra pas, où
le feu ne s'éteindra pas!_» Et voici qu'il dit, à ce péché-vivant
qui le contemple, inconscient de repentir et les yeux obscènes:
«Tes péchés te sont remis _à tout jamais_, va en paix!» Ceci--alors
que la scène ultérieure donne à cette parole le démenti le plus
flagrant, puisque non seulement la Magdaléenne _ne s'en va pas en
paix_, mais paraît outrée de ce que Dieu se soit permis de lui
remettre ses péchés au lieu... «_de la_ COMPRENDRE!!» et qu'elle
érupte, en faisant étalage de sa périssable chair, une lave soudaine
de lubricités si révoltantes,--si répulsives,--qu'elle semble, loin
d'être une sainte, une énergumène!
Qu'il me soit donc permis de trouver d'une inconséquence attristante
un «chrétien», dont la «ferveur» peut concevoir l'Évangile sous un
pareil jour.
Finissons-en.--Suivent quelques vers où Madeleine se trouve brusquement
sanctifiée! transfigurée sans autre disposition préalable, et
continue cependant à donner l'impression contraire--puisqu'elle
appelle, tout uniment, le Sauveur «Prophète», et qu'elle demande à
suivre «ceux qui _le disent_ le Messie», le tout en lui affirmant
quelle «l'aimera jusqu'à la mort d'un amour _qu'elle ne comprend
pas_». Comme si une réelle transfigurée pouvait prononcer cette
petite phrase de bourgeoise vexée, ayant senti qu'il n'y avait rien à
faire. J'arrive aux derniers vers pour lesquels semble être conçue la
pièce. Ils sont d'un Rédempteur de fantaisie, d'un accent, d'un _ton_
qui paraissent étrangers à l'Humilité divine. Un adage du Christ s'y
trouve transposé et traduit plus qu'à la légère. Nulle vibration
d'infini! Le Sauveur y nomme la Magdaléenne «son épousée choisie
_entre toutes_ les femmes». Les derniers mots sont en contradiction
formelle avec les Sept-Paroles, ainsi qu'avec le récit de la Mort de
Notre-Seigneur par son témoin l'évangéliste saint Jean.
Entrer dans la critique d'autres détails serait long et pénible. Ces
réflexions suffisent pour prémunir contre d'irréfléchis mouvements
d'adhésion ceux que le talent littéraire de l'auteur pourrait
troubler ou séduire,--et pour entraver peut-être, de quelques
scrupules suscités en leur conscience, les nombreux écrivains qui
s'apprêtent à nous exhiber d'apocryphes rédempteurs. Je n'ai rectifié
que dans ce but les graves erreurs d'un frère en christianisme.
Sur ce terrain, je ne connais plus de sympathies ni de réserves.
Toutefois, je n'ai pas à juger l'auteur, d'abord parce qu'on ne
doit juger personne, ensuite parce que mes errements, à moi-même,
ne me permettent d'être sévère qu'envers moi. Le juvénile poète
de l'_Amante du Christ_ est, sans doute de bonne foi, malgré de
troublantes apparences. Il est dans l'âge où les fumées passionnelles
peuvent obscurcir ou voiler les pures spiritualités du livre des
livres. S'il est à regretter qu'il ait choisi un tel sujet, qu'il
nous permette pourtant d'espérer que son âme est pareille à la fille
de Jaïre, sur laquelle tomba cette parole de résurrection: «Cette
jeune fille n'est pas morte, elle n'est qu'endormie.»
SOUVENIR
En automne 1868, je me trouvais à Lucerne; je passais presque toutes
les journées et les soirées chez Richard Wagner.
Le grand novateur vivait très retiré, ne recevant guère qu'un couple
d'aimables écrivains français (mes compagnons de voyage) et moi.
Depuis une quinzaine, environ, son admirable accueil nous avait
retenus. La simplicité, l'enjouement, les prévenances de notre hôte
nous rendirent inoubliables ces jours heureux: une grandeur natale
ressortait pour nous du laisser-aller qu'il nous témoignait.
On sait en quel paysage de montagnes, de lacs, de vallées et de
forêts s'élevait, à Triebchen, la maison de Wagner.
Un soir, à la tombée du crépuscule, assis dans le salon déjà sombre,
devant le jardin,--comme de rares paroles, entre de longs silences,
venaient d'être échangées, sans avoir troublé le recueillement
où nous nous plaisions,--je demandai, sans vains préambules, à
Wagner, si c'était, pour ainsi dire, _artificiellement_--(à force
de science et de puissance intellectuelle, en un mot) qu'il était
parvenu à pénétrer son oeuvre, _Rienzi_, _Tannhauser_, _Lohengrin_,
_Le Vaisseau fantôme_, _les Maîtres-chanteurs_ même,--et le
_Parsifal_ auquel il songeait déjà,--de cette si haute impression
de mysticité qui en émanait,--bref, si, en dehors de toute croyance
personnelle, il s'était trouvé assez libre-penseur, assez indépendant
de conscience, pour n'être chrétien qu'autant que les sujets de
ses drames-lyriques le nécessitaient: s'il regardait, enfin, le
Christianisme, du même regard que ces mythes scandinaves dont il
avait si magnifiquement fait revivre le symbolisme en son _Anneau
du Niebelung_. Une chose, en effet, qui légitimait cette question,
m'avait frappé dans une de ses oeuvres les plus magistrales, _Tristan
et Yseult_: c'est que, dans cette oeuvre enivrante où l'amour le
plus intense n'est _dédaigneusement_ dû qu'à l'aveuglement d'un
philtre,--_le nom de Dieu n'était pas prononcé une seule fois_.
Je me souviendrai toujours du regard, que, du profond de ses
extraordinaires yeux bleus, Wagner fixa sur moi.
--Mais, me répondit-il en souriant, si je ne ressentais, _en mon
âme_, la lumière et l'amour vivants de cette foi chrétienne dont vous
parlez, mes oeuvres qui, toutes, en témoignent, où j'incorpore mon
esprit ainsi que le temps de ma vie, seraient celles d'un menteur,
d'un _singe_? Comment aurais-je l'enfantillage de m'exalter à froid
pour ce qui me semblerait n'être, au fond, qu'une imposture?--Mon
art, c'est ma prière: et, croyez-moi, nul véritable artiste ne chante
que ce qu'il croit, ne parle que de ce qu'il aime, n'écrit que ce
qu'il pense; car ceux-là, qui mentent, se trahissent en leur oeuvre
dès lors stérile et de peu de valeur, nul ne pouvant accomplir oeuvre
d'Art-véritable sans désintéressement, sans sincérité.
Oui, celui qui--en vue de tels bas intérêts de succès ou
d'argent,--essaie de grimacer, en un prétendu ouvrage d'Art,
une foi fictive, se trahit lui-même et ne produit qu'une oeuvre
morte. Le nom de Dieu, prononcé par ce traître, non-seulement
ne signifie pour personne ce qu'il semble énoncer, mais, comme
_c'est un mot_, c'est-à-dire un _être_, même ainsi usurpé, il
porte, en sa profanation suprême, le simple _mensonge_ de celui
qui le proféra. Personne d'humain ne peut s'y laisser prendre, en
sorte que l'auteur ne peut être _estimé_ que de ceux-là mêmes,
ses congénères, qui reconnaissent, en son mensonge, celui qu'ils
_sont_ eux-mêmes. Une foi brûlante, sacrée, précise, inaltérable,
est le signe premier qui marque le _réel_ artiste:--car, en toute
production d'Art digne d'un homme, la valeur artistique et la
valeur vivante se confondent: c'est la dualité mêlée du corps et
de l'âme. L'oeuvre d'un individu sans foi ne sera jamais l'oeuvre
d'un Artiste, puisqu'elle manquera toujours de cette flamme vive qui
enthousiasme, élève, grandit, réchauffe et fortifie; cela sentira
toujours le cadavre, que galvanise un _métier_ frivole. Toutefois
entendons-nous: si, d'une part, la seule Science ne peut produire que
d'habiles amateurs,--grands détrousseurs de «procédés», de mouvements
et d'expressions,--consommés, plus ou moins, dans la facture de
leurs mosaïques,--et, aussi, d'éhontés démarqueurs, s'assimilant,
pour donner le change, ces milliers de disparates étincelles qui,
au ressortir du néant éclairé de ces esprits, n'apparaissent plus
qu'éteintes,--d'autre part, la Foi, _seule_, ne peut produire
et proférer que des cris sublimes qui, _faute de se concevoir
eux-mêmes_, ne sembleront au vulgaire, hélas, que d'incohérentes
clameurs:--il faut donc à l'Artiste-véritable, à celui qui crée,
unit et transfigure, ces deux indissolubles dons: la Science ET la
Foi.--Pour moi, puisque vous m'interrogez, sachez _qu'avant tout je
suis chrétien_, et que les accents qui vous impressionnent en mon
oeuvre ne sont inspirés et créés, en principe, que de _cela seul_.
Tel fut le sens exact de la réponse que me fit, ce soir-là, Richard
Wagner,--et je ne pense pas que Mme Cosima Wagner, qui se trouvait
présente, l'ait oublié.
Certes, ce furent là de profondes, de graves paroles... Mais, comme
l'a dit Charles Baudelaire, à quoi bon répéter ces grandes, ces
éternelles, ces inutiles vérités!
HAMLET
I
Toute libre intelligence ayant le sens du sublime, sait que le Génie
pur est essentiellement silencieux, et que sa révélation rayonne
plutôt dans ce qu'il sous-entend que dans ce qu'il exprime. En effet,
lorsqu'il daigne apparaître, se rendre sensible aux autres esprits,
il est contraint de s'amoindrir pour passer dans l'Accessible. Sa
première déchéance consiste, d'abord, à se servir de la parole, la
parole ne pouvant jamais être qu'un très faible écho de sa pensée.
Secondement, il est obligé d'accepter un voile extérieur--une
fiction, une trame, une histoire,--dont la grossièreté est
nécessaire à la manifestation de sa puissance et à laquelle il
reste complétement étranger; il ne dépend pas, il ne crée pas, il
transparaît! Il faut une mèche au flambeau, et quelque grossier
que soit en lui-même ce procédé de la lumière, ne devient-il pas
absolument admirable lorsque la Lumière se produit? Ceux-là seuls qui
sont capables de s'absorber dans la préoccupation de ce procédé ne
sauraient jamais voir la Lumière!
Le génie n'a point pour mission de créer, mais d'éclairer ce qui,
sans lui, serait condamné aux ténèbres. C'est l'ordonnateur du Chaos:
il appelle, sépare et dispose les éléments aveugles; et quand nous
sommes enlevés par l'admiration devant une oeuvre sublime, ce n'est
pas qu'elle crée une idée en nous: c'est que, sous l'influence divine
du génie, cette idée, qui était en nous, obscure à elle-même, s'est
réveillée, comme la fille de Jaïre, au toucher de celui qui vient
d'en haut.
* * * * *
Oui, d'en haut!... Car il s'agit de hauteurs où ne sauraient
atteindre les géométries: lorsque les poètes parlent des cieux, il
n'est point question de ces firmaments restreints et visibles situés
au bout de la lorgnette des astronomes, mais de choses plus sérieuses
et plus vivaces, qui ne peuvent ni s'éteindre, ni passer.
II
Le _moyen_, le sujet, le drame est chose si indifférente en soi
pour le génie, que le génie ne se donne presque jamais la peine de
l'inventer. Il se superpose, voilà tout. Il fait ébaucher le marbre
par l'élève, et prend son bien où bon lui semble, sans que personne
ait à l'accuser de plagiat. Hamlet n'est pas plus de Shakspeare que
Faust n'est de Goethe, ni don Juan, de Molière. Aucun des principaux
drames de Shakspeare n'est de lui, en tant que drame, comme nous
le savons, maintenant. Il allait jusqu'à se conformer aux moindres
détails d'une chronique, ou de l'oeuvre dramatique précédente: il
prenait les phrases mêmes, les épisodes, l'action absolue, jetait
dans tout cela quelques paroles, dédaigneusement, et cela suffisait
pour que l'oeuvre devînt telle, que tout en restant presque
identique, en apparence, à l'oeuvre étrangère et primitive, elle
était transformée, en réalité, jusqu'à ne plus présenter de rapport
appréciable avec l'antécédente. Le vagissement devenait un éclat de
tonnerre.
Qu'importe, même, l'absurdité des personnages, l'impossibilité de
l'intrigue, la contradiction des événements entre eux? _Macbeth_,
_Othello_, _Roméo_, _le Roi Lear_, _Timon d'Athènes_, _Falstaff_,
_Richard III_, sont des prétextes, et Shakspeare s'inquiète toujours
fort peu des lions et des palmiers qu'il place dans la forêt des
Ardennes. Ce qui traverse, comme des rayons, tout cet amoncellement
de hasard, c'est la puissance multiple, infinie, qui, dans une
seule scène, quelquefois, réunit, approfondit et caractérise les
mille formes de l'un des sentiments principaux de notre âme, et le
généralise, d'un seul coup, à tout jamais. C'est pour cela que chacun
des personnages de Shakspeare ressemble à une Loi.
III
Les objections, contre les personnages de Shakspeare, paraissent
faciles et victorieuses, tout d'abord; cependant une simple réflexion
les dissipe toujours! Le prodigieux poète a véritablement tout prévu,
là même où l'on croirait le trouver en défaut jusqu'au ridicule!
* * * * *
L'autre soir, en écoutant _Hamlet_, il nous est venu cette pensée,
pendant la scène de l'esplanade du château d'Elseneur: nous nous
disions:
Un Moderne, «un homme de goût», pourrait se demander ce que
Shakspeare (qui jouait le personnage du Fantôme devant la reine
Elisabeth, au théâtre du Globe, et le jouait de manière à produire
quelque impression sur l'auditoire), oui, un Moderne pourrait se
demander ce que Shakspeare lui-même eût pu répondre, si l'acteur
chargé du rôle d'Hamlet, piquant brusquement son épée en terre et se
croisant les bras eût interpellé, le sourire aux lèvres et comme il
suit, «l'Échappé de la Nuit hideuse.»
--Tu as comparu devant Dieu, dis-tu? Tu _as vu Dieu face à face_,--et
tu viens me parler du Danemark! Tu t'inquiètes encore d'une dame qui
t'a préféré un scélérat et un ivrogne? Tu me parles des propriétés
de la jusquiame, des mystères éternels, de la politique actuelle et
des bûchers sulfureux, et tu veux que je te prenne pour autre chose
que pour un drap sur un balai? Mais, pauvre Ombre, si l'un de nous
deux, ici, doit être effrayé de l'autre, c'est Toi! Qui m'a donné
d'un trépassé qui épilogue encore et parle de vengeance dans le
Purgatoire? Si c'est pour me débiter ces absurdités que tu es venue,
chère Ombre,--franchement, ce n'était pas la peine de mourir!...
Parle de choses plus sérieuses, ou retourne d'où tu viens.
Et le Moderne se répondrait, avec un sourire de compassion
suffisante, que le Spectre, blessé dans sa dignité d'outre-tombe,
se serait probablement «retiré» avec un cliquetis de ferraille, en
entendant cette apostrophe.
Voilà, certes, une objection qui paraît concluante et sérieuse, et
qui, cependant,--n'a pas le sens commun!
Car le Fantôme, par le seul fait d'être là, sous son armure, est, à
lui seul, bien plus absurde que tout ce qu'il pourrait ajouter!--Et
s'il a réellement vu Dieu, s'il a contemplé l'Absolu et s'il y
est entré, toute parole profonde ou puérile, sublime ou niaise,
médiocre ou banale, est _identiquement_ superflue et sans valeur à
ce sujet, puisqu'elle ne peut se produire que dans le relatif. Et
les incohérences qu'il débite sont, par le seul fait de sa présence,
ce qu'il peut encore dire de plus effrayant, à cause de leur
incompréhensibilité même dans sa bouche!--Le secret de l'Absolu ne
pouvant s'exprimer avec une syntaxe, on ne peut demander au Fantôme
que de produire _une impression_, et moins cette impression sera
définie ou limitée par sa coïncidence avec notre logique, plus elle
sera ce qu'elle doit être.
Le Spectre, pour William Shakspeare, n'est qu'un être moral; c'est
l'_Obsession_!--Mais comme des myopes ne pourraient apercevoir des
spectres qui ne s'agiteraient que dans les nuées, Shakspeare a accusé
l'objectivité du fantôme; il en a exagéré la notion afin qu'elle pût
être accessible au «Bon sens» de ses auditeurs. Si, d'ailleurs, il a
voulu qu'Hamlet perçût réellement l'Ombre, s'il a pensé que cet effet
dramatique frapperait et saisirait l'imagination de la foule, c'est
parce qu'il était certain que chaque spectateur, dans le fantôme
perçu par Hamlet, verrait le fantôme qui le hante lui-même, et
saurait approprier les réponses à ses questions personnelles.
IV
Shakspeare avait si bien pensé de plus haut que l'esplanade
d'Elseneur qu'il prend lui-même la parole, au milieu du drame,--et
par la bouche d'Hamlet,--pour avertir la postérité.
En effet, le monologue: «_Être ou n'être pas_,» est un magnifique
désaveu. Le Public, trouvant cela «profond», ne va pas plus loin,--et
il lui semble naturel qu'Hamlet prononce des choses profondes; mais
elles sont effectivement si profondes, ces choses, quelles rendraient
inintelligible le personnage qui les avance, si c'était réellement
lui qui les proférât.
«La Mort est un pays inconnu d'où _nul_ pélerin n'a pu revenir
encore,» s'écrie Hamlet, dans son soliloque métaphysique.
Ce qui nie absolument l'Apparition.