LIBERTÉ. ÉGALITÉ.

Paris, 2 fructidor an 8 de la République française.

«Vous voilà prêts à revoir votre patrie, mes chers amis, puissiez-vous

tous recevoir en bonne santé la nouvelle qui vous en est portée! Ma joie

est plus grande que je ne puis vous l'exprimer de savoir que vos peines

vont finir. Vos amis, vos parens vous attendent avec la plus grande

impatience; vous jugerez des dispositions humaines et justes du

gouvernement, en apprenant qu'il envoie une frégate qui aura tous les

_aménagemens nécessaires_ pour faciliter et rendre moins pénible votre

traversée.

»Le premier consul s'est porté à cet acte de justice avec un

empressement qui renouvelle l'attachement que lui ont voué tous les gens

de bien.

»Que le lieu où vous devez être débarqués (l'île d'Oléron

provisoirement), ne vous effraye point; partout où vous aborderez sur

nos côtes, vous trouverez des Français et des amis; après un aussi cruel

bannissement, on ne vous en fera pas éprouver un nouveau.

»Puisse votre retour être aussi prompt et aussi heureux que l'a été

celui de Lafond et le mien!

»Adieu, donnez ces bonnes nouvelles à nos amis; je crois pouvoir donner

ce nom à tous les déportés du 18 fructidor.

»_Barbé-Marbois._»

Une goëlette est préparée pour nous, et demain Ier. janvier 1801, nous

devons mettre à la voile pour revoir notre patrie....... Quelle année!

Nous soupirons après le jour..... Ce matin la frégate lève l'ancre au

moment où nous allons sortir du port; elle est chassée par des croiseurs

anglais; elle a ordre d'éviter toute rencontre....., nous lui tendons

les bras.....; est-ce un songe? elle disparoît.....

Pendant quinze jours, notre joie, nourrie par la certitude, s'épanouit

peu-à-peu; le soupçon la défeuille, l'inquiétude la fanne, le chagrin la

brûle; la frégate a disparu pour toujours; nous avons quitté nos

habitations, nos malles sont là, nos fonds sont épuisés, l'agent

déconcerté ne prend encore aucun parti; qu'allons-nous devenir?

Il nous fera partir dans un mois, dit-il, si elle ne reparoît point....

Plus le tems s'éloigne, moins il tient sa parole.

La corvette la Bergère, qui croisoit depuis un an, reparut, et apporta

70 mille piastres. H...... la croyant trop endommagée pour repartir en

croisière, résolut d'abord de la renvoyer en France chargée des

déportés, il les en informa; cinq jours après, il n'en fut plus

question; il nous a leurrés ainsi tous les mois.

Le consul n'a reçu nulle part de voeux plus sincères pour sa

conservation qu'à Cayenne, dans les karbets des déportés, sous la férule

d'un pareil agent. La nouvelle de l'explosion de la machine infernale,

en nous glaçant d'effroi, nous fit redoubler de ferveur. Chacun se

sauvoit à quelque prix que ce fût; un bâtiment alloit à vide à

New-Yorck, je me concertai avec certains amis, je leur fis part de mes

craintes, je me mis en mesure pour partir. Ce n'étoit pas une petite

affaire; jadis j'étois débarqué à Cayenne avec quarante sols, je n'avois

pas eu trois louis en ma possession depuis trente mois, j'étois tout nu,

et je voulois partir pour New-Yorck, c'est-à-dire, pour un pays où je ne

connoissois personne, où je ne pouvois pas demander mes besoins. Ces

ancres de misère ne purent me retenir à Cayenne. Nous étions à la moitié

de l'année, je séchois d'impatience. Sept de mes camarades étoient déjà

sur la feuille du départ, je fis le huitième. H..... nous délivra des

passe-ports, où il inséra une clause qui nous dénuoit de tout secours

auprès des consuls français dans les États-Unis. La voici:--_Laissez

passer les citoyens déportés rappelés, retournant volontairement en

France, par les États-Unis, où il ne leur sera rien dû pour frais de

séjour et de passage_, etc. Plus il semoit d'épines devant nous, plus

nous franchissions les obstacles.

Nous mîmes à la voile trois jours de suite, sans pouvoir sortir du port;

le quatrième, en voulant gagner le large, nous échouâmes six pieds dans

la vase à l'embouchure de la rivière de Cayenne. C'étoit le tems de

l'hivernage, nous fûmes assaillis d'une tempête, et d'un raz de marée si

fort, que nous pensâmes être moulus sur ces côtes que nous avions tant

de désir de quitter. Le bâtiment avoit éprouvé de si violentes

secousses, que deux passagers se débarquèrent, Monsieur Tournachon,

colon de Cayenne, et Dechapelle Jumignac, déporté comme nous; quatre

autres, pour assurer leur vie, vouloient faire de même le sacrifice de

leur passage qui nous revenoit à près de 500 francs.

Enfin, le 26 mai 1801 (7 prairial an 9), le capitaine Prachet nous remit

à flot à cinq heures du soir; nous mouillâmes en face de Makouria, et,

le lendemain à midi, nous mîmes à la voile...... Nous ne restions plus

que sept déportés, un habitant de Cayenne et un Rochefortain, bijoutier,

venu sur _la Dédaigneuse_ pour s'établir dans la Guiane.

MM. _Bodin_, curé de Voide; _Dezanneaux_, vicaire de Nuel; _Naudeau_,

curé de Tessonière; _Laisné_, curé de St. Julien de Vouvantes;

_Duchevreux l'Ecreviche_, minime desservant de Changi près

Châlons-sur-Marne; _Deluen_, âgé de 64 ans, prêtre de Nantes; _Doru_,

âgé de 70 ans, chanoine de Châteaudun; _Pitou_, de la même ville,

résidant à Paris; _Badoir_, soldat retiré, colon repassant en France

pour sa santé et pour recueillir une succession, et _Leroux_, bijoutier,

venu librement à Cayenne.

_Tendimus in Latium_... nous voilà en route pour France; une brume

épaisse nous dérobe déjà Cayenne; il vente bon frais, nous rangeons la

côte; l'embouchure des rivières de Kourou, Synnamari et Konanama nous

laissent un sombre dans l'âme. Les manes des martyrs pour la religion

disent à nos coeurs: «Vous quittez donc ces climats où nos cendres

reposent en paix! dites à nos familles de pardonner à nos ennemis; nous

vînmes ici 329, la moitié a été moissonnée en un clin d'oeil; portez nos

noms en France, et n'oubliez pas que vous laissez dans ces déserts des

compagnons d'infortune qui sécheront encore ici long-tems en soupirant

sans jalousie après votre bonheur.......»

* * * * *

Le lecteur effrayé des listes qu'il a vues, seroit tenté de croire que

la Guyane est l'antre du Cyclope où personne ne peut aborder sans être

dévoré. Le désert est affreux; mais tout pays qui n'est pas défriché, où

les hommes entassés, se croient envoyés à la mort; où le chagrin, poison

subtil, les étreint en arrivant; ce pays, fût-il les silencieux vallons

chantés par nos poètes, moissonnera toujours la moitié de ses colons.

Cayenne et la Guiane, par leur site embrasé, exigent plus que les autres

climats, de ménagement et de résignation de la part des arrivans; mais

on y vit comme ailleurs, quand on est sobre, et qu'on ne se frappe pas

de l'idée d'une mort infailliblement prochaine. La consomption nous

avoit presque tous atteints. On va voir que les déportés répartis chez

les habitans, loin de Konanama et de Synnamari, ayant le vivre et une

espèce de liberté, n'ont pas été plus ménagés que les autres. Ce sombre

tableau sera bientôt nuancé d'une lumière douce à tous les coeurs

sensibles. Ceux que leur courage et la Providence ont fait demeurer

après nous, lors du traité d'Amiens, ont presque tous abordé à la

Martinique, où la famille de notre auguste souveraine leur a tendu les

bras, et fourni les moyens de revenir dans leur patrie.

_Premiers déportés par la loi du 19 pluviose an V._

Sur la corvette _la Vaillante_. Arrivés à Cayenne, le 12 novembre 1797.

Seize généraux et représentans, dont huit évadés, et deux morts en

route. (Voyez leurs noms à la fin de la seconde partie.) Six morts à

Synnamari; deux rappelés à Paris:

BARBÉ-MARBOIS (François), de Metz, 53 ans, député au conseil des

Anciens, aujourd'hui ministre du Trésor public.

LAFOND-LADEBAT (André-Daniel), de Bordeaux, 50 ans, député au conseil

des Anciens; aujourd'hui à la tête de la Banque Territoriale.

_Seconds déportés par la même loi._

Embarqués, 1º. sur _la Charente_, le 12 mars 1798; ensuite sur _la

Décade_, le 25 avril suivant; débarqués à Cayenne, le 15 juin 1798.

Cent quatre-vingt-treize, dont soixante-quatre morts à Konanama et à

Synnamari. (Voyez la liste dans la 4e. partie.)

_Morts à Cayenne et dans les cantons._

ADAM (Jean-Nicolas), bernardin de Paris, département de la Seine, âgé de

50 ans, né à Nigent-Corni, département de l'Aisne; mort à Gros Sou dans

la Guyane, chez M. Vidier, canton de Makouria, dans les derniers jours

de brumaire de l'an 7 (20 novembre 1798). La religion et les gens de

lettres lui doivent des pleurs.

AGAISSE (Henri), âgé de 25 ans, clerc tonsuré, de Rezé, près Nantes,

déporté pour la seconde fois, toujours comme prêtre; la première, pour

s'être sauvé de la noyade; envoyé dans la Guyane pour être rentré à la

faveur des loix de 1795; mort de misère à la pointe de Cayenne, chez

Sevrin, le 22 septembre 1798.

BECHEREL (Augustin), vicaire de Villepot, Rennes, Ille et Vilaine, âgé

de 45 ans, né à Rennes; mort chez _la Borde_ à _Roura_, en octobre 1798.

BELOUET (J. B.), âgé de 47 ans, curé de Cramey-sur-Ourse, Langres,

département de la Côte-d'Or, né à Touerne. Il s'étoit retiré avec trois

autres infortunés dans une masure de la Guyane, dans le canton de

Makouria, pour se soustraire à la peste de Konanama: les vapeurs de

cette terre homicide, qu'il retournoit pour la fertiliser, l'ont

suffoqué le 20 septembre 1798.

BOSCAULT (Victor), bernardin, 40 ans, Alby, Tarn, comm. de Cordes. Mort

en frimaire an 8 (déc 1799).

BREMONT (Antoine), âgé de 52 ans, curé de Sury, Bourges, département du

Cher, né à la Valette, département du Cantal: il avoit une loupe grosse

comme les deux poings au genou. Quand il débarqua, sa loupe étoit plus

grosse que la tête; on la lui extirpa, il parut guéri; se plaça chez

Poulain, père, aux cataractes de la rivière d'Oyapok: il étoit

industrieux, spirituel et extrêmement sociable; mort de chagrin, en nov.

1798.

CAILHIAT (Calixte), âgé de 36 ans, professeur de l'Université, d'une

profonde érudition, prêtre de Cahors, lieu de sa naissance, départem. du

Lot; mort à Approuague chez M. Tournachon, en vendémiaire an 7 (octobre

1798).

CARDINE (J. B.); mort à Kourou, le 19 vendémiaire an 7 (10 oct. 1798),

un de nos compagnons à la case S. Jean.

CLERC-DE-VAUDONE (Étienne-Mamert le), né à Langres, bernardin, compagnon

de malheur de Belouet; mort de misère et d'une fièvre putride dans la

même hutte, le 30 octobre 1798.

COLUS (Jean-Nicolas), âgé de 47 ans, curé de Vomecours, dép. de la

Meurthe, Nancy, né au même lieu, homme d'un caractère inappréciable;

mort à Approuague, de chagrin et de misère, en décembre 1798.

DELESTRE (François), âgé de 37 ans, rentré en vertu de la loi du 7

fructidor an 5 (1796), qui rappeloit les prêtres insermentés; né à

Neuchâtel, près Rouen; principal du collège de sa ville natale; placé

chez M. Lane, dans le canton de Makouria; mort d'une fièvre putride, en

thermidor an 6 (août 1798).

DENOINVILLE (Albert), curé de Vincy, Laon, Aisne; mort en décem. 1798,

canton de Makouria, chez M. Vidier.

DESROLAND (J.-Jacques-Alexandre Rabaud), âgé de 36 ans, né à Marsilly,

département d'Indre et Loire, chanoine d'Airvault, de Poitiers; mort

dans la Guyane à la fin de 1798, victime, avec Clavier, du terrorisme de

Robespierre. Sur le vaisseau _le Washington_.

DUBOIS (Jean), âgé de 60 ans, né à Richelieu, départ. d'Indre et Loire,

curé de Pierrefite, diocèse de la Rochelle; mort à l'hospice de Cayenne,

à la fin de brumaire an 7 (novembre 1798).

DULAURENT (Jean-Jacques), né à Quimper, département du Finistère,

conseiller d'état au parlement Maupeou; mort de chagrin et de

dyssenterie à l'hospice, le 5 avril 1800 (15 germinal an 8.)

DUVAL (Jean-Claude), âgé de 49 ans, né à Dormans, département de la

Marne, chanoine de Soissons; mort chez Regis, aux cascades de la rivière

de Cayenne, canton de Roura, le 30 vendém. an 7 (21 octobre 1798).

ENIS (Louis-Pierre), 40 ans, prêtre de Besançon; mort à l'hôpital de

Cayenne, le 18 vendémiaire an 7 (9 octobre 1798).

EVERARD (Jacques), âgé de 40 ans, chanoine de Chartres, sa patrie, a été

volé dans la traversée; mort à Makouria, le 26 frim. an 7 (17 déc.

1798).

FOURNIER (Hugues), âgé de 42 ans, né à Saint-Saudoux, Puy-de-Dôme,

Chartreux, habile physicien et mécanicien, avoit l'estime de tous ceux

qui l'ont connu; mort d'une hydropisie, chez madame Lavatte, à Kaux, le

30 pluviose an 7 (18 février 1799).

FRÈRE (Jean-François), chanoine de Ste.-Radegonde de Poitiers, Vienne;

mort de misère dans la Guyane, au commencement de septembre 1798.

GAILLARD (Julien), âgé de 26 ans, eudiste de Coutances, né à

Couberville, d'une piété rare, brûlé du désir d'aller en mission aux

Indes-Orientales; mort chez madame Lavatte de Kaux, au commencement de

frimaire an 7 (décembre 1798).

GARNIER (Jacques); sur le registre est écrit: _Prêtre dont on n'a pu

savoir ni les prénoms, ni le lieu de naissance, parce qu'il étoit sans

connoissance, au moment où nous, commissaires, nous sommes transportés à

bord de la corvette mouillée dans la rade de Cayenne._ Il étoit vicaire

de Bevrand, de Langres, Haute-Marne; il est mort en touchant la terre.

GEMIN (Pierre-Joseph), 56 ans, curé de Rambergen, Malines, Dyle; mort de

chagrin à la fin de décembre 1799.

GERIN (Jean-Nicolas), âgé de 41 ans, né à Metz, bénédictin, placé chez

Marie-Rose; mort à Cayenne, en octob. 1798.

GIBERT-DESMOLIÈRES, représentant du peuple au conseil des anciens, né à

Paris, commissaire de la Trésorerie en 1797. L'arrivée de Burnel lui

causa la mort: sa mémoire sera toujours chère aux honnêtes gens, qui

prisent la probité d'Aristide; mort chez Lavatte, canton de Makouria, le

17 niv. an 7 (6 janvier 1799).

JUDET (Nicolas), 32 ans, chanoine de Saint-Martial, de Limoges,

département de la Haute-Vienne; mort en février 1799.

HUON AIMÉ, âgé de 29 ans, officier de marine, et cordonnier depuis la

révolution, placé dans le canton de Makouria; mort le 3 vendémiaire an 7

(24 septembre 1798).

HURACHE (Louis François), âgé de 60 ans, natif d'Amiens, département de

la Somme; mort chez Breton, à Oyapok, en vendémiaire an 7 (septembre

1798). Il étoit couvert d'ulcères avant la traversée, il avoit 60 ans,

rien n'a pu le soustraire à la déportation; on l'a hissé avec un palan

comme une bête de somme, pour le porter de _la Charente sur la Décade_.

HURET (Jean), perruquier, âgé de 56 ans, déporté pour émigration, né à

Versailles, département de Seine et Oise; mort dans le canton de Roura,

à la fin de 1798.

KERAUTEM (Joseph-Louis), âgé de 50 ans, officier de port, natif de

Carnot en Bretagne, résidant chez Methero, à la pointe de Cayenne,

canton de Makouria; mort d'un coup de soleil, en allant toucher 50 louis

qui lui étoient adressés de France, le 1er. fructidor an 7 (18 août

1799).

KERICUF (Guillaume-Nicolas), né à Morlaix en Bretagne, chanoine de S.

Denis, près Paris: depuis la révolution, marchand épicier à S. Denis;

arrêté sur une dénonciation faite au ministre Sotin. Kericuf, confronté

avec son dénonciateur, fut condamné sur cette déposition: S'il n'a pas

tenu le propos de _vive le Roi, au diable le ministre Sotin_, il l'a

pensé. Mort à Approuague à la fin de 1798.

KERCKOFF (Guillaume), vicaire de Montaigu, Malines, Dyle; mort de la

dyssenterie à l'hospice de Cayenne, en thermidor an 6 (août 1798).

LAPANOUSE (Gabriel), vicaire de Rabasteins, né à Alby, département du

Tarn; mort dans la Guyane française, en frimaire an 8 (déc. 1799).

LAUDIER (Nicolas), né à Neauphle, département de l'Orne, inscrit sur la

liste des émigrés; instruit et misantrope. «J'ai servi les républicains

que j'aime, disoit-il, ils m'ont assassiné......»

Décédé à l'hospice de Cayenne, en thermidor an 6 (juillet 1798).

LEROI (André), 47 ans, prêtre de Clinchamp, département du Calvados; il

s'étoit mis à la tête d'une habitation dans le canton de Roura. Mort de

trop de travail le 12 décembre 1800, cinq jours avant l'arrivée de la

frégate qui devoit nous rendre dans nos foyers.

LEROUX (François), domestique de M. l'évêque du Mans, né au Mans; mort

de chagrin dans le canton de Kourou, sur l'habitation de M. Terrasson,

le 26 fructidor an 6 (12 septembre 1798).

LOYAL (Charles), âgé de 67 ans, né à Bitche, département des Forêts,

apothicaire, prévenu d'émigration pour avoir été chercher, avec un

passe-port en règle, une succession que son épouse avoit en pays ennemi;

il fut rayé de la liste des émigrés par son département; il avoit 67

ans, il étoit infirme. Mort, du 16 au 24 fruct. an 6 (10 septembre

1798), de la gangrène aux jambes; il demeuroit chez Mlle Lacour, canton

de Makouria.

MENTEL (Claude), 58 ans, prêtre de Chambéry, Mont-Blanc; mort le 12

floréal an 7.

NOIRON (Hilaire-Augustin), âgé de 49 ans, curé de Mortier et de Crécy,

diocèse de Laon, instruit, guindé dans sa personne et difficile à vivre;

mort à Approuague, en brumaire an 8 (nov. 1799), à la suite d'une partie

de chasse où il avoit été pour son plaisir.

NUSSE (Jean-François), âgé de 47 ans, curé de Chavignon, Soissons,

départ. de l'Aisne, ci-devant grand-vicaire de M. l'évêque Grégoire;

mort à Approuague, chez Dole, en fruct. an 6, au commencem. de sept.

1798. Nusse étoit né à Fave, diocèse de Soissons; les sciences, les

hommes sensibles et les pauvres, ont fait une perte dans ce digne

ministre, chéri de tous ses confrères.

OUDAILLE (François-Augustin), âgé de 39 ans, curé de Lusarches, près

Paris, surnommé _le grand prêtre_, parce qu'il avoit six pieds un pouce,

bon et beau.

En 1793, il fut condamné à la déportation pour avoir fait la procession

de Notre-Dame d'août ou du voeu de Louis XIII; il resta dans les cachots

de Bicêtre jusqu'au commencement de 1795. Mort en brum. an 7 (novembre

1798), de chagrin de survivre à Cardine.

PILLON (René-Pierre), âgé de 48 ans, né à Laval, départ. de la Mayenne,

curé de S. Marc-sous-Balon; mort chez Martinot, à Roura, à la fin de

1798, de peste et de chagrin.

PRADAL (Joseph), âgé de 32 ans, d'Alby, département du Tarn, prêtre,

déporté la première fois en 1794 à l'île d'Aix; mort chez M. Logois,

canton de Kourou, le 15 vendémiaire an 7 (6 octobre 1798); il

travailloit jour et nuit à l'histoire de la Déportation; il a laissé des

notes qui m'ont été fort utiles.

ROSSIGNOL (Louis-Bernard), n'a jamais su ni comment ni pourquoi il étoit

déporté; né à Couci-le-Château, diacre d'office à S. Paul de Paris. Mort

de misère chez Dolé, à Approuague, en fructidor an 6 (août 1798).

ROUSSEL (François-Geneviève), âgé de 57 ans, génovéfin, né à Soissons,

curé de Saint-Front de Neuilly: l'agent Jeannet eut des égards pour lui;

il fut d'abord bien accueilli à Oyapok chez Domingé, qui le maltraita

ensuite sans raison, et lui causa la mort, en le laissant à la merci des

autres colons, qu'il fut obligé d'implorer. Roussel étoit érudit,

religieux et tolérant. Mort à la fin de 1799, presque sans asile,

regretté de tous ses confrères.

ROUX (Jean), 46 ans, né à Fontbonne, département du Cantal, chanoine de

Lezé, diocèse de Bourges, sans prétention et non sans génie, tolérant et

bon; mort chez Mlle Lacour, canton de Makouria, d'une fièvre putride, le

18 septembre 1798.

SAINT-PRIVÉ (J. François), curé de Champ, département des Vosges, natif

de Chaune. Il s'est trouvé déporté avec celui qui lui avoit pris sa cure

lors du premier serment; il l'a traité comme l'Évangile le commande.

Mort chez Malvin, de Cayenne, à la fin de 1798.

SENEZ (Louis), 47 ans, curé de l'Échelle-Lefranc, Soissons, Aisne; mort

en décembre 1799.

SONGEON (Dominique), 29 ans, prêtre d'Anneci, Mont-Blanc; mort en

décembre 1799.

SANTERRE (Julien-Mamert), 47 ans, curé de Grand-Champ, natif de Feret,

du département du Morbihan; mort à Oyak, à la fin de 1799.

THOMAS (François-Thomas), 48 ans, né à Cuisan, département de Saône et

Loire, chanoine de Saint-Maximien, de Besançon, à peu de lieues de

Ferney; a été un des amis de Voltaire dans ses dernières années. Mort le

20 prairial an 7 (8 juin 1799), de la suite d'une indigestion, de

chagrin et un peu de folie.

VATELIER (J. B.) 48 ans, né à Chantilly, département de l'Oise, musicien

de M. le duc d'Uzès; mort à Roura, à la fin de 1798.

VILLETTE (J. Louis), boutonnier, 46 ans, natif de Lyon, l'un des mauvais

sujets de _la Décade_; mort à Cayenne, d'excès de boisson, en fructidor

an 6 (septembre 1798).

_Liste des évadés et des rappelés._

ANDRÉ (Jean-Nicolas), 83 ans; chanoine régulier de Nanci: Hugues l'avoit

relégué aux islets du Malingre, il fut le premier embarqué sur _la

Dédaigneuse_.

AUBERT (Pierre), 47 ans, curé de Fromentière, Châlons-sur-Marne; parti

par _la Dédaigneuse_.

AUDIN (Hilaire), 33 ans vicaire de Saint-Prix d'Auxerre, Yonne; celui-ci

étoit très-malade en sortant de Rochefort, il avoit perdu connoissance;

on le reporta sur _la Bombarde_, pour le remettre à Rochefort. Le

commissaire le fit recharger de suite sur _la Bayonnaise_; en mouillant

dans la rade de Cayenne, il tomba à l'eau, d'où on le hissa avec un

palan; il est revenu sain et sauf en France sur _la Dédaigneuse_.

AYMÉ (Jean-Jacques), 46 ans, représentant du peuple, né à Montélimart,

département de la Drôme; évadé le 5 brumaire an 8, naufragé en Écosse

avec M. Perlet, et sauvés tous deux miraculeusement.

BEAUVAIS (Daniel de), 47 ans, officier du génie, du Mans, condisciple du

directeur Carnot, savant et simple; parti sur un suédois, capitaine

Gardner, le 3 mars 1801, à ses frais, pour cent cinquante piastres, sans

vivres.

BEGUÉ (Jean), 33 ans, prêtre de Lombés, du Gers, évadé le 12 mai 1799.

BERNARD (Casimir), 26 ans, de Chartres, officier, parti par _la

Dédaigneuse_.

BODIN (Mathurin), curé de Voide, la Rochelle; relégué en Espagne, savant

sans ostentation, et pieux sans cagotisme; parti à ses frais par les

États-Unis, pour seize cents francs; 7 prairial an 9 (26 mai 1801).

BOSCAUT (Jean Raimond), 51 ans, chanoine d'Alby, Tarn; parti à ses

frais, pour mille francs, sur la goëlette de M. Duperrou, le 12 fév.

1801.

BRODIN (Pierre-Julien), 34 ans, vicaire de Piré, de Rennes; parti sur

_la Dédaigneuse_.

BROCHIER (Hugues-Joseph), 20 ans, domestique, de Grenoble; l'un des

mauvais sujets de _la Décade_; évadé en fructidor an 8 (août 1800).

BRUMANT BEAUREGARD (Jean-B.), 51 ans, vicaire-général de Luçon, Vendée,

né à Poitiers; parti à ses frais pour mille fr., sur _le Victorieux_, à

la fin d'août 1798.

BUFFEVANT (Jean-Aimé), 37 ans, vicaire de Sainte-Marguerite de Paris,

est neveu de M. d'Argental, à qui Voltaire a tant écrit. Cet exilé, en

me donnant des détails sur l'intimité de son oncle avec le philosophe de

Ferney, dont M. d'Argental, dit-il, baisoit les lettres, comme un amant

dans le délire, les rubans ou les cheveux de sa maîtresse, n'a pas

oublié le soufflet qu'il reçut de cet oncle moribond, pour lui avoir

parlé de prêtre et de confession. Parti à ses frais pour la somme de

cent cinquante piastres, sans vivres, sur un suédois, le 3 mars 1801.

CLAIRE (Michel), 25 ans, domestique, de Chambéry, Mont-Blanc; parti sur

_la Dédaigneuse_.

COLLIN (Claude), 38 ans, vic. de Vovincourt, Toul, Meuse; parti sur _la

Dédaigneuse_.

COLLOQUIN (Pierre), 37 ans, vicaire de Vienne, né à Vienne-le-Château;

parti à ses frais au commencement de vendémiaire an 10 (septembre 1801).

COURTAUD (Pierre-Alexis), vicaire de Lugsans, Besançon, Jura; évadé le

12 mai 1799.

COP (Michel), 50 ans, curé de Sundrecht, Gand, Escaut; évadé le 12 mai

1799.

CORMIER (J. B.), 40 ans, bénédictin de Vendôme, né à Yèvre, département

d'Eure et Loir; parti sur _la Dédaigneuse_.

CUSTER (Nicolas), prêtre récollet de Namur, âgé de 30 ans; évadé à

Surinam avec Brochier.

DAVI (Jean-Alexandre), 32 ans, vicaire de Ville-l'Évêque-d'Angers, né à

Châlons-sur-Loire; parti sur _la Dédaigneuse_, le 1er. janvier 1801.

DEBAY (Jean), 41 ans, régent de l'école des pauvres, Bruges, la Lys;

évadé le 12 mai 1799.

DELUEN (J. François), 60 ans, prêtre, de Nantes; parti à ses frais, par

les États-Unis, pour la somme de seize cents francs, le 7 prairial an 9

(26 mai 1801).

DENEVRE (Jacques), 54 ans, prêtre, commune d'Ectous, Bruges, Escaut;

évadé en mai 1799.

DENOOD (Jacques), 34 ans, oratorien, Malines, Dyle; évadé le 12 mai

1799.

DEYMIÉ (J. François), 42 ans, vicaire de Trac, né à Cordes, près Alby,

département du Tarn; parti par _la Dédaigneuse_.

DEZANNEAUX (Joseph), 46 ans, vicaire de Nuel; parti à ses frais par les

États-Unis, pour la somme de seize cents francs, le 26 mai 1801 (7

prairial an 9).

DORU (Pierre-Guillaume), 70 ans, né à Châteaudun, principal du collège

et ensuite chanoine de la Sainte-Chapelle; déporté pour avoir consulté

un grand-vicaire de Chartres, sur sa conduite à tenir pour recevoir dans

le giron de l'église un prêtre qui avoit abjuré Dieu par crainte; parti

à ses frais, par les États-Unis, pour la somme de seize cents francs, le

7 prairial an 9 (26 mai 1801).

DROUET (Pierre-François), 38 ans, natif de Beaulieu, sur la Roche, en la

Vendée, vicaire de Luçon; parti sur _la Dédaigneuse_.

DUCHEVREUX LECREVICHE (Jean-Adrien), 40 ans, minime, desservant de

Changi, de Châlons-sur-Marne; parti avec le précédent.

DUMONT (J.-B.), 45 ans, curé de Bergerac, Dordogne; parti sur _la

Dédaigneuse_.

DUMONT (Philippe), 46 ans, curé de Mannelheusveert, Bruges, la Lys;

évadé le 12 mai 1799.

FEUTRAY (Jean-Marie), trinitaire de Fontainebleau, né à Vannes,

département du Morbihan, d'un excellent caractère; parti à ses frais,

pour mille francs, sur _la Jeune-Annette_, le 28 frimaire an 11 (18

décembre 1800).

FLOTTEAU (Hubert), 34 ans, prêtre de la commune d'Hectou; évadé le 12

mai 1799.

GAYET (Jean-Pierre-Guillaume), 33 ans, prêtre de Lyon, sa ville natale;

parti à ses frais, pour la somme de mille francs, sur _le Rocou_, à la

fin d'août 1800.

GERMON (Jean-Mathias), 40 ans, vicaire de Talmont, Luçon, Vendée; parti

avec le précédent, et pour le même prix.

GODET (Charles-Louis), 32 ans, vicaire de Coin, Laon; parti pour mille

francs sur _le Rocou_, en fructidor an 8 (août 1800).

GUERI DE LA VERGNE (Gabriel-Marie-François), 52 ans, Luçon, Vendée,

ancien gendarme de la gendarmerie du roi; parti à ses frais pour cent

cinquante piastres, sur un suédois, capitaine Gardner, le 3 mars 1801.

HUISENS (Marc-Ant.), 37 ans, prêtre de S. Jean-de-Maurienne, Mont-Blanc;

parti à ses frais au commencement de vendém. an 10 (sept. 1801).

JULIEN (Louis), 38 ans, laïque; hors de la colonie depuis 1800.

KEUKEMAN (Jean), 46 ans, chapelain de Saint-Evalburg, Anvers,

Deux-Nèthes; évadé le 12 mai 1799.

LAINÉ (Jean), 52 ans, curé de Saint-Julien de Vouvantes, de Nantes;

parti à ses frais, par les États-Unis, pour la somme de seize cents

francs, le 7 prairial an 9 (26 mai 1801).

LEDIFFON (Charles), 38 ans, vicaire de Chrac, lieu de sa naissance, près

Vannes, Morbihan; parti sur _la Dédaigneuse_.

LE JOLY (Jean), 54 ans, curé de Saint-Brieux, Côtes-du-Nord; parti sur

_la Dédaigneuse_.

MARGARITA (Gaston-Marie-Cécile), curé de Saint-Laurent, de Paris, âgé de

39 ans; déporté pour avoir agi contre les théophilantropes; né à Avenay,

département de la Marne. Parti à ses frais pour la somme de mille

francs, sur _la Jeune-Annette_, le 28 frimaire an 9 (18 déc. 1801).

Margarita, doué de talens supérieurs, d'une imagination ardente, d'une

mémoire vaste et bien meublée, avantagé d'une belle taille et d'une

figure angélique où se peignoient la bonté de son coeur, et sa trop

grande franchise, avoit été, avant la révolution, vicaire, maître des

enfans de choeur de S. Nicolas-des-Champs de Paris; ensuite curé de S.

Laurent de la même ville, et quelque temps après son retour, curé de la

Villette.

La calomnie l'a poursuivi dans les Deux Mondes: personne ne méritoit

plus que lui de faire des envieux, et personne mieux que lui ne pouvoit

les confondre, s'il eût eu un caractère plus prononcé.

Après six mois de langueur, suite d'une révolution terrible qu'il avoit

eue dans sa succursale, il est mort au milieu de septembre 1804, âgé de

42 ans, aimé et pleuré dans toutes les paroisses où il avoit été en

fonctions.

MASSIOT (Jean-François), 41 ans, vicaire de Saint-Hélier, Rennes, Ille

et Vilaine; parti par _la Dédaigneuse_. Celui-ci, avec MM. Moulisse et

Brumeau de Beauregard, étoit chargé de fonds pour tous les déportés; la

calomnie ou la médisance les ont accusés d'une répartition partiale, non

point à leur profit, mais pour se faire des créatures, contre

l'intention des donateurs.

MICHONNET (Jean-François), 33 ans, officier d'infanterie, doué d'un bon

coeur et d'un esprit conciliant, étoit à la tête d'une habitation

appelée Saint-Philippe, où il a servi les déportés de son crédit et de

sa bourse. Parti à ses frais par Saint-Barthélémi, en pluviose an 9

(février 1801).

Aujourd'hui (1805), secrétaire de la sous-préfecture de Gien (Loiret).

MISSONNIER (Claude), 36 ans, vicaire de Mayra, de Clermont, domicilié au

départem. de la Haute-Loire; parti à ses frais, sur _la Jeune-Annette_,

pour la somme de mille francs, le 28 frim. an 9 (18 décembre 1800).

Celui-ci, étant à Sinnamari, a été volé par Paviot et Julien, deux des

cinq voleurs déportés sur _la Bayonnaise_, avec tant d'honnêtes gens,

dans l'intention de les flétrir.

MOONS (Jean-Bapt.), 43 ans, vicaire de Boorn, Anvers, Deux-Nèthes; évadé

le 12 mai 1798.

MOULISSE (Pierre), 54 ans, curé de Vindran, Alby, Tarn; parti à ses

frais pour la somme de mille francs, le 12 févr. 1801, sur la goëlette

du cit. Duperon.

MOREAU DUFOURNEAU (L. M.), 40 ans, vicaire du Mont Saint-Sulpice, parti

à ses frais pour la somme de mille francs, sur _le Victorieux_, à la fin

d'août 1798; celui-ci a écrit l'histoire de la déportation, que je

regrette de ne pas avoir.

NAUDAUD (Pierre), 50 ans, curé de Tessonière, de la Rochelle, parti à

ses frais, pour la somme de seize cents francs, par les États-Unis, le 7

prairial (26 mai 1801).

NERINKS (Jean), âgé de 22 ans, novice-capucin, de Malines, Dyle; né à

Ninove, département de l'Escaut; arrêté et pris comme curé, pour son

frère qui étoit prêtre, quoiqu'il ne fût lui-même que tonsuré; évadé le

12 mai 1799.

PAIGNÉ (Guillaume-Jean), 48 ans, curé de Saunières, Rennes, Ille et

Vilaine; mauvaise tête et bon coeur, a été très-malheureux dans la

Guyane, par sa trop grande franchise envers quelques habitans à qui il

reprochoit leurs cyniques amours. Les créoles libertins, qui n'aiment la

morale qu'en peinture, lui ont fait pleurer ses justes applications;

parti à ses frais pour la somme de mille liv., en fructidor an 8 (août

1800).

PARÈS (Pierre), 39 ans, curé de Tentavel, Narbonne, l'Aude; évadé le 12

mai 1799.

PARISOT (André), 50 ans, chantre et chanoine d'Auxerre; déporté pour

avoir poursuivi, en 97, les jacobins à coups de bâton. Celui-ci a marié

clandestinement l'agent Burnel, qui l'a persécuté pour avoir ébruité ce

mystère. Il étoit très-instruit, et d'un caractère sociable. Évadé le 5

brumaire an 8, naufragé et mort en Écosse, le 9 janvier 1800.

PAVY (Jean-Hilaire), 32 ans, vicaire de Faye, Angers; parti à ses frais

pour la somme de mille fr., sur _le Rocou_; excellent musicien, ayant

beaucoup de génie naturel, et encore plus de prétentions. Il étoit un de

nos compagnons à la case S. Jean; il avoit été déporté pour avoir fait

ou prêché un sermon qui déplaisoit au commissaire du directoire; il a

été vivement regretté de quelques amis au milieu desquels il se retrouve

aujourd'hui 1805. Parti à la fin de fructidor an 8 (septembre 1800).

PERLET (Charles-Frédéric), 41 ans, journaliste de Paris, évadé le 5

brumaire an 8. Son exil l'a ruiné; il a fait naufrage avec Parisot. À

son retour, il a été accueilli par M. Maradan; aujourd'hui, il est

libraire à Paris, rue de Tournon. Ses malheurs et sa franchise doivent

lui concilier l'estime et la confiance des honnêtes gens.

PILOT (Adrien-Henri), 33 ans, vicaire de Niort; rappelé spécialement, et

parti à son compte sur la _Jeune-Annette_, le 28 frimaire (18 décembre

1800).

PITOU (Louis-Ange), dit _le Chanteur_, âgé de 37 ans, laïque, né le 10

avril 1767, à Valenville, paroisse de Moléans et Molitard, ci-devant

marquisat de Prunelay, comté de Dunois, à deux lieues de Châteaudun,

aujourd'hui sous-préfecture du département d'Eure-et-Loir; déporté à

Cayenne le 21 janvier 98, pour avoir composé et vendu des chansons

royalistes. Parti à ses frais, par les États-Unis, pour la somme de

seize cents francs, le 7 prairial an 9 (26 mai 1801).

PLANCHAN (Antoine), 35 ans, né à Alby, desservant de Saint-Salvi,

département du Tarn; parti par _la Dédaigneuse_.

REYPHINS (Joseph), 39 ans, vic. de Vesfleteren, Ypres, la Lys; évadé le

10 oct. 1798; vicaire de l'église catholique romaine des Irlandais de

New-Yorck, dans les États-Unis.

ROMELOT (Jean-Louis), 47 ans, sous-chantre de la cathédrale de Bourges.

Celui-ci, d'une naïveté sans pareille, nous demandoit, pendant la

traversée, si nous trouverions de grandes routes et des phaétons dans

la Guyane. Cette question ne doit pas plus surprendre que celle de

certain déporté de bien meilleure foi, surnommé par nous Pont-Euxin,

pour avoir cru aller en Amérique par la Morée, et celle de cet autre qui

demandoit où étoient les relais de vaisseaux, servant d'auberge.

Parti à ses frais, pour la somme de 1000 francs, sur _le Rocou_, en

fructidor an 8 (août 1800).

RUBLINE (Jean-Baptiste-Joseph), 41 ans, curé de Chingi près Orléans,

département du Loiret; parti à ses frais, pour la somme de mille francs,

à la fin d'octobre 1799. Il est rentré dans sa même cure, chéri et aimé

de ses paroissiens, pour ses vertus et ses talens. Il prêche d'exemple.

Dans la Guyane, il a édifié le canton de Kourou par la sainteté de ses

moeurs, et l'a égayé par sa franchise et sa cordialité.

SAINT-AUBERT (Louis), 52 ans, maréchal-expert, né à Rumaucourt,

département du Pas-de-Calais; il étoit notre jardinier et notre

compagnon d'infortune à la case S. Jean; il a été criblé d'ulcères; son

existence est un prodige. Déporté pour émigration, étant cocher d'un

grand prince. Parti par _la Dédaigneuse_; aujourd'hui résidant à Paris.

SAINTUBERY (Jacques), 42 ans, vicaire de Rulains, Tarbes,

Hautes-Pyrénées; parti sur _la Dédaigneuse_.

SERGENT (Pierre), 30 ans, sans état, de Lyon; l'un des cinq mauvais

sujets de _la Décade_; prisonnier à la Barbade; aujourd'hui en France.

TAUPIN (Pierre), 46 ans, distillateur, Tréguier, Côtes-du-Nord; évadé le

12 mai 1799.

WAGNER (Jean-Michel), 30 ans, prêtre de Trèves, Forêts; évadé avec

Brochier.

VAUTRAUD (Claude-Étienne), 68 ans, prieur des bénédictins de Besançon,

natif d'Epneau; parti sur _la Dédaigneuse_.

_Liste des déportés établis à Cayenne; de ceux qui sont

revenus en France par la Martinique, accueillis par la

famille de Sa Majesté l'Impératrice; et enfin, de ceux pris

par les Anglais, et revenus par le Canada_ (tous à la suite

du traité d'Amiens).

ABEILARD (Pierre-Joseph), 40 ans, né à Lauron, dans la Vendée, vicaire

de Noire-Terre, diocèse de la Rochelle. Rentré par la Martinique.

BASSIÈRE (Louis-Raphaël), 32 ans, cocher, de Caen; établi cultivateur à

Cayenne.

BONNERYE (Pierre-Vincent), 50 ans, curé de Béziers, l'Hérault; né à

Rougeant, même département. Parti par la Martinique.

BONNIER (Claude), 31 ans, fondeur, Chambéry, Mont-Blanc; mal famé, un

des Barbets envoyés sur _la Bayonnaise_; évadé après le traité d'Amiens.

BOUCHER (Jean), 50 ans, curé de Saint-Albe, Metz, Moselle. Parti par la

Martinique, où il est resté long-temps.

BRIDEAUT (J.-B.), homme instruit, laborieux, bon habitant, bon ami, bon

cultivateur; resté à Cayenne chez M. Dubois. Cocher, né à Paris, dép. de

la Seine; déporté pour émigration.

BRUS (Jacques), 50 ans, curé de Pichaudière, né à Bruyères, département

du Tarn. Parti par la Martinique.

CAPON (Michel), 28 ans, menuisier, Paris, Seine; resté à Cayenne.

Celui-ci nous a prouvé par l'exercice de son métier, combien Rousseau

raisonnoit juste, en invitant les parens à donner un état manuel à leurs

enfans. Tandis qu'on lui faisoit la cour, et qu'on le payoit

généreusement pour qu'il fît ou des canots ou des meubles, nos casuistes

et nos lettrés mouroient de faim, ou demandoient humblement asile aux

hommes de la nature, qui n'ont besoin que de pêcher et de chasser pour

vivre sans bibliothèque et sans prêtre.

CARVAL (Jean), 45 ans, vicaire de Planchant, de Quimper, Finistère.

Revenu par la Martinique.

CHABASOL (Denis-Hugues), 51 ans, curé de la Duz, Sens, Yonne. Accueilli

à la Martinique; revenu en France en 1802; il est parti de Cayenne avec

soixante autres, sur une mauvaise goëlette, où ils ont été exposés à de

très-grands dangers. Aimé et chéri pour son érudition, son esprit

conciliant et ses moeurs. Aujourd'hui, 1805, curé en titre de Seignelei,

près Auxerre.

CHACHAI (Laurent), 36 ans, chanoine régulier, Saint-Diez, Vosges; né à

Beaude-Supt. Parti par la Martinique.

CHAVET (Joseph), 31 ans, prêtre d'Orgelet, Besançon, Doubs. Parti par la

Martinique.

CLAVIER (Xavier), 54 ans, frère Trapiste de Sept-Fons. En 1792, il fut

déporté comme prêtre réfractaire, mis en rade devant l'Isle-d'Aix, avec

les 800 victimes si cruellement torturées par Lalier; déporté encore

cette fois comme prêtre, sans jamais se plaindre, sans cesser d'offrir

ses peines à Dieu, en bénissant ses persécuteurs, vivant du travail de

ses mains, prêchant d'exemple par sa piété, et partageant son strict

nécessaire avec les indigens. Accueilli à la Martinique.

CLAUDON (Jean-Claude), dit père Ananie, gardien des Capucins de Toul,

Vosges, âgé de 67 ans; celui-ci ne s'est pas levé de son lit depuis deux

ans. La vieillesse et les grandes infirmités qui semblent chaque jour

ouvrir son tombeau, ne lui ont rien ôté de sa gaieté. Ce vénérable

vieillard, voûté et impotent, a été spécialement accueilli à la

Martinique, par la famille de Sa Majesté l'Impératrice. Il bénit Dieu,

l'empereur, sa famille, et ne désespère pas de revoir la France.

COLENO (Jean-Louis), 48 ans, né à Vannes, Morbihan; revenu en France par

la Martinique.

COLNÉ (Dieu-Donné), 45 ans, vicaire de Saint-Diez, Vosges; né à

Saint-Diez. À la Martinique.

COMPOINT (Jean-Philippe-François), 34 ans, prêtre de Vendôme, Blois.

Parti par la Martinique.

CORNEVILLE (Jacques), curé du Poilay, Chartres, Eure et Loir. Parti par

la Martinique.

DARGENT (Christophe), 43 ans, ouvrier, Paris, Seine. Parti par la

Martinique.

DAVIOT (Denis), 34 ans, bénédictin, Besançon, Haute-Saône. Parti par la

Martinique.

DE LA CROIX (Julien), 39 ans, principal du collège de Dol, Ille et

Vilaine, instruit, tolérant et doux, vivant à Cayenne du travail de ses

mains. Mort dans cette île en 1802.

DUJARIER (Jean-Julien), 45 ans, curé de Javron, Mans, Mayenne, né à

Amme. Le malheur lui avoit un peu aliéné l'esprit. Pendant la traversée,

lorsque nous passâmes le détroit des îles du cap Vert, il alla dire au

capitaine, avec ce flegme déchirant d'un malheureux qui va au supplice:

Monsieur, cette île de Saint-Vincent est déserte, il y a un volcan;

veuillez bien m'y débarquer, et que j'y meure en paix. Le capitaine le

renvoya, en se retournant pour pleurer. Parti par la Martinique.

DUPUIS (Jacques), 48 ans, oratorien de Beauvais, né à Soissons,

départem. de l'Aisne. Parti par la Martinique.

DUVAL (Guillaume), 40 ans, surnommé le Bon et le Brutal, par M.

Gilbert-Desmolières avec qui il avoit eu une violente rixe. Dans la

Guyane française, il gardoit les vaches au canton d'Yracoubo. Vicaire de

Sainte-Pazane de Nantes, natif de Saint-Dolet, de la Seine-Inférieure.

Parti par la Martinique.

GARNIER (Jacques-François), 35 ans, vicaire de Gant-au-Perche, diocèse

de Chartres; né à Chaulnes, départem. de l'Orne; secrétaire de M. de

Marbois à Synnamari; d'une piété exemplaire.

Il étoit de mon cours de rhétorique; nous l'appelions l'écolier

vertueux. Revenu en France par la Martinique.

GENTEL (Jean-Pierre), 47 ans, curé de Meyriés, Vienne, Isère. Parti par

la Martinique.

GIVRY DES TOURNELLE, (Jean-Charles-Juvenal-Henri, de), 35 ans,

chevalier, Laon, Aisne; a épousé par reconnoissance la fille de M. Colin

qui lui a sauvé la vie. Repassé en France en 1803.

GRAFF (Bernard), 34 ans, prêtre, Metz, Moselle. Parti par la Martinique.

GRANDE-MANGE (Hyacinthe), 42 ans, chapelain de Gigué, Vosges. Parti par

la Martinique.

GURLIAT (Pierre-Louis), 51 ans, vicaire d'Aillou, Annecy, Mont-Blanc. À

la Martinique.

HAYES (Julien de la), 51 ans, curé de Pont-l'Évêque, Lisieux, Calvados;

né à Vire, même département. Parti par la Martinique. Celui-ci avoit été

nommé à sa cure, par Louis XVI, dans son voyage de Cherbourg. La

paroisse dont il n'étoit alors que vicaire, venoit d'être ravagée par la

grêle; il dit au monarque, avec ce zèle évangélique digne d'un bon

ministre et d'un prince qui aime la vérité: Sire, les rois et les

prêtres ne doivent exister que pour le bonheur des peuples; nos

paroissiens sont ruinés par la grêle, ils n'ont point de pain; ils

soupiroient après votre arrivée; ils pourront dire: Nous l'avons vu, et

par lui, nous vivons.--Oui monsieur, répondit le roi, ils seront

secourus, et ils le seront par vous; tous ces infortunés sont mes

enfans; que par vous ils aiment leur religion et leur prince.

JARDIN (François), 51 ans, desservant de Bolange; né à Bourges.

Celui-ci a été mis au cachot par Burnel, qui l'a relaxé sans raison

comme il l'avoit fait arrêter.

JUMILLAC (René-Félix-Chapelle de), 49 ans, né à Fontaine dans la

Vendée, chanoine de Toul, départem. de la Meurthe; il débarqua le 5

prairial du brick _l'Assistance_, qui échoua au sortir de la rade.

Revenu en France, en 1802 avec M. Tournachon, ils ont été pris par les

Anglais, conduits à Hallifax, aux isles Miquelon, et de là à Québec,

dans l'Amérique septentrionale.

LAFOND (Antoine), 43 ans, curé d'Epannes, Saintes, Charente-Inférieure.

À la Martinique.

LA MALATHIE (Bernard Marc-Gabriel), 40 ans, vicaire de Salleiches,

Comminges, Haute-Garonne. À la Martinique.

LAY (Antoine), 35 ans, vicaire de Luzarches Comminges, né à Lordet,

département des Hautes-Pyrénées. À la Martinique.

LECLERC (Nicolas), 29 ans, cordonnier, Chambéry, Mont-Blanc, l'un des

cinq voleurs de _la Décade_. À Cayenne.

LEGUEULT (Thomas), 49 ans, né à Vire, département du Calvados, vicaire

de Dourdan, près Chartres. À la Martinique.

LHUILLIER, 42 ans, augustin de Paris, lieu de sa naissance; neveu de M.

Parent, curé de Saint-Nicolas-des-Champs de Paris; détenu à Bicêtre, en

1794, avec l'auteur, et tous les curés de Paris. Mort en 1802. Lhuillier

est repassé en France par la Martinique en 1802.

MARDUEL (Humbert), 36 ans, Augustin, Rennes, Ille et Vilaine. À la

Martinique.

MATERION (Toussaint-Pierre), 51 ans, curé d'Ignogles, Bourges, dép. du

Cher. À la Martinique.

MAURI (Gabriel), 45 ans, curé de Montomier, Bourges, Cher; celui-ci a

été l'avocat des déportés indigens; il a fait sortir des mains rapaces

les fonds qui nous étoient envoyés de Surinam, et dont une grande partie

avoit été antérieurement mal distribuée, pour ne rien dire de plus.

Chéri à la Martinique, et revenu en France au frais de la famille de S.

M. l'Impératrice.

MAZURIER (Jean-Bapt.), 42 ans, marin de Saint-Pol-de-Léon, Finistère, né

à Landernau, près Brest. Il a éprouvé de grands chagrins de famille, en

revenant en France.

MIQUELOT (Marguerite), 33 ans, servante, de Nancy, Meurthe. Mariée à

Cayenne. Celle-ci est la seule femme qui ait été déportée avec les

prêtres. C'étoit une voleuse. Pendant la traversée, elle faisoit société

avec quelques bandits chargés sur _la Bayonnaise_. Une montre fut volée;

visite faite, la montre se trouva sur la Miquelot, dans certain endroit

qu'on devine plutôt qu'on ne le soupçonne. Elle a fait mentir le

proverbe qui dit qu'une coquine ne devient pas honnête femme.

MONNEREAU (Jean-Pierre), 33 ans, sous-diacre, Rieux, Arriège; déporté

comme prêtre réfractaire. À la Martinique.

MONTANGERAN (Pierre), 33 ans, prêtre, Mâcon, Saône et Loire. Décrié pour

ses moeurs. Parti par la Martinique.

NECTOUX (Claude), 40 ans, curé de Sainte-Radegonde, Autun, Saône et

Loire. À la Martinique.

NOGUE (René), 46 ans, curé près Saint-Malo, né à Saint-Mange, Ille et

Vilaine. À la Martinique.

NOURRY (Jean), cordonnier, né à Rennes en Bretagne, placé chez Delpont,

à Cayenne.

PAVEC (Yves), 47 ans, vic. de Plogonac, Quimper, Finistère. Parti par la

Martinique.

PAVIOT (Martin), musicien, Bourges, Cher; l'un des voleurs de _la

Bayonnaise_. Resté à Cayenne.

PELLETIER (Félix), 42 ans, né à Romorantin, départ. de Loir et Cher,

curé de Prugniers, Loiret; celui-ci possède un remède infaillible pour

la rage. Parti par la Martinique.

PIERRON (Jean-Pierre), 52 ans, curé de Villers-le-Sec, Châlons, Marne,

né à Bievelle, département de la Haute-Marne, déporté en vertu de la loi

du 30 vendémiaire an I. En 1789, M. Pierron étoit lié avec M. Drouet,

qui a arrêté le roi à Varennes, le 23 juin 1791. Parti par la

Martinique.

PILON (Nicolas), chanoine de Saint-Victor, de Paris, 43 ans. Parti par

la Martinique.

PLOMBAT, (Antoine-Pierre), 50 ans, curé de Salvignac, Rhodez, Aveyron.

Parti par la Martinique.

POIGNARD (Jacques-Denis), 41 ans, curé de Lumeau en Beauce, Orléans,

Loiret. Parti par la Martinique.

PORTE (Guillaume), 52 ans, curé d'Esmolette, Chambéry, Mont-Blanc. Parti

par la Martinique.

POITHIER (Nicolas), 22 ans, laïque, Metz, Moselle; l'un des mauvais

sujets de _la Bayonnaise_. Je ne sais rien de positif sur son sort.

PRIGEANT (Jean-Guillaume), 41 ans, vicaire de Glomel, Finistère, né à

Rongé-Neuvil, Côtes du Nord. Parti par la Martinique.

PRODON (Charles), 52 ans, né à Vire, dans le Calvados, prêtre, chanoine

de la Sainte-Chapelle de Dijon, commissaire du pouvoir exécutif à Lyon.

Établi à Cayenne.

Celui-ci a été jugé le même jour que moi; il fut absous, remis en

prison, et déporté pour avoir écrit une lettre virulente contre

l'ex-directeur Barras.

RAGUENEAU, 49 ans, capucin de Blois, Loir et Cher. À la Martinique.

RENARD (Joseph), 34 ans, perruquier, de Saint-Malo, Ille et Vilaine.

Celui-ci, en repassant en France, en 1801, a été pris par les Anglais,

conduit aux îles Miquelon, de là à Québec dans l'Amérique

septentrionale. Les Français demeurés dans cette partie du Canada, l'ont

accueilli avec une joie inexprimable. Quoique ces colons soient soumis à

l'Angleterre depuis plus d'un demi-siècle, leurs vainqueurs n'ont jamais

pu se les concilier; ils dédaignent même d'apprendre leur langue. Renard

a été si fêté chez ces bons Français, que le gouverneur britannique l'a

fait repartir au bout de trois semaines, de peur que le souvenir du nom

français, réveillé par sa présence, ne fît fermenter les esprits contre

la Grande-Bretagne. Il m'a confirmé un fait que je savois déjà par des

Américains dignes de foi: aux sources du Missouri et près du saut de

Niagara, se trouvent plusieurs villes où le gouvernement anglais est si

exécré, qu'il est obligé de traduire en français ses réglemens

constitutionnels. Les vieux Francs qui habitent ces villes se sont

révoltés plusieurs fois. Le nom de Moncalme leur arrache des larmes.

Depuis peu, un émigré français qui portoit ce nom, ayant été mis à

terre, a été enlevé par les Canadiens caraïbes, qui l'ont entraîné dans

les terres, en baisant ses vêtemens avec la naïve expression des hommes

de la nature.

ROUX (Étienne), 52 ans, curé de Coulange, Clermont, Puy-de-Dôme. Parti

par la Martinique.

TENEBRES (Alexis-Charles-François), 57 ans, curé de Croix-de-Vic, Luçon,

Vendée. Parti par la Martinique.

THEVENET (François-Thomas), 48 ans, chanoine de Besançon, Jura, né à

Cuisan, département de Saône et Loire; parti à ses frais, en vendémiaire

an 10 (24 septembre 1801). Revenu en France avec Renard, par le Canada.

Celui-ci étoit notre cantinier à Rochefort. L'auteur a été détenu, en

1802, à Sainte-Pélagie, avec son neveu: il seroit à souhaiter qu'il

ressemblât à son oncle.

TOREL (Nicolas-Aubin); 46 ans, vicaire d'Arcaney, Rouen,

Seine-Inférieure, celui-ci étoit moribond au moment de notre départ.

C'étoit un prédestiné pour le ciel; il est mort pulmonique à Cayenne, en

1801.

TROLLÉ (Charles), 40 ans, vicaire de Nancré, né à Poissy, département de

l'Yonne. Celui-ci étoit du cours des deux Robespierre, dont il ne

partageoit point les opinions, mais sur le compte desquels il nous a

donné des renseignemens précieux. Revenu en France par la Martinique.

VAILLANT (Jean-Pierre), 43 ans, curé de Vierson, lieu de sa naissance,

Bourges, Cher; spécialement accueilli par la famille de S. M.

l'Impératrice. Il a souffert des maux inouïs dans la Guyane.

VERMOT (François), 37 ans, commis-marchand, né à Paris, Seine. Revenu en

France par la Martinique en 1803. Le gouvernement n'a pas d'amis plus

sincères. En 93, il étoit employé dans l'état-major de Dumouriez qui

l'enveloppa dans sa fuite. En 97, il fut condamné à mort comme émigré,

par une méprise de nom; ensuite déporté; aujourd'hui, il est

écrivain-copiste au palais de Justice à Paris, méritant à tous égards

une meilleure place.

_Fin des listes._

* * * * *

Sur le soir, Cayenne et la Guyane sont loin de nous; adieu, colons

sensibles, adieu, amis généreux qui avez brisé mes fers.

Nous sommes à soixante-dix lieues de Cayenne entre le ciel et l'onde.

Au moment où nous embarquions pour revenir dans notre patrie, 71

déportés, pour une cause opposée à la nôtre (la machine infernale),

mettoient à la voile pour se rendre au lieu de leur exil,

_Mahée-les-Séchelles_. Nous nous sommes rencontrés en route; que nous

sommes-nous dit? Quelques-uns de ces exilés avoient été plus que

spectateurs du 18 fructidor; ils s'étoient même trouvés au passage de

quelques-uns de nos premiers déportés à la suite de cette fameuse

journée: ils ont suivi la même route, conduits par les mêmes gendarmes à

qui ils avoient donné des ordres pour notre exil trois ans auparavant.

Que nous sommes-nous dit?

«Vous êtes exilés, nous vous plaignons; une leçon d'exil est une leçon

de sagesse et de modération; quels que soient vos griefs, nous vous

plaignons encore; quand on revient d'un tombeau comme le nôtre, le

pardon et l'oubli des injures n'est plus une lutte du coeur et de la

nature contre la raison et la vertu, c'est un doux penchant qui n'a de

retour sur nous que par le souvenir de nos plaies, dont les cicatrices,

si elles font couler nos pleurs, nous pénètrent d'une douce philosophie

pour tous les hommes, et d'une compassion vertueuse, même pour les

coupables qui vont subir leur sort.

»Le gouvernement est un bon père qui ne punit qu'à regret et qui

pardonne avec plaisir. Quelquefois on lui en impose, ou il doit au

peuple pour sa sûreté des actes d'une justice rigoureuse. Vous vous

réjouissiez de notre exil, nous sommes sensibles au vôtre, et nous

voudrions que vous n'eussiez pas eu besoin de cette épreuve pour

acquérir notre expérience; allez à votre destination. Si quelques-uns

de vous reviennent en France, qu'ils aient du plaisir à dire avec nous:

_Après douze années de malheurs, enfin la révolution est finie, tous les

partis sont éteints, tous les Français s'embrassent, l'univers est en

paix; soyons tous unis, travaillons tous en commun à la tranquillité de

notre patrie et à l'édification de nos familles; que notre bonheur

individuel découle de la félicité publique!_»

Voici quelques notions sur Mahée-les-Séchelles, extraites des lettres de

ces déportés. Je crois que ces détails, qui sont un tableau comparatif

de ce qu'on a lu dans cet ouvrage, intéresseront tous les Français.

Cette parité est la roue de fortune de la révolution, dont nous avons

tous occupé un rayon; aujourd'hui que la morale, la religion et la paix

nous en font descendre et nous ouvrent les yeux, racontons-nous sans

aigreur les nuances différentes de ce terrible songe: puissions-nous

tous nous attendrir ensemble, nous pourrons tous nous pardonner

ensemble!

* * * * *

_À Mahée-les-Séchelles, le 25 vendémiaire an X._

Ma chère épouse, tu n'as tardé à recevoir de mes nouvelles que par un

événement malheureux qui nous est survenu dans la traversée. Nous avons

été six semaines à réparer les avaries faites au bâtiment de _la

Chiffonne_ sur laquelle j'étois embarqué.

Notre départ précipité nous a fait faire plusieurs conjectures; nous ne

savions si c'étoit pour profiter du bon vent, ou pour éviter les

Anglais, qui nous observoient depuis long-tems avec deux frégates de 18

et deux vaisseaux rasés, que le mauvais tems avoit obligés de gagner la

côte. Cette nuit fut terrible, je crus qu'elle seroit la dernière de ma

vie; la mer étoit si houlleuse, que l'équipage, dans un morne silence,

sembloit entendre sonner sa dernière heure; enfin nous en fûmes quittes

pour l'effroi: un vent favorable enfla nos voiles jusqu'à la hauteur de

Cayenne où nous croyions aller. (Ils y étoient attendus, et l'agent nous

a dit qu'il comptoit les envoyer de suite dans le désert, sans leur

permettre de mettre le pied dans l'île.) Nous prenions patience; mais

quelle fut notre surprise et notre douleur, lorsque, le 9 prairial, nous

longeâmes sa hauteur! que de pensées, que de troubles agitèrent notre

coeur, bouleversèrent, confondirent, comprimèrent nos facultés, notre

âme! nous ne savions si nous existions encore..... si nous devions

exister.... Ô incertitude!... ô incertitude! oui, tu es un enfer, tu es

tout un enfer!.... En passant le tropique du cancer et la ligne, nous ne

savions pas n'être encore qu'au quart de notre route, quoique nous

fussions à plus de 1,600 lieues du sol français. Nous devions dépasser

le tropique du capricorne, le cap des tempêtes, dit de Bonne-Espérance,

et remonter à l'Est, à 9 degrés de latitude au-dessous de Cayenne. Le 24

floréal, nous aperçûmes une goëlette portugaise dont nous eûmes bon

marché: cette prise fut estimée 15,000 fr., et chaque matelot eut 40 fr.

de part.

Le 14 prairial, une frégate portugaise vint à notre rencontre; le combat

s'engagea à midi: l'affaire fut chaude de part et d'autre, on se battit

à portée de pistolet; la Portugaise, démâtée, et ayant perdu 48 hommes,

amena à huit heures du soir. De notre côté, nous n'avons perdu qu'un

matelot.

Le 28 prairial, notre _Chiffonne_ s'empara, sans coup férir, d'un navire

anglais venant des Grandes-Indes, chargé d'une cargaison estimée cinq

millions. (Ils étoient près du canal de Mosambique). La mer étoit si

houlleuse, que nous ne pûmes l'amariner. Le navire anglais le _Bellony_

vint nous enlever cette riche capture; nous faillîmes succomber. Le feu

du ciel et celui de l'ennemi nous rasèrent deux mâts; la nuit nous fut

favorable. Nous nous sauvâmes à l'aide d'une voile que nous attachâmes

comme nous pûmes aux débris pendans de notre misène fracassée; l'ennemi

disparut, nous ne faisions pas d'eau, nous nous réparâmes comme nous

pûmes avec quelques bouts de mâts; nous prîmes et relâchâmes le

_Bellony_ qui fila vers l'Isle de France (ils ont passé entre Madagascar

et l'Isle de Bourbon), conduit par des officiers et des matelots

détachés de notre bord, tandis que nous fîmes voile pour

_Mahée-les-Séchelles_, où nous débarquâmes le 25 messidor (14 juillet

1801). Que nous aimons à payer un juste tribut de reconnoissance au

capitaine et à l'état-major de _la Chiffonne_! Oublie mes ennemis comme

je les oublie moi-même, pardonne-leur, tais leurs noms, mais prononce

avec ivresse celui du capit. _Guieysse_; il est bon guerrier, bon marin,

il nous a sauvé la vie; grave son nom dans tous les coeurs sensibles,

mets-le à côté du mien.

En arrivant à Mahée-les-Séchelles, lieu de notre destination, nous

logeâmes au gouvernement, espèce de caserne. Le tableau de nos malheurs,

appuyé des témoignages que l'équipage rendit de notre conduite, pendant

notre traversée, nous gagnèrent la bienveillance du gouverneur, le

citoyen Guieysse; il consentit à nous recevoir dans l'archipel, en nous

surveillant, et bientôt il nous protégea contre plusieurs habitans qui

redoutoient notre présence, et qui s'opposoient à notre débarquement.

Depuis notre arrivée, ces mêmes habitans sont un peu revenus sur notre

compte; plusieurs en ont pris plusieurs de nous chez eux, principalement

ceux qui ont des états utiles pour la colonie; les autres sont nourris

aux frais du gouvernement français qui, à ce qu'on assure, a fait, pour

cela, passer des fonds à l'Isle de France. Voici notre nourriture:

Du riz crevé, en place de pain et de soupe; de la tortue, poisson dont

la chair ressemble beaucoup à celle du boeuf, meilleure à mon goût, et

beaucoup plus rafraîchissante (on en trouve qui pèsent jusqu'à 400

liv.); enfin, du poisson, du riz; mais pour boisson, de l'eau, et

seulement de l'eau. Voilà la vie que nous avons menée pendant un mois.

La tortue nous a manqué pendant 15 jours, et nous étions fort

embarrassés pour y suppléer, car le lieu de notre exil est une colonie

naissante, dont nous sommes presque les fondateurs, ou du moins des

premiers habitans. Il n'y a à Mahée qu'environ soixante habitations de

blancs, distantes de quelques lieues les unes des autres. Le long séjour

que la frégate a fait dans cette île a consommé beaucoup de denrées,

quoiqu'elles y soient abondantes, même en volailles.

Mahée est peuplé de plusieurs déportés de l'Isle de Bourbon qui ont

malheureusement figuré dans les terribles révolutions de ce pays. Ils

ont été aussi à plaindre que nous dans un lieu inculte comme celui-ci,

où ils ont été déposés, ou plutôt jetés, sans vivres et sans instrumens

aratoires, accompagnés seulement de quelques nègres avec qui ils ont

fait quelques plantages. Aujourd'hui plusieurs de ces nouveaux Robinsons

se trouvent dans l'aisance, nous donnent asile, et nous racontent en

pleurant combien ils ont souffert. Le tableau des erreurs

révolutionnaires et de l'industrie humaine, n'est pas moins sensible ici

que dans la métropole de France. Au bout de deux ans, des Suédois,

poussés par un coup de vent, ont abordé sur ces îles qui font partie des

Maldives. Ces points de terre oubliés, sont devenus un lieu de relâche

et un point de mire pour tous les navigateurs qui prennent la route des

Grandes-Indes par le canal de Mosambique. Ainsi les colonies se forment

et se peuplent quelquefois sans grever la mère-patrie. Nos îles, qui

n'avoient acquis quelque célébrité qu'en 1783, deviendront peut-être un

comptoir important. Si leur étendue est très-bornée d'un côté, de

l'autre elles sont en assez grand nombre et assez voisines et de

Madagascar et de l'Isle-de-France, et des côtes de la Cafrerie et du

Zanguebar, pour mériter l'attention du Gouvernement. Les Anglais les

convoitent déjà, et nous avons eu à nous défendre contre leurs

invasions. Le gouverneur nous anime, nous protège, et désire qu'on lui

envoie du monde.........

L'auteur de cette lettre, en comparant ses désastres avec les nôtres,

nous apprend que lui et ses compagnons ont absolument couru les mêmes

chances. Dans le golfe de Gascogne, ils furent assaillis par les

Anglais; leur bâtiment eut le même sort que notre _Charente_, à

l'embouchure de la rade du Verdon[24]. Après le combat, ils relâchèrent

dans un des ports d'Espagne, d'où ils conçurent, comme nous, l'espérance

illusoire de rentrer sur le sol français. Ainsi, l'expérience du mal

qu'on fait aux autres, nous corrige en nous rendant plus circonspects et

plus sensibles.

[Note 24: Voy. premier volume, seconde soirée, p. 75 et suivantes.]

S'ils ont été repoussés d'abord par les habitans des Isles-de-France et

de Bourbon, aujourd'hui on leur tend une main secourable; car le malheur

a expié, ou leur délit, ou leur erreur, aux yeux des Français

d'outre-mer. L'auteur de cette lettre annonce qu'il espère passer à

l'Isle-de-France, pour succéder à l'imprimeur qui vient de mourir. Un

créole fortuné lui a confié l'éducation de ses enfans. Du reste, ils

n'ont perdu personne dans la traversée; mais le climat qu'ils habitent

étant à-peu-près au même degré de chaleur que Cayenne, leur a occasionné

les mêmes maladies.

La teneur de cette lettre prouve que l'âme de celui qui l'a dictée est

fondue de douleur et de sensibilité. Les réflexions qu'il fait sur le

cours de la vie, et de la révolution à laquelle il ne fut point

étranger, prouvent que les circonstances et la fougue des événemens ont

plongé quelques hommes honnêtes dans une ivresse frénétique, que leur

repentir doit nous faire oublier, comme les coups que nous donneroit un

somnambule. Ma profession de foi n'est pas douteuse à l'égard de

celui-ci: en 1793, il étoit un des membres les plus zélés du comité

révolutionnaire de la section Marat, aujourd'hui l'Odéon; il m incarcéra

pendant huit mois, et me fit passer au tribunal révolutionnaire. Après

le 9 thermidor, la chance ayant tourné contre ceux qui avoient incarcéré

les autres, ma conduite à son égard m'assura son estime, sans jamais

concilier nos opinions. Son exil, comme le mien, m'a fait réfléchir de

nouveau sur les vicissitudes des révolutions et des empires qui, comme

de grands fleuves, courent au gouffre de l'éternité, en charriant dans

leurs lits des atomes, tristes jouets des ondes qu'ils croyent

gouverner.

Voyage à Cayenne, dans les deux Amériques et chez les anthropophages (Vol. 2 de 2) · 第 35 / 38 题