Le brik que nous montions, nommé _l'Assistance_, voguoit sur son lest,
à l'adresse de M. Johel, sous le nom de M. Schmit, à New-Yorck. C'étoit
une ancienne prise qui avoit changé de nom, et que l'agent, sous le nom
de Beauregard, avoit revendue, et envoyoit à vide avec des déportés
indigens, pour qu'elle ne fît pas envie aux Anglais. Les premiers huit
jours de cette traversée s'écoulèrent comme un songe. Au défaut de
pouvoir converser avec notre équipage, qui ne nous entendoit pas, nous
nous concertions pour savoir comment et quand nous nous embarquerions de
là pour France. La passe étoit neuve et critique. Aller à la grâce de
Dieu, sans fortune, sans moyens, dans un pays où on ne connoît personne,
et dont on n'entend pas la langue, c'est errer comme des fantômes au
milieu des vivans. Cette pénible sollicitude, jointe au motivé de nos
passe-ports, en redoublant l'ardeur que nous avions de revoir notre
patrie, comprimoit dans nos coeurs le plaisir du départ. Quoique nous
fussions tous également bornés à des moyens pécuniaires insuffisans pour
parer aux moindres retards et aux plus petites chances, les moins à
l'aise étoient les moins inquiets ici comme à notre arrivée à Cayenne:
la Providence met un trésor dans le coeur de l'honnête homme que la
fortune disgrâcie.
Nous ne songions qu'au bonheur de toucher le sol des zones tempérées.
New-Yorck étoit tout ce que nous désirions. Au bout de douze jours, le
capitaine nous fit entendre que nous relâcherions à Newport pour ne pas
faire quarantaine à New-Yorck, parce que c'étoit le tems de la fièvre
jaune ou de la peste, et que nous venions des pays chauds. Cette
nouvelle nous consterna; nous pouvions rester un mois dans ce petit
port, faire encore quarantaine à New-Yorck, manger nos fonds, manquer
l'occasion du départ et nous voir réduits à une condition pire que celle
dont nous sortions. Nous ne présumions pas que les étrangers pussent
s'intéresser à nos malheurs et à nos personnes, qui leur étoient
inconnues. L'univers depuis long-tems étoit concentré pour nous sur les
fronts rébarbatifs, dédaigneux ou indifférens des affidés de H.....; et
malgré que l'expérience et la raison réclamassent contre cette
misantropie locale, l'habitude du malheur nous enveloppoit sans cesse
d'un nuage d'effroi. Nos haillons et nos mines déconcertées, servoient
de jouet au capitaine et à l'équipage, qui nous molestoient
grossièrement, parce que nous ne nous entendions pas.
Le 18me jour de notre départ, nous nous trouvâmes par le travers de la
Vermude, assaillis d'une violente tempête. Le pont étoit couvert d'eau;
les secousses que le bâtiment éprouva pendant deux jours au passage du
Strim, furent si violentes, que nous nous attachâmes par la ceinture et
par les bras; nos liens cassoient par le choc. Un vieillard de 64 ans,
M. Deluen, qui s'étoit amarré dans l'entrepont avec plus de précaution
que nous, fut libéré malgré lui et jeté sur des caisses et des
bouteilles cassées.
Au milieu de la route, nos provisions furent consommées ou gaspillées
par la négligence du capitaine et l'insubordination de l'équipage, qui
jetoit chaque jour une trentaine de livres de viande à la mer, et autant
de biscuit. Quoique nous eussions payé séparément notre passage et nos
vivres, ils faisoient main-basse sur ce qui nous appartenoit, le
mangeoient en cachette ou en notre présence, et souvent sans nous
permettre d'en goûter.
Le 19 juin, nous fûmes arrêtés par un calme et une brume si épaisse,
que nous nous touchions sans nous voir; nous étions près de terre; le
brouillard venoit des grands lacs de l'Amérique septentrionale, qui ne
finissent de dégeler qu'au milieu de juillet. Les 20 et 21 il gela sur
le pont; le 23, le tems se leva; la plus excessive chaleur succéda
tout-à-coup au froid le plus cuisant. À midi nous vîmes la terre, à sept
heures nous mouillâmes à Newport.
Cette jolie petite ville est bâtie sur les bords d'un bras de mer qui
s'avance en tournant à plusieurs milles dans les terres. Elle est
défendue par des forts, de distance en distance; on ne la voit qu'en y
abordant, et le premier aspect de cette place n'offre que des montagnes
incultes, ou des écueils indiqués par des phares. Le pavillon flotte
toujours au haut des forts. De jolies maisons de campagne bien peintes
et galamment bâties, sont entourées d'arbres et de jardins lucratifs et
enchanteurs; c'est un sol neuf, des hommes nouveaux, des loix et des
habitudes nouvelles. Les Américains ont leurs jardin à côté de leurs
demeures, leurs champs derrière leurs maisons; et leur comptoir en face
sur le tillac de leurs vaisseaux, qui sont tous à quai sous leurs
fenêtres. Le capitaine descend à terre, nous laisse en rade et veut nous
consigner. Un officier de santé nous visite, nous obtenons la permission
d'aller à terre pour faire des vivres..... Nos coeurs étoient bourrelés
de nous voir esclaves sur un sol où tout ce qui respire jouit de la plus
grande liberté.
Quoique Newport ne fût pas notre patrie, nos coeurs tressaillirent de
joie en y abordant, parce que ce n'étoit plus le sol de Cayenne.
Il faudroit pouvoir peindre la contenance d'étrangers comme nous, errans
dans les rues et fixant les habitans de la ville, pour qui nous ne
sommes que des machines ambulantes, et qui ne nous paroissent que des
automates vivans. C'est bien Nicodème débarqué dans la lune, disant aux
habitans: «Je ris d'être risible; vous riez de me voir si niais; rions
donc de nous voir sans nous entendre.» En gesticulant au lieu de parler,
nous fîmes bientôt comprendre que nous demandions à dîner, et un
interprète. Un marchand nous conduisit chez M. William Eins, qui parle
toutes les langues. Il nous questionna beaucoup sur Cayenne, sur nos
malheurs, et nous fit rafraîchir. Quand nous voulûmes trinquer avec lui
il nous dit en riant que nous étions chez un quaker, que cette cérémonie
puérile leur étoit interdite par leur loi; qu'ils étoient tous frères,
et que l'amitié ne croissoit ni ne diminuoit par ces choquemens de
verres.
Ces moralistes méditans ne sont exagérés que dans la simplicité de leurs
moeurs, de leurs habits et de leur conduite. Leur vie s'écoule dans une
contemplation du bien qu'ils font avec un flegme imposant, sans
austérité; ils mettent leur orgueil à n'en point avoir. Plus on les
approfondit, plus on les révère, sans vouloir les imiter, non parce
qu'ils dissimulent leur conduite, car personne n'est plus loyal qu'un
quaker vraiment fidèle au catéchisme d'Houard, mais parce qu'ils
n'entourent le palais de la vertu que de cyprès et de saules pleureurs;
qu'ils ne la couvrent que d'habits funèbres, et qu'ils la croient
défigurée quand elle se montre parée de fleurs et entourée de grâces.
Ils ne rient, ne chantent, ne dansent jamais, ne saluent personne; ils
ont toujours la tête couverte aux temples comme aux assemblées et aux
palais. Ils ne prêtent aucun serment en justice, on ne leur en demande
point; ils disent _oui_ ou _non_, ils exécutent à la lettre le précepte
du plus sage des législateurs, qui ordonne de n'affirmer une chose que
par _oui_ ou _non_; ils tutoient tout le monde, mais cette régularité
grammaticale ne diminue rien du respect qu'ils portent aux dignités et
aux personnes.
Ils sont eux-mêmes leurs prêtres et leurs interprètes des dogmes; leurs
temples sont des salles simples, sans ornement, peu éclairées, ouvertes
à tout le monde, où chacun se rend le dimanche, pour méditer, dans le
recueillement et dans le silence, sur la Bible et le Nouveau Testament.
Quelquefois ils se retirent comme ils sont venus, sans avoir rien dit,
parce que l'esprit n'a illuminé aucun fidèle de la société. Un autre
jour, une jeune fille ou un enfant aura médité sur certain passage, il
monte en chaire, pérore plus ou moins long-tems, et voilà l'office et le
culte. Ce prédicant se nomme quaker ou trembleur inspiré; mais cet
inspiré n'est agréable à Dieu qu'autant qu'il n'a pas préparé d'avance
ce qu'il va dire: il doit être, comme les apôtres, rempli subitement du
saint esprit. Cette religion, dégagée de l'obéissance à l'autorité du
Saint Père, unit chacun de ses membres par une charité aussi douce que
celle des premiers fidèles de l'Église, qui vivoient en communauté de
biens sans anarchie, et qui ne souffroient point de mendians parmi eux.
L'habit des quakers est sans boutons, de couleur sombre; ils ont les
cheveux plats, des chapeaux ronds ou relevés sans agrafes et sans
boutons. Les quakeresses sont mises comme nos veuves, en demi-deuil;
leurs bonnets sont de petites toques garnies de linon sans plis,
simples, à pattes attachées sous le menton. Tous les quakers de chaque
état se réunissent deux fois l'année dans les villes, aux fêtes
solennelles, pour faire une collecte pour les indigens _de la famille_;
aucun ne descend à l'auberge; ils ont tous des asiles chez les quakers
des villes: comme ces religionnaires sont les plus nombreux, et les
premiers colons de l'Amérique septentrionale, connue aujourd'hui sous le
nom d'États-Unis, ils ont fait des réglemens de police, qui font loix
coërcitives. Ainsi le dimanche est consacré tout entier à méditer, à
s'enivrer sans bruit, ou à rouler en voiture dans les rues ou dans la
campagne.
Les quakers ont horreur du sang, ne font point la guerre, paient des
remplaçans, et ne marchent jamais sans contrainte. Cette dernière clause
les a rendus impeccables quand ils se sont bandés en 1777 contre leur
souverain, le roi d'Angleterre, pour se soustraire à son obéissance et
se déclarer indépendans. Au reste, toutes les religions et toutes les
sectes sont tolérées et protégées. Chacun peut adorer Dieu à sa manière,
dire, publier et afficher tout ce qu'il pense du gouvernement et des
gouvernans.
Ce peuple semble né dans l'eau; les enfans de six ans ne font que des
bateaux, ne connoissent que les rames et les avirons; les petites
filles, au lieu de faire des poupées, bordent les quais, descendent dans
des canots, et sont en même tems pilotes et rameurs; en été, les élégans
des deux sexes montent seuls dans un batelet, se promènent à la voile,
sur l'eau, en lisant avec autant de sécurité que s'ils étoient à l'ombre
dans un bosquet.
Ici tous les enfans savent lire et écrire; les écoles sont assez
multipliées pour que personne ne manque d'instruction. Les pères et
mères en mourant s'inquiètent peu de la modicité de la fortune qu'ils
laissent à leurs enfans; quelque nombreux qu'ils soient, l'état fait
inventaire, se charge des orphelins qui sont adoptés par les autres
citoyens chez qui ils restent forcément jusqu'à l'âge de vingt et un
ans, et souvent le reste de leur vie par reconnoissance. Cette bonne
coutume dont l'habitude fait une douce loi, sert l'état et ses membres,
en augmentant la population qui se trouve décimée tous les ans par la
peste et la mortalité. La marine et la culture manquant toujours de
bras, la certitude d'être à l'abri de l'indigence, jointe à la liberté
que tout homme y respire, sont des amorces enchanteresses pour y faire
affluer l'étranger; l'état qui en a besoin leur assure une existence;
par cette loi d'adoption, ils se font naturaliser américains: voilà des
défenseurs contre les projets hostiles de la Grande-Bretagne et de
l'Europe. Les moeurs moitié simples et moitié dépravées, servent
également les projets du premier auteur de la révolution de ce pays. Le
législateur Franklin enjoint de faire marier les filles jeunes; pour y
parvenir, on leur donne la plus grande liberté de courir seules nuit et
jour avec les jeunes gens, et de s'absenter des semaines entières de la
maison pour aller s'amuser; s'il en arrive quelqu'accident naturel, la
fille somme le garçon de l'épouser; l'état s'en mêle, et voilà le
mariage forcé. Cette même personne devenue femme, est un modèle de
chasteté et de décence; elle est bonne mère, bonne épouse; elle est
femme ce qu'elle auroit dû être fille. Quand elle est enceinte, elle se
dérobe à tous les yeux, ne mange point à table avec son mari, et rougit
par préjugé du plus glorieux de ses titres, de celui de mère. Toutes les
filles sont passionnées pour les romans; les peintures et les situations
lascives des personnages ne les effarouchent pas à la lecture: qu'un
cavalier, en leur faisant la cour, nomme quelques ajustemens qui voilent
les parties sensuelles du corps, elles rougissent et boudent; s'il parle
innocemment de jarretière, de jambe, de taille, elles lui tournent le
dos, se mettent sérieusement en colère, par simplicité ou par pruderie,
tandis qu'elles oublient de se défendre d'un agresseur ingénu qui, en
allant à son but par degré, parle de morale et de continence. Le luxe et
la coquetterie, en gagnant du terrain, amènent avec eux la galanterie,
et la fable d'Eriphile pourroit bien s'y réaliser un jour.
Le gouvernement est républicain représentatif et oligarchique. Chaque
état, autrefois canton ou province d'Angleterre, se gouverne
intérieurement suivant ses loix particulières, consenties par lui, et se
fait représenter par un mandataire qui se rend au congrès, centre commun
où toutes les volontés se réunissent tous les six mois, sur le bureau du
président qui tient les états aujourd'hui à Washington. Le chef suprême
ne reste en place que trois ans, et est ensuite remplacé ou continué en
fonctions par chaque section du peuple qui se réunit pour donner son
vote. Les élections y sont très-tumultueuses, car on compte
presqu'autant de sectes politiques que de religieuses. Ceux qui ont fait
la révolution et qui se voient ruinés, veulent rétablir l'ancien
système; ceux qui ont fait leur fortune ou qui sont en place, tiennent
pour le gouvernement actuel; ceux qui aiment le changement parce qu'ils
y gagnent, veulent des innovations. Les jacobins de France y intriguent
à leur manière; j'ignore s'ils se battent comme autrefois dans nos
sections. Un voyageur qui a demeuré dans la Virginie, m'a assuré que les
représentans de ces états arrivoient souvent au congrès avec un oeil de
moins.
M. Eins, en nous annonçant que M. Jefferson remplaçoit M. Adams, émit
son sentiment sur les deux présidens; ce dernier est l'ami du peuple et
sur-tout des Français. Quelques-uns disent que son prédécesseur ne leur
pardonnoit pas d'avoir négligé de faire attention à lui lorsqu'il
accompagnoit Franklin venant en France pour mûrir sa révolution.
Il est peut-être aussi difficile de savoir la vérité sur ce fait, que de
la démêler dans les journaux de ce pays; car l'un fait des pièces
officielles, l'autre les dément par d'autres pièces officielles qu'il
fabrique de même. Les partisans des Anglais culbutent la république
française et le consul; les autres détrônent le roi Georges, et nous
n'avons rien pu savoir de positif de France: car M. Eins nous donna des
nouvelles qui furent contredites un moment après par d'autres Français,
qui nous accueillirent avec bonté.
Nous séjournâmes cinq jours à Newport, et nous en mîmes autant pour nous
rendre à New-Yorck, par le bras de mer nommé le Sund. La distance de
Newport dans l'état du Connecticut à New-Yorck, ville capitale du
New-Yorck, est de 60 lieues ou 180 milles.
Les environs de cette ville offrent le coup d'oeil le plus ravissant.
Plus les rives s'approchent, plus l'art et la nature s'entendent pour
embellir le site, distribuer les arbres, semer les jardins, émailler les
prés, jeter de petits rochers, des cavernes, des collines, des déserts,
de jolis hermitages et des maisons de plaisance toutes voisines, toutes
régulières et toutes d'un goût différent. Là, ce sont de petits boudoirs
au milieu de peupliers, de sapins et de saules pleureurs; à côté, des
hôtels, des palais où Psyché attend l'amour; la pointe de la roche,
battue par les flots, menace ruine, et soutient un joli pavillon que
l'architecte a bâti à moitié renversé, pour faire crier à l'écroulement;
tout près, une eau claire jaillit et forme une fontaine et une petite
cataracte qui fait vaciller la pointe de l'herbe tendre et mouillée des
pleurs de la fécondité.
Nous arrivâmes devant New-Yorck le 3 juillet, et nous passâmes à la
visite le 4; nous fûmes heureusement quittes de la quarantaine pour la
peur: c'étoit le jour de l'anniversaire de la liberté américaine, époque
également heureuse et beaucoup plus récente pour nous. À midi nous
mouillâmes en rade. Nous étions presque honteux de paroître sur un
mauvais coffre qui déparoit trois cents bâtimens, tous peints et
pavoisés. Le port est un des plus beaux des États-Unis; il est baigné
d'un côté par la mer; de l'autre, par les rivières de l'Est et du Nord
ou d'Hudson: toutes deux portent bateau. À toutes les heures du jour,
des convois montent et descendent, partent et arrivent de tous les ports
du monde. On peut juger de la magnificence de cette nouvelle Tyr par son
accroissement de population depuis vingt ans. En 1782, elle ne comptoit
que douze mille âmes; en 1801, elle en compte soixante-douze mille.
J'allai à terre le premier pour chercher de quoi manger à mes deux
commensaux, MM. Doru et Deluen. Après avoir fait quelques tours dans les
rues, j'entrai chez M. Michel, tailleur, dont l'enseigne est en français
et en anglais. «Vous êtes français, je le suis aussi; je viens de
Cayenne; je ne puis me faire entendre, soyez mon interprète pour me
faire avoir des vivres pour moi et mes compagnons, qui sont des
vieillards de 70 ans.» Ces mots lui arrachèrent des larmes; il me fit
asseoir à sa table, m'envoya chercher ce que je demandois, me retint
long-tems, et me fit reconduire à notre bord, que j'eus beaucoup de
peine à reconnoître et à rejoindre, parce que nous n'étions pas à quai,
et que c'étoit un jour de fête où les passagers ne travailloient pas.
Nous ne pouvions pas débarquer nos effets avant la visite de la douane,
qui ne fait rien le dimanche ni les jours de fêtes nationales.
Le cinq juillet se trouvoit un dimanche: nous allâmes à terre de bon
matin; la régularité, l'élégance des maisons, la propreté et la grandeur
des rues, où plusieurs voitures passent de front sans incommoder les
gens de pied, qui marchent sans se coudoyer sur deux grands trottoirs
parallèles, pavés de grandes dalles, nous donnèrent une idée avantageuse
de la police, du commerce, de l'industrie et de l'activité des habitans.
Toutes les boutiques étoient fermées, et les rues étoient pleines de
personnes qui alloient au prêche dans les églises de leur culte. Les
temples y sont presque aussi multipliés que les magasins, et l'on élève
toujours autel contre autel: si cette manie religieuse dure, il y aura
bientôt plus de temples que de sectaires. Une vingtaine de flèches de
clochers, en bois peints, et autant de tours, dominent sur toute la
ville. Chaque temple est d'une simplicité et d'une propreté admirables.
Les morts sont plus gênans que les vivans; on a la pieuse ferveur de les
inhumer dans la ville. Chaque religion a besoin d'une église et d'un
cimetière; chaque famille achète cinq pieds de terrain, et fait tailler
une grande dalle de marbre ou de grès, où le nom des morts est inscrit.
Cette pierre est debout au chevet des défunts.
Ces champs de mort, encombrés chaque année par l'agrandissement de la
ville, et en été par la fièvre jaune, exhalent des miasmes
pestilentiels.
Nous traversâmes New-Yorck pour aller à l'église des Irlandais: un
déporté de _la Bayonnaise_, M. Reyphyns, qui s'étoit sauvé de Konanama,
achevoit la messe au moment où nous entrâmes; nous le reconnûmes; il
nous mena déjeûner chez des dames religieuses, dont le directeur, M.
Joulins, exilé volontaire, est prêtre du diocèse de Blois, ami de
monsieur Doru, mon compatriote et compagnon d'études d'un de mes oncles.
Il nous accueillit comme un ami, comme un père; nous versâmes quelques
larmes..... ô! qu'elles étoient douces! que nos mauvais habits, nos
mines plombées, nos yeux caves furent d'éloquens interprètes de nos
longues infortunes! Notre misère devint un porte-respect; il sembloit
que nous étions attendus depuis long-temps: on nous trouva un logement,
une pension. Notre mise, qui contrastoit avec l'élégance des habitans,
dont le luxe et la somptuosité sont portés à l'excès, sembloit dire à
tout le monde: _ces respectables exilés viennent de Cayenne_. Nous
étions bien, mais nous n'étions pas en France.
MM. Reyphyns et Joulins nous firent oublier nos chagrins. Le dernier
partit au bout de quelques jours pour faire un voyage de trois cents
lieues, chez les Indiens du fond des terres. Il nous recommanda à des
amis généreux, et nous quitta en pleurant. Son souvenir sera
éternellement gravé dans ma mémoire. MM. Vincendon et Labitche le
remplacèrent, et mirent tant de délicatesse dans leurs procédés, qu'ils
attribuoient à leurs amis tout ce qu'ils faisoient eux-mêmes. La
bienfaisance est une si douce habitude chez eux, que s'ils étoient à
côté de moi au moment où j'écris ceci, ils m'en demanderoient
sincèrement le secret. J'en dirai autant de M. J. B. Forbes à qui je
remis une lettre de recommandation de M. Tonnat de Cayenne. J'allai le
voir avec M. Bodin. Il avoit éprouvé des revers de fortune; mais plus
elle le disgrâcie, plus il est sensible et bon: nous nous trouvâmes
presque compagnons d'infortune.
En 1793, il avoit été emprisonné à Paris, dans le collège des
Quatre-Nations, avec M. Raffet: le système de la terreur lui est connu,
il compatit aux maux qu'il a soufferts. Il nous donna l'espoir d'un
prompt départ, sollicita tous ses amis en notre faveur; ses qualités et
son bon coeur lui donnent tant d'ascendant sur eux, qu'ils préviennent
ses désirs. C'est un jeune homme franc, aimable, instruit, sensible, bon
mari, et ami trop généreux.
Le peu de temps que nous avons passé à New-Yorck, ne nous a montré les
Américains que sous des jours favorables: s'ils ont des défauts, ils les
rachètent par de grandes qualités. Les Français qui les connoissent,
sont partagés sur leur compte; ils leur reprochent leur ambition, leur
témérité dans les entreprises, leur mauvaise foi dans les engagemens,
leur déloyauté dans le commerce; ils en donnent pour preuve et les
grosses et fréquentes banqueroutes frauduleuses qui s'opèrent tous les
ans, et le silence, la foiblesse et la complication des loix qui
semblent tolérer ce brigandage. Cela peut être, mais ces fautes
sont-elles personnelles aux Américains ou bien aux Européens dépaysés?
Je crois que les uns et les autres n'ont rien à se reprocher à ce sujet.
Les uns viennent avec peu de moyens pour faire fortune en peu de temps;
les autres s'en aperçoivent et les devancent. Ceux qui vont aux
États-Unis les mains vides, avec de l'industrie et l'amour du travail,
réussissent presque toujours, tandis que les autres s'y ruinent en n'y
apportant qu'un petit avoir. C'est un jeu de loterie, où le grand
capitaliste est sûr de doubler ses fonds, tandis que le petit marchand
fond son comptoir en remplissant la caisse publique. Ce jeu de hausse et
de baisse est un véritable cartel de bourse, que les négocians se font
en présence de la Fortune qui distribue en escamoteur la besace et la
corne d'abondance. Qu'un malheureux arrive, la scène change; on vole à
son secours, on lui donne les moyens de gagner sa vie et de se suffire
à lui-même; rien n'est épargné pour le tirer d'embarras: commence-t-il à
faire fortune et à spéculer? il joue à la hausse et à la baisse, il est
ruiné en voulant faire des dupes; alors il crie au brigandage, tandis
qu'il devroit se taire pour son honneur.
Les Français ont autant lieu de se louer que de se plaindre des
Américains; les émigrés qui s'y sont réfugiés avec de la fortune, en
voulant éclabousser les autres, ont promptement dissipé leur avoir, sont
tombés dans la misère, ont éprouvé des revers, n'ont point retrouvé
d'amis et ont maudit le pays. Les colons qui se sont sauvés tout nus du
Cap et des autres possessions Françaises, ont trouvé dans les
Américains, et sur-tout dans les Quakers, des amis généreux qui ont
partagé gratuitement avec eux leurs fortunes, leur table et leurs
maisons. Plus de soixante-dix mille Français rendront témoignage de
ceci; le mal est donc compensé par le bien. Je crois ces mutations de
fortune presqu'inévitables dans un pays aussi commerçant que celui-ci,
où les naturalisés sont vingt fois plus nombreux que les originaires du
pays. La bonne foi et la probité ont rarement des balances justes pour
celui qui va sous un autre climat que le sien, dans le dessein de faire
une fortune rapide, et de reparoître chez lui avec éclat: il débarque
avec lui les vices qu'il croit retrouver dans le pays où il arrive.
Les protêts de billets, les transactions, les cessions, les ventes
simulées, les emprunts, les faillites, les banqueroutes scandaleuses ne
sont pas déshonorantes: qu'un homme fausse son serment, manque à sa
parole, mente en témoignage, fraude les droits de la douane, c'est un
infâme qui a perdu la confiance de tout le monde; on le montre au doigt,
on le fuit comme un pestiféré; ainsi l'antique bonne foi dort à côté de
la friponnerie moderne. Les loix ruinent ou emprisonnent à perpétuité
celui qui, avec le meilleur droit possible, provoque son ennemi par des
voies de fait. C'est un moyen sûr de contenir les mécontens et de
maintenir la police sans beaucoup de dépense: aussi la tranquillité et
la sûreté ne sont plus grandes nulle part qu'à New-Yorck, à toute heure
de jour et de nuit. La ville est bien éclairée, et gardée par des
soldats armés seulement de bâtons, dont vous êtes le prisonnier
aussi-tôt qu'ils vous ont touché du bout du doigt, la résistance étant
un crime de lèse-nation. Quoique le duel soit sévèrement puni, on s'y
bat souvent à l'épée et au pistolet; les champions éludent la loi en
passant sur les terres d'un état voisin pour vider leur différend: ils
sont braves d'homme à homme et timides dans les rangs. Quoique libres
depuis vingt ans de la domination anglaise, ils tremblent encore devant
leurs premiers maîtres, comme un affranchi devant son ancien possesseur.
Leur pays, devenu l'entrepôt du monde pendant la révolution de l'Europe,
ne songe qu'au commerce et à la culture; et les révolutions dans les
états du vieux continent ont acquitté les Américains à bon marché des
capitaux et des arriérés qu'ils devoient à la France. Les richesses
immenses dont ils sont dépositaires depuis quelques années ont
prodigieusement fait augmenter le prix de la main-d'oeuvre; un
journalier gagne douze francs, et ils ne trouvent pas encore à ce prix
tous les bras dont ils ont besoin pour satisfaire leurs besoins et leurs
caprices; car leurs cités, leurs ports, leurs maisons de ville et de
campagne semblent être faits par les mains des fées; il ne leur manque,
pour être heureux, que de savoir borner leurs désirs; mais l'ambition et
la cupidité imprègnent l'air qu'ils respirent; et le bonheur qu'ils
veulent saisir, fait toujours un pas devant eux.
Les Anglais se sont rédimés de la perte de ce beau pays, en y étouffant
les manufactures par le rabais des marchandises qu'ils y ont portées; le
prix de la main-d'oeuvre devenu excessif d'un côté, de l'autre le rabais
des marchandises données à perte aux Américains, les ont dégoûtés de
l'industrie; et la Grande-Bretagne, plus nécessaire que jamais aux
États-Unis, fait et fabrique tout pour ces nouveaux consommateurs, qui
lui portent leur or sans aucun retrait, depuis qu'elle n'a plus de
gouverneurs ni de troupes chez eux.
J'ai dit que la fraude des droits de _Douane_ est un crime national; en
voici la raison: ce droit est le seul revenu de l'état, il ne se perçoit
que sur les marchandises étrangères qui doivent être vendues sur les
lieux: si le possesseur n'en trouve pas l'entier débit dans le courant
de l'année, on lui rend ce qu'il a payé de droits pour ce qui reste
invendu; les denrées du pays ne payent rien, à moins qu'on ne les
exporte d'un état dans un autre. Cette assiette d'impôt seroit
très-fragile, si la bonne foi n'y tenoit la main; elle seroit même
souvent onéreuse par le nombre d'employés qu'il faudroit avoir dans la
rade, où les bâtimens arrivent à toute heure et de tous côtés.
La vente et la culture des terres sont encore des spéculations de
banqueroute et de grande fortune. Les Indiens, de qui William Penn
acheta autrefois une portion de terrain près la Delaware pour former la
colonie en 1681, sont aujourd'hui repoussés dans le derrière des terres;
les états empiètent, s'approprient les déserts, les vendent aux
particuliers, qui les revendent ou les louent à d'autres à si bas prix,
que les nouveaux fermiers deviennent propriétaires à leur tour, en
reculant toujours les limites du pays qu'ils rendent de plus en plus
habitable dans la partie de l'Ouest. Par ce moyen, les États-Unis
peuvent se passer de toutes les nations. Qu'ils se peuplent, que la
main-d'oeuvre devienne moins chère et que le commerce continue d'être
aussi florissant, ils nous donneront des lois, sans que nous puissions
les aller inquiéter chez eux, où la nature les défend sans le secours
de l'art, et où ils recueillent tout ce que nous avons en France.
J'avoue que cette idée m'a fait verser quelques larmes pour l'Europe
contre la liberté. Le souvenir des malheurs, des sacrifices et des
crimes que l'ancien continent a commis pour conquérir le nouveau,
devoit-il se borner à en perdre la plus belle partie! L'abbé Raynal qui
prévoyoit ce malheur, me paroît en avoir démontré les suites, en
traitant hypothétiquement la question de la liberté des États-Unis, dans
son septième volume de _l'Histoire des Deux Indes_.
La beauté de ce pays ne servoit qu'à nous faire soupirer plus ardemment
après la France, où nous voulions retourner, parce que nous en avions
été exilés. Horace a bien dit:
_Gens humana ruit per vetitum nefas
Audax Iapeti genus._
Nous partîmes tous en même tems sur différens bâtimens; Naudau,
Dezauneau, et Duchevreux, pour Bordeaux; Bodin et Deluen sur le
_Tromboel_, pour le même port, pour 160 piastres; et nous sur la
_Sophia_, pour la même somme.
Nous mîmes tous à la voile le 22 juillet; nous étions entassés en
allant à Cayenne, nous le fûmes aussi en retournant en France;
l'équipage et les compagnons de retour étoient un peu différens; nous
sanglotions en sortant de Rochefort, nous tressaillions de joie en
dépassant Sandiou.
Nous étions 23 passagers, _madame Cibert, et sa petite_, _madame et
Mlle. la Case_, _madame et Mlle. Roc_, _madame Lagué_, _Mrs. Marcadier_,
_Bourdon-Lamillière_, _Fonbonne_, _Cost_, _Getz_, _Maupertuis-Deverger_,
_Pobel_, _Motet_, _Logné_, _et Duportail_, ancien ministre de la guerre,
_Lagué et son enfant_, _Montulé_, _Doru_, _Lainé_, _Pitou_.
L'union, les prévenances, le plaisir et l'affabilité nous ont fait
oublier les fatigues du voyage; des amis qui se seroient choisis,
n'auroient pas formé de société plus agréable, plus douce, et qui fût
plus d'accord que la nôtre; nous fûmes visités trois fois par les
Anglais, et trois fois nous dûmes notre laissez-passer à nos aimables
compagnes. Notre traversée fut troublée par un premier événement
fâcheux.
Le dix août, à quatre heures du soir, M. Duportail, ancien ministre de
la guerre, fut attaqué d'un vomissement de bile et mourut subitement à
deux heures du matin, lorsque nous croyions qu'il s'endormoit; nous
venions de passer sur la queue du banc de Terre-Neuve; le onze, nous
eûmes un très-gros tems; nous restâmes huit jours à l'entrée de la
Manche, où nous fûmes visités par la frégate anglaise _la Galatée_.
Le 29 août (12 fructidor), un pêcheur des Sorlingues vint à notre bord
nous vendre du poisson; à onze heures du soir, on crie terre.....
C'étoit le cap Lézard: enfin nous voilà en Europe.
Le 30, à midi, nous voyons les côtes de France... La voilà donc cette
France; la voilà! nous lui tendons les bras avec un serrement de coeur
inexprimable; nous embrassons les haubans, en nous lançant vers elle,
comme l'oiseau impatient de voler. Plus on est près du bonheur, plus la
crainte de le manquer donne de piquant au désir. Le bâtiment vogue à
pleines voiles..... Il y a déjà un siècle que nous voyons la terre...
Chaque pointe de rochers, chaque maison, chaque arbre, chaque feuille du
sol français sont autant de points de contact, de sylphes, de fils qui
s'ancrent dans nos coeurs, les agitent, les électrisent et les attirent:
Cherbourg, Granville, le cap la Hogue, les îles de Jersey et de
Guernesey, ont déjà fui devant nous.
À cinq heures, nous cinglons vers la baie du Havre; nous voyons les feux
des deux caps qui sont à l'embouchure de la Seine... Encore une
demi-heure, et nous sommes au port..... Il est bloqué par deux frégates
anglaises, _la Tartare_ et _la Concorde_. Nous sommes leurs prisonniers,
pour avoir voulu entrer dans un port bloqué.
La frégate commandante nous fait amener à son bord avec notre capitaine
et notre équipage, qui sont remplacés par des Anglais. Nos dames et nos
vieillards restent sur notre bâtiment, où ils passent une cruelle nuit
dans la crainte et dans les alarmes. Un gros tems ayant rendu la mer
houlleuse, nous fûmes plus inquiets pour elles que pour nous; car le
capitaine nous traita avec tant d'égards, que nous regrettions de n'être
pas tous réunis.
Le lendemain, 31 août (13 fructidor), il fut décidé que notre bâtiment
iroit en Angleterre, et nous au Havre; le capitaine nous fit rendre nos
malles, appela un pêcheur Français avec qui nous fîmes marché à raison
de cent écus pour les charger dans sa barque: ce dénouement qui combloit
de joie la majorité, coûtoit cher à quelques-uns qui étoient
très-intéressés dans la cargaison. Le malheur nous suivit à la piste,
jusqu'à ce que nous eussions mis pied à terre.
La mer continuoit d'être agitée; au moment où nous descendions de la
frégate dans les canots, sa proue avança sur notre bâtiment qu'elle
faillit traverser. À trois heures nous partîmes pour le Havre; nous
fîmes quelques questions aux pêcheurs, en nous tenant toujours sur la
réserve; car nous nagions entre la crainte et la joie: nous voilà au
port......
La force armée nous entoure pour nous conduire à la municipalité, et de
là à l'amirauté. Nous fûmes libres sur parole et remis au lendemain; au
bout de deux jours, nous fûmes renvoyés tous les trois à M. Beugnot,
préfet de Rouen, qui nous donna aussi-tôt des passes pour nos
départemens. Ce n'est que là que nous fûmes dégagés de toutes les
entraves..... Là, nous respirâmes librement; là, nous nous dîmes en nous
embrassant: nous voilà donc dans notre patrie!...... Nous nous
séparâmes...
Je pris la route de Paris par Poissy; je passai devant Malmaison; on me
dit que c'étoit-là la demeure du consul. Que le souvenir de ses dangers
et de mon bonheur me fit former de voeux sincères pour sa conservation!
J'arrivai à Paris à dix heures; je trouvai beaucoup d'amis absens,
quelques-uns de morts; il m'en reste encore de sincères, et c'est toute
ma fortune. La douleur et la joie se succèdent pour moi tous les jours.
J'ai été arrêté le 13 fructidor an 5 (31 août 1797), à cinq heures du
soir; j'ai remis le pied sur le sol français, le 13 fructidor an 9 (31
août 1801), à cinq heures du soir: ma déportation a été résolue à Paris
le 22 fructidor, à dix heures du matin; je suis rentré à Paris le 22
fructidor, à dix heures du matin. L'aspect des lieux et des amis témoins
de mon départ et de mon retour, est pour moi une jouissance bien neuve
et bien vive......
_P. S._ Le 21 janvier 1802 (1er. pluviose an 10), mes malheurs se
terminoient là, et je croyois que le sort avoit épuisé tous ses traits:
mais combien lui en restoit-il encore!....
Le cruel me fait arriver en France, m'y fait jouir pendant six mois
d'une liberté que je croyois irrévocable: mon jugement me condamnoit à
l'exil à perpétuité! De bonne foi je l'ignorois entièrement, car il ne
m'a jamais été signifié: au moment de notre départ toutes les pièces
étant restées entre les mains du commissaire du pouvoir exécutif de
Rochefort, nous avons été conduits à Cayenne, sur une simple liste, en
marge de laquelle étoit relatée la cause de déportation. Ces notes
dénuées de pièces officielles, et recopiées par nous-mêmes, à la suite
du combat du 2 germinal, pendant lequel les paquets avoient été jetés à
la mer, n'ayant point paru suffisantes au gouverneur de Cayenne qui, par
la nature de mes griefs, me croyoit compris dans l'arrêté de rappel, il
me donna un passe-port en règle. En arrivant à Paris, j'éprouvai un
serrement de coeur qui ne provenoit point du plaisir. Que certains
lecteurs me taxent ici de superstition; que d'autres philosophes
soutiennent que les grands malheurs rapetissent l'homme jusqu'à cette
pusillanimité: pour moi, je n'ai jamais éprouvé de chances funestes ou
avantageuses, sans un prélude de peine ou de plaisir. Quand l'histoire
se contente de nous rendre compte _du bon et du mauvais génie_ qui
tourmentoit Socrate quand il devoit faire quelque chose ou qu'il étoit
menacé de quelque malheur, elle est sublime, car elle copie la nature:
mais qui croit aux conjectures dont l'historien accompagne ce récit? Ses
doutes éloquens à cet égard sont pour lui seul, et le pressentiment du
bien et du mal n'est point une fable. Je sais que la ligne de
démarcation entre la prescience et la pusillanimité est invisible aux
philosophes prétendus, que même elle se confond pour les hommes foibles
ou visionnaires; mais l'honnête homme à caractère la distingue sans
peine.
L'auteur de _Misantropie et Repentir_, exilé à Tobolsk sans savoir
pourquoi, tire les cartes comme on fait dans toutes les prisons, les
trouve favorables, reçoit sa liberté, et s'écrie dans ce premier
mouvement d'ivresse: _elles ont deviné juste!_..... voilà la
superstition. Alexandre, à son retour des Indes, près de rentrer à
Babylone, est prévenu par les mages de la Chaldée, que s'il rentre dans
cette ville elle sera son tombeau avant la fin de l'année: d'abord il
est tenté de les en croire; enfin il cède à son désir, et quoiqu'il dût
être sur ses gardes, il meurt comme on le lui a prédit...... voilà la
prescience: tous les sophismes des philosophes et des théologiens pour
l'atténuer, la distinguer, ou la nier, sont résolus par les
circonstances de ce trait, et de mille autres à son appui.
Tout homme a pour lui le pressentiment et la prophétie mentale de ses
actions; car le cours de la morale dirige celui de l'existence. L'homme
terrestre, qui abandonne tout au hasard, ne voulant point calculer le
bonheur commun avant le sien, éprouve souvent, sans savoir pourquoi, un
trouble précurseur du mal qui va lui arriver sans qu'il le devine, parce
que l'idée d'un résultat qu'il a laissé échapper lui revient au moment
où sa raison le réclame malgré son coeur; ainsi la prescience n'est
point un don surnaturel ou imaginaire, et elle ne peut être que la
conséquence de nos actions.
La superstition (qui signifie, en décomposant le mot, _attache sur les
objets_) est une fausse application de terribles conséquences à un
événement simple dont on amplifie le résultat, de même que la prophétie
est le don politique ou surnaturel de deviner pour les autres ce qui les
concerne, et par ce qu'ils ont fait, ce qu'ils feront: la connoissance
de l'espèce de châtiment ou de récompense, et l'époque d'un futur
contingent précisé invariable, nécessitent un don surnaturel qui mérite
seul le nom de prophétie.
Mais, par extension, tout homme sensé doit être prophète pour lui-même;
c'est le voeu de la Providence et le plus bel hommage à la liberté: il
n'y a pas un seul être malheureux qui ne puisse trouver en lui la cause
de ses infortunes. Je ne dis pas pour cela aux riches de se croire
parfaits; car ils savent, mieux que nous, que la richesse n'est que dans
le contentement d'une conscience pure, dans les bras d'une tranquille
médiocrité.
D'où il suit, d'après mes principes, ou que je n'ai pas dit toute la
vérité, ou que je suis moi-même l'artisan de mes malheurs. Les deux
conséquences sont parfaitement vraies: lecteur, puissiez-vous me
condamner et vous absoudre! L'honnêteté et la conscience sont deux
voisins qui devroient se confondre, et qui souvent ne se touchent pas:
remplir ses engagemens, ne point voler, se conformer aux loix, aimer le
gouvernement, ses amis et ses proches, oublier ses ennemis, faire du
bien quand on le peut, et jamais de mal (physique) à personne; voilà
l'honnêteté civile et exigible pour jouir de l'estime et de toute la
considération du monde. Sous ce point de vue, j'ai dit toute la vérité,
et mon malheur n'est pas mon ouvrage.
Mais n'est-il point d'autres devoirs et plus secrets et plus sacrés?
oui, oui; à dix-huit ans la fougue des passions me dicta quelques
mauvais vers qui, sans être ni obscènes, ni impies, étoient loin de
cette morale qui doit couler de la plume d'un honnête homme. Pour me
servir de l'expression de _Tacite_, cette jeunesse, qu'on appelle _le
siècle_, m'encouragea, et ces prouesses me rendirent inconséquent dans
mes démarches, dans ma conduite, et malheureux: suite naturelle de mon
ingratitude envers l'être auguste à qui je dois l'existence!
La réflexion m'ouvrit les yeux, je bénis l'infortune: alors je trouvai
toujours de l'emploi, ou des moyens d'existence avoués par l'honneur.
Quand la fortune m'a disgrâcié, car je me suis quelquefois trouvé sans
pain, j'ai toujours été sans chagrin, et jamais sans souci..... presque
toujours une douce aisance a été suivie pour moi d'une longue suite de
malheurs que je ne devois pas prévoir, mais que j'avois mérités aux yeux
de ma conscience quand le _siècle_ m'en absolvait volontiers.... Je n'ai
point eu de trône comme David: mais faut-il être roi pour être heureux
et coupable en amour? Si les manes d'Urie ne troublent point mon repos,
sa présence me reproche peut-être, sans qu'il puisse s'en douter, la
mort d'un objet que mes nouveaux malheurs ont trop vivement affecté. Au
reste, qu'on m'accuse de superstition, ce retour sur moi-même m'a
indiqué la cause de mes disgrâces, et me donne le courage de les
supporter. Il ne peut être infructueux à personne: puissent tous mes
lecteurs me condamner et s'absoudre!
Reprenons les faits....
Le 25 janvier 1802, au moment où j'achevois ces mémoires, la personne
qui me les recopioit durant ma maladie, abusa cruellement de ma
confiance pour satisfaire sa passion du jeu.
Quand ils furent au net, et prêts à paroître, on les suspendit pour
ménager ma liberté, car j'étois condamné à l'exil à perpétuité, sans que
je le susse. Comme c'étoit pour opinions, je me croyois compris dans
l'arrêté de rappel de l'an 8.
Le gouvernement, sensible à mes malheurs, fermoit les yeux sur mon
retour. Je fis imprimer le commencement de ce livre. Comme j'y parle du
jugement qui me condamne à l'exil, le ministre fit suspendre
l'impression; je réclamai avec instance, et forçai, sans m'en douter, le
gouvernement de lancer contre moi un nouveau mandat d'arrêt daté du 24
floréal an 10.
Cette nouvelle détention de dix-huit mois a coûté la vie à l'amie
généreuse qui m'avoit donné asile à mon retour à Paris; mais j'en ai
conservé deux qui ne m'ont jamais abandonné. Les noms de Mercier et de
Cahouet méritent de ma part une éternelle reconnoissance. Que de
sacrifices! que de démarches! que de peines! que de soins! Ô amitié,
attachement, vertu, je vous rends hommage en célébrant leurs noms!
J'avois choisi moi-même la prison de Sainte-Pélagie, rue de la Clef,
faubourg Saint-Marcel. Le concierge, M. Bochaut, mérite une place dans
tous les coeurs sensibles: il fut le seul des concierges, au 2 septembre
1792, qui osa, aux dépens de sa vie, sauver ses prisonniers du massacre
commis dans ces journées désastreuses. C'est là que j'ai vu le fameux
Trumeau, élève de Desrues, épicier à la place Saint-Michel, faux dévot
et scélérat plus consommé que son maître, convaincu d'avoir, au
commencement de janvier 1803, empoisonné sa fille prête à se marier,
pour ne pas lui rendre compte du bien de sa mère.
Le premier jour que Trumeau sortit du secret, il affecta un air si
tranquille, que la vertu et la candeur paroissoient opprimées en lui. Il
faisoit des signes de croix en public, et le soir, dans sa chambre, il
chantoit des chansons lubriques, et tenoit les discours les plus
obscènes. Le libertinage de ce paillard honteux lui a fait abréger les
jours de sa nièce, de son épouse et de sa fille. J'y vis aussi le fameux
Frécinet, marchand de volaille, un des septembriseurs, convaincu au
tribunal de ce premier crime, et d'avoir assassiné en 1803 l'horloger de
la rue de Nevers à Paris: ceux-là étoient avec les voleurs. Je fus mis
au corridor de l'Opinion avec les imprimeurs des journaux _l'Ami du
Peuple_ et _les Hommes Libres_, _Lebois_ et _Vatard_; _Toulotte_ et
_Lémery_, médecins; _Brochet_, l'un de mes jurés au tribunal
révolutionnaire en 1794; _Louis Brutus_, secrétaire du directeur
_Barras_, et quelques autres détenus pour opinions ou crime d'état.
On se voyoit, on se pardonnoit; car les hommes, sous les verroux, sont
des moutons dans une bergerie: mais le bouc, dont personne n'approchoit
sans horreur, étoit le marquis de _Sade_, de la famille de _Mirabeau_,
être horriblement célèbre par ses actions et par ses ouvrages qui font
frémir les plus grands scélérats. Ce vieillard, à cheveux blancs,
devient frénétique en entendant prononcer les mots _religion_, _morale_,
_vertu_, _Dieu_ et _trépas_; il ne peut souffrir personne. Cet homme
étant devenu insupportable au gouvernement, aux détenus et au concierge,
tant par sa conduite que par ses délations mensongères, a été logé à
Charenton avec les fous.
Depuis deux mois on ne parloit dans les prisons que de déportation à
l'Isle-d'Oléron. Comme j'étois jugé à un exil perpétuel, le ministre de
la justice me fit dire que je n'avois qu'à me préparer à ce second
voyage. Je reçus cette nouvelle le 7 thermidor an 10 (19 juillet 1802).
Les autres qui faisoient à leur guise une liste des partans, furent
surpris le lendemain au soir de recevoir l'ordre de leur transfèrement à
Oléron, et dans la suite à Cayenne; et moi qui avois préparé mes
paquets, je restai. Sa Majesté, nommée alors consul à vie, eut droit de
faire grâce. J'implorai sa justice et sa clémence, et mon affaire passa
au conseil privé. La première fois, toutes les pièces n'ayant pas été
présentées, je fus remis à une autre séance. Six mois s'écoulèrent:
durant cette époque, le corridor de l'Opinion se trouva presque vide. Je
restai avec M. J. Durand-Lapeine, prévenu d'émigration, et commandant de
vaisseau de l'ancienne marine. Ce détenu, émule de Froger _l'Aiguile_,
criblé de blessures durant la guerre d'Amérique de 1779, lorsqu'il
servoit dans l'escadre de MM. le comte Destaing et Lamotte-Piquet, joint
à de grands talens de profondes connoissances dans l'astronomie et dans
la science nautique. Sa vie et ses mémoires prouvent qu'il doit ses
longs malheurs à ses étourderies, à sa trop grande crédulité, à
l'ambition et à l'hypocrisie d'un de ses proches, plus dangereux que le
_Tartufe_. J'ignore s'il vit encore. Il me donna quelques leçons
d'Italien. Pour oublier mes malheurs, je traduisis l'Hélène-Syracusaine
et quelques morceaux du _Pastor fido_. Le premier consul venoit de faire
son voyage dans la Belgique; on disoit qu'il ne reviendroit à Paris que
pour repartir de suite visiter l'armée des Côtes et toute la Bretagne,
ce qui me faisoit croire que je passerois encore l'hiver en prison. Le
21 fructidor an 11 (8 septembre 1803), qui m'a toujours été si funeste
et si favorable, j'obtins mes lettres de grâce. Jamais liberté ne fut
plus douce et plus inopinée: je ne me rappelle jamais ce bienfait, sans
répéter avec ivresse au monarque à qui je le dois:
_Ante leves ergo pascentur in æthere cervi,
Et freta destituent nudos in littore pisces;
Ante pererratis amborum finibus exul
Aut Ararim Parthus bibet, aut Germania Tigrim,
Quàm nostro illius labatur pectore vultus._
«Le cerf altéré, s'élancera loin des sources d'eau vive; l'Euphrate et
le Tigre arrosant la Germanie, laisseront dans leurs lits le Rhône et le
Rhin couvrir de limon les ruines de Babylone, et la mer tarie dans ses
abîmes, mettre à nu ses énormes enfans, quand j'oublierai ou ce
bienfait ou son auteur.»
«Auguste Prince, quand l'Europe pâlit au bruit de votre tonnerre, et que
Dieu vous conduisant comme Cyrus, vous fait relever son temple et vous
assied sur un trône que sa main vous éleva du milieu des orages; quand
il écarte de vous et le trépas et ses embûches; quand rien ne vous est
impossible à l'ombre de ses ailes; lorsque le successeur de Saint-Pierre
venant sacrer en vous un Charlemagne, un Constantin, les aigles des
Césars deviennent les aigles Françaises et les aigles Romaines; quand ce
Dieu, vous remettant le glaive de sa vengeance et le fléau de sa
justice, vous soumet des millions d'hommes; lorsque sous les auspices de
sa providence, par l'épée de nos braves, par votre valeur et votre
fortune, nous avons droit de répéter aux puissances coalisées contre
votre empire:
Que peuvent contre nous tous les rois de la terre?
En vain ils s'armeront pour nous faire la guerre.
enfin, quand l'Europe attentive prévient vos désirs, pourroit-il vous
manquer quelque chose?..... Oui, Sire! un bien au-dessus de tous les
trônes, un bien dont votre âme est avide, un bien que vous méritez par
tant de bienfaits, un bien que vous nous donnez d'avance; ce bien,
c'est l'amour, élan de la reconnoissance, de la justice et de la
liberté: sentiment immortel, précieux tribut qu'un roi de Perse, en
voyageant dans son empire, distingua parmi l'or et l'encens de ceux qui
l'entouroient, dans les deux jointées d'eau qu'une pauvre femme vint lui
présenter.
«SIRE, ce tribut est le mien: doué d'un coeur sensible, froissé avec les
innocens que la révolution entraîna; étranger à la cour et aux factions
dont elle a été victime; monarchiste par principe, et proscrit pendant
dix ans uniquement pour cette opinion; aimant la liberté dans mon pays
et me sentant né pour elle, mais aimant ma patrie plus que mes
affections; digne par mon caractère et ma probité du glorieux titre
d'homme, digne de mes malheurs et de leur fin glorieuse, je paye et
paierai toute ma vie, au souverain qui les a terminés, le tribut d'amour
de cette pauvre femme, en répétant son offrande par les larmes de la
reconnoissance.»
Ces sentimens que j'exprimai aux juges qui venoient de me prononcer ma
liberté, leur firent tant de plaisir qu'ils m'offrirent des secours.
En entrant au parquet de M. Gerard, aujourd'hui procureur-impérial, le
frère de M. Clerine qui nous distribuoit les vivres à Cayenne, me
reconnut, m'offrit sa maison, et ne me permit pas de le refuser.
Au bout d'un mois, mes amis me firent connoître à MM. Thurot et
Gayvernon, chefs d'une maison d'éducation, de sciences et de
belles-lettres, rue de Sève, à Paris. Ces messieurs avoient besoin d'un
répétiteur; malgré que je ne pusse leur apporter que du zèle et de la
bonne volonté, ils ne me jugèrent point indigne de seconder leurs
travaux. Leur indulgence et la recommandation de la dame chargée des
détails économiques de leur maison, me firent trouver place dans le plus
bel établissement de Paris, où la réunion des talens et du mérite
personnel des professeurs, qui le sont également de l'École
Polytechnique, me donna l'abri que le chêne doit au roseau. Là, comme
ailleurs, suivant la nouvelle méthode d'éducation, l'instruction est
divisée en deux branches: les _mathématiques_ et l'étude des langues
grecque, latine et française. Quoique tous les élèves appartiennent à
des parens riches et titrés, présens de la fortune souvent nuisibles
aux progrès de la jeunesse; les cours de cette maison sont formés de
brillans sujets qui ont la dissipation plus ou moins naturelle à
l'homme, ennemi de la contrainte et du travail, dont il ne connoît pas
le prix et encore moins la nécessité.
MM. Le Coulteux-Canteleu, fils du sénateur, élèves particuliers de M.
Thurot, ont autant de dispositions que de bonnes qualités; s'ils sont un
peu turbulens, ils ont le coeur et le jugement droit. J'en peux dire
autant des trois enfans de M. Ferery, ambassadeur de Gènes. Ils
chérissent leurs maîtres et leurs camarades, ils désirent d'en être
aimés, et méritent d'être payés de retour. MM. Boyer et Cornuet, qui les
instruisent, méritent bien aussi de recueillir en cela le prix de leurs
talens et de leurs peines.
Les trois cousins de Sa Majesté l'Impératrice, MM. Tascher de la
Pagerie, Desvergers, amenés par elle-même dans cet établissement, ont la
pétulance, l'aptitude et l'intelligence précoces des créoles, qui
naissent avec une facilité et une douceur propres à émousser les épines
de l'apprentissage ou de l'éducation. Le cadet sur-tout porte une âme
forte dans un corps débile.
M. le marquis de Lucchésini, qui regarde l'éducation de ses enfans
aussi précieuse que les plus importantes négociations, tout en les
confiant à cette maison, entre les mains d'un gouverneur particulier,
homme riche en vertus et en moeurs, se distrait chaque jour de ses
importantes occupations pour venir les suivre de l'oeil, interroger
leurs maîtres et surveiller leurs progrès. C'est le père d'Horace qui
étoit, dit-il, _custos incorruptissimus_. Tant de soins ne seront pas
infructueux.
MM. Hachette et Gayvernon, professeurs de physique et de mathématiques
dans cette maison, sont bien payés de leurs soins dans le jeune Petit.
La place gratuite qu'il partage avec Camille Branville, ne peut être
remplie par de meilleurs sujets.
Les enfans de MM. Garat, tous deux avantagés de talens et de
très-heureuses dispositions, ont la pétulance, les moyens et la fougue
de la jeunesse de leurs pères. L'aigle n'engendre point de timides
colombes. Le salpêtre pétille dans leurs veines; ils donnent du mal à
leurs maîtres; c'est le vase en ébullition, qui se refroidira avec
l'âge.
Le jeune Marescot, qui m'a tant tourmenté, est doué d'un bon coeur,
d'un jugement droit et d'une âme aimante; il se laisse entraîner à
l'exemple des autres; il se roidit contre le mentor qui le reprend avec
aigreur, il reconnoît ses torts. Je crois qu'il mettra à profit les
utiles leçons qu'il reçoit de M. Livet, l'un des quatre premiers sujets
de l'École Polytechnique. MM. Bouquet-Combe, Tattet, Chevalier, Didot,
Loreau, méritent les mêmes éloges et les mêmes reproches. Le jeune
Arcambal, neveu de M. Lacroix, donne les plus heureuses espérances. Mais
tous ces messieurs auroient besoin de ne pas connoître la fortune de
leurs parens; car le système de douceur adopté dans cette maison, dont
le chef ne manque pas de surveillance et de zèle, fait retomber toute la
fatigue sur les répétiteurs, qui sont plus à la chaîne que les élèves.
Là, comme dans toutes les maisons d'éducation, on peut dire des maîtres,
que ceux qui taillent la vigne et qui préparent la récolte et la
vendange, sont les plus mal partagés.
On se croit même souvent dispensé à leur égard de procédés honnêtes et
francs. Eux seuls sont pourtant chargés de former le coeur et de
cultiver l'esprit des élèves. Les parens dédaignent de les voir. Les
professeurs en titre et les directeurs des maisons d'éducation ont de
beaux salons pour recevoir les pères et mères, qui savent bien que celui
à qui ils comptent leur argent n'est presque jamais celui qui surveille
directement les progrès, la tenue, la conduite, et sur-tout les moeurs
de leurs enfans. Il est bien singulier que l'on soit si scrupuleux sur
le choix d'un bon médecin, et si apathique sur celui d'un bon maître. Un
charlatan est-il plus dangereux qu'un pédagogue hypocrite et cafard,
libertin ou ivrogne, ou quelque chose de pis encore?
Le gouvernement a déjà voulu nétoyer cette étable d'Augias; mais si
l'intérêt particulier ne le seconde point; si le répétiteur couvert de
haillons ne prouve pas que son indigence est la faute du sort; si ses
talens et ses vertus sont la moindre chose dont on s'inquiète; si ses
honoraires sont moindres que ceux d'un homme de journée; s'il est un
objet de ridicule ou de mépris pour les chefs de maison et même pour les
domestiques qui le servent par protection, ou pour les élèves qui
l'écoutent par complaisance et par routine, comment ne deviendra-t-il
pas insouciant s'il n'est pas déjà vicieux? Toutes les pensions doivent
leur réussite ou leur perte à leurs répétiteurs; les parens leur
doivent le bonheur, le succès ou le désespoir de leur famille. «Tendre
mère, dit Quintilien, voilà donc ce cher objet de tes voeux; il te serre
dans ses petits bras innocens; tu comptes tes jours, tes momens, tes
heures par ses caresses; mais tu le vois grandir, et tu trembles en
tressaillant de joie. Il a besoin d'un nouveau père, d'un nouvel être:
il ne balbutie pas encore, et tu lui cherches un maître.» Ce trésor
n'est donc pas si facile à trouver qu'on se l'imagine, dans certaines
maisons d'éducation, où l'on marchande les précepteurs comme les
légumes, où les bons sujets portent ombrage aux chefs, qui les
congédient tous les huit jours, et vont les remplacer au magasin, bien
ou mal assorti.
«Si je remercie les dieux de m'avoir donné un fils, écrivoit Philippe à
Aristote, je les remercie encore plus de m'avoir donné en vous un maître
qui le rendra digne de vous et de moi.» Ce trésor seroit moins rare, si
l'intérêt et l'avarice ne formoient pas des maisons d'éducation comme
des comptoirs de commerce; si les parens et les instituteurs se
donnoient la main pour connoître et payer les personnes qui sont
chargées de leurs enfans; si les précepteurs passoient à un examen plus
sévère sur leur moralité et sur leurs talens; si les enfans de tout âge
n'étoient pas confondus; si chaque cours étoit isolé pendant l'étude et
les récréations, pour ne se trouver au collège qu'au moment des classes.
On dit que les pensions sont trop multipliées, et moi je crois qu'elles
sont trop confondues et trop peu nombreuses. Aucun établissement n'est
plus funeste et plus profitable à l'État, et ne mérite plus de
protection, de répression et de surveillance immédiate de sa part, que
celui qui par sa nature fixe la destinée des générations futures: c'est
une bonne ou mauvaise maison d'éducation! Les vices qui s'y mêlent aux
sublimes vertus qu'on y cultive avec tant de soin, exposent au plus
grand danger l'innocence ingénue, qui n'ouvre souvent les yeux qu'en se
précipitant dans l'abyme. À Dieu ne plaise que je donne plus de détails
sur cet article! mais j'en ai assez vu pour désirer la formation d'un
jury civil, mais secret, continuellement en activité, composé d'hommes
pris hors du corps des maîtres et maîtresses, payé à leurs frais, et
chargé de la surveillance de tous les chefs de ces établissemens, de la
moralité des hommes qu'ils emploient, de la répression des abus qui s'y
commettent, des vexations que le plus fort suscite au plus foible, de
l'audition des plaintes qu'on étouffe souvent pour ne pas ébruiter des
crimes honteux, dont la publicité seroit aussi dangereuse que
l'impunité. Ce jury fixeroit les honoraires des précepteurs, régleroit
le mode de leur paiement, connoîtroit des motifs de leur sortie, et
appelleroit en sa présence les deux parties si elles le requéroient, et
ne permettrait jamais à un chef de maison de congédier un précepteur, ni
à celui-ci de sortir, sans un écrit motivé dont l'agresseur seroit tenu
d'envoyer copie au jury qui le transcriroit sur ses registres. Ce moyen,
en prévenant la mauvaise humeur des deux côtés, étoufferoit la calomnie
et commanderoit la justice et la vérité.
Le premier jury d'instruction devroit siéger dans le coeur des pères et
mères. Combien peu instruisent l'homme pour l'homme, et non pour leur
satisfaction personnelle! «Ô! Cornélie, vos bijoux étoient vos enfans,
mais si vous les pariez, c'étoit plutôt pour eux que pour vous. Vous
disiez à leurs maîtres: Peu importe qu'ils soient savans pourvu qu'ils
sachent toujours se suffire à eux-mêmes, et qu'ils n'ayent point une
valeur empruntée.» Tous les parens tiennent à-peu-près le même langage;
mais en donnant à l'instruction ce luxe homicide qui tue le travail et
fait naître l'orgueil, ils divisent la société en deux branches, l'une
oisive et paralysée en naissant; l'autre avilie et nourricière de sa
soeur, toute fière de sa glorieuse inutilité. Jadis un enfant pâlissoit
pendant dix à douze ans à l'étude des langues, et parvenu à sa
dix-septième année, il abhorroit le travail manuel, comme un hydrophobe
une source limpide.
Les parens eux-mêmes, pour nourrir son émulation par la vanité, le
menaçoient de lui donner l'état pour lequel ils connoissoient son
aversion. Ainsi, l'enfant dont la nature auroit fait un bon artisan, ne
sera qu'un avocat sans cause, un mauvais prêtre, un charlatan, et en
somme un paresseux demi-savant, incapable de planer et de ramper. De
combien d'exemples pourrois-je appuyer ce principe si j'ouvrois notre
histoire, sur-tout depuis quinze ans! Nous venons de faire un grand pas
en avant par l'étude des mathématiques, dont l'application universelle
marie les sciences aux arts mécaniques, et peut guérir jusqu'à certain
point les maux du vieux préjugé contre le travail manuel.
Je sais que par les mathématiques, Archimède à lui seul fit pâlir les
légions romaines; qu'à sa voix, comme aux accords d'Amphion, les
vaisseaux s'élevoient dans les ports de Syracuse; que ses leviers, plus
forts que la ceinture de la vestale, mettoient à flot des énormes
machines que des milliers d'hommes ne pouvoient pas ébranler; que de nos
jours un philosophe mathématicien a charmé nos sens par sa mélodie
calculée du Devin du Village; qu'un autre, sans mécanique, a fabriqué
dans mon pays un magnifique buffet d'orgues; enfin, que l'année dernière
de jeunes élèves de l'École Polytechnique, sans avoir jamais manié ni
cognée, ni marteau, ont fait une chaloupe canonnière avec une adresse,
une intelligence et une perfection admirables. Mais tous ceux qu'on
destine à l'étude des sciences mathématiques, sont-ils capables d'en
saisir les rapports, ou de se les utiliser pour le métier que la nature
leur destine? Il faut des siècles pour produire un grand homme, et nous
traitons nos enfans comme s'ils étoient nés des phénix. Le plus
brillant cours ne donne jamais plus de trois ou quatre sujets; les
autres végètent, et ne font que s'engourdir en essuyant la poussière des
écoles. L'âge vient, et l'homme bien ou mal instruit ne choisit plus ni
état, ni métier; mais il suit la routine, et ressemble à ces animaux
attachés à un pieu, qui ne broutent que l'herbe qui est à leur portée.
«Homme aveugle et insensible, dit Rousseau, tu mutiles pour ton plaisir
tes animaux domestiques»; il pouvoit ajouter: tu mutiles pour ton
orgueil l'éducation de ton enfant; tu dis de celui-ci en naissant: il
sera prêtre; cet autre sera militaire; je ferai un magistrat du
troisième: ils ne sont pas faits pour travailler de leurs mains. Ce plan
une fois conçu dans ta tête, tu les conduis à ton but par un sentier qui
se rétrécit toujours pour eux à mesure qu'ils avancent en âge.
Si l'on eût agrégé des corps de métiers aux anciens collèges, les sujets
foibles qui n'avoient eu d'autres ressources que le sacerdoce, ne
seroient pas restés à l'abandon. On avoue que les demi-talens rendent
l'homme malheureux; mais on ne songe pas à lui donner des talens
entiers, en utilisant ses bras comme on veut meubler sa tête.
Ne faisons-nous pas chaque jour pour nous-mêmes l'application de
l'utilité de ce précepte, par la crainte qui nous tourmente lorsque nous
devons nous éloigner de notre pays? Aller en Russie, en Chine, dans le
Mogol: oh! mon Dieu! mon Dieu! comment faire pour y vivre? Les Chinois
et les Russes n'ont-ils pas les mêmes besoins que tes compatriotes? Un
avocat et un savant doivent apprendre la langue du pays; mais tu n'as
besoin que de tes outils, et même que de tes bras: l'univers est ta
patrie lorsque tu sais un métier. Si l'éducation a civilisé en toi cette
rudesse trop naturelle aux artisans, tu possèdes ce point d'appui
qu'Archimède cherchoit pour soulever l'Univers. Ton industrie, utilisant
tes connoissances, te fait franchir les climats; et quelque part que tu
arrives, le sauvage et le citadin t'attendoient. Véritable Orphée, la
nature et la société disent, à ton aspect:
_... Dic ubi consistes? coelum terramque movebo._
«Dis où tu t'arrêteras? je déplacerai pour toi le ciel et la terre.»
On est revenu du principe de Rousseau, qui ne vouloit pas forcer les
enfans à la contrainte des langues, avant l'âge de puberté; comme si la
jeune vigne n'avoit pas besoin du tranchant de la serpe ou du lien sur
l'échalas. Dieu n'a pas dit en vain que la terre ne produiroit à l'homme
que des épines et des ronces. Riche ou pauvre, jeune ou vieux, la loi
est faite pour tous; il faut la défricher en naissant, par l'étude et le
travail manuel, ou en vieillissant, par le dégoût, la servitude et le
remords. On ne recueille rien de bon sans l'avoir semé, et on ne sème
pas quand on veut. Direz-vous, je suis riche, je n'aurai besoin de
personne, et je ne veux pas gêner mon fils unique? mais la richesse, en
dépouillant l'homme titré, dont vous héritez aujourd'hui, ne peut-elle
pas vous exiler demain comme moi? Que n'avez-vous été témoin de nos
soupirs et de nos larmes à Konanama et à Synnamari! Combien nos grands
vicaires, nos littérateurs, nos gens de robe et d'épée regrettoient de
ne pas savoir de métier! Combien ils envioient le sort des cordonniers,
des menuisiers, des tailleurs! Que l'exil est une bonne leçon contre la
paresse, l'orgueil et la suffisance! Combien le savant, dans un désert
de sept cents lieues, à côté du charron qui lui fait un canot, s'humilie
sincèrement, et reconnoît de bonne foi son infériorité et sa
dépendance! Qu'il dit souvent en lui-même: moi transplanté, je suis
inutile ici, et je meurs de faim parmi les hommes de la nature; et celui
que je méprisois est riche ici et dans tout l'Univers! C'est dans cet
abandon que votre fils unique, devenu un fardeau insupportable pour lui
et pour vous, vous fera apprécier trop tard la vérité de cette sentence
terrible de Charles Ier, entre les mains de Cromwel: _Quel misérable
spectacle que celui d'un chef découronné!_ Aimez donc vos enfans pour le
travail, vous les aimerez pour eux-mêmes; sacrifiez courageusement vos
caresses puériles à leur bonheur; instruisez-les en naissant, à l'instar
de François de Sales, qui balbutioit le nom de Dieu aux orphelins à la
mamelle; balbutiez au vôtre celui de travail; maniez avec lui la lime et
le rabot; apprenez-lui à ne mépriser aucun état manuel; prouvez-lui bien
sa foiblesse; respectez devant lui tous les artisans honnêtes et sobres;
expliquez-lui bien que la gloire est attachée à toute profession avouée
par une honnête industrie, et que si le préjugé et la sottise confondent
le métier avec l'artisan dégradé, le bon sens les sépare comme l'or
d'avec la cendre.
Votre enfant, ainsi occupé dès le berceau, sera tout disposé à son
apprentissage; et s'il a des talens, que les hautes sciences fassent ses
délices, vous avez ménagé sa constitution et sa santé pendant ses heures
de loisir. Ne vous bornez point aux connoissances contemplatives;
supposez toujours qu'il ira dans un désert, où la robe et l'épée sont
inutiles; suspendez depuis douze jusqu'à treize ans et demi le cours de
ses études, pour lui donner à son choix un état manuel. Qui sait si
quelque jour le gouvernement n'agrégera point à ses lycées un certain
nombre d'artisans distingués, à qui il confieroit les écoliers, depuis
tel âge jusqu'à tel âge? Quel ouvrier ne seroit pas honoré d'un pareil
choix? l'enfant en sauroit toujours assez pour se perfectionner au
besoin.
_............. Labor omnia vincit
Improbus, et duris urgens in rebus egestas._
Aujourd'hui les sciences à la mode comme les rubans, sont la physique et
les mathématiques, les langues anciennes et modernes. Tous les parens en
faisant enseigner à un marmot de huit ans, le dessin, la danse, la
musique, le grec, le latin, l'anglais, l'allemand, l'algèbre, croyent
élever un Archimède, un Euclide, un Vauban, un Turenne, un Napoléon, un
Corneille, un Racine, un Gluck, un Lulli, un Vestris; comme si tous les
hommes étoient fondus dans le même moule, ou que les maîtres pussent
donner la science infuse à leurs élèves; que ceux-ci pussent apprendre
en même-temps, sans confusion, toutes ces sciences, dont chacune en
particulier suffit pour la capacité ordinaire d'un individu. Avons-nous
donc oublié, pour les autres, ce que nous suivons si ponctuellement pour
nous?
_... Sit quod vis simplex duntaxat et unum._
Je croirois que si chaque pension étoit bornée à ne recevoir que les
enfans de tel âge, destinés uniformément à telle ou telle partie
d'éducation, les enfans, les maîtres de pension, les répétiteurs et les
parens y trouveroient beaucoup mieux leur compte, les moeurs y
gagneroient davantage, et cette instruction, comme une encyclopédie
méthodique, offrant un ensemble régulier, feroit moins de charlatans et
plus de sujets. L'école des sciences, en suivant ce plan autant que
possible, au moins par rapport au nombre des élèves, remplit l'épigraphe
de son prospectus, et on doit lui dire:
_Gratum est quod patriæ civem populoque dedistis._
Malgré que les cours y soient séparés et bien surveillés, que les élèves
ne suivent que la branche d'éducation qui leur convient ou pour laquelle
ils ont le plus d'aptitude, cependant les jeunes mathématiciens tournent
quelquefois en ridicule ceux qui s'adonnent uniquement aux langues;
ceux-ci, de leur côté, ont tant d'horreur du calcul et des calculateurs,
qu'ils refusent même d'apprendre la table de Pythagore. Ils diroient
volontiers aux professeurs d'algèbre, ce que Voltaire écrivoit à un
grand ministre, pour l'encouragement des arts et des lettres:
Le vois-tu s'avancer, ce sauvage algébriste,
À la démarche lente, au teint blême, à l'oeil triste,
Qui d'un calcul avide, à peine encore instruit
Sait que quatre est à deux comme seize est à huit?
Il méprise Racine, il insulte à Corneille:
Lulli n'a point de son pour sa pesante oreille;
Et Rubens vainement, sous ses pinceaux flatteurs,
De la belle nature assortit les couleurs;
Des X, X, redoublés, admirant la puissance,
Il croit que Varignon fut seul utile en France,
Et s'étonne sur-tout, qu'inspiré par l'amour,
Sans algèbre, autrefois, Quinault charmât la cour.
Ces petits démêlés ne font pas naître autant l'émulation qu'on pourroit
le croire; mais les maîtres sont assez habiles pour ne donner de
préférence particulière à aucune branche d'instruction: voilà comme ils
remédient au mal autant que possible.
Je devois ce tribut de vérité et de reconnoissance à cette maison, où
j'ai connu M. Garat. Son fils m'étoit confié: ce bon père, qui le chérit
comme lui-même, n'a pas dédaigné de connoître le répétiteur de son
enfant; il a été sensible à mes malheurs; il les a lus, il s'est
intéressé à leur publicité. Au bout de neuf mois, quand ma santé m'a
forcé de céder ma place, j'ai revu cet ouvrage: je l'achève aujourd'hui.
J'ai obtenu justice; et n'ayant rien, je suis riche s'il n'est pas
infructueux.