CINQUIÈME PARTIE.

_Per varios casus, per tot discrimina rerum,

Tendimus in Latium._

VIRGIL. _Æneid. Liv. I, v. 16._

Après tant de hasards, après tant de revers,

En essuyant nos pleurs, un Dieu brise nos fers;

Nous reverrons la France!...

_Arrivée de H.... Révolution du 18 Brumaire. Coup-d'oeil sur

la France. Nouvelle de rappel. Départ de MM. Barbé-Marbois

et Lafond-Ladebat. Arrivée de la frégate_ la Dédaigneuse,

_venant chercher les déportés, et partant sans les emmener.

Départ de l'auteur par New-Yorck. Portrait des Américains.

Arrivée en France. Nouvelles persécutions de l'auteur: il

doit sa liberté au premier consul Bonaparte._

Depuis vingt mois la France a disparu à nos yeux, et chaque minute

d'exil allume en nos coeurs l'impatience de la revoir. Pour peindre les

tourmens d'un déporté, il faut l'avoir été soi-même. Oh! la peine du

dam n'est point une chimère à ses yeux. Qu'on le suppose dans l'aisance,

le miel pour lui se change en absinthe; il défeuille les roses par ses

larmes; la table la plus somptueuse n'est chargée que de poisons; il dit

à ce qu'il voit, à ce qu'il touche, à l'air qu'il respire, à la feuille

qui grandit, à la fleur qui éclôt, aux fruits qui mûrissent, aux

troupeaux qui paissent, aux agneaux qui bondissent: vous n'êtes point la

France...... Il dit aux forêts, aux échos, aux montagnes, aux vallons,

aux gazons, aux ruisseaux: votre ombrage est moins frais, votre voix

moins douce, votre cime moins belle, votre site moins riant, votre tapis

moins lisse, votre murmure moins doux, votre roucoulement moins tendre

qu'en France. Un déporté est l'habitant d'_Othayti_ dans le Jardin des

Plantes de Paris, flairant sa patrie dans ce qui l'environne, s'élançant

au pied d'un palmier de son pays, qu'il arrose de pleurs: Othayti!

Othayti! mais tu n'es pas _Othayti_, dit-il en s'éloignant. Un déporté

frappé de cette sentence terrible: _retire-toi de ta patrie_, s'écrie

sans cesse: voilà l'enfer..... voilà l'enfer!.... je le sens..... le

voilà, ce brasier, il brûle mon coeur, il le dévore et ne le consume

pas! Quand l'infortune, la misère, la crainte attisent encore ce feu,

l'exil n'est-il pas le plus cruel supplice?

* * * * *

La terreur fait place à la justice; nous n'aurons plus à lutter que

contre la misère; un rayon d'espérance luit déjà pour nous; après avoir

dépassé le cratère du volcan, nous frémirons autant de son explosion et

de nos dangers, que de notre préservation.

* * * * *

Nous sommes au 13 décembre 1799. Monsieur Franconie est reconnu

vice-agent à la tête du bataillon, au milieu des cris d'alégresse.--«Mes

amis, dit-il, vous me chargez d'un emploi bien lourd à mon âge; la crise

est forte, mes lumières sont foibles: le timon du gouvernement seroit

beaucoup mieux en des mains plus énergiques. Le citoyen Burnel nous a

laissé bien des dettes; pour moi, je n'en ferai pas; je fais don à la

république des honoraires de la place que vous me confiez; c'est peu de

chose, mais les secrets du gouvernement seront les vôtres; les personnes

et les propriétés seront respectées; chacun pourra visiter les magasins

et les caisses; je ne veux que votre estime et votre amitié, et je serai

trop heureux de mériter votre reconnoissance.»

_1er. janvier 1800._--Une proclamation des plus sinistres paroît avec

l'année 1800. Les soldats vont manquer de vivres et de vêtemens, les

magasins et les caisses sont entièrement à sec. Le sixième du revenu et

un emprunt forcé ne suffiront pas pour les frais de l'année. Franconie

termine par inviter tous les colons à venir se convaincre par eux-mêmes

de la vérité, en visitant les caisses, les magasins et les registres du

contrôle et des administrations; il les prie de se réunir à lui dans le

courant de la décade, pour lui communiquer leurs lumières.

_7 janvier 1800...._ 17 nivôse.... Grandes nouvelles.

Ce matin, à neuf heures, une longue salve d'artillerie a retenti dans

les airs, nous avons compté vingt et un coups de canon; à 11 heures, le

même salut recommence...... Nous sommes quatre déportés voisins les uns

des autres..... Éloignés de quatorze lieues de la capitale, chaque

matin, au lever du soleil, nous nous réunissons sur les bords de la mer,

pour nourrir l'espoir de notre retour... L'écho des ondes et des forêts

a retenti dans nos coeurs.... Desvieux, que Burnel avoit déporté,

revient revêtu du grade de général de la colonie; il amène un agent de

France.... Victor H....., qui étoit à la Guadeloupe; nous recevons les

nouvelles suivantes:

Tout est changé en France depuis le 18 brumaire, 9 novembre 1799. Le

directoire ne savoit plus que faire; la guerre civile ravageoit la

république; personne ne couchoit en sûreté dans son lit. Tous les partis

étoient en présence; tous les hommes étoient mécontens; tous étoient las

de révolution; le peuple n'étoit pas plus tranquille que les gouvernans;

l'anarchie et le despotisme s'entre-culbutoient chaque jour. Bonaparte

est parti d'Alexandrie, a débarqué incognito, s'est rendu à Paris, a

médité son coup, s'est présenté aux deux conseils.... Celui des

cinq-cents a crié sur lui _hors la loi_; il s'est retourné vers les

grenadiers qui l'avoient suivi en Italie. Ces braves l'ont entouré. L'un

d'eux, en le couvrant de son corps, a reçu un coup de poignard pour lui.

L'entrée subite des soldats, a mis les conseils en fuite. Un nouvel

ordre de choses a été organisé, et ce grand mouvement s'est opéré sans

secousse, le dieu de la victoire et de la fortune couvrant de ses ailes

le pacificateur du Tibre et du Rhin. La renommée, qui grandit en

marchant, nous amplifia ces détails; et chaque habitant, effrayé de

l'arrivée du nouvel agent, se plut à les commenter à son tour, pour lui

montrer et se convaincre soi-même qu'il n'avoit plus que le pouvoir

impératif de faire le bien.

Dans ce moment, H..... étoit en rade pour venir remplacer Burnel. La

marine française étoit si pauvre à cette époque, que depuis six mois, la

frégate n'avoit pas pu être équipée. H..... avoit ses expéditions.....

Et quelles expéditions, grand Dieu!..... et en quelles mains! Le 18

brumaire arrive: tout change de face; les brouillons rentrent dans le

néant; les gens en place sont épurés; le consulat remplace le directoire

(Bonaparte, Sieyès, Roger-Ducos sont consuls). H..... est encore en rade

et pâlit d'effroi; quelques agens qui le protègent, sont encore dans les

bureaux; avant d'en sortir, ils lui font changer ses expéditions, il

paye le surplus de l'armement de sa division; il met à la voile le 13

frimaire an 8 (4 décembre 1799), apporte des passe-ports à Mrs.

Lafond-Ladebat et Barbé-Marbois, seuls restans de la première

déportation. Ils peuvent partir quand ils voudront.... Il assure que

nous les suivrons de près.. Que de crises nous avons passées!

La naissance de la révolution française fut annoncée par les présages

les plus sinistres. En 1783, la Calabre fut bouleversée par le Vésuve

embrasé. Les brumes de la Scythie consolidèrent les zones tempérées...

Un déluge de feu fut éteint par un océan de pluie.... La Pologne

anarchisée, devint le partage de la Russie, de la Porte, de la Prusse et

de la maison d'Autriche. Les deux rives de la mer Adriatique et les

anciennes bornes de l'Europe furent jonchées d'un côté de cadavres, de

l'autre, de cendres et de ruines; la nature sembloit voir avec douleur

la révolution des _États-Unis_, prélude de celle de l'univers. En 1786,

la Bretagne se révolte sans savoir ce qu'elle veut. L'Angleterre souffle

le feu pour se venger de la paix de 1783. L'année 1788 nous amène la

famine et la grêle. 1789 commence par un hiver des plus froids. La

famine reparoît quatre fois à la fin de cette année, et immédiatement

après la moisson. Tant de prodiges sembloient nous prédire les périodes

de 1792, 93, 94, 98 et 99. Ne serions-nous pas tentés de croire que ce

passage d'un auteur connu depuis 18 cents ans, est composé de nos jours?

... Solem quis dicere falsum

Audeat? Ille etiam cæcos instare tumultus

Sæpè monet, fraudemque et operta tumescere bella.

Ille etiam extincto miseratus Cæsare Romam,

Cùm caput obscurâ nitidum ferrugine texit,

Impiaque æternam timuerunt sæcula noctem.

Tempore quamquam illo tellus quoque, et æquora ponti,

Obscoenique canes, importunæque volucres

Signa dabant. Quoties Cyclopum effervere in agros,

Vidimus undantem ruptis fornacibus Ætnam,

Flammarumque globos, liquefactaque volvere saxa?

Armorum sonitum toto Germania coelo

Audiit, insolitis tremuerunt motibus Alpes.

Vox quoque per lucos vulgo exaudita silentes

Ingens, et simulacra modis pallentia miris

Visa sub obscurum noctis, pecudesque locutæ;

Infandum! sistunt amnes, terræque dehiscunt,

Et moestum illacrymat templis ebur, æraque sudant.

Proluit insano contorquens vortice sylvas

Fluviorum rex Eridanus, camposque per omnes

Cum stabulis armenta tulit; nec tempore eodem

Tristibus aut extis fibræ apparere minaces,

Aut puteis manare cruor cessavit; et altè

Per noctem resonare lupis ululantibus urbes.

Non aliàs coelo ceciderunt plura sereno

Fulgura, nec diri toties arsere cometæ.

........................................

Quippe ubi fas versum atque nefas, tot bella per orbem

Tam multæ scelerum facies; non ullus aratro

Dignus honos; squalent abductis arva colonis,

Et curvæ rigidum falces conflantur in ensem.

Hinc movet Euphrates, illinc Germania bellum;

Vicinæ ruptis inter se legibus urbes

Arma ferunt: sævit toto Mars impius orbe.

VIRGILE, Georg., liv. 1.

Je ne veux expliquer ce morceau en l'honneur de la mort de César, que

par la révolution depuis 1780. Alors elle avoit pris naissance dans le

nouveau monde.

En 1784, l'aurore boréale qui couvrit le disque du soleil, fit présager

aux peuples la guerre et les rumeurs qui éclatèrent dans les années

suivantes.

L'éclipse de 1793 fut assez sensible.....

En 1794, la mer gela; le Zuiderzée en Hollande vit des rues, des

boutiques et des feux sur ses flots consolidés.

En 1794, les fleuves furent rougis de sang et remplis de cadavres.

En 1794, les loups suivoient les camps dans la Vendée, et hurloient dans

l'attente du combat; ils avoient des villes entières pour retraite.

En 1784, une comète avoit précédé ces événemens. Je me conforme au

texte, non par superstition, mais pour m'exempter de traduire.

Au milieu de tant de guerres, nous nageons dans le meurtre et dans le

sang: amis et ennemis tombent sous nos coups; nos campagnes sont

désertes, nos guérets sont en friche; nos faulx sont redressées en

piques, et les socs de nos charrues fondus en épées. _L'Euphrate_, _le

Tibre_, _le Danube_, _le Rhône et le Rhin_ portent aux deux mers des

bataillons armés; toutes nos villes se soulèvent, et tout l'univers est

en armes.

Auguste, à la fleur de son âge, part d'Alexandrie pour fixer le bonheur

du monde. Cette époque aussi chère à la religion qu'à l'histoire, renaît

pour nous, et les deux Continens redisent avec effusion:

Dî patrii, indigetes.....

Hunc saltem everso juvenem succurrere sæclo

Ne prohibete: satis jam pridem sanguine nostro

Laomedonteæ luimus perjuria Trojæ.

H..... profita des transports de joie auxquels on se livroit, pour

mettre pied à terre. Il étoit si connu et si décrié, que son entrée fut

celle d'une bête fauve, se glissant dans une bergerie même pacifiquement

si possible est. Les transports d'alégresse firent place à l'effroi: il

eut besoin de confirmer lui-même ces nouvelles pour gagner quelques

habitans; il étoit si convaincu de tout l'odieux qui l'entouroit, qu'il

prit une lettre de recommandation de Jeannet qui lui succédoit à la

Guadeloupe. Voici la teneur de cette pièce, qu'il fit circuler dans les

cantons pour calmer les esprits:

«Bons habitans de Cayenne, calmez vos frayeurs; je sais que le citoyen

H..... paroît à vos yeux sous un aspect terrible. Il fera le bonheur de

votre colonie, il n'a plus rien à demander à la fortune; il vous fera

oublier, par sa clémence, les catastrophes qui ont eu lieu à la

Guadeloupe pendant qu'il la gouvernoit. Croyez-en celui qui emporta vos

regrets, et qui s'honorera toujours d'avoir mérité votre confiance et

vos suffrages.»

Quelques-uns prirent cette lettre pour une ironie amère, très-peu de

monde y ajouta foi. Voici le début, l'administration et le caractère de

ce troisième agent.

Il rend visite à Billaud, il l'appelle à Cayenne. Les autres déportés y

pourront venir également avec des permis limités; ils entreront même à

l'hôpital. Le gouvernement lui a ordonné, dit-il, de les traiter avec

égard; il donne des éloges aux habitans qui les ont retirés. Il demande

l'ordre et la paix; il ne change rien au dernier réglement de police de

Burnel, parce qu'il n'est que provisoire comme le gouvernement

consulaire qui l'a délégué. Il acquitte les dettes de la colonie; il

rédime les fautes de son prédécesseur dont il plaint déjà l'embarras; il

se répand en bals et en repas somptueux. La troupe qui a débarqué avec

lui, est un amalgame de déserteurs de toutes les nations, gens propres à

tous les coups de main, si le thermomètre redescendoit à l'anarchie. Il

a aussi amené une musique incomplète, qui, par ses accords, prend les

Cayennais aux gluaux. En promettant de rembourser l'emprunt forcé, fait

par Burnel, il le fait acquitter provisoirement par ceux qui sont en

arrière. Des prises lui arrivent, il les répartit justement; il acquitte

une partie des dettes de la colonie, qui se montoient à huit ou neuf

cent mille francs. Il traite les soldats noirs comme les blancs; il

réforme la discipline; il moleste et punit les fonctionnaires publics,

les habitans et les officiers qui ont démasqué Burnel; il paroît

affectionner Franconie, parce que ce vieillard qu'il remplace, réunit à

juste titre les suffrages de ses concitoyens: voilà sa conduite durant

les six premiers mois qu'il s'est attendu à son rappel. Malgré ce début,

il n'avoit encore captivé personne; il a eu soin de se faire préconiser

à Paris dans quelques journaux qui n'ont pas de lunettes de 1800

lieues. La suite nous l'a mieux fait connoître, et le voici _au physique

et au moral_.

Victor H....., originaire de Marseille, est entre deux âges, d'une

taille ordinaire et trapue; tout son ensemble est si expressif, que le

meilleur de ses amis n'ose l'aborder sans effroi; sa figure laide et

plombée exprime son âme; sa tête ronde est couverte de cheveux noirs et

plats qui se hérissent comme les serpens des Euménides, dans la colère

qui est sa fièvre habituelle; ses grosses lèvres, siège de la mauvaise

humeur, le dispensent de parler; son front sillonné de rides, élève ou

abaisse ses sourcils bronzés sur ses yeux noirs, creux et tourbillonnans

comme deux gouffres..... Son caractère est un mélange incompréhensible

de bien et de mal: il est brave et menteur à l'excès, cruel et sensible,

politique, inconséquent et indiscret, téméraire et pusillanime, despote

et rampant, ambitieux et fourbe, parfois loyal et simple; son coeur ne

mûrit aucune affection; il porte tout à l'excès: quoique les impressions

passent dans son âme avec la rapidité de la foudre, elles y laissent

toutes une empreinte marquée et terrible; il reconnoît le mérite lors

même qu'il l'opprime; il dévore un ennemi foible; il respecte, il

craint un adversaire courageux dont il triomphe. La vengeance lui fait

bien des ennemis. Il se prévient facilement pour et contre, et revient

de même. L'ambition, l'avarice, la soif du pouvoir, ternissent ses

vertus, dirigent ses penchans, s'identifient à son âme; il n'aime que

l'or, veut de l'or, travaille pour et par l'or; il se fait un si grand

besoin de ce métal, quoiqu'il en ait déjà assez, qu'il voudroit que

l'air qu'il respire, les alimens qu'il prend, les amis qui l'approchent,

fussent de l'or: les parcelles qu'il en a semées à Cayenne, sont les

actes de générosité de Persée ou de Mithridate semant l'or dans les

plaines de Cisique pour éblouir et arrêter leur vainqueur. Ces grandes

passions sont soutenues par une ardeur infatigable, une activité sans

relâche, par des vues éclairées, par des moyens toujours sûrs, quels

qu'ils soient. Le crime et la vertu ne lui répugnent pas plus à employer

l'un que l'autre, quoiqu'il en sache bien faire la différence. Crainte

de lenteur, il prend toujours avec connoissance de cause le premier

moyen sûr que lui présente la fortune. Il s'honore de l'athéisme, qu'il

ne professe qu'extérieurement.

Au reste, il a un jugement sain, une mémoire sûre, un tact affiné par

l'expérience; il est bon marin routinier, administrateur sévère, juge

équitable et éclairé quand il n'écoute que sa conscience et ses

lumières. C'est un excellent homme dans des crises difficiles où il n'y

a rien à ménager. Autant les Guadeloupiens et les Rochefontains lui

reprochent d'abus de pouvoir et d'excès révolutionnaires que la

bienséance et l'humanité répugnent à retracer, autant les Anglais (j'en

suis témoin) donnent d'éloges à sa tactique et à sa bravoure.

De mousse, H..... est devenu pilotin, puis boulanger à St.-Domingue; a

repassé en France à la première insurrection de cette colonie, a été

membre de la société populaire et du tribunal révolutionnaire de

Rochefort, s'est fait nommer agent de la Guadeloupe par le comité de

salut public, a repris cette colonie aux Anglais et s'est acquis dans

les Antilles et l'estime des Anglais et l'exécration de tous les colons.

Le tourbillon au milieu duquel il a vécu, a révolutionné son esprit, et

la vie paisible et douce est pour lui une mort anticipée.

Il visite la colonie jusqu'à la rivière de Maroni qui nous sépare d'avec

les Hollandais; en route, il reçoit des dépêches et des nouvelles.

À son allée et à son retour, il mouilla à Synnamari, et rendit visite

aux déportés. La première fois, ce fut pour insulter à leurs malheurs.

«Vous vous flattez, leur disoit-il, d'un rappel _qui ne viendra

jamais_.» Il assaisonna ces paroles accablantes de sarcasmes indécens et

orduriers.

Deux jours après, ce n'étoit plus le même homme; il les plaignoit, leur

assuroit un prompt retour, il donneroit même, disoit-il, 200 louis pour

les voir partir: pour leur faire oublier sa première visite, il envoie à

chacun, deux chemises et une paire de souliers de magasin. Il laisse

transpirer quelques nouvelles; un des officiers de sa suite qui a servi

sous le premier consul, en fait l'éloge et se réjouit de la tournure que

le gouvernement prend en France. Des déportés mangeoient dans la même

maison où H..... s'étoit arrêté pour se rafraîchir, il ne put se

contenir.

En s'en retournant, il ne s'entretenoit que des mesures énergiques qu'il

avoit employées à la Guadeloupe.

Pour lui faire la cour, il falloit applaudir à ses expédiens, qu'il

appeloit petites espiègleries. Il trouva des apologistes dans certains

colons, et je n'ai pas pu retenir mon indignation, en entendant un de

mes anciens compagnons de la case Saint-Jean, Pavy, avec qui je me suis

brouillé pour cela, vouloir me forcer de louer certains traits

abominables; j'avoue qu'il se trouvoit dans la détresse et sous la

férule d'un propriétaire qui flattoit tous les goûts des agens: s'il

m'eût fallu exister à pareil prix, je serois mort. Je sais me taire,

mais le crime n'aura jamais de ma part, même un faux signe

d'approbation.

Au bout de six mois, la famine se fit sentir, parce que l'agent avoit

donné une égale ration de pain, aux soldats noirs comme aux blancs; les

déportés furent réduits les premiers à la racine de maniok, et au

poisson salé. H..... ne leur a jamais rien restitué de ce que Burnel

leur avoit soustrait. Plus il a fait de prises, moins il a adouci leur

sort. Il nous a fait pleurer ses prédécesseurs.

Il poursuivoit les habitans qui donnoient asile à certains déportés

contre qui on l'avoit injustement irrité. MM. Michonet et Casimir

Bernard furent exilés dans le fond du désert; il en arrache un d'eux de

l'habitation qu'il régissoit, le menace de l'envoyer à Vincent Pinçon

avec une main de maïs, une pelle et une pioche pour creuser sa fosse.

L'autre tombe dangereusement malade, il lui refuse la permission de

revenir à Cayenne. Son hôtesse sème adroitement le bruit de sa mort pour

éprouver H....., il en fait un festin de joie; le lendemain, en voyant

qu'on l'a abusé, il destitue le maire pour lui avoir donné, dit-il, une

fausse joie. Quelques mois après, à la mort de M. Colin, me trouvant

sans asile, je lui demandai la permission d'aller au dépôt de Synnamari;

il me fit répondre par le citoyen Franconie:

«Le citoyen agent est instruit que ceux d'entre vous qui se sont

soustraits d'aller à Konanama, ont renoncé à la ration; je vous

conseille de ne pas le tourmenter, vous feriez peut-être votre mal et

celui des autres. Je vous engage à prendre patience.» La misère ne me

permit pas de patienter long-tems, je demandai un permis pour aller à

Cayenne solliciter cette justice. Je vis H..... qui, après m'avoir dit

mille injures pour ce que j'avois répondu jadis à Burnel, termina ainsi:

«je ne vous aurois pas menacé comme lui de la fusillade, mais je vous

aurois attaché à quatre piquets, et coupé de 500 coups de fouet.» (Il ne

vouloit venger ni l'individu Burnel qu'il méprisoit, ni les droits de

l'agence, mais il dévoroit une victime de l'ostracisme du 18 fructidor.)

«Nous ne resterons pas éternellement à Cayenne, lui dis-je.--Sur quoi

fondez-vous votre retour?--Sur celui de nos prédécesseurs: notre exil

est pour la même cause, nous attendons les mêmes effets de la justice du

premier consul.--_Ne vous honorez pas du titre d'exilés; vous êtes

proscrits et non exilés. Si quelqu'un peut attendre son rappel, c'est

Billaud._» Je lui peignis ma détresse: les habits qui me couvroient ne

m'appartenoient pas. Il insulta long-tems à ma misère, et me renvoya

sans rien m'accorder. À Cayenne, je logeois chez un ami charitable qui

étoit marchand; il lui dit mille invectives, parce qu'il m'avoit donné

des habits, le força de me faire partir, entrava son commerce, et le

réduisit à abandonner la colonie. M. Aimé a dit quelque chose

d'obligeant de madame Audifredi, H..... l'a spécialement molestée pour

cette raison. Il appesantissoit chaque jour sur nous une main si

terrible, que nous pâlissions d'effroi en entendant tirer le canon, ou

en voyant un bâtiment au large, de peur qu'il ne nous annonçât

l'assassinat du premier consul. Ceux qui sont encore dans la Guyane,

vivent depuis trois ans dans ces transes. Il paroît difficile de

concilier tant de rigueur avec le bien que H..... a fait à la colonie,

encore moins avec les éloges qu'il se fait donner dans certains

journaux. Il a ravivé le commerce en faisant lui-même la hausse et la

baisse, en ouvrant en son nom une maison de commerce où il figure tantôt

comme un marchand pour vendre, tantôt comme agent pour se faire adjuger

les denrées au prix qu'il veut y mettre.

Malgré son activité, il a essuyé des pertes, et la famine s'est fait

sentir trois fois sous son agence; il ne s'est jamais déconcerté, il a

tenu la police avec sévérité, a contenu les nègres dans la crainte, plus

par la terreur de son nom que par ses proclamations, car il n'a rien dit

pour défendre ou ordonner le travail; il a affermé à ses amis les

habitations des colons absens.

L'année 1800 s'avançoit, et nous étions toujours dans l'attente. Depuis

six mois Messieurs Barbé-Marbois et Lafond-Ladebat étoient en France;

nous les invoquions comme nos Dieux tutélaires. La dureté de H.....

donnoit plus de ferveur à nos prières. La crainte d'une réaction en

France nous inspiroit presque à tous des projets d'évasion dont l'agent

s'inquiétoit fort peu. Je m'ouvris à Margarita et à Rubline sur les

moyens de passer à Surinam dans un canot indien. Nous fûmes quelques

jours à mûrir ce projet; je voulus en informer Pavy pour me réconcilier

avec lui. Il nous dénonça au maire du canton, qui nous surveilla de plus

près; je ne le croyois pas capable d'un trait aussi noir contre un

ancien ami, qui n'étoit coupable que de n'avoir pas applaudi le

_bastringage_ de H.....

* * * * *

Le 28 juillet, nous reçûmes enfin des nouvelles de France qui nous

annonçoient notre prochain retour.

* * * * *

Le 1er. août (13 thermidor), un bâtiment marchand apporte le rappel

individuel de plusieurs déportés. H..... reçoit en même tems la loi du

13 frimaire an 8, que le ministre de la marine lui ordonne d'appliquer

aux _déportés de la Guyane_.

Le ministre lui enjoignoit implicitement de nous renvoyer en France,

s'il en avoit les moyens; ils ne lui manquoient pas, car le port

regorgeoit alors de munitions et de bâtimens de prise.

Il nous laissa dans le désert errer comme des squelettes affamés, et le

séjour de Konanama devint un paradis que H..... fit pleurer à mes

compagnons.

Son préposé, Boucher, nous entrava de plus en plus. Ce personnage, qui

se pique d'être un connoisseur, vouloit faire une collection de raretés

pour les envoyer en France. Les déportés du dépôt, pour avoir quelques

vivres frais, se traînoient dans les habitations voisines. L'un d'eux,

nommé André, trouva chez un colon une ruche de mouche carton que le

citoyen Boucher convoitoit; André l'achète, la porte à son karbet,

Boucher la lui marchande, insiste, éprouve un refus, écrit à H..... des

calomnies atroces contre André, le fait traîner à Cayenne au cachot, et

reléguer avec les lépreux aux îlets du Malingre (d'où il est parti sur

_la Dédaigneuse_).

Les mémoires de MM. Ramel et Aimé, où Jeannet et Burnel sont peints

d'après nature, rendoient H..... ombrageux et vindicatif; il nous

reléguoit dans le désert pour n'avoir pas d'argus, pour nous faire

désespérer, pour nous y faire mourir: car la guerre mettoit pour cela

une assez forte barrière entre lui et la France!

Le 24 décembre 1800 (4 nivôse an 8), la frégate _la Dédaigneuse_ mouilla

à 2 lieues de Cayenne, et apporta notre rappel. Le capitaine, M. de la

Croix, écrivit laconiquement à H..... de lui envoyer promptement les

déportés, ajoutant qu'il avoit ordre de remettre à la voile

sur-le-champ. Cette nouvelle pétrifia l'agent et toute sa cour.

L'officier porteur des dépêches, fut surpris de ne voir aucun déporté à

Cayenne. H..... fit parvenir promptement l'arrêté dans les cantons. Il

invita le capitaine à descendre à terre; celui-ci le refusa en lui

reprochant, dit-on, la mort de ses proches. H..... entra en fureur; au

bout de cinq jours, il embarqua seulement dix-huit déportés après des

instances réitérées.

Cependant nous arrivions tous à Cayenne, couverts de haillons et ivres

de joie; nous fixions le bâtiment libérateur qui nous attendoit avec

impatience; nos parens, nos amis nous exprimoient le désir qu'ils

avoient de nous embrasser, nos chaînes étoient tombées; M. Barbé, notre

illustre compagnon d'exil, nous en convainquoit par cette lettre.

Voyage à Cayenne, dans les deux Amériques et chez les anthropophages (Vol. 2 de 2) · 第 34 / 38 题