DE LISBÉ ET DE SA FAMILLE.

VOYAGEUR égaré dans ces vastes déserts,

Ne marche plus à l'aventure!

Au couchant de Tonga s'il reste une masure,

Viens-y sécher tes pleurs et compter tes revers.

Le mortel qui l'habite, au doux nom de Lisbé,

Au nom de sa triste famille,

Te dira: «Vous cherchez ou son fils ou sa fille;

»Ici, dans un seul jour, ils ont tous succombé!»

Le choeur répéta trois fois cette strophe, et chacun jura de n'oublier

jamais Ysacar et Lisbé. Ces premiers vers servirent de ritournelle, ou

plutôt de mineur.

Lisbé, contre son coeur écoutant son devoir,

Ne sauve un époux qu'elle honore,

Qu'en abrégeant les jours de l'amant qu'elle adore.

Bientôt l'amour contre elle arme le désespoir.

Hiroua, cet époux, avec son jeune fils,

Sont dévorés par les Sauvages.

Un étranger l'arrache à ces sanglans rivages;

Ydoman, son aîné, vient revoir ces débris.

Voyageur égaré, etc.

Il court chez ses amis, il court chez ses voisins:

«Venez voir nos karbets en cendre,

Venez nous consoler, nous aider, nous défendre;

À vos heureux succès unissez nos destins!»

Aux cris des malheureux l'Indien n'est jamais sourd:

On leur députe une ambassade;

Au village brûlé, la sensible peuplade

Accourt pour travailler sans attendre son tour.

Voyageur égaré, etc.

Les karbets sont couverts; on l'annonce à Lisbé,

À ses enfans, à son vieux père.

Ils sont cinq malheureux fugitifs sur la terre,

Reste de la peuplade au carnage échappé.

«Unissons, dit le roi, nos enfans, nos dangers;

Lisbé, sois ma soeur et leur mère:

Ma fille aime Ydoman; Ysacar et son frère

Préféreroient ton sang à des noeuds étrangers.»

Voyageur égaré, etc.

«Tant de gloire t'aveugle, et ce fatal moment

Où tu crois que ton bonheur touche,

Cet aveu de ton coeur, trop tardif dans ta bouche,

Sera pour nous, Lisbé, le plus cruel tourment:

Ton ami, sous tes coups, certain jour succomba;

L'hymen à l'amour fit outrage.

La soeur de cet amant est l'épouse du mage;

Sa haine est un brasier qui nous consumera.»

Voyageur égaré, etc.

«Hélas! tu luis trop tôt, trop tôt pour mon malheur,

Jour fatal de leur hymenée!

De gloire et de trépas ta fille est enivrée,

Et tu bois à ton tour la mort avec l'honneur.

Lisbé succombe, ses membres torturés,

Sur sa famille anéantie:

Banaret, C'EST BARCA QUI M'ARRACHE LA VIE,

Dit-elle; adieu!...» Couvrons leurs corps défigurés.

À ces mots, la douleur brisa les instrumens, un morne silence fit place

à des cris, ou plutôt à des hurlemens..... Jamais pompe funèbre ne fut

plus imposante, plus sincère et moins fastueuse. On approcha les canots

du caveau; les tablettes où j'avois inscrit les épitaphes, furent

attachées sur la poitrine des morts, et enveloppées d'une cage de bois

de fer; enfin on les descendit; alors la musique reprit:

Voyageur malheureux, etc.

Lisbé et son vieux père disparurent les premiers; on lisoit sur leur

canot:

La mort de mes enfans termina ma carrière;

Je n'eus qu'un étranger pour fermer ma paupière.

L'hymen contre l'amour avoit armé mon bras;

L'amour contre l'hymen avança mon trépas.

Ydoman passa ensuite.... Il disoit aux grands hommes:

Le poison que Barca déverse sur ma vie,

Doit faire envier mes destins:

Amans, héros, guerriers, c'est celui de l'envie;

Je meurs sous les karbets relevés par mes mains.

Ysacar et son frère étoient attachés au canot où reposoient les deux

soeurs; leur sort étoit celui des illustres infortunés français, dont la

destinée malheureuse a tant fait de victimes.... Elles disoient _mors

erat in solio_.

Nous, comme tant de rois à qui le sort la donne,

Avons bu le trépas en touchant la couronne.

Cette terrible sentence confondit les jeunes monarques; la crainte,

l'amour, et la pâleur de la mort qui couvroit encore leurs visages,

firent couler leurs larmes avec plus d'abondance. Ils tombèrent, le

corps à moitié renversé, sur les marches du caveau; le grand mage les

releva, et voulut les éloigner. Ils s'y précipitèrent de rechef; on les

en arracha, on ferma la tombe, et le choeur reprit:

C'en est fait! le tombeau les arrache à nos yeux;

Ils ne sont plus rien sur la terre,

Ils occupent déjà l'éternel sanctuaire.

Illustres malheureux, recevez nos adieux!

Bons coeurs, pleurez Lisbé; rois, pleurez Eglano.

Patriote, amant de la gloire,

Fais revivre Ydoman au temple de mémoire;

Nous suivrons le vieillard dans la nuit du tombeau.

Voyageur égaré, etc.

Le reste du jour, la peuplade fit des libations sur les tombeaux, se

réunit le soir pour pleurer encore, et passa la nuit dans une fête

brillante, qu'on appelleroit chez nous la noce de la résurrection.

Je me retirai vers le roi, à qui je témoignai le désir de quitter ce

séjour de douleur; il y consentit avec peine.

Le lendemain, à la pointe du jour, un petit canot m'attendoit au bord de

la rivière de Konanama, qui roule une eau noire dans un lit resserré par

des montagnes et couvert d'arbustes épais et croisés les uns sur les

autres. Nous suivions le fil de l'eau; quand nous fûmes auprès du

premier saut, les Indiens qui m'accompagnoient me chargèrent sur leur

dos pour me mettre à terre. Nous entendions l'eau qui tomboit avec un

bruit affreux; le lit de la rivière étoit obstrué par des montagnes,

qu'elle franchissoit en formant des cascades qu'on appelle sauts. Mes

guides se laissèrent aller au courant, et tombèrent en riant dans le

vortex écumeux.

J'allois moins vîte que mes plongeurs, et j'observois avec effroi les

immenses prairies qui m'environnoient. Je vis un cadavre arrêté par les

cheveux dans les roches du saut; j'appelai mes Indiens; ils reconnurent

le fils du grand Barca. Nous trouvâmes son père fracassé dans sa barque,

qui s'étoit perdue dans un _recoude_ couvert de roseaux. Mes guides les

maudirent, et moi je les plaignis en pleurant Lisbé.

Nous mouillâmes sur les bords de Konanama: je m'y arrêtai quelque tems à

fixer les ruines des karbets de mes compagnons; j'en pris le plan. Les

Indiens retournèrent à leur village, et moi à Synnamary, et de là à

Koroni, sur les bords de la mer, à 14 lieues au N. E. de Cayenne.

_Fin de la quatrième partie._

Voyage à Cayenne, dans les deux Amériques et chez les anthropophages (Vol. 2 de 2) · 第 33 / 38 题