Beccard, après lui avoir accusé la réception de toutes ses lettres
jusqu'à ce jour, et les avoir analysées, dit qu'il n'a pas pu lui
répondre à cause du grand désordre qui régnoit dans le magasin, il lui
adresse le procès-verbal de la vente des effets du déporté Sourzac. (La
copie de cet extrait de vente ne s'est pas trouvée dans ses papiers.
Sourzac a laissé trente-cinq louis en or, quelques écus de six livres,
une montre d'or, et pour près de 150 livres de linge; le tout, versé
dans la caisse du trésor, se monte à 1,500 francs monnaie de Cayenne, et
à 1,125 livres monnaie de France. Bouchard avoit une ceinture qui
renfermoit 900 livres argent de France; plus, une montre de dix louis,
et pour 150 livres d'effets; la copie de cette seconde succession, ne
s'est trouvée de même dans les papiers; je me suis pourtant convaincu
que lesdites sommes ont été versées au trésor; je ne saurois dire si les
pièces ont été soustraites ou perdues, mais Beccard n'en reste pas
responsable; c'est tout ce que je puis assurer en revenant à sa lettre.)
Conformément à la lettre de l'ordonnateur, du 27 thermidor, il a réduit
les 3--32e de taffia à 2, le 3 fructidor; ce qui a occasionné beaucoup
de murmures. Il ne m'a pas été possible, continue-t-il, de faire la
compensation que vous exigez, parce que je n'ai point d'huile. Je suis
sur _le qui vive_. Le magasin n'est pas goëlété, il n'y a ni portes ni
fenêtres; les vivres sont sous un toit couvert de feuilles de balalou et
de quelques lattes. (Comment les déportés étoient-ils logés, puisque le
magasin étoit à peine abrité?) Ma responsabilité ne me laissoit de repos
ni jour ni nuit; je couchois dans un mauvais hamac, rongé des insectes,
au milieu des barils entassés sans ordre les uns sur les autres.
Vos vues sur la réduction du taffia, nous paroissent fort justes; ceux
qui ne font point usage de cette liqueur, la vendent aux autres,
c'est-à-dire à quelques mauvais sujets qui s'enivrent et troublent
l'ordre. (Beccard parle ici des cinq voleurs, et d'un nommé Marolle,
chartreux, qui, dans un excès de boisson, ont parlé de mettre le feu aux
karbets. Cette conduite les a fait conduire à Cayenne, où ils ont été
mis en liberté.) Quant à l'inventaire que vous m'ordonnez de faire,
lorsqu'un de ces individus entre à l'hôpital, j'ai craint de l'exécuter,
de peur d'exciter quelque tumulte. Il y a des malades qui ne veulent pas
absolument aller à l'hospice; ils prétendent se faire servir dans leurs
karbets. Quand le nègre leur porte quelque nourriture, un autre bien
portant la lui arrache des mains, en lui disant qu'il est infirmier de
ses confrères. Je leur en ai fait quelquefois des reproches très-amers;
mais cela ne sert de rien. Ils font désespérer le pauvre Souleine
(nègre), qui vous prie instamment de le faire relever. Il est seul pour
tout; car nous ne pouvons tirer aucun parti d'Albert (autre nègre). Ce
dernier refuse de coucher au poste et d'aider son camarade en quoique ce
soit: Souleine, d'ailleurs, y voit très-peu clair, et le service des
malades se fait très-mal. Notre médecin Rougier, qui ne peut venir ici
que tous les cinq jours, vous prie de faire une augmentation de cadres.
Il y a aujourd'hui soixante malades tant à l'hospice que dans les
karbets. (Ils n'étoient alors que quatre-vingt-treize.)
Je suis chagrin des reproches que vous me faites de ma négligence: si
vous aviez été témoin de nos peines et de nos embarras, vous nous
auriez excusés, ou plutôt vous nous auriez plaints. Je vous écris à la
veillée, ainsi qu'au citoyen Estibaudois, à qui j'envoie l'état des
comestibles et effets reçus à Konanama, sans vous parler du pillage que
les nègres ont fait des effets des déportés et des miens; j'ai eu deux
malles forcées, mon linge pris ou déchiré, le vin, le taffia bu, le
lard, le boeuf volés et enfouis.
Depuis la liberté, nous ne pouvons pas mettre ce monde noir à la raison;
ils rient entr'eux à notre nez de ce désordre, et nous disent dans leur
jargon: _Yé ben fait volé bequet ca yé permi pa loi qui bail-yé
liberté._ (Ils font bien de voler les blancs, la liberté leur en donne
le pouvoir.)
Je n'ai pas pu velter le taffia faute de vases: nous avons scié une pipe
qui devoit être pleine de cette liqueur; nous avons trouvé, en présence
du cit. Prévost, une espèce de _sarbacanne_, ou gros roseau, cassé dans
la pipe qui a servi de pompe aux nègres pour tirer l'eau-de-vie. Ils ont
volé jusqu'aux lignes de pêche; je leur en ai prêté, mais de beaucoup
plus petites; cependant ils ne font rien, ils ne veulent rien faire, et
ils ne craignent personne.
D'un autre côté les malades me cassent la tête la plupart du tems: je
n'ai rien à leur donner à souper. Ce désert sera notre tombeau à tous.
On n'a point creusé de puits; nous mourons de soif et de chagrin. Il
faut remonter bien haut vers la source de la rivière pour trouver de
l'eau douce, et souvent nous n'en avons pas une goutte à cinq heures du
soir. Quant aux pêcheurs, je vous prie de m'en procurer d'autres; ceux
du citoyen Boudreau sont beaucoup plus actifs.
Le 18 fructidor, nous avons reçu par le lougre _le Brillant_ cinq
déportés: tous me harcellent continuellement pour une augmentation de
vinaigre, pour corrompre la crudité de l'eau qui est saumâtre et
scorbutique.
Vous avez sans doute connoissance d'une pétition que les malades
adressent au citoyen agent; ils prétendent que la viande salée est
contraire à leur santé; qu'on doit les nourrir, une partie de la
semaine, du poisson et de la chasse des nègres attachés au service du
poste. Ils prétendent aussi qu'on doit les blanchir pour rien, leur
donner du vin et du sirop pour faire de la limonade; enfin ils font les
réclamations les plus absurdes. Je vous prie de me continuer vos
bontés. J'ai l'honneur d'être votre très-humble et très-obéissant
serviteur,