«Le bateau _la Dépêche_ vous porte soixante-quatorze nouveaux déportés
arrivés sur la corvette _la Bayonnaise_; j'ignore ce que le commandant
en chef écrit à ce sujet; il est indispensable que vous en dressiez une
liste signée par le commandant du poste, pour être adressée au
directoire.
»Pour prévenir les difficultés du service, que cette augmentation de
monde doit vous occasionner, je vous ai procuré un supplément de
journaliers et de femmes blanchisseuses..... La liste que je vous en
adresse ci-jointe, vous fera connoître leur nombre, et le salaire
attribué à chacun d'eux.»
_Signé_ ROUSTAGNENG.
_N. B._ Cette liste manquant, j'ai eu recours au registre-journal de
Beccard, où j'ai trouvé quatre pêcheurs, deux chasseurs, trois
blanchisseuses, trois cuisinières pour l'hôpital, un pharmacien, six
infirmiers, un aide-boulanger, neuf hommes de journée, un menuisier, un
tonnelier, qui forment trente-un servans.
Ces noirs, tous plus voleurs et plus paresseux les uns que les autres,
ne faisoient pas l'ouvrage de deux européens dans un hôpital de trois
cents malades. Les déportés payoient leur blanchissage, faisoient leur
cuisine; souvent les malades n'avoient pas eu une goutte d'eau douce à
cinq heures du soir. Ces servans profitoient de l'absence de Prévost,
pour voler et le garde-magasin et les déportés; ils étoient ivres ou à
la danse depuis huit heures du matin jusqu'à minuit. Les nouveaux venus
offrirent un vaste champ à leurs spéculations. Au bout de quelques jours
ils gagnèrent la peste, et peuplèrent les sombres bords de la rivière.
_20 vendémiaire._ Le même au même:
«Le rapport du citoyen Kerkove, le vôtre en date du 9 vendémiaire, et
celui du cit. Dardet donnent lieu au départ du commandant en chef
Desvieux, accompagné des citoyens Boucher et Chapel. Je m'en réfère pour
les détails particuliers à ce que ces citoyens feront sur les lieux.»
_Signé_ ROUSTAGNENG.
_N. B._ Desvieux frémit d'indignation du spectacle des malades et des
moribonds. Il appela _Prévost_, le réprimanda en présence des déportés.
Il se mit à pleurer, se jetta aux genoux du commandant; celui-ci le
congédia brusquement, le destitua, le chassa de sa présence, l'envoya à
Cayenne en lui défendant de l'accompagner, et produisit la lettre
suivante, pour justifier la cause du gouvernement et la sienne:
_Au citoyen Desvieux, commandant en chef de la force armée
de la Guiane française, le 12 thermidor an six._
«Mes ennemis ne triompheront pas encore cette fois; grâce à vos lumières
et à mes soins, le village de Konanama est achevé; les karbets attendent
les déportés; tout est préparé pour les y recevoir. J'ai nommé ce poste
_la Décade_; ils y seront commodément; je les attends tous les jours. Je
vous prie de me continuer vos bontés.... J'ai l'honneur d'être, avec un
très-profond respect...., PRÉVOST, _ingénieur-géographe, commandant et
directeur du poste_ de la Décade, dit _Konanama_.»
Si l'on en croit _Desvieux_, _Prévost_ avoit fait tout de son chef.
Chaque déporté puisa une nouvelle vie dans les paroles de consolation du
commandant; le sort des malades fut amélioré, les nègres rentrèrent dans
l'ordre pour quelques jours, et les exilés eurent des vivres frais, pour
la première fois, depuis trois mois. Ils eurent de l'eau en abondance;
enfin ils respirèrent durant le séjour du commandant. Une nuée d'orage
ayant arrosé la plaine au bout de trois mois de sécheresse, le magasin,
la boulangerie et l'hôpital furent, pendant une heure, à un pied sous
l'eau; cet accident parla très-efficacement contre Prévost.
_Desvieux_ les visita de nouveau, leur promit de demander le changement
du poste; et, se tournant avec effroi et attendrissement vers ces vastes
solitudes, il dit d'un ton prophétique: _Vous êtes déportés aujourd'hui,
mon tour viendra peut-être bientôt._ Il ne se trompoit pas.
_29 vendémiaire an 7._ Le sous-chef d'administration, au citoyen
Beccard:
«Je vous préviens que le citoyen agent, par son arrêté du 27 de ce mois,
vient de déterminer qu'à compter du 20 brumaire prochain, la ration de
pain sera réduite à douze onces, et que les douze onces supprimées
seront remplacées par douze onces de cassave; le peu de farine qui nous
reste nécessite cette mesure.
(On publioit, à cette époque, que la Guadeloupe étoit prise, et que les
anglais menaçoient Cayenne et _Surinam_ ou Mapébo.)
»L'administration chargée des vivres du pays a écrit à tous les
inspecteurs des cantons pour faire planter des bananes et du maniok;
vous vous adresserez à celui de votre endroit, pour vous procurer la
cassave, ou le coaq nécessaires.»
_Signé_ ESTIBAUDOIS.
_24 vendémiaire an 7._ Roustagneng à Beccard:
«J'attends, pour vous faire une réponse plus étendue, que, d'après le
rapport ci-joint du commandant et autres officiers du détachement, il
soit pris un parti sur Konanama. En attendant, je pense que leur
présence y aura produit un bon effet, et rétabli un peu la police.»
_Signé_ ROUSTAGNENG.
_Précis du rapport sur Konanama._
«Nous, commandant en chef, accompagné du citoyen Chapel, capitaine du
génie, et Boucher, sous-chef d'administration, nous sommes transportés à
Konanama, où étant, nous sommes rendus à l'hospice, et avons vérifié que
sur quatre-vingt-deux déportés déposés au poste, à la fin de thermidor
(il y avoit deux mois), il y en a vingt-six morts de maladies putrides,
cinquante à l'hospice, dont plusieurs en danger, et aucuns des autres
parfaitement bien portans.
»Cette mortalité est occasionnée, 1º. par l'eau qui est très-bourbeuse,
et même vitriolique; 2º. par les miasmes putrides qu'exhalent les
marécages qui environnent le poste à plus d'une demi-lieue; et 3º. par
les vidanges de l'hospice, qui séjournent dans les marais qui ne peuvent
être desséchés. Ces causes ne peuvent être détruites; et ce poste, dans
l'hiver, deviendra un marais. Le niveau des karbets est plus bas que les
_terres-pleins_ du poste. Ils sont mal faits, et les faîtages prêts à
tomber. La communication est très-difficile dans toutes les saisons.
Dans l'été, il y a trop peu d'eau pour les bâtimens à l'entrée de la
rivière; dans l'hiver, la côte est impraticable par la grosse mer et les
fréquens raz de marée. La communication par terre ne peut se faire que
par des piétons sans bagage. Le poste court donc risque de manquer
souvent de vivres, dont le canton inhabité est dépourvu. Les Indiens
même l'ont évacué à cause du mauvais air. L'officier, les soldats, les
délégués de l'administration sont dans le plus triste état. Il n'y a que
de la viande salée, aucun fruit, et pas même un citron pour corriger la
mauvaise qualité de l'eau. Ces raisons impérieuses nous font penser que
ce poste doit être transféré à Synnamary, éloigné de quatre à cinq
lieues.»
Cayenne, le premier brumaire an 7.
_Signé_ DESVIEUX, BOUCHER, CHAPEL.
_N. B._ La correspondance de brumaire n'offre rien d'intéressant. Les
réponses de Beccard, quoique bien antérieures à cette époque, méritent
de trouver ici leur place, pour préparer le lecteur à la décision qui
sera prise sur Konanama. Je les transcris sur l'original, me permettant
seulement d'y mettre quelque ordre, car ces phrases paroissent
crayonnées, au hasard, par une tête aliénée.
* * * * *
_Beccard, au citoyen L. Estibaudois, sous-chef des approvisionnemens._
Konanama, 9 vendémiaire an 7 (30 septembre 1798).
«J'ai eu tort de garder un silence aussi long à votre égard; je suis
obsédé de tous les côtés; figurez-vous un magasin où il n'y a ni portes
ni fenêtres, en plein air, au milieu de quatre piquets, sous un mauvais
toit, que le moindre coup de vent peut emporter à cent pas dans la
Savanne, où les débarquemens se font presque toujours de nuit. Les
déportés m'importunent par des réclamations les plus impertinentes,
ainsi que les Indiens qui bâtissent les karbets: il faut leur trouver du
coaq et du poisson salé qui sont très-rares. Pour prévenir le désordre,
j'ai pris le parti de délivrer le taffia tous les jours. Heureusement
que j'ai trouvé ici le citoyen Germain; sans lui, je n'aurois jamais pu
me reconnoître; je n'ai personne à qui je puisse accorder ma confiance,
car je suis entouré d'une bande de voleurs. Je vous avois demandé un
déporté pour m'aider dans mes opérations, vous ne m'avez pas répondu:
cet homme m'auroit bien servi, et j'aurois été exempt des reproches
qu'on fait aux personnes qui occupent un poste aussi critique que le
mien.» Cette adjonction mettoit le gouvernement et son agent à l'abri
des reproches.
Beccard entre ensuite dans de très-longs détails sur la nature des
vivres qui ont été avariés, sur les pertes que le magasin a éprouvées
par les vols journaliers des noirs. Il termine par demander du vin, de
l'huile, du savon, de la poudre à feu, des lignes de pêche, des
serrures, des gonds, des contre-vents, etc., etc., etc.
_Le même, au citoyen Roustagneng._