ROUSTAGNENG.

_Sur les successions._

_24 thermidor_, 11 août. Le même à Prévost.

«Je vous envoie un cahier de quarante-huit feuilles, pour constater le

décès des déportés, employés civils et autres personnes attachées à

votre poste, vous en ferez usage suivant l'exigence des cas, et vous

m'adresserez chaque feuille par duplicata.»

_Signé_ ROUSTAGNENG.

_N. B._ Cette lettre étoit pour Beccard; mais il se trouva malade au

moment du départ; on le força d'accepter cette place lucrative par les

spéculations des sous-agens. Beccard étoit moribond au moment où la

goëlette sortoit du port; on la fit mouiller pour le reporter à

l'hôpital; il y demeura trois jours sans connoissance par l'attaque d'un

asthme qui l'a conduit au tombeau. Il étoit encore moribond quand il

s'embarqua avec sa femme et ses deux enfans en bas âge... La liste de

décès fut commencée par Prévost, qui mit un faux en-tête, annonçant que

_Soursac_ étoit mort à l'hôpital, tandis qu'il s'étoit noyé. Il fit

saisir les bijoux et les effets de ce malheureux, sans s'inquiéter où

les flots avoient jeté son cadavre, qui ne venoit de disparoître que

depuis un quart-d'heure. Il fit fouiller tous ceux qui approchoient

Soursac, et dressa un procès-verbal peu exact.

Le lendemain 28 thermidor, deux pêcheurs trouvèrent un cadavre qui fut

reconnu pour être celui de Soursac.

Les déportés se réunirent pour bénir un champ de mort où cette première

victime en attendit tant d'autres. C'étoit une enceinte ronde, sur le

bord du rivage, entourée de baches et de palmiers, qui inclinoient

majestueusement leurs couronnes et leurs branches sur les cendres de ces

martyrs.

_10 fructidor, 27 août._ Le même au citoyen Beccard.

Voici la marche que vous avez à suivre lors du décès des déportés:

Lorsqu'un de ces individus se rendra à l'hôpital, vous ferez la

reconnoissance des effets à son usage, qu'il introduira pour lui. S'il

vient à décéder, vous constaterez de suite par inventaire, en présence

de deux témoins, tout ce qui appartiendra à la succession. Vous fixerez

un jour pour la vente des effets au comptant. La totalité de la recette

à laquelle vous joindrez le numéraire, s'il s'en trouve, me sera

adressée avec une note par une occasion sûre, pour être versée dans la

caisse du trésor.

Si le cas arrivoit que vous ne trouvassiez pas la défaite entière des

effets, vous les enverriez à Cayenne; et dans ce cas, vous en feriez des

factures par triplicata, en présence de deux témoins qui signeroient

avec vous.

Tel est, en substance, l'arrêté de l'agent, du 6 nivôse, relatif au cas

présent. Observez que le concours des autorités civiles du canton est

absolument inutile, parce que le poste de Konanama est sous l'autorité

immédiate du gouvernement, que tout doit s'y faire par l'organe de ses

préposés: ainsi, tout ce qui a rapport dans ledit arrêté aux

fonctionnaires de l'intérieur, n'est point exécutoire.

Vous observerez encore qu'étant la partie agissante, vous devez

constater vos opérations par des pièces bien en règle, signées des

personnes que vous y faites concourir; le tout visé par le directeur de

l'établissement avec lequel vous vous concerterez toujours, soit pour

l'envoi des objets, soit pour la meilleure harmonie de choses possibles.

Vous communiquerez la présente à Prévost, directeur et chef du poste.

_Signé_ Roustagneng.

_N. B._ Beccard a mis le plus grand désordre dans son travail; Prévost

s'est payé par ses mains de la bâtisse des karbets. Gerner,

aide-garde-magasin, a fini aussi misérablement que son chef, qui lui

avoit donné une aveugle confiance. Ces trois individus ont fait éprouver

toute sorte de mauvais traitemens aux déportés.

_26 fructidor, 12 septembre._ Le même au même.

«Quoique je vous aie tracé dans ma lettre du 6 de ce mois, la marche que

vous aviez à suivre lors du décès de quelque déporté, il en reste encore

une à faire à l'égard de l'autorité civile du canton, prescrite par les

lois, et dont l'exécution est réclamée aujourd'hui par l'officier public

de cette commune; elle est consignée dans la loi du 20 septembre 1792,

et rappelée par l'article IX, titre V, de la section IV du réglement du

directoire exécutif, du 25 messidor an 4. C'est l'avis que toute

personne privée ou chargée de quelque détail au service, est tenue de

donner à l'officier public de la commune, du décès de tout individu,

afin qu'il constate ledit décès, pour en dresser acte.

»À prendre cette formalité à la lettre, ce fonctionnaire seroit obligé

de se transporter chaque fois sur les lieux, et de le rédiger d'après ce

qu'il auroit vu par lui-même. Comme cette démarche est, vu la distance

de six lieues, sujette à plus d'un inconvénient, il a paru à

l'administration départementale et à moi, qu'il suffisoit de lui

adresser, le jour du décès, un avis motivé, dont la transcription sur

ses registres remplira suffisamment le voeu de la loi. (Beccard s'est

conformé à cet ordre, comme je m'en suis convaincu.) Vous trouverez

ci-joint le modèle de l'avis que vous adresserez à l'officier public du

canton de Synnamary.

»Voilà vos seules relations avec cet officier, lesquelles ne dérogent

point à ce qui vous a été prescrit à l'égard des successions qui restent

toujours dévolues à la connoissance du commandant en chef et de moi.»

_Signé_ Roustagneng.

_N. B._ Tous ceux qui mouroient sans succession étoient dépouillés,

leurs cadavres jettés nus dans les karbets, les nègres refusoient de les

inhumer, à moins que les autres ne se cotisassent pour la somme de 12 ou

de 18 fr. Beccard et Prévost gardoient le silence sur cet odieux trafic.

Le dernier voulut les contraindre à s'inhumer eux-mêmes; quelques-uns

faillirent être fusillés pour avoir répondu _que c'étoit aux bourreaux à

enterrer leurs victimes_.

Pendant ces scènes d'horreur, Prévost bâtissoit fort à-propos de

nouveaux karbets.

_15 vendémiaire_ an 7, _7 octobre 1798_. Le même au même.

Huybrek avoit donné ses effets à Bertrand Malachie, en présence de

témoins, Beccard se les fit rendre, consulta l'ordonnateur, qui répondit

que de semblables donations ou legs seroient dévolus à la république, à

moins que le légataire n'eût appelé le commandant en chef, et le

garde-magasin, pour leur dicter ses dernières volontés; il termine cette

longue lettre par ce paragraphe:

«Pour prévenir les contestations qui pourroient naître à ce sujet, et

donner aux déportés la faculté de tester, vous leur communiquerez le

mode ci-joint.» _Signé_ Roustagneng.

Dans une autre du 19 fructidor an 6, Roustagneng avertit Beccard que le

nommé Kercof, déporté belge, est mort à l'hôpital de Cayenne; il

l'invite à chercher sa malle, qui est remplie de bons effets, et

embarquée pour Konanama. Les réponses de Beccard trouveront place à la

fin de cet article.

Voyage à Cayenne, dans les deux Amériques et chez les anthropophages (Vol. 2 de 2) · 第 18 / 38 题