Les maisons de paysans encore bien conservées, dans le village de

Rougemont, entre Montbar et Aisy, en fournissent la preuve. Ces maisons,

qui datent la plupart du commencement du XIIIe siècle, présentent leur

pignon sur la route, sont bâties avec un soin remarquable (42) et

possèdent presque toutes un étage au-dessus du rez-de-chaussée; mais il

faut dire que ce village dépendait d'une riche abbaye. C'est, en effet,

dans le voisinage des établissements religieux que les maisons des

campagnards sont le mieux construites, jusques au XIVe siècle, et ces

maisons sont habituellement élevées en maçonnerie. Suenon[169] dit que

les terrains destinés aux habitations des paysans autour des

établissements agricoles des religieux étaient divisés en parties

égales. «Nous croyons, dit M. L. Delisle[170], que ce précepte a été

souvent suivi dans notre province (en Normandie), où, depuis longtemps,

le mot _boels_ a le sens de cour ou masure. On assignait donc aux colons

des boels, ordinairement plus longs que larges, d'où le nom si répandu

de _longs boels_. À l'une des extrémités du boel, chacun élevait sa

chaumière. Toutes les portes s'ouvraient du même côté sur le chemin, qui

devenait la rue du village.» Cette disposition est observée à Rougemont

comme dans beaucoup d'autres centres agricoles appartenant aux abbayes

pendant les XIIe et XIIIe siècles.

Dans le Nord, en Normandie et en Picardie, les habitations des champs,

la _masure_ «mansura, masura, masagium, mesagium, masnagium,» était un

clos avec maison habituellement construite en bois. Sur les bords de la

basse Seine, de l'Orne, de la Dives, sur les côtes de la Manche, depuis

Eu jusqu'à Cherbourg, les Normands ont laissé des traces encore

apparentes de leur génie particulier. Les maisons des paysans sont en

pans de bois hourdés en terre mêlée de paille, couvertes en chaume ou en

bardeaux. Si, depuis quelques années, les anciennes habitations de ces

campagnes tendent à disparaître pour être remplacées par la petite

maison de brique, couverte en ardoise, on en voyait encore un grand

nombre jusqu'en 1830, qui rappelaient, par leur structure, les

charpentes de la Norvége, du Danemark, et celles indiquées sur la

tapisserie de Bayeux. Les Normands, comme tous les peuples de la

Scandinavie, ne construisaient qu'en bois et étaient bons charpentiers

dès l'époque où ils vinrent s'établir sur les côtes de la France.

Navigateurs, leurs habitations conservaient quelque chose de la

structure navale. Les manuscrits considérés comme saxons en Angleterre,

et conservés en assez grand nombre au British Museum, présentent dans

leurs vignettes des spécimens d'habitations qui rappellent aussi les

constructions navales.

En Norvége et en Islande, il existe encore quelques-unes de ces bâtisses

en charpente d'une époque assez récente (XVIe siècle), mais qui

reproduisent exactement les formes et les procédés d'un art beaucoup

plus ancien. Dans ces habitations, comme sur les broderies de la

tapisserie de Bayeux, on remarque, par exemple, ces poinçons richement

décorés qui terminent les deux extrémités du faîtage et qui sont reliés

au-dessus du comble par une pièce de bois découpée en manière de crête.

On voyait encore dans les campagnes de l'Eure, il n'y a pas longtemps,

des restes affaiblis de cette tradition exprimés clairement dans notre

figure 43. Ces maisons normandes des XIe et XIIe siècles ne contenaient

qu'une salle assez élevée, éclairée de tous côtés, couverte par une

charpente grossièrement lambrissée. Le foyer était placé vers le milieu

de la pièce, et la fumée s'échappait par un tuyau de bois passant à

travers la couverture en bardeaux épais.

Dans les provinces du Centre, comme l'Auvergne, le Vélay et la partie

septentrionale de l'ancienne Aquitaine, il semblerait que les traditions

celtiques s'étaient conservées très-avant dans le moyen âge. Les maisons

des habitants des campagnes étaient en partie creusées sous terre et

recouvertes d'une sorte de _tumulus_ formé de terre et de pierres

amoncelées sur des pièces de bois posées rayonnant autour d'une poutre

principale. Une ouverture pratiquée sur un des côtés de cet

amoncellement servait de porte et de fenêtre, la fumée du foyer

s'échappait par un orifice ménagé au centre du _tumulus_. Nous avons vu,

dans les montagnes du Cantal, des habitations de ce genre qui

paraissaient anciennes, et qui certainement étaient une tradition d'une

époque fort reculée. Il n'est pas besoin de dire que l'art n'entre pour

rien dans ces sortes d'habitations. Certaines chaumières du Bocage et de

la Bretagne ont bien quelques rapports avec celles-ci, en ce que le sol

intérieur est plus bas que le sol extérieur, et que les toits couverts

en chaume descendent presque jusqu'à terre. Mais ces habitations

n'affectent pas à l'extérieur la forme conique, elles sont couvertes par

des toits à double pente avec deux pignons en pierres sèches ou en pans

de bois hourdés en torchis.

En nous rapprochant des bords du Rhin, dans les provinces de l'Est, dans

les montagnes des Vosges, près des petits lacs de Gérardmer et de

Retournemer, on voit encore des habitations de paysans qui présentent

tous les caractères de la construction de bois par empilage. Basses,

larges, bien faites pour résister aux ouragans et pour supporter les

neiges, elles ont un aspect robuste. Presque toujours ces maisons se

composent de trois pièces à rez-de-chaussée et de quatre pièces sous

comble (43 _bis_). Le plan A d'une de ces maisons, prise au niveau du

rez-de-chaussée, présente en B la salle d'entrée, de laquelle on passe

ou dans la grande salle C, ou dans l'arrière-pièce D qui possède

l'unique escalier montant au premier étage sous comble. C'est dans la

salle C, éclairée par les deux bouts, que se réunit toute la maisonnée

pour les repas et la veillée. C'est aussi dans cette pièce que se

préparent les aliments. Une grande cheminée avec pieds-droits,

contre-coeur, manteau et tuyau en maçonnerie, traverse la toiture. C'est

la seule partie du bâtiment qui, avec les socles, ne soit pas en bois.

La couverture est faite ou en tuiles, ou en grès schisteux, ou en lames

minces de grès; de plus elle est chargée de pierres. Les maisons

s'élèvent sur un soubassement de 1m,00 de hauteur environ, formé de gros

blocs de grès. Un pan de bois composé de troncs d'arbres assez

grossièrement équarris sépare la masure dans sa longueur par le milieu,

et supporte l'extrémité supérieure des chevrons. Ce pan de bois, les

deux autres latéraux, débordent sur les deux pignons, en encorbellement,

et forment ainsi des auvents très-prononcés. Un plancher fait de solives

porte sur ces trois pans de bois parallèles. Ces masures ne prennent de

jour qu'à travers les pans de bois formant pignons. Il est difficile de

ne pas voir, dans ces habitations, une tradition fort ancienne et qui se

rapproche des constructions en bois de la vieille Suisse, si

intéressantes à étudier.

C'est sur les bords de la Garonne, dans le Languedoc et la Provence que

l'on trouve les habitations rurales les plus gracieuses, celles qui

rappellent le mieux ces maisons des champs des peintures antiques. La

tradition romaine est restée plus pure, dans ces contrées, que partout

ailleurs en France. Ces maisons de paysans sont larges, spacieuses,

basses, orientées toujours de la manière la plus favorable, possédant

des portiques ou plutôt des appentis à jour, bas, afin d'abriter les

habitants qui, sous ce climat doux, se livrent à leurs travaux en dehors

de la maison.

Dans les plaines de Toulouse, dans l'Ariége et l'Aude, du côté de

Limoux, on voit au milieu de bouquets d'arbres séculaires des maisons

bâties sur ces données et qui sont relativement anciennes, c'est-à-dire

qui datent du XVe siècle. D'ailleurs, celles que l'on construit encore

aujourd'hui, en briques crues ou en cailloux, suivent exactement le même

programme. En effet, ces populations ont toujours été agricoles,

attachées à la terre, et n'ont guère modifié leurs habitudes depuis le

XIVe siècle. Voici (44) une de ces habitations rurales.

Le système des _tenures à moitié_ des fiefs fermes était usité au moyen

âge dans les provinces du Languedoc comme il l'est encore aujourd'hui.

Les paysans qui tenaient ces fermages, ces métayers couraient moins de

risques que ceux qui affermaient à temps ou qui obtenaient une

concession territoriale moyennant certaines redevances fixes; ils

vivaient dans un état de sécurité plus complet. C'est ce qui explique le

caractère d'aisance que l'on observe dans les habitations rurales de

cette contrée, mais aussi leur uniformité depuis plusieurs siècles.

Dans le Nord, et particulièrement en Normandie, le système des _tenures

à moitié_, ou des concessions perpétuelles moyennant une rente fixe, fut

généralement remplacé dès le XIIIe siècle par le bail à terme. Le

seigneur conservait la propriété de sa terre et en cédait la jouissance

à un cultivateur pour un temps limité et à des conditions déterminées.

«Plusieurs causes, dit M. L. Delisle[171], favorisèrent les

développements de cette tenure, et la firent préférer aux concessions

perpétuelles. Dans les premiers siècles de la féodalité, on n'avait

guère connu que ces dernières; mais on finit par s'apercevoir que la

rente stipulée par contrat d'inféodation perdait avec le temps la plus

grande partie de sa valeur. C'était une conséquence inévitable,

non-seulement de l'altération des monnaies, mais encore de la révolution

qui s'opérait dans le rapport de l'argent avec les objets de

consommation. D'une autre part, l'affaiblissement du régime féodal

tendait à priver les seigneurs des principaux moyens qu'ils employaient

précédemment pour exploiter leurs domaines non fieffés. On conçoit donc

comment ils furent amenés à traiter avec les fermiers. Ils se

déchargeaient des embarras et des frais de l'exploitation, et n'étaient

plus exposés à voir leur fortune réduite à des rentes dont la valeur

nominale n'était pas altérée, mais dont la valeur réelle devenait de

plus en plus insignifiante.» Quelquefois même le seigneur, ayant besoin

d'argent comptant, faisait payer au fermier, en passant le contrat de

louage, le montant total du prix de fermage pendant plusieurs années. Il

est évident que ces véritables emprunts étaient faits à des conditions

onéreuses pour le propriétaire et tendaient à enrichir le laboureur.

Aussi, est-ce en Normandie où l'on voit les habitations rurales prendre

une importance relative considérable et se modifier plus rapidement que

dans toute autre province.

Sur les côtes de la Méditerranée, on trouve parfois des habitations des

champs qui affectent la forme d'une tour ou d'un petit donjon, et qui

appartiennent à une époque assez ancienne; mais ces maisons ont été

plutôt habitées par des pirates que par des agriculteurs. Il en existe

quelques-unes entre Toulon et Cannes.

Voici (45) l'une d'elles encore entière, bâtie à l'entrée du village de

Cannet, près Cannes, à mi-côte et à quatre kilomètres environ de la mer.

Elle consiste en une tour carrée possédant deux étages et un

rez-de-chaussée sans communication avec l'extérieur. La porte, relevée

de trois mètres au-dessus du terrain extérieur, n'était accessible qu'au

moyen d'une échelle que l'on pouvait facilement rentrer pour éviter les

importuns. Le premier étage, ou plutôt le second (car on ne communique

au rez-de-chaussée que par une trappe ménagée dans le plancher du

premier), est percé de six mâchicoulis en forme de hottes, et ne

possédait pas de fenêtre. Le premier n'a d'autre ouverture que la porte.

De cet étage on montait à celui des mâchicoulis par une échelle de

meunier[172]. L'ornement en torsade qui décore le linteau de la porte

indique une époque assez ancienne. Au Cannet, cette tour est connue sous

le nom de la _Maison du brigand_. Le dernier étage est voûté en moellon

sous le comble. On voit encore, en Corse, un certain nombre

d'habitations de ce genre.

Ces habitations des champs, disposées de manière à pouvoir servir de

refuge à quelques hommes vivant isolés et mal, probablement, avec leurs

voisins, se retrouvent aussi sur les côtes occidentales. L'une des mieux

conservées et des plus importantes existe près de Bordeaux (46); elle

était entourée autrefois d'un fossé plein d'eau. Un escalier de douze

marches engagées dans la muraille conduisait du niveau de l'eau à la

porte relevée. Peut-être jetait-on une planche sur le fossé lorsqu'on

voulait entrer. Cette porte donne issue dans la salle unique du premier

étage, laquelle est munie d'une cheminée, percée d'une petite fenêtre et

de six meurtrières.

On communiquait à une cave par une trappe percée au centre de la pièce.

En prenant l'escalier à vis on arrive au second étage possédant une

cheminée comme le premier; des meurtrières et un mâchicoulis sont

suspendus sur la porte d'entrée[173].

On nous a signalé quelques-unes de ces habitations sur les côtes entre

Bordeaux et Bayonne et même au delà, jusqu'à Saint-Jean de Luz. Nous

inclinons à croire que ces maisons datent de l'époque de la domination

anglaise en Guienne. En effet, on voit dans le comté de Suffolk, en

Angleterre, une petite maison (Wenham Hall) construite en brique d'après

le même mode et qui date de la fin du XIIIe siècle. Cette construction

est un parallélogramme avec escalier à vis dans une tourelle à l'un des

angles. L'entrée était relevée, et on arrivait par des marches engagées

dans la muraille.

Il ne faut pas omettre ici les maisons bâties dans les cimetières, les

_maisons croisées_ qui étaient franches, en dehors de toute juridiction

séculière, qui servaient de refuge aux pèlerins, aux malades, et qui se

trouvaient placées sous la surveillance de religieux. Ces maisons se

reconnaissaient à des croix de bois fichées sur leur comble.

[Illustration: Fig. 40.]

[Illustration: Fig. 41.]

[Illustration: Fig. 42.]

[Illustration: Fig. 43.]

[Illustration: Fig. 43. bis.]

[Illustration: Fig. 44.]

[Illustration: Fig. 45.]

[Illustration: Fig. 46.]

[Note 167: Dans ces maisons, d'un aspect si pauvre, il n'est

pas rare de trouver des familles de paysans relativement

riches et possédant des biens assez considérables. Chez ces

populations, rien n'est sacrifié au bien-être. Leur unique

préoccupation est de posséder la terre et d'amasser des écus

pour agrandir leur petit domaine.]

[Note 168: Entre Dijon et Saint-Seine.]

[Note 169: _Leges Scaniæ_, I. IV. c. j, cité dans le _Gloss._

de du Cange, au mot _Boel_.]

[Note 170: _Études sur la condition de la classe agric. en

Normandie au moyen âge_, p. 396. Évreux, 1851.]

[Note 171: _Études sur la condit. de la classe agric. en

Normandie au moyen âge_, p. 51. Évreux, 1851.]

[Note 172: Nous devons ces dessins à l'obligeance de M.

Mérimée.]

[Note 173: Ces dessins nous ont été fournis par M. Durand,

architecte à Bordeaux.]

MANOIR, s. m. (_manerium_[174]). Le manoir, bien que ce nom désigne

parfois un château, est l'habitation d'un propriétaire de fief, noble ou

non, mais qui ne possède pas les droits seigneuriaux permettant d'élever

un château avec tours et donjon. Le manoir est fermé cependant, il peut

être clos de murs et entouré de fossés, mais non défendu par des tours,

hautes courtines crénelées et réduit formidable. Le manoir est la maison

des champs placée, au point de vue architectonique, entre le château

féodal et la maison du vavasseur, degré supérieur de la classe attachée

à la terre seigneuriale, homme libre. «Les vavasseurs,» dit M.

Delisle[175] à propos de la position de cette classe en Normandie,

«différaient essentiellement des nobles, qui ne tenaient leur fief que

moyennant la foi, l'hommage et le service militaire.» Dans certaines

seigneuries cependant, ils devaient le service militaire à cheval, armés

de lances, d'écus et d'épées. Les demeures des vavasseurs, et même des

_aînés_, c'est-à-dire de ceux qui tenaient du seigneur des terres plus

ou moins étendues, qui réunissaient plusieurs vavassoreries sous leur

main et qui demeuraient responsables du service et des redevances des

vavasseurs du groupe, ne pouvaient être considérées comme des manoirs en

ce qu'elles n'étaient point fermées.

Le manoir quelquefois n'est qu'une maison peu étendue, entourée de murs

avec jardin; plus souvent c'est une agglomération de bâtiments destinés

à l'exploitation, entourés de fossés, avec logis principal pour

l'habitation du propriétaire. Les _villæ_ des rois de la première race

étaient plutôt des manoirs que des châteaux, et, jusqu'au XVIe siècle,

les grands seigneurs suzerains en France, outre leurs châteaux, qui

étaient de véritables places fortes, se plaisaient à élever des maisons

de plaisance pour se livrer au plaisir de la chasse, ou pour se retirer

pendant un certain temps; ces maisons peuvent être considérées comme des

manoirs. Beaucoup d'abbayes royales possédaient dans leur enclos des

manoirs où les princes venaient se reposer des affaires (voy.

ARCHITECTURE MONASTIQUE). La maison de plaisance de Bicêtre, près Paris,

ou plutôt de Vincestre[176], qui fut brûlée par le peuple en 1411, était

un grand manoir plutôt qu'un château, bien qu'elle possédait une

tour[177]. Sous les rois de la troisième race, Fontainebleau, Blois

étaient de même, de grandes maisons de plaisance qui avaient les

caractères du manoir.

L'Angleterre a conservé un nombre assez considérable de ces maisons de

campagne des XIIIe, XIVe et XVe siècles; mais en France nous n'en

connaissons pas qui soient entières et qui remontent au-delà du XVe

siècle. Le manoir, proprement dit, contenait toujours une salle, comme

le château, et en Angleterre la dénomination de _manor-house_ s'est

conservée. C'est qu'en effet dans ces résidences la salle est la partie

importante du programme jusqu'au XVe siècle.

Au XIIe siècle, le roi Richard d'Angleterre avait à Southampton un

manoir qui servait de lieu de rendez-vous au moment de l'embarquement.

Ce bâtiment se composait d'une salle, d'une chapelle et d'un

cellier[178]. Une chambre privée était souvent placée à côté de la

salle.

Le nom de _manoir_ est quelquefois appliqué à la maison de l'hôte, du

colon, mais lorsque cette maison est entourée d'une clôture:

«Lez le bois avoit un manoir

Où un vilain soloit manoir

Qui moult avoit cos et gelines[179].»

La disposition des manoirs, à la fin du XIIe siècle et pendant une

partie du XIIIe, était la même en France et en Angleterre. L'abbaye de

Saint-Maur possédait au Piple, près Boissy-Saint-Léger, un manoir d'où

dépendaient vingt-deux arpents de vigne, avec deux pressoirs et sept

arpents de bois. L'abbé Pierre Ier, vers le milieu du XIIIe siècle, fit

rebâtir ce manoir en partie; on y construisit, par son ordre, une

chapelle, une salle avec cellier au-dessous, et un logis qui fut entouré

de murs et de larges fossés[180]. Cependant, dès le XIIIe siècle, la

distinction entre le château et le manoir fut moins tranchée en

Angleterre que de ce côté-ci du détroit. Beaucoup de châteaux anglais de

cette époque seraient pour nous de grands manoirs en ce qu'ils ne

possèdent pas les défenses qui constituent chez nous le château. Les

châteaux d'Aydon (Northumberland) de Stokesay (Shropshire)[181]

seraient, en France, classés parmi les manoirs, et celui d'Aydon

particulièrement est un des plus complets et des plus vastes que l'on

puisse voir. Il comprend un corps de logis principal à trois étages avec

ailes, des cours et un jardin enclos de bonnes murailles. Ce manoir est

crénelé, mais ne possède ni tours ni donjons. Les châteaux les plus

forts en Angleterre conservent, sauf de rares exceptions, une apparence

de _maison de campagne_ qui les distingue de nos grandes résidences

féodales, telles que Coucy, par exemple, ce qu'explique l'état intérieur

du pays depuis le XIIIe siècle.

Plusieurs des châteaux de la Guienne, bâtis sous la domination anglaise,

bien qu'ils conservent, dans leurs détails, tous les caractères dé

l'architecture française de la fin du XIIIe siècle et du commencement du

XIVe, présentent cette particularité de rappeler les dispositions des

grands manoirs anglo-normands. Il suffit, pour s'en assurer, de

feuilleter l'excellent ouvrage que publie sur ces édifices M. Léo

Drouyn[182]. Logis carrés, avec enceintes, absence de tours flanquantes,

bâtiments percés sur le dehors, basses-cours entourées de murs, fossés

extérieurs. Plans irréguliers comme ceux de la villa romaine, services

séparés les uns des autres et formant autant de corps de bâtisses. Les

Anglais ont conservé, dans les dispositions des maisons de campagne

qu'ils élèvent aujourd'hui, ces traditions du moyen âge, ne s'en

trouvent pas plus mal et appliquent sans difficulté ces principes vrais

à la vie moderne. Nous reconnaissons volontiers que les Anglais sont nos

maîtres en fait de _confort_ (ils ont trouvé le mot), et nous répétons

sur tous les tons que l'architecture du moyen âge ne peut se prêter à

nos habitudes modernes. Il y a là une de ces contradictions si

nombreuses dans les jugements que nous portons en France à propos des

choses d'art.

Déjà, dans le château du moyen âge, on reconnaît que les services divers

occupent la place convenable, prennent leur importance relative sans que

les architectes se soient autrement préoccupés des questions de

symétrie. Mais dans le château la raison militaire imposait souvent des

distributions qui ont pu contrarier ou modifier certaines habitudes de

bien-être (voy. CHÂTEAU); il n'en est pas ainsi dans le manoir. Là il

s'agit seulement de satisfaire aux besoins et aux goûts de l'habitant.

La question de défense est accessoire; le manoir n'est qu'une maison de

campagne suffisamment fermée pour être à l'abri d'un coup de main tenté

par quelques aventuriers, elle ne prétend point résister à un siége en

règle. Simple, pendant les XIIe et XIIIe siècles, comme les habitudes

des propriétaires terriens de ce temps, le manoir ne possède alors

qu'une salle avec cellier au-dessous et petit appartement accolé; à

l'entour viennent se grouper quelques bâtiments ruraux, granges,

étables, pressoir, fournil, logis des hôtes ou des colons, le tout

enclos d'une muraille ou d'un fossé profond.

Au XIVe siècle le manoir s'étend, il essaye de ressembler au château, il

possède plusieurs étages, les services se compliquent. À la fin du XVe

siècle, le manoir prend souvent toute l'importance du château, sauf les

défenses, consistant en tours nombreuses, ouvrages avancés, courtines

élevées. Plessis-les-Tours, habité par Louis XI, n'était qu'un grand

manoir, et sa véritable défense consistait en une surveillance assidue

des abords qui en éloignait les indiscrets et les gens suspects. Lorsque

l'artillerie à feu devint un moyen d'attaque contre lequel la

fortification du moyen âge fut reconnue impuissante, des manoirs

s'élevèrent en grand nombre parce qu'on constatait chaque jour

l'inutilité des défenses dispendieuses élevées par les siècles

précédents. Au XVIe siècle, beaucoup de petits châteaux même virent

démolir leurs tours inutiles, percer leurs courtines sur les dehors, et

furent ainsi convertis en manoirs. Ces modifications apportées en France

par les moeurs, par la centralisation du pouvoir, par l'affaiblissement

de la féodalité, dans les résidences des champs, modifications qui

tendaient à remplacer le château par le manoir, n'avaient pas de raisons

de se produire en Angleterre. Dans ce pays le château n'est qu'une place

forte; l'habitation de campagne prend, dès une époque ancienne, l'aspect

du manoir, et elle le conserve encore aujourd'hui.

Il n'existe plus en France de ces manoirs des XIIIe et XIVe siècles,

comme on en voit encore en Angleterre; les guerres des XVe et XVIe

siècles en renversèrent un grand nombre, car ces résidences ne pouvaient

se défendre contre des corps armés. Au dernier siècle, l'amour de la

nouveauté fit détruire une quantité immense de ces demeures des champs.

Quelques-unes des plus solides, se rapprochant des dispositions

défensives du château, furent seules conservées. Quant aux manoirs

ouverts, et qui seraient pour nous des maisons de campagne, c'est à

peine si dans quelques fermes de la Champagne, de la Bourgogne, de

l'Île-de-France, de Laonnais, du Soissonnois et du Beauvoisis, on en

retrouve quelques traces, telles que caves, substructions et enceintes.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 6 - (G - H - I - J - K - L - M - N - O) · 第 20 / 32 段