cet article il ressort une série d'observations intéressantes. Le
caractère _individuel_ de ces habitations est frappant; or, nous nous
rangeons de l'avis de ceux qui prétendent que l'état moral d'un peuple,
sa vitalité est en raison du plus ou moins de responsabilité laissée à
chacun. La véritable civilisation, cette civilisation distincte de
l'état policé, la civilisation fertile, active, est celle au milieu de
laquelle le citoyen conserve la plénitude de son individualité. Les
civilisations théocratiques ou despotiques de l'Orient sont destinées à
jeter un vif éclat à un moment donné, puis à s'éteindre peu à peu, pour
ne jamais plus se relever. Alors, en effet, le citoyen n'existe pas: il
y a le souverain, la théocratie ou l'aristocratie; puis un troupeau
d'hommes dont le passage est marqué seulement par ces monuments
prodigieux tels que ceux de l'Égypte, de l'Inde ou de l'Asie Mineure.
Sous un état pareil, la maison n'existe pas; entre le palais et la hutte
de terre il n'y a pas d'intermédiaire, et encore toutes les huttes de
terre se ressemblent-elles et par la forme et par la dimension. Aux
races septentrionales qui émigrèrent en Occident, conduisant avec eux
ces grands charriots contenant leurs familles, véritables maisons
roulantes que l'on fixait au sol le jour où la tribu avait conquis une
place, à ces races seules, les Grecs de l'antiquité en tête, il a été
donné de bâtir des maisons, c'est-à-dire des habitations indiquant les
habitudes et les goûts de chacun, se modifiant au fur et à mesure des
changements qui s'opèrent dans ces habitudes et ces goûts. Le système
féodal, bien qu'imposé en France par la conquête, bien qu'anthipatique
aux populations gallo-romaines, n'était pas fait pour détruire
l'_individualisme_, la responsabilité personnelle; au contraire, il
développait avec énergie ce sentiment naturel aux populations
occidentales, il établissait la lutte à l'état permanent, il laissait un
dernier recours contre l'oppression par l'emploi du mécanisme féodal
lui-même: car tout individu opprimé par un seigneur pouvait toujours
recourir au suzerain, et toute municipalité pouvait, en se jetant tantôt
dans le parti de l'évêque, tantôt dans celui du baron laïque, ou en les
repoussant l'un et l'autre pour se donner au suzerain, faire un dernier
appel contre la tyrannie. Ce n'était pas là certainement un état réglé,
policé, comme nous l'entendons; mais ce n'était pas non plus un état
contraire au développement intellectuel de l'individu. Aussi,
l'individu, dans les villes du moyen âge, est quelque chose et, par
suite, son habitation conserve un caractère défini, reconnaissable.
Le gouvernement absolu de Louis XIV étouffe presque entièrement ce
sentiment si actif encore jusqu'à la fin du XVIe siècle, et la maison du
citadin français au XVIIe perd tout caractère individuel. L'habitation
des villes devient un magasin de famille. Uniformément bâties,
uniformément percées ou distribuées, ces demeures engloutissent les
citoyens qui perdent, en y entrant, toute physionomie individuelle et ne
se reconnaissent plus, pour ainsi dire, que par des noms de rues et des
numéros d'ordre. Aussi nous voyons qu'en Angleterre, où le sentiment de
la responsabilité personnelle, de la distinction de l'individu s'est
beaucoup mieux conservé que chez nous, les habitants des grandes villes,
s'ils possèdent des maisons à peu près semblables comme apparence, les
possèdent du moins par familles et ne se prêtent que difficilement à
cette réunion de nombreux locataires dans une même habitation. Ce fait
nous paraît avoir une signification morale d'une haute importance, et ce
n'est pas sans une vive satisfaction que nous voyons de nos jours ce
sentiment de la distinction de la famille, de l'_individualisme_,
s'emparer de nouveau des esprits, et réagir contre l'énervant système
introduit en France sous le gouvernement de Louis XIV.
Chacun désire avoir sa maison: or, si l'immense majorité des habitants
de nos grandes cités ne peut encore satisfaire ce goût à la ville, du
moins cherche-t-on à s'affranchir des conditions fâcheuses de la demeure
banale, en faisant élever ces myriades de petites maisons suburbaines
qui peuplent tous nos environs, et dans lesquelles les familles même peu
fortunées peuvent passer une bonne partie de l'année. Ce sera une des
gloires du gouvernement actuel de la France d'avoir su prendre les
mesures les plus radicales pour provoquer cette tendance saine des
esprits: car, selon nous, un État ne pourra se dire moralement civilisé
que le jour où chaque citoyen possédera son logis en propre, dans lequel
il pourra élever sa famille, où il laissera les souvenirs du bien qu'il
a pu faire ou des services qu'il a rendus à ses voisins. Les murs
parlent, et tel homme qui fera une action honteuse dans le logement loué
qu'il quittera dans six mois hésitera, entre les murs qui lui
appartiennent et où ses enfants grandiront, à se livrer à ses mauvais
penchants.
Il nous faut parler maintenant des hôtels, c'est-à-dire des maisons de
ville qui appartenaient à des seigneurs ou à de riches particuliers et
qui occupaient des espaces assez étendus, qui renfermaient des cours et
même quelquefois des jardins, mais qui n'affectaient pas les
dispositions de défense des palais seigneuriaux, qui n'étaient point
munies de tours et de murailles crénelées. Ainsi que nous l'avons dit en
commençant cet article, l'hôtel n'avait pas habituellement ses
appartements d'habitation sur la voie publique, mais plutôt des communs,
des dépendances, quelquefois un simple mur avec porterie. Autant les
bourgeois, les marchands, tenaient à participer à la vie journalière de
la rue (c'était d'ailleurs pour la plupart d'entre eux une nécessité),
autant le noble et le négociant enrichi, menant un grand train, tenaient
à se renfermer chez eux, à vivre à la ville de la vie féodale, isolée,
n'ayant pas de communications habituelles avec le dehors. Le caractère
de l'hôtel, ou, si on l'aime mieux, de la maison noble, diffère donc
entièrement de celui de la maison du bourgeois. Ces sortes d'habitations
ont dû subir plus de changements encore que les maisons des bourgeois.
Occupant des espaces plus considérables, ayant successivement appartenu
à des personnages riches, elles ont été modifiées suivant le goût du
jour; nous ne trouvons plus en France d'hôtels antérieurs au XVe siècle,
ou du moins les débris qui nous en restent n'ont qu'une médiocre valeur.
Un des plus anciens, parmi ces hôtels, se voit encore à Provins; il
appartenait à quelque riche chanoine de Saint-Quiriace. Il se
compose(31) «de deux corps de bâtiments distincts, séparés par un
passage voûté. À gauche se trouvait la grande salle de réception placée
au premier étage; on y arrivait de la cour par un escalier extérieur en
bois. Trois fenêtres géminées ouvertes sur la façade qui regarde
l'église éclairaient cette pièce; elle était chauffée par une grande
cheminée en pierre et recouverte par une charpente apparente lambrissée
en berceau. À droite du passage se trouvaient la cuisine et deux pièces
placées entre cour et jardin et qui servaient à l'habitation[158].»
Dans quelques-unes de ces villes florissantes du Midi, aujourd'hui à
peine connues, il existe encore des habitations des XIIIe et XIVe
siècles qui participent à la fois de l'hôtel et de la maison. Le riche
négociant de ces municipalités des bords de la Garonne, de l'Aveyron, du
Tarn et du Lot, au sein desquelles les traditions gallo-romaines
s'étaient assez bien conservées, prétendait, lorsqu'il construisait un
hôtel, avoir des magasins sur la rue soit pour l'exercice de son propre
négoce, soit pour louer. Ces constructions mixtes étaient fréquentes à
Toulouse, à Alby, à Saint-Antonin, à Cordes, à Gaillac, à
Villeneuve-d'Agen.
Nous donnons (32) le plan d'un de ces hôtels situé dans la grande rue de
la ville de Cordes, en face la promenade de la _Bride_.
À droite et à gauche de l'entrée A, sont des magasins ou boutiques
s'ouvrant sur la rue. En B est la cour principale et en C une petite
cour de service à laquelle on arrive par un passage D. La salle ouverte
E servait probablement d'écurie. F est un cellier. Un large escalier à
vis G donne entrée dans la grande salle du rez-de-chaussée H, élevée de
sept marches au-dessus du sol de la cour. Un passage I communique à un
jardin K, situé en dehors du vieux rempart contre lequel est adossé
l'hôtel. Des bâtiments d'une époque récente ont été construits en partie
sur le jardin de _a_ en _b_. Les boutiques LL n'avaient pas accès dans
la cour et probablement ceux qui les occupaient logeaient ailleurs, à
moins que ces magasins ne fussent à l'usage du propriétaire de l'hôtel.
Le grand escalier G monte au premier étage dans une salle située
au-dessus de celle H, et communique par un passage en bois M au logis de
face dont la surface n'était divisée que par des cloisons. Un second
étage s'élève encore sur ce logis de face et est desservi par le grand
escalier et un second passage. L'écurie et le cellier ne possèdent qu'un
rez-de-chaussée. Une petite terrasse N avec perron donne sur la cour en
face de la salle H[159]. Cette habitation, qui date des premières années
du XIVe siècle, a tous les caractères de l'hôtel du moyen âge, bien que
des boutiques s'ouvrent sur la rue et que le bâtiment de face serve de
logement au premier et au second étage.
Les renseignements que l'on peut réunir sur les hôtels des XIIIe et XIVe
siècles, dans les villes du Nord, ne sont pas assez complets pour nous
permettre de donner des plans de ces habitations. Nous constatons
seulement qu'elles contenaient des cours, avec portiques sur une ou deux
faces, un corps de logis en retraite donnant sur la cour et sur un
jardin, et des communs disposés dans le voisinage de la rue. Le plus
ancien édifice de ce genre, encore entier, est l'hôtel de Jacques Coeur,
à Bourges. C'est sur un fief établi sur les murs qui fermaient la ville
que Jacques Coeur éleva cette splendide demeure[160].
Nous en donnons (33) le plan à rez-de-chaussée.
Les tours S, R, Q faisaient partie des remparts de la ville et furent
utilisés. Celle S fut couronnée par un riche pavillon crénelé, et un
escalier y fut accolé ainsi qu'à la tour Q. La disposition du rempart,
formant un angle très-ouvert et sur lequel le mur de face fut monté,
obligea l'architecte à donner à ses bâtiments la disposition biaise que
nous voyons se reproduire dans la cour. Mais alors on ne songeait guère
aux combinaisons symétriques et l'on profitait du terrain autant que
cela était possible. L'entrée de l'hôtel est sur la rue en A et se
compose d'une porte cochère avec poterne B à côté; l'escalier F monte à
la chapelle située au-dessus de l'entrée. Du dehors, il était donc
facile d'arriver à cette chapelle sans entrer dans l'intérieur de
l'habitation. De l'entrée A, pour les voitures ou pour les cavaliers, et
de la poterne B, on pénétrait dans la grande cour C, sous le portique
fermé D et sous celui E. Ce dernier portique était ajouré sur une cour
G, possédant un puits mitoyen G'. En H est l'escalier principal, donnant
entrée, à rez-de-chaussée, dans une grande salle à manger I et dans une
galerie de service J, communiquant aux cuisines disposées en K et K'. La
cuisine K' possédait un four avec cheminée et fourneau potager. De la
rue, on pouvait directement arriver aux cuisines par le couloir L et la
petite cour de service L', mise en communication avec la grande cour par
le passage L''. La grande salle à manger, chauffée par une immense
cheminée _c_, est accompagnée d'une petite tribune I' destinée aux
ménétriers. On arrivait à cette tribune sans passer par la salle mais
par l'escalier _f_ Sur l'aire de la salle I s'ouvre une trappe _i_
donnant dans les caves. Cette trappe était-elle réservée au service du
sommelier qui pouvait ainsi faire monter directement le vin frais dans
la salle au moment des repas, ou bien, comme quelques-uns le prétendent,
permettait-elle de jeter dans les caves l'argenterie en cas d'incendie:
c'est ce que nous ne saurions décider. La grande cheminée _c_, de six
mètres d'ouverture, était richement décorée; son manteau représentait
une ville fortifiée, et des deux côtés deux statues d'Adam et d'Ève nus
étaient séparées par l'arbre de science. M était l'office d'où, par un
tour _m_, on faisait passer les plats dressés dans la salle. Le petit
escalier droit que l'on remarque dans cet office descendait dans l'étage
inférieur de la tour S, qui servait ainsi d'annexe à l'office. Donnant
dans la petite cuisine K, est, au-dessous du four, une laverie voûtée et
dallée avec gargouille aboutissant à un puits perdu. Des latrines pour
les domestiques étaient placées à côté de cette laverie sous le massif
de l'escalier. Un escalier _n_ met cette cuisine en communication avec
un entre sol de la tour S et un premier étage au moyen de la vis _t_. La
petite cour L' possède un beau puits avec gargouille, permettant de
remplir les réservoirs disposés dans la grande cuisine K. Des cuisines
on apportait les mets dans l'office par le passage J qui se dégageait
sous le grand escalier H. En passant sous l'escalier O, on trouvait un
couloir qui mettait la grande cour en communication directe avec la
place de Berri P. En TT' sont deux grandes pièces dont la destination
n'est pas connue mais qui paraissent, par leur position, avoir dû servir
de chambre avec garde-robe disposée dans la tour carrée R. Tout cet
angle, compris la tour Q, constitue un appartement complet, indépendant,
puisqu'on pouvait de la grande chambre T' descendre dans la petite cour
G par l'escalier _g_, ou monter aux étages supérieurs. La conciergerie
était en V. Quant à la galerie D, elle servait de lieu de réunion pour
les pauvres auxquels on distribuait les restes de la table de Jacques
Coeur. Ces pauvres n'avaient pas ainsi un accès dans l'hôtel et
pouvaient attendre, à l'abri, que de la cuisine on leur apportât ce qui
leur était réservé. Les escaliers X, H, O, _g_ montent de fond et
desservent les étages supérieurs.
Si ce plan est irrégulier, on doit reconnaître que sa disposition est
bien entendue. Chaque service est à sa place, les communications entre
eux sont faciles et cependant ils sont indépendants. À la droite de
l'entrée, service de cuisine avec sa cour, sa sortie particulière et son
grand portique de distribution d'aumônes. En face, l'escalier principal
pour les appartements supérieurs et la salle à manger du
rez-de-chaussée. À gauche, appartement complet, indépendant, avec sa
cour et son portique, permettant d'entrer ou de sortir à couvert.
Beaucoup d'hôtels du XVIIe siècle sont loin de présenter des
distributions aussi commodes et aussi bien étudiées.
La figure 34 trace le plan du premier étage de l'hôtel de Jacques Coeur.
L'escalier principal A donne entrée dans la grande salle B, qui
possédait une estrade comme les grandes salles des châteaux. Les
appartements d'habitation étaient en C; ils étaient mis en communication
avec la grande salle B et avec la galerie D par des couloirs de service
et des issues directes. De la galerie D on se rendait à la chapelle E, à
laquelle aussi on montait directement du vestibule inférieur par
l'escalier F. Une autre galerie G mettait également la chapelle en
communication avec la salle J et l'appartement séparé K, lequel
possédait un escalier L particulier. Le service de l'appartement
principal C se faisait par l'escalier M ou par l'escalier X. Le salon I
trouvait une issue par l'escalier N; la grande salle B elle-même, outre
le grand escalier, était desservie par le second escalier O. Au premier
étage comme au rez-de-chaussée, les divers services de cet hôtel étaient
rendus indépendants, et les pièces destinées aux réceptions ne pouvaient
gêner les dispositions privées des habitants. Comme dans les châteaux,
on voit que le programme obligeait l'architecte à trouver des
combinaisons de plans très-compliquées pour satisfaire aux goûts ou aux
besoins particuliers du propriétaire. Il est certain que ces dégagements
nombreux, dissimulés, paraissaient indispensables, et que l'on
sacrifiait toute idée de symétrie aux nécessités de l'habitation, telles
qu'on les comprenait alors. On observera que les appartements destinés à
l'habitation se composent, outre les grandes pièces, de nombreux
réduits, cabinets, garde-robes, qui ne laissaient pas d'être fort
commodes; que toutes ces pièces, grandes et petites, sont éclairées.
Jacques Coeur, en utilisant les tours gallo-romaines des remparts,
n'avait peut-être pas été fâché de donner à son hôtel un aspect de
domaine féodal, et c'est, en grande partie, la conservation de ces tours
qui a nécessité les irrégularités de ce plan. L'architecture adoptée se
prête d'ailleurs à ces défauts de symétrie, et rien n'est plus
pittoresque, plus brillant, que cet intérieur de cour, avec ses
tourelles d'escaliers, ses combles distincts surmontés de tuyaux de
cheminée, d'épis, de lucarnes, de faîtages de plomb, autrefois dorés et
peints.
Nous présentons (35) une vue cavalière de cet hôtel, prise du point P'
(voir le plan du rez-de-chaussée). La construction est partout traitée
avec un soin extrême et la sculpture d'un charmant style, appropriée à
chacun des services, entremêlée d'emblèmes, de devises, de coeurs, de
plumes et de coquilles. Ainsi, au-dessus des trois baies de l'escalier
de la chapelle, dans les tympans, le sculpteur a placé un prêtre revêtu
de l'aube, se disposant à la bénédiction de l'eau; derrière lui un jeune
clerc sonne la messe; puis vient un mendiant, appuyé sur une béquille,
comme pour indiquer que le lieu saint est accessible à tous. Le second
bas-relief représente des clercs préparant l'autel. Le troisième, des
femmes qui arrivent à l'office, précédées d'un enfant qui ouvre une
porte. En haut de l'escalier est un quatrième bas-relief représentant le
Père Éternel avec deux anges en adoration. Au-dessus de la porte de
l'escalier, côté des cuisines, est sculptée une large cheminée devant
laquelle pend un coquemard; un enfant tourne la broche, une femme lave
des plats, et un cuisinier pile des épices dans un mortier.
Parmi les devises gravées sur quelques tympans, ou peintes sur des
vitraux, on lit celle-ci: «A coeurs vaillants riens impossible.» Puis
ces mots énigmatiques: «Dieu. faire. taire. de. ma. joie.» ou bien
encore ce dicton: «En bouche close n'entre mousche.» Jacques Coeur avait
adopté pour armes: _d'azur à la fasce d'or chargée de trois coquilles de
sable, accompagnée de trois coeurs de gueule posés, 2 en chef, 1 en
pointe_.
Les voûtes de la chapelle sont entièrement peintes; dans chacun des
triangles de cette voûte est un ange vêtu de blanc, tenant un phylactère
et se détachant sur un fond bleu étoilé d'or. Ces peintures sont d'une
bonne exécution et passablement conservées. On sait combien l'illustre
négociant parvenu du XVe siècle paya cher ces magnificences. L'homme est
une des individualités les plus remarquables de notre pays. Cette
habitation est donc un édifice intéressant à tous les points de vue,
parmi ceux de ce genre que nous possédons en France[161].
Nous allons arriver à la fin du XVe siècle, et décrire l'un des plus
charmants hôtels de ce temps, si riche en constructions de ce genre.
Il existait encore, en 1840, rue des Bourdonnais, un hôtel dit de La
Trémoille; c'était un fief régulier, créé à Paris sous Charles VI et
relevant directement du roi, plus tard de l'évêque. Il fut rebâti, tel
que nous l'avons vu, vers 1490, par Louis de La Trémoille, né en 1460.
Ce fut ce Louis de La Trémoille qui prit le duc d'Orléans à la bataille
de Saint-Aubin-du-Cormier en 1488; ce qui n'empêcha pas le Valois,
devenu roi de France, de lui confier le commandement de l'armée du
Milanais en 1500. Il fut tué à la bataille de Pavie. Voici (36) le plan
du rez-de-chaussée de cet hôtel.
La porte d'entrée A, accompagnée de sa poterne _a_, s'ouvrait sur la rue
des Bourdonnais; elle donnait entrée dans une cour assez spacieuse,
possédant près de l'entrée un portique avec retour du côté droit. Au
fond, s'élevait le logis principal. Sous une tourelle, portée sur deux
colonnes à gauche, en B, était un passage mettant la cour en
communication avec un jardin qui s'étendait jusqu'à la rue Tirechappe et
qui, de ce côté, possédait une porte charretière avec communs à droite
et à gauche pour les équipages et chevaux. Un grand perron C donnait
entrée dans la grande salle D, dans l'escalier principal E, dans la
salle F par la porte G et dans la petite pièce voûtée H, en descendant
quelques marches. Continuant à descendre, on arrivait aux caves, bien
voûtées et spacieuses. Une autre porte I, avec perron et montoir K,
permettait de pénétrer directement de la cour dans les deux pièces M et
L. Un second escalier N, de service, montait aux étages supérieurs et
desservait même les combles. En O était une petite cour avec puits. Les
cuisines et leurs dépendances se trouvaient en P; elles étaient en
grande partie détruites et enclavées dans une propriété voisine. Un
portique R, se reliant à celui de l'entrée du côté de la rue Tirechappe,
permettait de passer à couvert de cette cuisine et des communs dans le
logis principal en traversant le palier inférieur de l'escalier de
service, et d'arriver ainsi à la salle à manger D. La conciergerie était
disposée du côté de la rue Tirechappe en V. En Y, on découvrit un égoût
fort bien construit, qui autrefois conduisait les eaux pluviales et
ménagères sous cette rue. Au premier étage, la distribution du grand
logis était la même que celle du rez-de-chaussée; le mur de refend _b_
se trouvait cependant supprimé, les deux salles L et M profitaient de la
largeur du passage B, et cette dernière donnait entrée dans l'oratoire
ou cabinet placé dans la tourelle d'angle. Le portique Q ne formait, au
premier, qu'une seule galerie coudée depuis le point S jusqu'au point T.
Cette galerie, largement éclairée sur la cour, n'était percée sur la rue
que par trois petites fenêtres. Le grand logis seul, entre cour et
jardin, possédait un second étage desservi par les deux escaliers E, N.
Le bâtiment des cuisines, les communs et le portique R n'avaient qu'un
rez-de-chaussée. En X, nous donnons un ensemble de l'hôtel de La
Trémoille avec les développements du jardin et des bâtiments des
communs.
L'architecture de cet hôtel était une des plus gracieuses créations de
la fin du XVe siècle. La tourelle de gauche, le grand escalier, les
portiques avec leur premier étage, n'avaient subi que de légères
mutilations. Quant à la façade du logis sur la cour, elle avait été fort
gâtée, mais tous les éléments de sa décoration subsistaient par parties
sous des plâtrages modernes. Du côté du jardin, la façade était
très-simple. Ce qu'on ne pouvait trop admirer dans cette charmante
architecture, c'était le goût délicat qu'y avait déployé l'architecte.
L'assemblage des parties lisses et des parties décorées était des plus
heureux. Tout cela fut jeté bas en 1840. De concert avec la commission
des Monuments historiques, nous fîmes alors les plus pressantes
sollicitations pour conserver ce chef-d'oeuvre. Toutefois, nous ne pûmes
obtenir autre chose que le transport de quelques fragments à l'École des
beaux-arts, où on les voit encore enclavées dans le mur de gauche en
entrant.
Nous donnons (37) la façade du grand logis comprise entre la tourelle et
l'escalier[162].
Tout le monde connaît l'hôtel de Cluny, qui contient aujourd'hui le
musée des objets du moyen âge et qui est bâti sur les thermes de Julien;
cet édifice est du même temps que l'hôtel de La Trémoille et présente
une disposition analogue. Sur la rue des Mathurins, s'élève un mur de
clôture crénelé, le logis est situé entre cour et jardin. Nous
empruntons à M. le baron de Guilhermy cet aperçu sommaire de l'histoire
de cet hôtel[163]:
«Dans la première moitié du XIVe siècle, vers 1340, Pierre de Chaslus,
abbé de Cluny, acheta l'emplacement du palais des Thermes, dans
l'intention d'y construire un logis rapproché du collége que son abbaye
possédait en face de la Sorbonne. Ce projet ne paraît pas avoir été
suivi d'exécution; car ce ne fut qu'à la fin du XVe siècle que Jean de
Bourbon, un des successeurs de Pierre de Chaslus, entreprit la
construction de l'édifice qui subsiste encore. Quand ce prélat mourut,
en 1485, les fondations sortaient à peine de terre. Jacques d'Amboise,
qui réunissait en même temps les titres d'évêque de Clermont, d'abbé de
Cluny, d'abbé de Jumiéges et d'abbé de Saint-Alyre, reprit, en 1490,
l'oeuvre de son prédécesseur et la conduisit jusqu'à son entière
perfection.»
Plus heureux que l'hôtel de La Trémoille, l'hôtel de Cluny fut conservé,
grâce à la collection que Dusommerard sut y réunir et à la réputation
européenne qu'acquit bientôt ce musée d'objets du moyen âge. En 1842,
l'État acheta cet hôtel et la collection qu'il renfermait, se fit céder
par la ville de Paris les restes des Thermes de Julien, et aujourd'hui
cet ensemble est devenu le rendez-vous de toutes les personnes qui
prennent quelque souci des choses du passé[164].