épaisse en rayure en sapin, dont le troisième rang forme plancher et
déborde sur la face de manière à porter, en encorbellement, le pan de
bois du premier, composé sur la face antérieure de trois sablières
superposées, jointives, sur lesquelles s'assemblent les montants. Deux
poteaux corniers retiennent les extrémités des trois sablières.
Latéralement, des pans de bois ordinaires, hourdés en moellon et
mortier, forment murs mitoyens. Sur ce premier pan de bois, un second
plancher en bascule reçoit un second étage également en pans de bois,
surmonté d'un comble très-saillant sur la rue, dont notre figure
explique suffisamment la combinaison. La saillie du comble sur le nû du
mur du rez-de-chaussée est de 3m50 environ; la façade était donc
parfaitement mise à l'abri de la pluie et de la neige; ces habitations
étaient ainsi appropriées au climat de cette contrée, chaud en été,
très-rude en hiver. Il est facile de reconnaître que ces sortes de
maisons en bois ne ressemblent point à celles élevées au nord de la
Loire. Il y a là d'autres traditions et aussi d'autres besoins. Le
citadin des villes du Lyonnais demandait moins de jour et un abri plus
efficace. À Annonay, par exemple, on voulait non-seulement garantir les
façades contre les bourrasques de neige, mais aussi les rues montueuses,
de manière à faciliter la circulation des habitants en hiver. C'est
qu'au moyen âge, quoi qu'en aient pu dire les détracteurs de cette
époque, le citadin ne se renfermait pas dans cet égoïsme brutal si
général aujourd'hui; en élevant sa maison, il pensait aussi qu'il était
citoyen, il bâtissait pour lui et pour sa ville. De notre temps, les
règlements de voirie sont établis pour sauvegarder les intérêts communs.
Alors les règlements de voirie étaient certainement moins complets et
moins prévoyants, mais chaque citoyen pensait un peu plus à l'intérêt
général et tenait à assurer le bien-être de tous. Or, cette alliance de
l'intérêt général et de l'intérêt particulier, comprise par tous les
habitants d'une même ville, est plus intelligente que ne peuvent l'être
les règlements les plus complets et les mieux exécutés. Au point de vue
de l'art, le résultat est bien autrement intéressant. Il en est de cela
comme de la charité privée comparée à la charité publique. Si celle-ci
est plus régulière et peut-être plus efficace, la première est plus
délicate et intelligente. Mais nous n'avons pas à nous occuper de ce
triste côté de notre civilisation moderne, qui semble avoir besoin
d'être journellement vantée pour se distraire de comparaisons fâcheuses.
Revenons à notre architecture domestique.
Les constructions de maisons par empilages sont mieux caractérisées si
nous nous rapprochons des Alpes, Nantua (Ain), on voit encore quelques
maisons à peu près de la même époque que celle d'Annonay, donnée
ci-dessus, mais dont la structure se rapproche davantage de celle des
habitations suisses dites _châlets_[147]. On retrouve dans ces maisons
(23) des traditions fort anciennes. La manière dont les pans de bois du
premier étage sont posés sur la maçonnerie, les sablières doublées sous
le comble, appartiennent tout à fait à des constructions primitives de
certaines peuplades qui n'employaient que le mode de charpente par
empilage, tandis que le tracé de la ferme de face formant auvent et
certaines parties des pans de bois se rapprochent des charpentes
assemblées si fréquentes dans le nord de la France. Il faut se hâter de
faire une étude complète et critique de ces vieux débris des habitations
du sol des Gaules, car cette étude peut puissamment aider au classement
des races répandues sur ce territoire. Les édifices religieux et les
châteaux se sont élevés sous des influences souvent étrangères au sol où
nous les trouvons aujourd'hui, tandis que les maisons ont conservé
très-tard les traditions primitives des populations indigènes. En
Angleterre, par exemple, on ne peut méconnaître que toutes les
constructions de bois des XIVe et XVe siècles, nombreuses encore, ont
une grande analogie avec l'art de la charpenterie navale. Les
assemblages des bois, leur force relative, l'emploi fréquent des
courbes, reportent sans cesse l'esprit vers les combinaisons de la
charpente des navires; tandis qu'à la même époque, dans le nord de la
France, nous voyons employer un mode de charpente qui ne se compose que
de bois de bout et de traverses avec quelques décharges et croix de
saint André; dans l'est, un mode fort ancien et qui appartient plus ou
moins à ce noyau de populations qui occupaient tout l'espace compris
entre la haute Loire, la Saône, les Alpes et le Jura; dans l'ouest et le
midi, un système de charpente très-restreint, et qui ne se compose que
de planchers et de chevronnages, laissant le maçon élever les murs de
face, latéraux et de refend.
Nous sommes très-porté à croire que les maisons de certaines contrées au
moyen âge ne différaient guère de celles élevées par leurs populations
avant la domination romaine; les Romains n'ont exercé une influence sur
le mode de construire les habitations que dans quelques provinces: dans
la Provence, une petite partie du Lyonnais, le Languedoc, la Saintonge,
l'Angoumois, le Périgord et une partie de la Bourgogne. Partout
ailleurs, des traditions remontant à une haute antiquité s'étaient
conservées, et, vers le XIVe siècle, sauf dans la Provence et le
Languedoc, il s'est fait une réaction définitivement _antiromaine_, au
point de vue de la structure des habitations. Il semblerait qu'à cette
époque, la vieille nation gauloise revenait, en construisant ses
habitations, à un art dont les principes étaient restés à l'état latent.
La féodalité séculière, loin de comprimer ce mouvement, paraît au
contraire y avoir aidé, non certainement par suite d'un goût particulier
pour une forme d'art, mais à cause de sa haine sourde pour les
institutions monastiques, lesquelles, comme nous l'avons dit plus haut,
avaient conservé les traditions gallo-romaines assez pures. Le moyen âge
est un composé d'éléments très-divers et souvent opposés; il est
difficile, sans entrer dans de longs développements, de rendre compte
des effets, étranges en apparence, qui se produisent tout à coup au sein
des populations sans cesse en travail. C'est dans l'habitation du
citadin et de l'homme des champs, autant que dans l'histoire politique,
que l'on trouve les traces du mouvement national qui commença pendant le
règne de saint Louis, et qui se continua avec une merveilleuse activité
pendant les XIVe et XVe siècles, à travers ces temps d'invasions, de
guerres et de misères de toutes sortes. Il semble qu'alors les habitants
des villes, qui s'étaient emparés de la pratique des arts, cherchaient
dans toutes les constructions à s'éloigner des traditions conservées par
les couvents; ils revenaient à la structure de bois, et se livraient aux
combinaisons hardies que permet la charpente; ils ouvraient de plus en
plus les façades de leurs maisons, de manière à composer les rues de
devantures à jour qui semblaient faites pour rendre la vie de tous les
citadins commune. Il résultait nécessairement de ce voisinage intime une
solidarité plus complète entre les citoyens; sans être obligés de
descendre sur la voie publique, ils pouvaient s'entendre, se concerter.
Dans certaines rues du XIVe siècle, les habitants des maisons formaient
un conciliabule en ouvrant leurs fenêtres. Ce besoin politique, cette
entente nécessitée par l'état de lutte de la classe bourgeoise contre
les pouvoirs cléricaux et séculiers, explique ces dispositions, qui nous
paraissent si bizarres aujourd'hui, de maisons qui, quoique
très-ouvertes sur leurs façades, forment des ruelles impénétrables, qui
se touchent presque au faîte, en laissant à leur base une circulation
très-facile à intercepter. La grande question pour la cité alors,
c'était la concentration, la réunion des moyens, l'entente complète à un
moment donné; force était donc de grouper les maisons autant que
possible et de mettre leurs habitants en communication immédiate. Les
façades en charpente se prêtaient bien mieux que celles en maçonnerie à
ces dispositions resserrées et à ce système de claires-voies; de plus
elles prenaient moins de ce terrain si précieux. Il n'y a donc pas lieu
de s'étonner si, parmi les populations urbaines qui ont acquis vers le
XIVe siècle des priviléges, une certaine indépendance, qui sont devenues
industrieuses et riches, la construction de bois a été presque
exclusivement adoptée. Dans les villes du Midi, où les traditions de la
municipalité romaine ne s'étaient jamais entièrement perdues, et qui
n'avaient pas éte forcées de réagir violemment contre le pouvoir féodal,
surtout contre le pouvoir féodal clérical devenu plus lourd pour les
cités que la puissance laïque, l'architecture domestique conserva la
construction de maçonnerie, des dispositions de rues relativement plus
larges, et n'adopta point ces façades entièrement ouvertes qui
mettaient, pour ainsi dire, tous les bourgeois d'une cité en contact les
uns avec les autres.
Nous venons de dire que le pouvoir féodal clérical pesait plus
lourdement alors sur les villes du Nord que tout autre. On se rappelle
que (dans l'article CATHÉDRALE) nous avons expliqué comment les évêques,
vers la fin du XIIe siècle, préoccupés de l'importance exagérée que
prenaient les établissements monastiques, lesquels avaient absorbé à
leur profit une grande partie de l'autorité diocésaine d'une part, et
désireux d'empiéter sur le pouvoir féodal laïque de l'autre,
s'entendirent avec la plupart des grandes villes situées au nord de la
Loire[148], pour élever des cathédrales qui deviendraient le monument de
la cité, dans lequel les habitants pourraient se réunir à leur gré,
traiter des affaires publiques, faire juger leurs procès[149]; comment
ces évêques espéraient ainsi détruire le pouvoir colossal que s'étaient
attribué les abbayes, et amoindrir celui des seigneurs laïques; comment
cette tentative, d'abord secondée avec une ardeur extrême par les cités,
échoua en partie à la suite de la protestation des quatre barons
délégués en 1246 vers le roi Louis IX, et de l'établissement des baillis
royaux; comment cependant la bourgeoisie, faisant alliance plus intime
avec la royauté dont elle sentait dès lors le pouvoir protecteur, cessa
brusquement de subvenir à la construction de ces immenses basiliques,
regardées comme une garantie de leurs libertés futures, pour lutter
contre le pouvoir féodal de l'évêque et des chapitres, le plus étendu,
presque toujours, dans la cité. Cette lutte, soutenue souvent par les
seigneurs laïques et tolérée par le pouvoir royal lorsqu'il y trouvait
un moyen d'étendre son autorité, eut pour résultat d'entretenir au sein
de la population de ces villes une fermentation incessante et de lui
donner une idée de sa force si elle se maintenait unie. De là ces
habitations si intimement liées, si voisines, toutes construites à peu
près sur un même programme suivi jusqu'à la fin du XVe siècle.
Il nous faut toujours pénétrer dans les moeurs du moyen âge lorsque nous
voulons avoir la raison de son architecture. Les Romains passaient une
grande partie de leur temps dans les monuments publics, dans les
basiliques, sous les portiques, dans les thermes et les édifices
destinés à des jeux, théâtres, cirques, amphithéâtres, etc. Bien que, de
nos jours, les grandes villes contiennent beaucoup de monuments publics,
cependant, lorsqu'on jette les yeux sur le plan de la Rome antique, où
les monuments occupent une si grande surface relative, on se demande où
logeaient les habitants d'une ville aussi populeuse; c'est que les
Romains (nous ne parlons pas de ceux qui possédaient des palais immenses
dont la surface prenait encore un espace considérable) ne demeuraient
guère chez eux que pour prendre leur repas et dormir. Au moyen âge, au
contraire, dans les villes du nord de la France, chaque famille vivait
dans sa maison; les citoyens n'avaient pas d'occasion de se grouper, et
les villes eussent-elles été assez riches pour élever de nombreux
édifices publics, que le principe du gouvernement féodal s'y serait
opposé. L'église était le seul monument de la cité où la réunion des
citoyens fût admise; ainsi s'explique-t-on l'empressement avec lequel
les villes populeuses vinrent en aide aux évêques, lorsqu'ils
projetèrent de construire les grandes cathédrales. Mais lorsque cet élan
fut tout à coup suspendu, la bourgeoisie, trouvant dans le pouvoir royal
des garanties sérieuses, se mit à construire des habitations avec une
ardeur toute nouvelle, et le bois se prêtait merveilleusement à la
satisfaction prompte de ces besoins: rapidité dans l'exécution,
économie, et, ce qui importait plus encore, faible surface occupée par
les pleins.
Partout ailleurs, jusqu'à la fin du XVIe siècle, l'architecture suit son
cours régulier, elle améliore les habitations, les rend plus claires et
plus commodes, mais continue à employer les méthodes romaines. La forme
seule se modifie. On voit dans la Bourgogne, dans le Lyonnais, dans le
Limousin, dans le Périgord, dans l'Auvergne et le Languedoc, des maisons
des XIVe et XVe siècles qui ne diffèrent de celles du XIIe et du XIIIe
que par leur style d'architecture[150]. Ni la structure, ni la
disposition de ces habitations ne se modifient d'une manière sensible.
Dans des provinces plus méridionales encore et qui, au XIVe siècle,
n'étaient pas françaises, on voit élever, à cette époque, des
habitations dont le style conservait absolument le caractère roman.
Telles sont, par exemple, quelques maisons de la ville de Perpignan;
l'une de ces maisons, qui depuis avait été affectée aux service du
palais de justice, présente une façade d'un goût presque antique, malgré
les détails empruntés au style aragonais de cette époque (24)[151]. Du
côté de l'est, les traditions de la construction romane se conservent
aussi très-tard dans les habitations, c'est-à-dire jusqu'au XVe siècle.
Certaines maisons de Trèves, de Cologne, de Mayence, qui ont été élevées
au commencement du XIIIe siècle, pourraient, dans l'Île-de-France et la
Champagne, passer pour des maisons romanes. On retrouve même encore dans
quelques-unes de ces habitations des dispositions particulières qui
n'appartiennent en France qu'au XIIe siècle ou au commencement du XIIIe:
telles sont, par exemple, ces cheminées dont les tuyaux sont portés en
encorbellement sous les murs de face, à partir du premier étage (voy.
CHEMINÉE). Nous donnons (25) la façade d'une des vieilles maisons de la
ville de Trèves qui date du commencement du XIVe siècle, et qui montre
sa cheminée au milieu du mur pignon sur la rue.
L'âtre est placé ainsi que l'indique le fragment de plan A, et le tuyau,
terminé par le couronnement B, repose sur trois consoles en forme de
chapiteaux et sur deux petits arcs entre les fenêtres du premier étage.
Il devait être assez agréable, en se chauffant, de jouir de la vue du
dehors. Des fenêtres ainsi percées permettaient de travailler auprès de
la cheminée, et de se chauffer sans être incommodé par la réverbération
de la flamme. Les gens de ce temps avaient donc leur _confort_, et de ce
que nous ne saurions nous en accommoder aujourd'hui, il ne s'ensuit pas
que le nôtre soit plus sagement entendu. Si primitif que fût ce
_confort_, au moins l'architecture s'y soumettait-elle entièrement,
tandis qu'aujourd'hui notre architecture (du moins celle qu'on veut nous
persuader être nôtre) est en désaccord perpétuel avec nos habitudes
intérieures.
Revenons aux maisons des villes françaises des XIVe et XVe siècles. Le
bois domine décidément dans leur construction à dater de cette époque,
et généralement ce sont les pignons qui se présentent sur la rue, les
terrains propres à bâtir ayant plus de profondeur que de largeur, par
cette raison, qui domine toujours dans les villes, que le terrain en
façade est le plus recherché. Cependant si le terrain était en bordure,
ce qui se présentait quelquefois, les pignons s'établissaient sur les
murs mitoyens et le pan de bois de face sur la rue était goutterot.
Voici (26) une maison de Beauvais[152] qui présentait cette disposition.
Au rez-de-chaussée était un portique avec boutiques en arrière, ainsi
qu'on en voit encore à Reims[153]. Le premier étage sur la rue se
composait de deux pièces auxquelles on montait par un escalier à vis
disposé au fond de l'allée A. Sous le comble était une grande pièce
éclairée par deux lucarnes, une sur la rue, l'autre sur une petite cour.
Cette habitation datait du commencement du XVe siècle. Il existe encore
quelques maisons de ce genre à Orléans, sauf le portique.
Après la guerre de l'indépendance, au XVe siècle, lorsque les Anglais
furent contraints d'abandonner le nord et l'ouest de la France, il y
eut, sous le règne de Louis Xl, un mouvement prononcé de prospérité au
sein des populations urbaines. Des constructions privées s'élevèrent en
grand nombre, à Paris, à Reims, à Orléans, à Beauvais, à Rouen, dans
toutes les cités de la Normandie, de la Picardie et de l'Île-de-France.
Par suite de ce besoin de construire, le terrain acquit une valeur
considérable, et tout en laissant une circulation libre à
rez-de-chaussée, en supprimant même les portiques dont les piliers ou
poteaux étaient un embarras, on posa les façades en encorbellement sur
la rue dès le niveau du plancher du premier étage. Ces façades
devenaient ainsi de véritables bretèches, larges et donnant aux étages
jusqu'à deux mètres de saillie sur le nu du soubassement. Les devantures
des boutiques étaient dès lors parfaitement abritées. Ce système de
construction était surtout admis au débouché des rues sur les places de
marchés, presque toujours entourées de portiques.
On voit encore à Reims[154] une maison dont la façade en pan de bois,
parfaitement conservée du haut en bas, est ainsi portée en
encorbellement sur cinq fortes potences et est en saillie de 1m,65 sur
la voie publique (26 _bis_). D'un côté, un mur mitoyen A en pierre porte
les cheminées, et sa jambe étrière reçoit deux liens. De l'autre, la
mitoyenneté n'est établie que sur un simple pan de bois. Les statues en
bois qui étaient rapportées sur le poteau cornier du côté de la jambe
étrière de pierre n'existent plus; mais les deux liens inférieurs
extrêmes représentent sculptés, en demi-ronde bosse, d'un côté Samson
tuant le lion, et de l'autre saint Michel terrassant le démon. Ce pan de
bois de face, faisant bretèche, puisqu'il prend un jour latéral, est
taillé avec une grande perfection; et il faut, en effet, que ses
assemblages aient été parfaitement disposés, puisque la charpente n'a
pas subi de déformation, bien que dans toute sa hauteur il n'y ait pas
de croix de Saint-André. Les intervalles des poteaux sont hourdés en
maçonnerie et enduits.
Voici également (27) une maison de Rouen en pan de bois, à quatre
étages, un peu antérieure à la précédente, c'est-à-dire appartenant à la
première moitié du XVe siècle, et qui forme angle de deux rues[155]. Les
pans de bois de chaque étage sont posés en encorbellement les uns sur
les autres (voir la coupe A), de sorte que le troisième étage prend une
surface sensiblement plus grande que celle occupée par le
rez-de-chaussée. La corniche à la base du pignon figure une suite de
mâchicoulis.
Au XVe siècle, les fenêtres de ces maisons de bois sont multipliées et
petites; cela était une nécessité de construction dès lors que les pans
de bois atteignaient une grande hauteur. En effet, ces sortes de
constructions, par la nature même de la matière employée, sont sujettes
à jouer. De grands châssis de fenêtres eussent été souvent dérangés,
comprimés ou gauchis par le mouvement des pièces de bois. Il eût fallu
continuellement les démonter et les retoucher, tandis que de petits
châssis étaient bien moins sensibles aux changements de température ou
suivaient plus aisément les mouvements de la charpente. On remarquera,
d'ailleurs, que les alléges de ces fenêtres, soigneusement garnies de
croix de Saint-André, empêchaient le déversement des poteaux
d'huisseries, et que le poids des pans de bois est reporté sur les
poteaux corniers par des décharges à chaque étage. Mais les habitants
des villes du Nord cherchent de plus en plus à ouvrir ces façades en
bois. À la fin du XVe siècle souvent, ils en font de véritables
lanternes, ainsi que le démontre l'exemple ci-contre (28) tiré également
d'une maison de Rouen[156]. Seules les alléges avec leurs croix de
Saint-André arrêtent le roulement du pan de bois, taillé du reste avec
toute la perfection d'une oeuvre de menuiserie. C'est que aussi, à cette
époque, la maison de bois perd le caractère de construction de
charpenterie pour prendre celui d'un meuble, d'un bahut immense.
Dans la figure 28, les hourdis en maçonnerie dans les alléges sont
encore apparents; bientôt ces hourdis disparaissent derrière des
panneaux de menuiserie, et toute la face de la maison ne présente plus
qu'un assemblage de boiseries. C'est d'après cette donnée qu'ont été
construites beaucoup de maisons à la fin du XVe siècle et au
commencement du XVIe.
La figure 29, qui reproduit une portion d'habitation de l'abbaye de
Saint-Amand, à Rouen, laisse voir au-dessus d'un rez-de-chaussée en
maçonnerie deux étages de pans de bois entièrement garnis, à
l'extérieur, de panneaux de menuiserie sculptés. Lorsqu'un peu plus
tard, avec la Renaissance, on en revint aux constructions de pierre,
cette habitude s'était si bien conservée que l'on bâtit encore un grand
nombre de maisons de bois, mais dans lesquelles cependant on trouve des
formes de pilastres et de bandeaux qui n'appartiennent point au système
de construction en charpente. Il existe encore dans la rue de la
Grosse-Horloge, à Rouen, deux maisons de ce genre qui sont couvertes de
détails précieux. Nous donnons (30) une portion de l'une d'elles[157].
Le XVIe siècle vit élever encore quantité de ces maisons si coquettes,
dernier reflet de l'art du moyen âge. Après les désastres de la fin de
ce siècle, les habitations reviennent à un style plus simple, mais les
plans se modifient très-peu et beaucoup de maisons du temps de Henri IV
et de Louis XIII reproduisent exactement les plans des habitations
antérieures. Ce n'est guère que sous le règne de Louis XIV que les
maisons (nous ne parlons pas des hôtels) perdent tout caractère
extérieur. Ce sont presque toujours alors des murs unis ou des pans de
bois hourdés et crépis, percés de fenêtres carrées, sans rien qui occupe
les yeux; mais aussi les intérieurs se modifient profondément.
La _salle_, que nous retrouvons dans les habitations jusque vers le
commencement du XVIIe siècle, fait place à des chambres. Les surfaces
sont divisées; chacun veut être chez soi, et les habitudes de la vie en
commun disparaissent. On comprend comment une famille s'attachait à sa
maison lorsque la salle commune, qui même souvent servait de chambre aux
maîtres, avait vu naître et mourir plusieurs générations, avait été
témoin des fêtes de l'intérieur, avait été longtemps foulée par des pas
amis; on comprend alors comment chaque bourgeois tenait à ce que sa
maison fût plaisante, ornée; mais on ne comprend pas le luxe répandu sur
des façades de maisons banales dans lesquelles les habitants ne laissent
qu'un souvenir fugitif. Naturellement l'aspect de ces maisons doit être
banal comme leur usage. Au point de vue de l'art, est-ce là un progrès?