En A, sous la cage d'escalier, comme dans l'exemple précédent, est la

porte d'entrée. La porte de cave donne sur la rue, en B. Ayant franchi

la porte d'entrée, on passe dans un petit vestibule C; de là en face,

dans la cuisine D, et à gauche dans la salle. La même distribution se

répète au premier étage et donne deux chambres; puis au second, sous

comble, est une grande pièce divisée en deux dans l'épaisseur du

bâtiment. L'élévation (15) montre en A la porte d'entrée, et en B celle

de la cave. La cage de l'escalier n'est plus portée sur l'about des

marches, mais sur une plate-bande rampante bien appareillée. Au sommet,

la cage de l'escalier passe de la forme cylindrique au plan hexagonal,

afin de faciliter la couverture faite en bardeaux. Une cour intérieure,

ou plutôt un petit jardin planté, derrière la maison, donne de l'air et

de la lumière à la cuisine et à la partie postérieure de la salle. Le

bâtiment du côté de ce jardin est fermé par un pan de bois (voir le

plan). Profitant de la saillie donnée par l'escalier en encorbellement,

et d'une console à l'aplomb de la jambe-étrière de gauche, l'architecte

a posé une ferme boiteuse en saillie, abritant toute la façade (voir

l'élévation). Les eaux coulant dans les chéneaux mitoyens sont rejetées

à gauche sur la rue par une gargouille en bois, et à droite dans la cour

par une conduite en bois-tombant dans un petit réservoir en pierre placé

à l'angle de la cuisine. Au rez-de-chaussée et au premier sont disposées

des cheminées sur les murs mitoyens, cheminées dont les têtes sont

visibles dans l'élévation. Ainsi donc sur un terrain de 100 mètres

environ, sur lesquels 49 mètres superficiels étaient réservés à la

construction, l'architecte bourguignon de la petite ville de Vitteaux

trouvait le moyen d'élever une maison capable de loger convenablement

une famille dans des pièces saines, bien éclairées, assez spacieuses, et

pour une somme évidemment très-modique; car on remarquera que le mur de

face et les murs mitoyens sont seuls en maçonnerie; les planchers

portent sur ces deux murs mitoyens et sur le pan de bois du milieu. Une

construction de ce genre, avec le mode adopté, coûterait, caves

comprises, en province, 250 fr. le mètre superficiel; la maison

reviendrait donc à la somme de 12,250 fr. Or, nous pouvons voir les

bâtisses que l'on élève tous les jours dans les petites villes des

départements; sur une surface aussi peu étendue, elles coûtent plus

cher, sont moins saines et moins commodes, mais aussi sont-elles

remarquablement laides, bien qu'elles essayent de ressembler à la grosse

maison bourgeoise de la grande ville la plus voisine. Ce n'est

certainement pas la richesse de l'ornementation qui plaît dans ces

constructions civiles, puisqu'elles sont généralement dépourvues de

sculpture jusqu'au XVe siècle; ce n'est pas non plus cette symétrie

vulgaire tant prisée par les édilités modernes. Ce qui plaît, ce qui

charme dans ces modestes bâtisses, c'est l'empreinte des besoins et des

habitudes de la famille qu'elles protégent; c'est la sincérité des

procédés de construction, l'imprévu, l'adresse et l'esprit, disons-le,

avec lesquels l'artiste a su profiter de tous les accidents du programme

donné. En supposant que nos villes modernes fussent ensevelies sous les

cendres, comme Pompéï, il serait bien difficile aux archéologues qui les

découvriraient dans deux mille ans de se faire une idée des goûts, des

moeurs et des habitudes de la génération qui les a élevées; mais si on

pénètre aujourd'hui dans une maison du moyen âge passablement conservée,

tout, dans ces habitations, nous reporte aux façons de vivre de leurs

habitants. Là on sent un peuple qui a son caractère à lui, ses goûts

distincts, ses traditions et ses tendances.

D'ailleurs, l'hôtel du seigneur et même la maison du bourgeois devenu un

personnage important dans la cité se distinguent de l'habitation du

citadin, du commerçant ou du fabricant, d'une manière tranchée. Si le

citadin pose sa façade sur la rue, tient à vivre sur la rue, l'homme

noble, au contraire, élève son logis en arrière, entre cour et jardin;

sur la voie publique, il place un mur de clôture ou des communs. Autant

la maison du simple bourgeois ressemble à une lanterne, autant celle du

seigneur ou de l'homme devenu un gros personnage est fermée aux regards

du passant. Nous avons lu quelque part que la marquise de Rambouillet

fut la première à Paris qui eut l'idée de se faire bâtir un hôtel entre

cour et jardin; c'est là une de ces erreurs comme tant d'autres

propagées avec insistance pour faire croire que le XVIIe siècle a tout

fait et qu'avant cette époque il n'y avait que ténèbres et barbarie.

D'abord, Tallemant des Réaux, qui seul, parmi les contemporains de la

marquise, parle des soins qu'elle prit de la construction de son hôtel,

ne dit pas un mot de cela, et, l'eût-il dit, que les hôtels existant

bien antérieurement à cette époque lui donneraient le plus complet

démenti. En effet, les hôtels de Saint-Pol, des Tournelles, de Bourbon,

de la Trémoille, de Sens, de Guise, de Cluny, à Paris, étaient et sont

encore entre cour et jardin. Il était donc facile, dans une ville, de

reconnaître les habitations des personnages considérables entre celles

des bourgeois. Mais les maisons des bourgeois elles-mêmes avaient un

cachet particulier en raison de l'état ou de la position de ceux qui les

habitaient. Les maisons d'une ville manufacturière et marchande comme

Beauvais, Amiens, Reims, Troyes, ne ressemblaient pas à celles d'une

ville habitée par des propriétaires de terres et vivant de leurs revenus

ou d'un commerce de grains, de vins ou autres produits. Si la maison du

Rémois ou du bourgeois de Troyes est ouverte à rez-de-chaussée ou élevée

sur un portique qui permet aux marchands de parler de leurs affaires,

celle de Provins, par exemple, ou de Laon, est soigneusement murée sur

la rue jusqu'à la hauteur du premier étage. La fig. 16 reproduit la

façade d'une de ces maisons de Provins, donnant sur la rue de Paris, et

datant de la seconde moitié du XIIIe siècle.

Ici, l'habitant se renferme; le dehors n'a pas à s'occuper de ce qui se

passe chez lui. La salle est au premier étage ainsi que les chambres. Le

rez-de-chaussée est réservé aux communs, aux provisions, à la cuisine.

Les étages sont hauts entre planchers; on sent que dans ces habitations

la vie est simple et large. D'ailleurs, on observera avec quel soin la

construction est faite, comme les vides des fenêtres sont bien soulagés

par ces arcs de décharge en pierre; comme cette façade, composée de si

peu d'éléments, prend un caractère monumental. Savoir mettre de l'art

dans un mur en moellon percé de baies, sans décoration aucune, sans

procédés de construction dispendieux, en se bornant au strict

nécessaire, n'est-ce pas la marque d'un état social très-avancé, au

point de vue de l'art, et pouvons-nous en dire autant de notre siècle?

Nous n'ignorons pas que, pour un grand nombre de personnes aujourd'hui,

l'art n'est qu'une des expressions du luxe, une superfluité, et qu'en

fait d'architecture, une façade qui n'est pas plaquée de colonnes ou de

pilastres, de moulures et d'ornements ramassés un peu partout suivant la

mode, n'est point une oeuvre d'art. Le moyen âge qui a laissé peu de

livres ou de discours sur l'art, mais qui était artiste, savait mettre

de l'art sur la façade la plus riche et sur le mur de l'humble

habitation du citadin d'une petite ville; il savait aimer et respecter

cet art dans ses modestes expressions comme dans ses conceptions

splendides. Un siècle qui ne croit plus pouvoir manifester son goût pour

l'art qu'en accumulant les ornements, qu'en dépensant des sommes

énormes, mais qui dans les oeuvres de chaque jour oublie ses principes

élémentaires, passe d'un type à un autre, n'a plus d'originalité, ce

siècle penche vers le déclin des arts. Quand une époque est descendue à

ce niveau inférieur dans l'histoire des arts, peu à peu l'exécution

s'appauvrit; ne trouvant plus à s'attacher qu'à des oeuvres

privilégiées, elle se retire des extrémités pour concentrer ses derniers

efforts sur quelques points; chaque jour la barbarie gagne du terrain.

On bâtit encore des palais, des monuments où toutes les richesses sont

amoncelées sans ordre ni raison; mais les habitations, les édifices de

la petite cité, ne sont plus que des oeuvres grossières, ridicules,

uniformément vulgaires, et dont les vices de construction feront

promptement justice. C'est la seule consolation qui reste, au milieu de

ces misères, aux esprits assez préoccupés des choses d'art, pour croire

encore que la postérité juge un peu les civilisations d'après leurs

monuments. Quand l'art n'est plus qu'une affaire de luxe, le jour de sa

proscription est proche. Au moyen âge, la puissance vitale de l'art se

manifeste partout; son expression est un besoin pour tous, grands et

petits. Les vieilles maisons qui couvraient encore nos anciennes villes

françaises il y a quelques années, et que des besoins nouveaux font

disparaître rapidement, en étaient la preuve vivante. Nous ne prétendons

pas que l'on doive, aux dépens de la salubrité publique, en présence des

développements de la prospérité des classes moyennes, conserver quand

même des masures pourries; mais nous aimerions retrouver aujourd'hui

dans nos constructions privées ces instincts d'une population aimant les

arts et sachant en répandre partout les véritables expressions. Mais

non, ce vieux et riche sang gaulois, qui, après une longue compression,

avait pu, vers le XIIIe siècle, circuler librement, porter la vie dans

toutes les provinces, couvrir le sol d'édifices de toute nature,

originaux, logiques, francs, sans alliages, véritable enveloppe d'une

nation pleine de qualités brillantes; ce sang limpide et pur s'est

coagulé de nouveau sous une seconde invasion étrangère. Il a fallu

redevenir romains, et encore, sous quels Romains! La symétrie a dû

remplacer la logique, une imitation pâle d'un art mort s'est substituée

à l'originalité native de notre pays. Des doctrines faussées, enseignées

avec persistance, ont peu à peu pris racine dans tous les esprits, et

l'engouement pour un art fastueux que personne ne comprend et que

personne n'explique, parce qu'il ne saurait être expliqué devant des

esprits naturellement clairs et logiques, a remplacé ce goût inné pour

cet art vrai fait pour notre taille et au milieu duquel nous nous

sentions chez nous.

La maison du moyen âge, en France, est l'habitation de l'homme ne sur le

sol. La maison de nos jours est l'habitation banale, uniformément

confortable; comme si la vie du négociant, ses moeurs et ses besoins

ressemblaient à la vie, aux moeurs et aux besoins du soldat; comme si le

logement qui convient à un notaire convenait à une femme à la mode.

Cette uniformité, incommode pour tous, à tout prendre, est telle que

l'homme aujourd'hui voué à une carrière est obligé de se faire bâtir une

maison pour lui, s'il ne veut pas chaque jour avoir à lutter contre les

ennuis et les difficultés que lui cause le logis banal. Chacun est mal à

l'aise dans la boîte qu'il loue, mais les passants ne voient que des

façades à peu près identiques et qui nous auraient déjà fait mourir du

spleen si dans notre pays nous pouvions tomber sous l'empire de cette

maladie[144].

Mais (et c'est là un motif de ne pas désespérer de l'avenir) ce n'est

pas de notre temps qu'on a tenté pour la première fois de _mouler_,

dirons-nous, les habitants d'une cité dans des compartiments réguliers,

alignés, identiques. Les seigneurs, au moyen âge, ne comprenaient pas

beaucoup mieux que nos édilités modernes les questions d'art, ce qui n'a

pas empêché la nation de posséder son art. Les Anglais, notamment, ne

paraissent pas à cette époque avoir pénétré le génie français; et en

leur qualité d'étrangers, nous ne saurions leur en vouloir: «Dans la

seconde moitié du XIIIe siècle, temps de paix et de prospérité, dit M.

Félix de Verneilh[145], un petit coin de l'une des provinces se couvrit

rapidement de ces villes neuves appelées _bastides_ dans l'ancienne

langue du midi. Voici par quelles circonstances. Alphonse de Poitiers,

frère de saint Louis, était devenu, par son mariage avec l'héritière des

comtes de Toulouse, le seigneur nominal d'une partie de la Guienne.»

Comme tel, et bien que cette souveraineté se réduisît souvent à un

titre, il prétendit assurer son autorité directe en faisant bâtir une

capitale, Villefranche de Rouergue. «Dans l'Agénois, il fonda Villeneuve

d'Agen et plusieurs bourgs moins considérables. Dans le Périgord, où il

avait quelques possessions, il fonda aussi des bastides.» Ces villes, ou

bastides, étaient construites sur des terrains accordés gratuitement,

suivant l'indication des _ingénieurs_, et jouissaient de franchises

étendues. C'était un moyen d'attirer sous la dépendance directe du

suzerain des populations entières; le moyen réussit malgré les

protestations des seigneurs féodaux et les excommunications des évêques.

«De son côté, continue M. F. de Verneilh, Édouard Ier, d'abord comme duc

et bientôt comme roi, multiplia singulièrement les fondations de ce

genre; et c'est un des meilleurs titres de ce grand prince au souvenir

reconnaissant de l'ancien duché de Guienne. Libourne, entre autres, lui

doit son existence (1286)...» Beaumont fut ainsi construit pour le

compte du roi d'Angleterre en 1272; le maréchal Jean de La Linde

commença sur son propre domaine la bastide de La Linde. On bâtit la

ville de Montpazier vers 1284. Or, ce plan de Montpazier tracé en 1284

n'a pas été altéré depuis. Comme tous les plans de villes de cette

époque, tracés en Guienne et en Périgord, la ville de Montpazier est

non-seulement alignée avec une régularité parfaite (voir l'article

ALIGNEMENT, fig. 1), mais encore toutes les maisons sont d'égales

dimensions et distribuées de la même manière. Un îlot des maisons de la

ville de Montpazier (17) fait voir avec quelle uniformité cellulaire ces

habitations sont construites. Certes, la régularité observée dans des

villes modernes, comme Napoléon-Vendée, comme certaines villes

d'Algérie, n'est que désordre, en comparaison de cette symétrie absolue.

Il faut admettre (ce qui était vrai alors) que tous les gens venant

s'établir dans ces bastides privilégiées, sorte de refuges offerts par

en suzerain, étaient tous sur le pied de l'égalité; quels qu'ils

fussent, il est certain qu'ils se soumettaient à ces conditions

d'alignement, de façades et de surfaces imposées, puisque ces villes ont

été bâties d'un seul jet et ont atteint un degré de prospérité relative

très-élevé peu après leur construction.

On reconnaît ainsi que ces idées, que nous croyions appartenir à notre

époque, de _cités ouvrières_, de centres de populations établies sous

une apparence d'égalité absolue, ne sont pas nouvelles, et que le moyen

âge a même atteint dans ce sens un point pratique dont nous sommes

encore fort éloignés. Mais si modestes que soient ces habitations, elles

sont du moins en rapport avec les besoins et les habitudes de l'époque.

Elles se composent toutes d'un rez-de-chaussée, d'un premier et

quelquefois d'un second étage; leurs façades sont variées d'aspect, en

raison des goûts ou de l'état de fortune de chacun; d'ailleurs bien

bâties et solides. La place de la ville seule, sur un côté de laquelle

s'élève la halle, est entourée de portiques très-larges, bas et

aboutissant aux rues donnant entrée sur cette place; car les

_ingénieurs_ qui ont tracé les plans de ces bastides se sont bien gardés

de percer les rues dans les milieux des côtés du carré, ce qui eût été

peut-être conforme aux règles académiques, mais point du tout à celles

de la raison. Une place est généralement, dans une ville, une aire plus

ou moins vaste où l'on se réunit; si deux rues coupent le centre à

angles droits, il est clair que les gens qui passent gênent beaucoup

ceux qui demeurent. Établir la circulation sur les côtés d'une place et

laisser le milieu en dehors de cette circulation a toujours été la

préoccupation des planteurs de villes du moyen âge. Des pans coupés,

ménagés aux retours d'équerre des maisons d'angle, permettent aux

chariots d'entrer dans la place facilement les jours de marché. Nous

présentons (18) le plan d'un quart de la place de la bastide de

Montpazier[146], et (19) la vue perspective d'une des entrées de cette

place prise du point A du plan. On voit dans cette figure comment les

angles des maisons sont portés en encorbellement au-dessus des larges

pans coupés qui donnent entrée diagonalement sur la place.

Les maisons de ces bastides de la fin du XIIIe siècle sont construites

en pierre, en brique ou moellon; la structure de bois est exclue des

façades. Du reste, les maisons de bois sont très-rares dans les

provinces méridionales, tandis que dès la fin du XIII siècle nous voyons

qu'elles deviennent de plus en plus fréquentes dans les provinces du

Nord. D'abord, ce ne sont que les étages supérieurs qui sont construits

en pans de bois, puis bientôt le rez-de-chaussée seul se maintient en

pierre; puis enfin, pendant le XVe siècle et le commencement du XVIe,

des façades tout entières sont non-seulement élevées en pans de bois,

mais souvent même entièrement boisées comme de grands meubles, sans

qu'il y ait trace apparente de maçonnerie. Outre le goût que les

populations du Nord ont toujours conservé pour les constructions de

bois, outre l'influence qu'exerçaient sur ces populations les traditions

apportées par les invasions septentrionales, le voisinage de grandes

forêts, la construction de bois présentait des avantages qui devaient

entraîner tous les habitants des villes populeuses des provinces

françaises proprement dites à employer cette méthode.

Comme nous l'avons dit, dans ces grandes villes du Nord, telles que

Paris, Rouen, Beauvais, Amiens, Troyes, Caen, etc., la place était rare.

Ces villes, entourées de murailles, ne pouvaient s'étendre comme de nos

jours; on cherchait donc à gagner en hauteur la surface qui manquait en

plan, et on empiétait autant que faire se pouvait sur le vide de la voie

publique, au moyen d'étages posés en encorbellement: or, la construction

de bois se prêtait seule à ces dispositions imposées par la nécessité.

On pensait alors à bien abriter les parements des façades par la saillie

des toits, soit que l'on élevât sur la rue un mur goutterot ou un

pignon. Les rues devenant de plus en plus étroites à mesure que les

villes devenaient plus riches et populeuses sans pouvoir reculer leurs

murailles, on agrandissait les fenêtres pour prendre le plus de jour

possible. Mais, à ce sujet, nous devons placer ici une observation. De

notre temps, et non sans raison, on aime à éclairer largement les

intérieurs des pièces d'une habitation; il n'en était pas ainsi pendant

le moyen âge. Les maisons romanes les plus anciennes sont percées de

fenêtres relativement étroites et laissent passer peu de lumière, les

habitants cherchaient l'obscurité dans les intérieurs avec autant de

soin que nous cherchons la lumière; il y avait là encore les restes

d'une tradition antique. Au XIIIe siècle, les maisons commencent à

prendre des jours plus larges; on veut au moins une salle bien éclairée.

Ce goût s'étend à mesure que la vie active, l'industrie et le commerce

prennent plus d'importance parmi les populations urbaines. Tous les

états avaient besoin de la lumière du jour pour se livrer à leurs

occupations. La maison n'était plus le refuge fermé de la famille,

c'était encore l'atelier; aussi est-ce dans les villes industrielles que

les maisons s'ouvrent largement sur la rue dès la fin du XIIIe siècle.

Malgré la mise à jour des façades des maisons dès cette époque, on ne

conçoit guère aujourd'hui comment, dans ces rues étroites, bordées

d'habitations dont les étages surplombaient, certaines industries

pouvaient s'exercer; cela ne s'explique que quand on a vu, par exemple,

les ouvriers en soie de Lyon travailler aux tissus les plus délicats

dans des pièces où à peine on croirait pouvoir lire. La vue s'habitue à

l'obscurité, et l'excessive lumière naturelle ou factice que nous

répandons partout aujourd'hui n'est pas une condition absolue pour

travailler à des ouvrages d'une grande finesse. Quoi qu'il en soit, de

ces ateliers du moyen âge, qui nous sembleraient si sombres aujourd'hui,

sortaient des ouvrages d'orfévrerie, des broderies et des tissus dont,

avec toute la lumière que nous nous donnons, nous atteignons

difficilement la délicatesse. Ce sont là des questions d'habitude, et de

ce qu'un ouvrier s'est habitué dès l'enfance à travailler sous un jour

douteux, il ne s'ensuit pas que cet ouvrier est un maladroit. De ce que

nos pères voyaient représenter le _Cid_ de Corneille à la lueur des

chandelles, il ne faudrait pas en conclure qu'ils appréciaient moins

vivement le chef-d'oeuvre du poëte tragique. Laissons donc là, une fois

pour toutes, ces reproches adressés aux architectes des maisons du moyen

âge d'en avoir fait des réduits sombres, inhabitables; sombres et

inhabitables pour nous, soit; mais les citadins de ce temps les

trouvaient commodes et suffisamment claires. Cela est indépendant de la

question d'art; le plus ou moins de qualité architectonique d'une façade

de maison ne dépend pas de la plus ou moins grande largeur de la rue sur

laquelle elle s'élève. Nous en avons la preuve tous les jours.

Voici (20) une de ces maisons élevées en maçonnerie et bois que nous

avons dessinée à Châteaudun en 1841. Le rez-de-chaussée et le premier

étage sont élevés en pierre, les murs mitoyens en moellon; le mur du

fond, sur une cour, également en pierre. Au rez-de-chaussée (voir le

plan A) s'ouvre sur la rue un vaste magasin avec poteau central et bout

de mur de refend B. Une poutre maîtresse porte sur un corbeau de la pile

du milieu de la façade, sur le poteau central et sur la tête de ce

tronçon de mur de refend; il reçoit le solivage. Un escalier à vis,

ajouré, monte au premier et au second étage. Du couloir C, on passe dans

la cour D et dans une arrière-salle E. Au premier étage, la distribution

est pareille; seulement la poutre maîtresse passe à travers les murs de

face et reçoit les entraits de la charpente. Pour obtenir le plus de

lumière possible sur la rue, le constructeur a bandé deux arcs de

décharge dans l'épaisseur du mur de face, et sous ces arcs il a posé de

véritables châssis en pierre très-ajourés. L'étage de comble est divisé

en deux pièces dans l'épaisseur du bâtiment. On observera qu'une ferme

de la charpente est en saillie sur le mur de face, afin de bien

l'abriter. Cette ferme repose sur les bouts des sablières soulagées par

des liens et sur l'about de la filière d'axe également soulagée par un

lien. Les solivages des planchers sont posés aux niveaux G et H. La

construction de cette maison appartient au commencement du XIVe siècle.

Toutefois, dans cet exemple, l'étage de comble en bois n'est pas posé en

encorbellement.

La figure 21 donne le plan et l'élévation d'une maison de Laval d'une

époque un peu plus récente, mais où la structure de bois prend plus

d'importance et s'élève en encorbellement sur le rez-de-chaussée. Cette

maison, dont la façade s'élève sur une rue ayant une forte pente, est

divisée pour deux ménages. La pente de la rue a permis au constructeur

de donner un entre-sol A à l'habitant de gauche, les solivages des

planchers étant en B et C; l'habitant de droite ne possède qu'un

rez-de-chaussée élevé et un premier étage, le solivage du plancher étant

au niveau C'. Ainsi que l'indique le plan P, chaque habitant possède son

escalier, montant de la boutique au premier. Un pan de bois de refend

posé dans l'axe de la façade sépare les deux habitations du haut en bas.

Le pan de bois de face du premier étage est en saillie sur le nû du pan

de bois du rez-de-chaussée et repose sur trois sablières en

encorbellement (voy. PAN DE BOIS). Ce pan de bois du premier étage est

abrité par la ferme de tête du comble posée sur les abouts des sablières

S. Les poteaux corniers de face ne sont là que pour maintenir le pan de

bois sur la rue, car derrière ces poteaux corniers s'élèvent les murs

mitoyens en moellon portant cheminées. Ici la maçonnerie de la façade

s'arrête à la hauteur du rez-de-chaussée de l'habitation de gauche, et

plus bas pour l'habitation de droite. Les pans de bois, comme dans

l'exemple précédent, sont hourdés en maçonnerie entre les poteaux,

décharges et tournisses.

Ces deux exemples font déjà voir avec quelle liberté les architectes de

maisons employaient ces méthodes simples et sensées qu'ils avaient su

trouver; profitant de la disposition des lieux, des pentes, de la

qualité des matériaux, remplissant les programmes donnés sans s'attacher

à des formes de convention, mais cependant observant avec scrupule les

principes d'une construction solide et durable. Il fallait bien que ces

principes fussent bons pour que des habitations élevées à l'aide de

moyens aussi simples et peu dispendieux aient pu durer cinq siècles.

Au moment où le mode des pans de bois en encorbellement semble prévaloir

pour les habitations urbaines, ce mode n'est pas soumis au même système

de construction dans toutes les provinces composant aujourd'hui la

France. Savant, recherché dans les provinces au nord de la Loire, il

conserve vers celles du centre et de l'est une apparence primitive. Dans

la Bresse, par exemple, les maisons en bois des XIVe et XVe siècles

possèdent des pans de bois où le système d'empilage, admis en Suisse

encore aujourd'hui, est apparent et se mêle au système de charpente

d'assemblage. Ce système de charpente par empilages de bois, outre qu'il

appartient à certaines populations dont le caractère ethnique est

reconnaissable, est aussi provoqué par l'abondance des arbres résineux,

droits, comme le sapin des Vosges, du Jura et des Alpes. S'il est

difficile, en effet, d'empiler horizontalement des brins de chêne qui

demandent un équarrissement long et pénible, rien n'est plus aisé au

contraire que de poser les uns sur les autres des troncs de sapins,

naturellement droits et faciles à équarrir. Dans les provinces de l'est

et même dans celles du centre, les forêts étaient abondantes et

nombreuses au moyen âge; dans la Haute-Loire notamment, dans la Loire et

l'Ardèche, partie de l'ancien Lyonnais, les montagnes, arides

aujourd'hui, étaient, il y a quatre siècles, couvertes de forêts

séculaires, protégées par les lois féodales. Aussi n'est-il pas rare de

trouver encore dans ces contrées de vieilles maisons de bois, témoins de

l'abondance de cette matière. Dans la petite ville d'Annonay, il existe,

ou il existait encore il y a quelques années (car ces vieilles

habitations disparaissent comme les feuilles en automne), un petit

nombre de maisons des XIVe et XVe siècles presque entièrement

construites en bois, dont la construction méritait d'être étudiée, et

qui avaient échappé aux incendies du XVIe siècle. Nous donnons (22)

l'une d'elles, que nous classons parmi les maisons du XIVe siècle.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 6 - (G - H - I - J - K - L - M - N - O) · 第 16 / 32 段