Chartres, les débris de l'ancien jubé jeté bas par le chapitre dans le
dernier siècle. Ces fragments, qui appartiennent tous au milieu du XIIIe
siècle, sont d'une beauté rare, entièrement peints et dorés; ils ont été
découverts par feu Lassus, notre confrère et ami. Nous avons trouvé
depuis peu, sous le dallage du choeur de la cathédrale de Paris, refait
par l'ordre de Louis XIV, quantité de débris du jubé qui datait du
commencement du XIVe siècle et était d'une finesse d'exécution
incomparable. Malheureusement ces fragments ne sont pas assez nombreux
pour pouvoir reconstituer d'une manière certaine et dans toutes leurs
parties ces charmants monuments. De tous les jubés que nous possédons
encore en France, celui de la cathédrale d'Alby est certainement le plus
vaste, le plus complet et le plus précieux; chargé d'une multitude
infinie de sculptures, de tailles délicates, il présente un des
spécimens les plus extraordinaires de l'art gothique arrivé aux
dernières limites de la délicatesse et de la complication des formes.
Quelques églises de Bretagne conservent encore leurs jubés de bois; nous
citerons, comme le plus remarquable, celui de Saint-Fiacre au Faouët,
qui date de la fin du XVe siècle. Il est entièrement peint.
[Note 87: Hymne de saint Hippolyte.]
[Note 88: L. I, Mirac., ch. XLIV.]
[Note 89: _Dissertations ecclés. sur les jubés des églises_.
Paris, 1688.]
[Note 90: Chap. III.]
[Note 91: Il est probable que cette séparation n'était pas
telle qu'il fallût descendre de l'ambon de droite pour monter
dans celui de gauche, puisque l'ensemble formait trois
arcades, à moins toutefois d'admettre que l'arcade du milieu
n'était qu'un _arc_ portant le crucifix.]
[Note 92: Cette disposition, dont nous retrouvions des traces
très-visibles en élévation, est confirmée par des fouilles
récentes que MM. Lance, architecte diocésain, et Lefort,
inspecteur, ont bien voulu faire exécuter sous nos yeux.]
[Note 93: Tous ces jubés ont été détruits.]
JUGEMENT DERNIER. Ce sujet est fréquemment représenté, soit en
sculpture, soit en peinture, dans nos églises du moyen âge. Mais la
manière de le représenter diffère suivant le temps et suivant les écoles
provinciales.
C'est sur le portail des églises abbatiales que nous voyons le Jugement
dernier tenant tout d'abord une place importante; mais, au XIIIe siècle,
il apparaît dans les tympans des portes principales des cathédrales, des
églises paroissiales et même des chapelles.
Sur la porte de la cathédrale d'Autun, dont la construction est de 1140
environ, nous voyons sculpté un des jugements derniers les plus anciens
et les plus complets. Le Christ occupe la partie centrale du tympan; à
côté de lui se tient un ange qui pèse les âmes et un diable qui attend
les damnés. Dans le linteau, à la droite du Christ, sont les élus qui
regardent le ciel. Un ange colossal prend une à une les âmes des
bienheureux et les introduit, par une fenêtre, dans un palais qui
représente le paradis À la gauche du Sauveur sont les damnés; un ange
armé d'une épée leur interdit la communication avec les élus. Ces
damnés, nus, ont la tête plongée dans leurs mains. Déjà, dans cette
sculpture, l'idée dramatique domine; les expressions sont rendues avec
une vigueur sauvage qui ne manque ni de style ni de noblesse. Mais c'est
au commencement du XIIIe siècle que les artistes se sont plu à
représenter d'une manière étendue les scènes du Jugement dernier;
non-seulement alors elles occupent les tympans au-dessus des portes,
mais les claveaux inférieurs des voussures. Le Jugement dernier de la
porte centrale de la cathédrale de Paris est un des mieux traités. Le
linteau est entièrement occupé par des personnages de divers états
sortant de leurs tombeaux, réveillés par deux anges qui, de chaque côté,
sonnent de la trompette. Tous ces personnages sont vêtus; on y voit un
pape, un roi, des guerriers, des femmes, un nègre. Dans la zone
supérieure, au centre, est un ange qui pèse les âmes; deux démons
essayent de faire pencher l'un des plateaux de leur côté. À la droite du
Christ sont les élus, tous vêtus de longues robes et couronnés. Ces élus
sont représentés imberbes, jeunes et souriants; ils regardent le Christ.
À la gauche, un démon pousse une foule d'âmes enchaînées portant chacune
le costume de leur état. Les expressions de ces personnages sont rendues
avec un rare talent: la terreur, le désespoir se peignent sur leurs
traits. Dans la partie supérieure est, au centre, le Christ assis,
demi-nu, qui montre ses plaies; deux anges, debout, à droite et à
gauche, tiennent les instruments de la Passion; puis sont placés à
genoux, implorant le Sauveur, la Vierge et saint Jean. Les voussures du
côté des damnés sont occupées, à la partie inférieure, par des scènes de
l'enfer, et, du côté des élus, par un ange et les patriarches, parmi
lesquels on voit Abraham tenant des âmes dans son giron; puis des élus
groupés. Cette sculpture remarquable date de 1210 à 1215; elle était
entièrement peinte et dorée.
Nous trouvons le même sujet représenté à la cathédrale de Chartres, à
Amiens, à Reims, à Bordeaux. Mais, dans ces derniers bas-reliefs, les
âmes sont représentées nues généralement, sauf celles des élus, et les
compositions sont loin de valoir celle de Notre-Dame de Paris. Le
sentiment dramatique est déjà exagéré, les groupes sont confus, les
damnés grimaçants, les démons plus ridicules qu'effrayants. Presque
toujours l'entrée de l'enfer est représentée par une gueule énorme
vomissant des flammes au milieu desquelles des démons plongent les
damnés. Au XIVe siècle, ce sujet, bien que fréquemment représenté, perd
beaucoup de son importance; les figures, trop nombreuses, sont petites,
et les artistes, en cherchant la réalité, en multipliant les scènes, les
personnages, ont enlevé à leur sculpture ce caractère de grandeur si
bien tracé à Paris. On voit des bas-reliefs représentant le Jugement
dernier sur le tympan du portail des Libraires à la cathédrale de Rouen,
sur la porte principale de l'église Saint-Urbain de Troyes, qui datent
du XIVe siècle, et qui, par leurs détails sinon par l'ensemble,
présentent encore des sculptures traitées avec une rare habileté. Des
vitraux de roses étaient souvent occupés par des scènes du Jugement
dernier dès le commencement du XIIIe siècle. Celles de la rose de
l'église de Mantes, qui appartiennent à cette époque, sont fort belles.
La rose sud de la cathédrale de Sens (XVIe siècle) présente d'assez
bonnes peintures de ce même sujet. Mais les meilleures peintures sur
verre du Jugement dernier, de l'époque de la Renaissance, sont celles de
la sainte-chapelle du château de Vincennes, attribuées à Jean Cousin. Il
existe aussi quelques peintures murales du Jugement dernier en France;
nous mentionnerons particulièrement celles de la cathédrale d'Alby, qui
datent de la fin du XVe siècle.
K
KARNEL, s. m. (voy. CRÉNEAU).
KEMINÉE, s f. (voy. CHEMINÉE).
L
LABYRINTHE, s. m. Il était d'usage, pendant le moyen âge, de disposer,
au milieu de la nef de certaines grandes églises, des pavages de pierres
blanches et noires ou de carreaux de couleur formant, par leurs
combinaisons, des méandres compliqués auxquels on donnait le nom de
_labyrinthe_, de _chemin de Jérusalem_ ou _de la Lieue_. Nous ne
saurions dire quelle fut l'origine de ces sortes de pavages. M. Louis
Pâris, dans son _Mémoire du mobilier de Notre-Dame de Reims_, prétend
que ces pavages étaient une réminiscence de quelque tradition païenne:
c'est possible; cependant il n'en est fait mention ni dans Guillaume
Durand, ni dans les auteurs antérieurs à lui qui ont écrit sur les
choses touchant aux églises. Les plus anciens labyrinthes que nous
connaissions ne sont pas antérieurs à la fin du XIIe siècle, et le
seigneur de Caumont, dans son _Voyaige d'oultremer en Jhérusalem_[94],
en parlant du labyrinthe de Crète[95], ne dit rien qui puisse faire
croire à une tradition de cette nature, c'est-à-dire qu'il n'établit
aucun point de comparaison entre le labyrinthe du Minotaure et ceux
qu'il avait évidemment vus tracés sur le pavé des églises de son pays.
Le labyrinthe de la cathédrale de Reims s'appelait _dédale_, _méandre_,
_lieue_ ou _chemin de Jérusalem_. Quelques archéologues ont voulu voir,
dans ces pavés à combinaisons de lignes concentriques, un jeu des
maîtres des oeuvres, en se fondant sur ce fait, que trois de ces
labyrinthes, ceux de Chartres, de Reims et d'Amiens, représentaient,
dans certains compartiments, les figures des architectes qui avaient
élevé ces cathédrales. Nous nous garderons de trancher la question. On
trouve les tracés de la plupart de ces labyrinthes dans l'ouvrage de M.
Amé intitulé: _Carrelages émaillés du moyen âge et de la Renaissance_.
M. Vallet, dans sa description de la crypte de Saint-Bertin de
Saint-Omer, établit que les fidèles devaient suivre à genoux les
nombreux lacets tracés par les lignes de ces méandres, en mémoire du
trajet que fit Jésus de Jérusalem au Calvaire. La petite basilique de
_Reparatus_ à Orléans-Ville (Algérie) montre, sur son pavé, une mosaïque
que l'on peut prendre pour un de ces labyrinthes, c'est-à-dire un
méandre compliqué. Or cette basilique date de 328, ainsi que le croit M.
F. Prévost. Cet usage est-il venu d'Orient après les premières
croisades? ou est-il une tradition locale? Nous inclinons à penser que
la représentation des maîtres de l'oeuvre sur ces pavages les
rattacherait à quelque symbole maçonnique adopté par l'école des maîtres
laïques, d'autant que nous ne voyons apparaître ces labyrinthes sur les
pavages des églises qu'au moment où les constructions religieuses
tombent dans les mains de cette école puissante. Si ces méandres avaient
été tracés pour représenter le trajet de Jésus de la porte de Jérusalem
au Calvaire, il est à croire qu'un signe religieux aurait rappelé les
stations, ou du moins la dernière; or on ne remarque rien de semblable
sur aucun des labyrinthes encore existants ou sur ceux dont les dessins
nous sont restés. De plus, nous trouvons des carrelages émaillés qui
représentent des combinaisons de lignes en méandres dans des dimensions
si petites, qu'on ne pouvait, à coup sûr, suivre ces chemins compliqués,
ni à pied ni à genoux, puisque quelques-uns de ces labyrinthes, comme
celui de l'église abbatiale de Toussaints (Marne), n'ont pas plus de
0,25 c. de côtés. À vrai dire, ces derniers méandres datent du XIVe
siècle et peuvent passer pour une copie d'oeuvres plus grandes; mais,
encore une fois, les petits ou les grands ne renferment aucun signe
religieux.
[Note 94: En 1418. Publié par M. le marquis de la Grange.
Paris, A. Aubry, 1858.]
[Note 95: Page 41.]
LAMBOURDE, s. f. Terme de charpenterie qui sert à désigner une pièce de
bois posée horizontalement le long d'un mur sur des corbeaux, ou
flanquant une poutre maîtresse, sur laquelle viennent s'assembler et
porter les solives des planchers dont la construction reste apparente. A
(1) est une lambourde accolée à un mur, et BB sont des lambourdes
flanquant une poutre maîtresse. Dans ce dernier cas, les lambourdes
étaient maintenues contre la poutre au moyen de longues chevilles de
fer, de boulons à clavettes ou d'étriers (voy. PLANCHER). On donne aussi
le nom de lambourdes à des longrines de bois de faible équarrissage qui
posées sur les planchers, servent à clouer les parquets; mais les
parquets n'étant pas fort anciens en France, la dénomination de
_lambourde_ donnée à ces longues cales est très-moderne.
[Illustration: Fig. 1.]
LAMBRIS, s. m. _Lambruscature_. Ne s'employait, au moyen âge, que pour
désigner un revêtement uni de planches. Les charpentes des XIIIe, XIVe
et XVe siècles sont souvent, à l'intérieur, garnies de lambris en forme
de berceau plein cintre ou en tiers-point. Ce sont alors des charpentes
lambrissées (voy. CHARPENTE). Ces lambris étaient toujours revêtus de
peintures plus ou moins riches. On en voit encore beaucoup en Bretagne,
en Normandie et en Picardie. La grand'salle du Palais à Rouen est
couverte par une charpente lambrissée. La salle de l'hôpital de Tonnerre
possède également une énorme charpente lambrissée (voy. HÔTEL-DIEU,
SALLE). On garnissait aussi fréquemment de lambris la partie inférieure
des salles ou chambres, c'est-à-dire de planches avec couvre-joints
au-dessous des tapisseries. Ces lambris étaient isolés des murs et
cloués sur des tasseaux scellés au plâtre dans des rainures A (1). On
évitait ainsi la fraîcheur des murs, toujours assez dangereuse dans les
habitations.
[Illustration: Fig. 1.]
LANTERNE DES MORTS. _Fanal_, _tournièle_, _phare_. Pile creuse en pierre
terminée à son sommet par un petit pavillon ajouré, percé à si base
d'une petite porte, et destinée à signaler au loin, la nuit, la présence
d'un établissement religieux, d'un cimetière. «Adont moru Salehedins li
miudres princes qui onkes fust en Paienie et fu enfouis en la cymitère
S. Nicholai d'Acre de jouste sa mère qui moult ricement y fu ensévelie:
et à sour eaus une tournièle bièle et grant, où il art nuit et jour une
lampe plaine d'oile d'olive: et le paient et font alumer cil del
hospital de S. Jehan d'Acre, qui les grans rentes tiènent que Salehedins
et sa mère laissièrent[96].»
Les provinces du centre et de l'ouest de la France conservent encore un
assez grand nombre de ces monuments pour faire supposer qu'ils étaient
jadis fort communs. Peut-être doit-on chercher dans ces édifices une
tradition antique de la Gaule celtique. En effet, ce sont les
territoires où se trouvent les pierres levées, les _menhirs_, qui nous
présentent des exemples assez fréquents de lanternes des morts. Les mots
_lanterne_, _fanal_, _phare_, _pharus ignea_[97], ont des étymologies
qui indiquent un lieu sacré, une construction, une lumière. _Later_,
_laterina_, en latin, signifient brique, lingot, bloc, amas de briques;
[Grec phanos], en grec, lumineux, flambeau; [Grec phanês],
dieu de lumière; _fanum_, lieu consacré; _par_, en celtique, pierre
consacrée; _fanare_, réciter des formules de consécration. Le dieu celte
Cruth-Loda habite un palais dont le toit est parsemé de feux
nocturnes[98]. Encore de nos jours, dans quelques provinces de France,
les pierres levées dont on attribue, à tort selon nous[99], l'érection
aux druides, passent pour s'éclairer, la nuit, d'elles-mêmes, et pour
guérir les malades qui se couchent autour la nuit précédant la
Saint-Jean. La pierre des Érables (Touraine), entre autres, prévient les
terreurs nocturnes. Il est bon d'observer que le _menhir_ des Érables
est percé d'un trou de part en part, ainsi que plusieurs de ces pierres
levées. Ces trous n'étaient-ils pas disposés pour recevoir une lumière?
et s'ils devaient recevoir une lumière, ont-ils été percés par les
populations qui primitivement ont élevé ces blocs, ou plus tard? Que les
menhirs aient été des pierres consacrées à la lumière, au soleil, ou des
pierres préservatrices destinées à détourner les maladies, à éloigner
les mauvais esprits, ou des termes, des bornes, traditions des voyages
de l'Hercule tyrien, toujours est-il que le phare du moyen âge,
habituellement accompagné d'un petit autel, semble, particulièrement
dans les provinces celtiques, avoir été un monument sacré d'une certaine
importance. Il en existait à la porte des abbayes, dans les cimetières,
et principalement sur le bord des chemins et auprès des maladreries. On
peut donc admettre que les lanternes des morts érigées sur le sol
autrefois celtique ont perpétué une tradition fort antique, modifiée par
le christianisme.
Les premiers apôtres des Gaules, de la Bretagne, de la Germanie et des
contrées scandinaves, éprouvaient des difficultés insurmontables
lorsqu'ils prétendaient faire abandonner aux populations certaines
pratiques superstitieuses. Souvent ils étaient contraints de donner à
ces pratiques, qu'ils ne pouvaient détruire, un autre but et de les
détourner, pour ainsi dire, au profit de la religion nouvelle, plutôt
que de risquer de compromettre leur apostolat par un blâme absolu de ces
traditions profondément enracinées. M. de Caumont[100] pense que les
lanternes des morts, pendant le moyen âge, étaient destinées
particulièrement aux services des morts qu'on apportait de très-loin et
qui n'étaient point introduits dans l'église. Il admet alors que le
service se faisait dans le cimetière et que le fanal remplaçait les
cierges. Cette opinion est partagée par M. l'abbé Cousseau[101]: «Les
églises mères (_ecclesiæ matrices_) seules, dit M. Cousseau, possédaient
sans restrictions tous les droits qui se rattachent à l'exercice du
culte. Cela résultait de ce que souvent le seigneur, en faisant donation
d'une église à un corps religieux, apportait à sa libéralité cette
restriction, que le droit de dîme, le droit de sépulture, etc., ne
seraient pas compris dans la donation.» Que les lanternes des morts
aient été utilisées pour les services funèbres dans les cimetières, le
fait paraît probable; mais qu'on ait élevé des colonnes de plusieurs
mètres de hauteur pour placer à leur sommet, _en plein jour_, des lampes
allumées dont personne n'aurait pu apercevoir l'éclat, et cela seulement
avec l'intention de remplacer l'éclairage des cierges, c'est douteux. Si
les lanternes des morts n'eussent été destinées qu'à tenir lieu de
cierges pendant les enterrements, il eut été plus naturel de les faire
très-basses et disposées de manière que la lumière pût être aperçue de
jour par l'assistance. Au contraire tout, dans ces petits monuments,
paraît combiné pour que la lampe que renferme leur lanterne supérieure
puisse être vue de très-loin et de tous les points de l'horizon. M.
Lecointre, archéologue de Poitiers[102], «remarque que les colonnes
creuses ou fanaux étaient élevés particulièrement dans les cimetières
qui bordaient les chemins de grande communication ou qui étaient dans
des lieux très-fréquentés. Il pense que ces lanternes étaient destinées
à préserver les vivants de la peur des revenants et des esprits de
ténèbres, de les garantir de ce _timore nocturno_, de ce _negotio
perambulante in tenebris_ dont parle le Psalmiste; enfin de convier les
vivants à la prière pour les morts.» Quant à l'idée qu'on attachait à
ces monuments, au XIIe siècle par exemple, M. Lecointre nous paraît être
dans le vrai; mais nous n'en sommes pas moins disposés à croire que ces
colonnes appartiennent, par la tradition, à des usages ou à des
superstitions d'une très-haute antiquité[103]. Il est à regretter qu'il
ne nous reste plus de lanternes des morts antérieures au XIIe siècle; il
n'y a pas à douter de leur existence, puisqu'il en est parfois fait
mention, entre autres à la bataille livrée entre Clovis et Alaric, mais
nous ne connaissons pas la forme de ces premiers monuments chrétiens.
Une des lanternes des morts les mieux conservées, datant du XIIe siècle,
se voit à Celfrouin (Charente)(4). La petite porte qui servait à
introduire, à allumer et à guinder la lampe, est relevée de trois mètres
au-dessus de la plate-forme circulaire sur laquelle s'élève l'édicule;
ce qui fait supposer qu'il fallait se servir d'une échelle pour allumer
cette lampe et la hisser au sommet de la cheminée. La lanterne de
Celfrouin, contrairement à l'usage adopté, n'a qu'une seule ouverture au
sommet, par laquelle on peut apercevoir la lumière de la lampe. Quant à
la petite tablette qui se trouve disposée sous l'ouverture inférieure,
elle ne saurait être considérée comme un autel, mais seulement comme un
repos destiné à appuyer l'échelle et à placer la lampe pour l'arranger
avant de la monter.
Une autre lanterne, plus complète que celle-ci, se trouve dans le
village de Ciron (Indre); elle date de la fin du XIIe siècle. Posée sur
une large plate-forme élevée de sept marches au-dessus du sol, elle
possède une table d'autel et, à la droite de cette table, l'ouverture
nécessaire à l'introduction de la lampe (2). Cette porte était fermée
par un vantail en bois. Nous donnons, en A, le plan général du monument
de Ciron; en B, le plan au niveau de l'autel, et en C, au niveau de la
lanterne supérieure. La fig. 3 présente l'élévation et la coupe de ce
monument, bien conservé encore aujourd'hui. La lanterne est à
claire-voie, de manière à laisser voir la lumière de tous les points de
l'horizon. La fig. 4 présente une vue perspective et un plan de la
lanterne des morts d'Antigny (Vienne), qui date du milieu du XIIIe
siècle. Le monument, suivant l'usage, repose sur une plate-forme de
trois marches; il est sur plan carré, possède son petit autel avec une
marche, une porte latérale pour l'introduction de la lampe et quatre
ouvertures au sommet pour laisser passer la lumière. L'amortissement
supérieur était probablement terminé par une croix, comme les deux
exemples précédents.
Les lanternes des morts perdent leur caractère de pierre levée, de
colonne isolée, pendant le XIVe siècle, et sont remplacées par de
petites chapelles ajourées dans lesquelles on tenait une lampe allumée
(voy. CHAPELLE, fig. 20). C'est ainsi que les vieilles traditions
gauloises, qui s'étaient perpétuées à travers le christianisme jusqu'à
la fin du XIIIe siècle, changeaient de forme peu à peu jusqu'à faire
oublier leurs origines.
[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Note 96: _La Chronique de Rains_ (XIIIe siècle). Publ. par
Louis Pâris. Paris, Techener, 1837.]
[Note 97: Il existait un _pharus ignea_ près Poitiers, sur
l'emplacement de l'église Saint-Hilaire, lors de la bataille
de Clovis contre Alaric.]
[Note 98: Edward, _Recherches sur les langues celtiques_
(voy. l'ouvrage de M. L. A. Labourt: _Recherches sur
l'origine des ladreries, maladreries_, etc. Paris, 1854.)]
[Note 99: Ce n'est pas ici le lieu de discuter cette question
qne nous nous proposons de traiter ailleurs. Nous devons dire
seulement que nous considérons ces monuments comme
appartenant à des traditions antérieures à la domination des
Celtes.]
[Note 100: _Cours d'antiquités_, t. VI.]
[Note 101: _Bulletin monumental_, t. IX, p. 540.]
[Note 102: _Bulletin monumental_, t. III, p. 452.]
[Note 103: Pour ne donner ici qu'un petit nombre d'exemples
de l'antiquité de cette tradition, Hérodote rapporte que,
dans le temple de l'Hercule tyrien, il y avait une colonne
isolée en émeraude (escarboucle) qui éclairait d'elle-même
tout l'intérieur de ce temple. Le géographe Pomponius Méla
prétend qu'au sommet du mont Ida, célèbre dans l'antiquité
par le jugement de Pâris, on voit, la nuit, briller des feux
qui se réunissent en faisceau avant le lever du soleil.
Euripide dit la même chose dans les _Troyennes_.]
LARMIER, s. m. Profil pris dans une hauteur d'assise, formant bandeau ou
membre supérieur de la corniche, et destiné à protéger les parements, en
faisant écouler loin des murs l'eau pluviale.