siècle, à Dugny près Verdun. Ce hourdage (10) est, bien entendu, d'une
époque postérieure, du XIVe siècle, pensons-nous. Il se compose d'un pan
de bois posé en encorbellement sur des solives et revêtu d'une chemise
de planches verticales clouées sur les traverses hautes et basses de ce
pan de bois. Le tout est recouvert d'un comble[80]. Beaucoup de tours
des environs de Verdun sont encore garnies de ces hourds élevés pendant
les guerres des XIVe et XVe siècles et qui, depuis lors, ont été laissés
en place et servent de beffrois.
À Constance, en Suisse, on voit encore un certain nombre de tours
garnies de hourds qui datent du XVe siècle. Le bâtiment de la douane de
cette ville, qui date de 1398, a conservé à sa partie supérieure une
belle galerie de hourds de la même époque, galerie dont nous présentons
(11) une coupe. Ces hourds se combinent avec la charpente du comble et
couronnent la tête des murs sur deux côtés du bâtiment faisant face aux
quais (voy. BRETÈCHE, fig. 3). Le tracé A fait voir le système de
hourdage en planches verticales à l'extérieur, et le tracé B le détail
de la découpure inférieure de ces planches en sapin d'une forte
épaisseur, avec leurs couvre-joints C. Comme toujours, un mâchicoulis
continu est réservé en D.
On établit encore des hourds contre l'artillerie à feu; mais alors on
prenait la précaution de remplacer les planches par un hourdis en
maçonnerie entre les membrures. On voit des hourds de ce genre encore
existants en Lorraine et en Suisse, notamment au-dessus de la tour qui
termine le pont de Constance du côté de la ville. À Nuremberg, il existe
encore des hourds du XVIe siècle sur les remparts élevés par Albert
Dürer (voy. CRÉNEAU, fig. 18). Ces hourds sont maçonnés entre les
membrures et couronnent les parapets des courtines par-dessus la grosse
artillerie.
On donnait aussi le nom de _hourd_ à des échafauds que l'on dressait
soit dans des salles, soit sur l'un des côtés d'un champ, pour permettre
à des personnes de distinction de voir certaines cérémonies, des ballets
ou des combats en champ clos. Ces hourds étaient alors encourtinés,
c'est-à-dire recouverts de riches étoffes, d'écussons armoyés, de
peintures sur toile, de tapisseries. Leur intérieur était disposé en
gradins et quelquefois divisé en loges séparées par des cloisons
drapées. Les manuscrits du XVe siècle nous ont conservé un grand nombre
de ces échafauds décorés, établis à l'occasion d'un tournois, d'un
banquet ou d'une fête.
[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Illustration: Fig. 5.]
[Illustration: Fig. 6.]
[Illustration: Fig. 7.]
[Illustration: Fig. 8.]
[Illustration: Fig. 9.]
[Illustration: Fig. 10.]
[Illustration: Fig. 11.]
[Note 73: _De Bello Gallico_, I. VIII, c. IX.]
[Note 74: Au château de Carcassonne, par exemple, où les
trous de hourds sont partout conservés.]
[Note 75: Voy. _Coll. des docum. inéd. sur l'hist. de
France_, 1re série; _Hist. polit._; _Hist. de la croisade
contre les hérét. albigeois, en vers provençaux, par un poëte
contemporain_, trad. par M. C. Fauriel; 1837.]
[Note 76: Vers 6854 et suiv.
«Il y parut bien à l'oeuvre et aux autres métiers;
Dedans comme dehors on ne voit qu'ouvriers
Qui garnissent la ville et les portes et les plates-formes,
Les murs et les bretèches, les _hourds doubles_,
Les fossés et les lices, les ponts, les escaliers,
Et dans Toulouse ce ne sont que charpentiers.
...»]
[Note 77: Vers 3988 et suiv.
«Mais auparavant faisons un mur sans chaux ni sable
Avec un _double hourd_ et escalier solide.»]
[Note 78: C'est là le procédé qui a été employé par nous lors
de la restauration, sans qu'il y ait eu le moindre accident à
déplorer. Trois ouvriers ont été tués pendant les reprises
des lézardes, mais par suite d'une négligence dans la
manoeuvre. Ce malheur est arrivé, d'ailleurs, en dehors des
ponts dont il est fait ici mention, et sur lesquels on a pu
barder des pierres lourdes, des pièces de fer et de bois d'un
poids considérable.]
[Note 79: Nous le répétons: une opération absolument
semblable a été faite, par les mêmes moyens, en très-peu de
temps et avec des bois légers, par quatre ouvriers
charpentiers conduits par un ancien compagnon habile, M. La
France; ce ne sont donc pas là des hypothèses.]
[Note 80: Le dessin de ce clocher nous a été communiqué par
M. Petitot-Bellovène, de Verdun.]
HOURDAGE, s. m. _Hourdeïs_. Réunion de hourds (voy. HOURD).
HOURDIS, s. m. Maçonnerie de brique ou de plâtras faite entre les
membrures d'un pan de bois.
HUIS, s. m. Vieux mot employé pour désigner les vantaux d'une porte;
toute partie de menuiserie ouvrante (voy. PORTE, VANTAIL).
HUISSERIE, s. f. Partie de menuiserie isolée formant cloison ou barrière
(voy. MENUISERIE).
I
IMAGERIE, s. f. _Ymagerie_. Ce mot s'appliquait, au moyen âge, à toute
représentation de scènes sculptées sur la pierre ou le bois. Les
sculpteurs de figures avaient le titre d'_ymagiers_ à dater du XIIIe
siècle (voy. STATUAIRE).
IMBRICATION, s. f. S'emploie aujourd'hui pour désigner un appareil
délicat de parements, formant des dessins variés par la disposition de
petites pierres taillées ou de briques. Les imbrications sont
quelquefois composées de pierres de diverses couleurs, comme en Auvergne
et dans certaines provinces du Midi; de pierres et de terres cuites,
comme dans le cloître de la cathédrale du Puy; de briques de diverses
nuances ou émaillées. Les imbrications obtenues au moyen de pierres
posées de manière à décorer des parements sont fréquentes pendant les
XIe et XIIe siècles. On n'en trouve plus que fort rarement dans les
édifices du XIIIe siècle. Les imbrications formées de briques de nuances
variées se rencontrent particulièrement dans les maisons et châteaux des
XVe et XVIe siècles (voyez APPAREIL).
INCRUSTATION, s. f. Ce mot ne peut s'appliquer dans l'architecture du
moyen âge en France qu'à des remplissages en plomb ou en mastic
d'intailles faites dans de la pierre dure, comme, par exemple, dans des
dallages, dans des pierres tombales (voy. DALLAGE). En France, on n'a
pas employé ce genre d'incrustation si fréquent en Italie, et qui
consiste à remplir avec des marbres de couleur, découpés, des dessins
creusés dans des plaques de marbre blanc. On voit des incrustations de
ce genre dans la petite église de San-Miniato près Florence, faites pour
décorer le pavage, la clôture et l'ambon du sanctuaire et même la façade
(XIIIe siècle). La cathédrale de Sienne, celle de Florence
(Sainte-Marie-des-Fleurs), celle de Gênes, sont couvertes extérieurement
d'incrustations de marbre.
INTRADOS, s, m. Surface intérieure d'un arc ou d'une voûte (voyez
EXTRADOS).
J
JAMBAGE, s. m. Nom que l'on donne aux deux montants verticaux d'une
baie, porte ou fenêtre, lorsque cette baie est terminée par un linteau.
Lorsque la baie est fermée par un arc, on donne, de préférence, aux deux
montants verticaux qui portent l'arc, le nom de _pieds droits_, AA (1)
sont les jambages de la baie B (voy. PORTE).
[Illustration: Fig. 1.]
JAMBETTE, s. f. Terme de charpenterie qui désigne habituellement la
petite pièce de bois légèrement inclinée qui soulage le pied de
l'arbalétrier d'une ferme ou un chevron et s'assemble dans l'entrait ou
le blochet. A (1) est une jambette (voy. CHARPENTE).
[Illustration: Fig. 1.]
JARDIN, s. m. _Cortil_, _courtil_, _gardin_. Dans les bourgs et les
villes même (principalement celles des provinces du Nord), beaucoup de
maisons possédaient des jardins. Il est fait mention de jardins dans un
grand nombre de pièces des XIIe et XIIIe siècles; et souvent, derrière
ces maisons, dont les façades donnaient sur des rues étroites et
boueuses, s'ouvraient de petits jardins.
L'amour pour les jardins et les fleurs a toujours été très-vif parmi les
populations du nord de la France, et les fabliaux, les romans, sont
remplis de descriptions de ces promenades privées. Pour les châteaux, le
jardin était une annexe obligée; il se composait toujours d'un préau
gazonné, avec fontaine lorsque cela était possible, de berceaux de
vignes, de parterres de fleurs, principalement de roses, fort prisées
pendant le moyen âge, d'un verger et d'un potager. Si l'on pouvait avoir
quelque pièce d'eau, on y mettait des cygnes et du poisson[81]. Des
paons animaient les pelouses, et les volières étaient une des
occupations favorites des dames. Les intendants de Charlemagne devaient
nourrir des paons sur ses domaines[82]; la liste des plantes dont on
devait orner les jardins est même donnée tout au long[83]. On y trouve
les lis, les roses, quantité de plantes potagères; le pommier, le
prunier, le châtaignier, le sorbier, le néflier, le poirier, le pêcher,
le coudrier, l'amandier, le mûrier, le laurier, le pin, le figuier, le
noyer et le cerisier.
Dans le _Ménagier de Paris_[84], il est fait mention de toutes les
plantes potagères et d'agrément que l'on doit cultiver dans les jardins.
On y trouve les fèves, la marjolaine, la violette, la sauge, la lavande,
la menthe, le panais, l'oseille, les poireaux, la vigne, le chou blanc
pommé, les épinards, le framboisier, la joubarbe, la giroflée, le
persil, le fenouil, le basilic, la laitue, la courge, la bourrache, la
follette, les choux-fleurs, les brocoli, l'hysope, la pivoine, la
serpentine, le lis, le rosier, le groseillier, les pois, le cerisier, le
prunier, etc. L'auteur ne se contente pas de donner une simple
nomenclature, il indique la manière de planter, de semer, de soigner, de
fumer, de greffer ces plantes; les méthodes employées pour détruire les
fourmis, les chenilles, pour conserver les fruits, les légumes et même
les fleurs en hiver. Dans la campagne, les jardins étaient entourés de
haies ou de palis, quelquefois de murs; les allées étaient déjà, au XVe
siècle, bordées de huis. Le tracé de ces jardins ressemblait beaucoup à
ces plans que nous voyons reproduits dans les oeuvres de Du Cerceau[85],
c'est-à-dire qu'ils ne se composaient que de plates-bandes séparées par
des allées et de grandes pelouses quadrangulaires (préaux) entourées
d'arbres et de treilles formant ombrage.
Les abbayes possédaient de magnifiques jardins avec vergers, qui étaient
souvent, pour ces établissements religieux, une source de produits
considérables. Les moines faisaient exécuter des travaux importants pour
y amener de l'eau et les arroser au moyen de petits canaux de maçonnerie
ou de bois. Tel monastère était renommé pour ses pommes ou ses poires,
tel autre pour ses raisins ou ses prunes; et, bien entendu, les
religieux faisaient tout pour conserver une réputation qui augmentait
leur richesse.
[Illustration: Fig. 1.]
[Note 81: _De ornatu mundi_, poëme de Hildebert.]
[Note 82: _Capitularia_, éd. de Baluze, t. I, ch. CCCXXXVII.]
[Note 83: Ch. CCCXLI et CCCXLII.]
[Note 84: Composé, vers 1393, par un bourgeois parisien.
Publ. par la Société des bibliophiles français. T. II, p. 43
et suiv.]
[Note 85: _Des plus excellens bastimens de France_.]
JESSÉ (ARBRE DE). Généalogie du Christ. Dans l'Évangile selon saint
Matthieu, il est dit que Jessé engendra David, qui fut roi, et que,
depuis ce roi jusqu'à Jésus-Christ, il y eut vingt-huit générations. Or,
dans beaucoup de nos monuments religieux, la généalogie du Christ est
représentée commençant à Jessé, duquel sort un tronc d'arbre portant un
certain nombre de rois, puis saint Joseph, la sainte Vierge et le
Christ. Ce motif de sculpture et de peinture a fourni aux statuaires et
aux peintres verriers particulièrement un de leurs sujets favoris à
dater de la fin du XIIe siècle. Beaucoup de nos cathédrales placées sous
le vocable de la sainte Vierge présentent un arbre de Jessé dans les
voussures de la porte principale. On en voit un fort bien sculpté au
portail central de la cathédrale d'Amiens, dans la voussure
intermédiaire du côté droit en entrant. Le Jessé (1) est représenté
dormant suivant l'usage, coiffé d'un bonnet juif; au-dessus de lui est
placé le roi David, couronné, et toute la succession des rois. On voit
également un arbre de Jessé, sculpté au commencement du XIIIe siècle, à
la porte centrale de la cathédrale de Laon; un du XVIe siècle au portail
de la cathédrale de Rouen, etc. Un vitrail du XIIe siècle, au-dessus de
l'entrée de la cathédrale de Chartres, représente un arbre de Jessé qui
est un des plus beaux exemples de l'art de la verrerie à cette époque;
là, Jessé est couché sur un lit, au pied duquel brûle une lampe. Il
existe également un très-beau vitrail du temps de l'abbé Suger,
représentant l'arbre généalogique, dans la chapelle de la Vierge de
l'église abbatiale de Saint-Denis. On en trouve également, du XIIIe
siècle, dans les cathédrales de Reims, d'Amiens, de Bourges, à la
Sainte-Chapelle du Palais. Un des vitraux les plus remarquables du XVIe
siècle qui existe en France se voit dans l'une des chapelles absidales
de l'église Saint-Étienne de Beauvais, et représente un arbre de Jessé;
on en trouve, de la même époque, dans les cathédrales d'Autun, de Sens,
etc. On en sculptait quelquefois sur les poteaux corniers des maisons.
Il n'y a pas longtemps qu'il existait un arbre de Jessé à l'angle d'une
maison de la rue Saint-Denis, à Paris. On en trouve un, à peu près
intact, à l'angle d'une maison de Sens.
JOINT, s. m. Séparation verticale remplie de mortier ou de plâtre entre
deux pierres d'appareil. Chaque pierre d'appareil est toujours placée
entre deux lits horizontaux AB, CD (1) et deux joints verticaux AC, BD
(voy. CONSTRUCTION).
Dans les constructions du moyen âge, les joints, d'abord très-épais
jusqu'au XIe siècle, deviennent alors très-minces, particulièrement dans
les provinces méridionales et en Bourgogne, et sont presque dépourvus de
mortier; ils s'épaississent vers le milieu du XIIe siècle, et les
pierres étant posées à bain de mortier sans être ravalées après la pose,
ces joints en mortier ne sont pas repassés au fer, mais simplement
coupés à la truelle. Les constructeurs ne faisant pas de ravalements ne
faisaient pas non plus de rejointoiements.
Cependant il est quelques provinces, comme l'Auvergne, où, pendant les
XIe et XIIe siècles, on faisait des joints en mortier légèrement
saillants sur les parements et coupés vifs aux arêtes, ainsi que
l'indique le profil (2); mais ces joints ne s'appliquent généralement
qu'à de petits appareils. Ils sertissent, par exemple, les imbrications
composées de matériaux de diverses couleurs, en formant autour de chaque
pierre un filet d'un centimètre de largeur environ, saillant d'un
millimètre sur le nu du mur. Ces sortes de joints étaient faits après la
pose, repassés et soigneusement recoupés au fer. Le mortier en est fort
dur, mais n'a pas toujours une parfaite adhérence avec celui qui a servi
à la pose et qu'il a fallu dégrader à une certaine profondeur pour
rejointoyer.
On voit aussi, dans des édifices de la fin du XIe siècle des provinces
méridionales voisines du Centre, comme l'église Saint-Sernin de
Toulouse, par exemple, des joints saillants, mais à section convexe (3).
Ceux-ci, en n'arrêtant pas l'humidité qui coule le long des parements,
sont moins sujets à se dégrader par l'effet de la gelée.
La durée des joints dépend beaucoup de la qualité de la pierre employée.
Avec les calcaires poreux, avec les calcaires siliceux très-rugueux, on
fait d'excellents joints; il n'en peut-être de même avec le grès, qui
jamais n'adhère parfaitement au mortier par suite de son aptitude
particulière à absorber l'humidité. Alors les mortiers se dessèchent et
se dégradent promptement. Aussi avons-nous observé, dans quelques
monuments de l'Alsace, comme à la cathédrale de Strasbourg, par
exemple[86], que les constructeurs (pour éviter, sur des plans inclinés
ou des parements directement exposés à la pluie, la dégradation des
joints de mortier, toujours pulvérulents, surtout près de la surface
extérieure), avaient pratiqué, des deux côtés de ces joints, de petites
saignées pour conduire les eaux sur les parements et préserver le
mortier du lavage (4).
En principe, du moment qu'on ne peut poser les pierres absolument
jointives, comme le faisaient les Grecs et même les Romains lorsqu'ils
employaient le grand appareil, mieux vaut un joint épais qu'un joint
mince, le mortier ne se conservant qu'à la condition de former un volume
assez considérable. Les plus mauvais joints sont les joints coulés soit
en mortier, soit en plâtre. L'eau s'évaporant ou étant absorbée par la
pierre, le _coulis_ subit un retrait, et il reste des vides dans
lesquels vient se loger la poussière qui engendre des végétaux. La seule
méthode à employer quand on élève des constructions en pierre, c'est de
poser les pierres à la louve et à bain de mortier; le fichage est
quelquefois commandé, comme, par exemple, dans les reprises en
sous-oeuvre; mais il demande à être fait avec un soin extrême. Dans ce
cas, dès que le mortier fiché commence à prendre, il faut le bourrer
avec des palettes de fer jusqu'au refus; puis on rejointoie quelque
temps après jusqu'à une profondeur de cinq à six centimètres. Bien
entendu, ce que nous disons ici s'applique encore plus aux lits qu'aux
joints.
Les architectes du moyen âge ont souvent simulé des joints en peinture
dans les intérieurs, soit en rouge sur fond blanc ou jaune, soit en
blanc sur fond ocre (voy. PEINTURE).
[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Note 86: Face des contre-forts du transsept exposée au vent
de pluie.]
JUBÉ, s. m. _Ambon_, _lectrier_, _doxale_, _pupitre_. Le jubé appartient
à la primitive Église; c'était alors une tribune élevée placée en bas du
choeur, entre celui-ci et les fidèles répandus dans la nef. Du haut de
cette tribune se faisaient les leçons tirées des épîtres ou des
évangiles, et même des prédications. Prudence rapporte que l'évêque
instruisait le peuple du haut du jubé[87]. Grégoire de Tours décrit le
jubé de l'église de Saint-Cyprien[88]. Le pape Martin Ier fit lire les
canons du concile de Latran du haut du jubé de cette basilique. Les
capitulaires de Charlemagne ordonnent d'y lire les règlements du prince.
On chantait aussi, au jubé, l'_Alleluia_, les _proses_ ou _séquences_;
mais cet usage ne fut pas conservé. Du temps de Guillaume Durand, on
chantait déjà _in plano_, et on ne montait au jubé que les jours de
grandes fêtes pour dire les leçons.
Ce n'est pas ici le lieu de chercher à décrire les diverses sortes de
jubés qui existaient dans les églises d'Orient et d'Occident pendant les
premiers siècles; il est certain que l'ambon de l'Église grecque et de
l'Église latine, jusqu'au XIVe siècle, n'était point du tout, comme
forme, ce que nous entendons aujourd'hui par jubé. Les ambons de
Saint-Vital de Ravenne, de Saint-Marc de Venise, de
Saint-Laurent-hors-les-murs à Rome, de Saint-Ambroise de Milan, de la
cathédrale de Sienne, de l'église de San-Miniato à Florence, sont plutôt
de vastes chaires pouvant contenir plusieurs personnes que des jubés
comme ceux de nos églises occidentales qui, à dater du XIIe siècle au
moins, forment une séparation, une sorte de galerie relevée entre le
haut de la nef et le bas du choeur. Dans les églises abbatiales
d'Occident, ces jubés servaient ainsi de clôture antérieure au choeur
des religieux, clôture percée quelquefois de trois portes, mais le plus
souvent d'une seule. Deux escaliers y montaient: l'un à droite en
entrant, du côté de l'Épître, l'autre à gauche du côté de l'Évangile; ce
qui n'empêchait pas la galerie supérieure d'être d'une seule venue d'un
côté à l'autre de la nef, comme une tribune. Il n'existe plus en France,
malheureusement, un seul jubé d'une époque ancienne, et cependant toutes
nos églises abbatiales, toutes nos cathédrales en possédaient, mais
aussi beaucoup d'églises paroissiales. Il faut observer toutefois que
les grandes cathédrales bâties vers la fin du XIIe siècle et le
commencement du XIIIe, comme celles de Noyon, de Paris, de Chartres, de
Bourges, de Reims, d'Amiens, de Rouen, n'avaient point été primitivement
disposées pour recevoir des jubés et des clôtures de choeur (voy.
CHOEUR). Ce ne fut que vers le milieu du XIIIe siècle que les évêques ou
les chapitres firent élever des jubés devant le choeur des cathédrales.
Thiers cependant prétend que la cathédrale de Sens[89], de son temps,
possédait un jubé fort ancien, puisqu'il lui donne une date de huit
siècles (ce qui d'ailleurs n'était pas possible, la cathédrale ayant été
construite à la fin du XIIe siècle). Mais sa description est
intéressante, car elle nous indique que ce jubé était, suivant la
tradition primitive, séparé en deux ambons. «Ils sont, dit-il[90], de
pierre, séparés l'un de l'autre; le crucifix est entre deux[91]. Ils
sont soutenus par-devant de quatre colonnes de pierre, qui font trois
arcades en face. Ils ont chacun leur entrée du côté du choeur, et chacun
leur sortie du côté de la nef, aux deux côtés de la principale porte du
choeur. La plupart des autres tribunes de cette sorte n'ont que chacune
un escalier par lequel on entre et on sort. Ce qu'il y a de particulier
aux tribunes de Sens, est qu'on chante l'Épître dans celle qui est à
gauche en entrant au choeur, et l'Évangile dans celle qui est à droite.»
Non-seulement il n'est pas possible d'accorder au jubé de la cathédrale
de Sens l'âge que lui donne Thiers, mais il est fort douteux même que ce
jubé fût antérieur au XIIIe siècle. Jusqu'au XIVe siècle, la cathédrale
de Sens ne possédait pas de transsept, conformément aux dispositions de
plusieurs grandes églises épiscopales bâties à la fin du XIIe siècle ou
au commencement du XIIIe; elle se composait d'une seule nef avec
collatéraux pourtournant le sanctuaire et de trois chapelles: l'une
carrée à l'abside, et deux orientées latéralement à la hauteur du
bas-choeur actuel[92]. On ne saurait indiquer dès lors la place d'un
jubé contemporain de l'église du XIIe siècle. Toujours suivant les
données des cathédrales de cette époque, on ne voit pas qu'une clôture
ait été prévue autour du sanctuaire. Or il ne se faisait guère de jubé
sans clôture. Nous ne pouvons donc considérer l'opinion de Thiers comme
suffisamment fondée pour admettre que, même exceptionnellement, en
France, il ait existé des jubés dans les cathédrales bâties par l'école
laïque de 1160 à 1230. Nous admettrions plus volontiers que, dans ces
édifices, il a pu être élevé des ambons, ou vastes chaires, comme celles
de Saint-Marc de Venise, sauf le style; mais certainement le sanctuaire
était entièrement ouvert et souvent de plain-pied avec le collatéral,
comme à Notre-Dame de Paris, comme à Meaux, à Sens, et à Senlis
primitivement. Les jubés n'apparurent dans les cathédrales qu'après
l'acte d'union des barons de France en novembre 1246, c'est-à-dire
lorsque les évêques durent renoncer à leur prétention de connaître de
toutes les contestations judiciaires, sous le prétexte que tout procès
résultant d'une fraude, et que toute fraude étant un péché, c'était au
pouvoir religieux à juger les affaires réelles, personnelles ou mixtes,
les causes féodales ou criminelles, et même les simples délits. Les
évêques étant réduits, par la fermeté du roi saint Louis, par
l'établissement de ses baillis royaux et l'organisation du parlement, à
s'en tenir à la juridiction spirituelle ou à celle qu'ils possédaient
comme seigneurs féodaux; ne pouvant, comme ils l'avaient espéré au
commencement du XIIIe siècle, faire de la cathédrale, la _cathedra_, le
siége de toute espèce de juridiction, se contentèrent d'en faire des
_églises_ épiscopales, et s'enfermèrent avec leurs chapitres dans ces
vastes sanctuaires élevés sous une inspiration à la fois politique et
religieuse (voy. CATHÉDRALE).
Nous avons donné, à l'article CHOEUR, les figurés de deux jubés, ceux de
l'église abbatiale de Saint-Denis et de la cathédrale de Paris. C'est
d'après ces dispositions que furent élevés les jubés de Notre-Dame de
Chartres, de Saint-Étienne de Bourges, de Notre-Dame d'Amiens, de la
cathédrale de Reims, de 1250 à 1500[93]. Celui de la cathédrale d'Alby,
qui date du commencement du XVIe siècle; ceux des églises de la
Madeleine à Troyes, de Saint-Étienne-du-Mont à Paris, de
Saint-Florentin, d'Arques, qui existent encore, sont des oeuvres
remarquables de l'époque de la Renaissance.