[Note 72: Voy. _les Hôtelleries et Cabarets au moyen âge_,

par Franc. Michel et Éd. Fournier: t. I. _Le Livre d'or des

métiers_.]

HOURD, s. m. _Hourt_, _hour_, _ourdeys_, _gourt_. Échafaud fermé de

planches; appliqué à l'architecture militaire, est un ouvrage en bois,

dressé au sommet des courtines ou des tours, destiné à recevoir des

défenseurs, surplombant le pied de la maçonnerie et donnant un

flanquement plus étendu, une saillie très-favorable à la défense. Nous

avons expliqué, dans l'article ARCHITECTURE MILITAIRE (voy. fig. 14, 15,

16 et 32), les moyens de construction et l'utilité des hourds; toutefois

l'objet prend une si grande importance dans l'art de la défense des

places du XIe au XIVe siècle, que nous devons entrer dans des

développements.

Il y a tout lieu de croire que, dès l'époque romaine, les hourds étaient

en usage, car il est question, dans les _Commentaires_ de César,

d'ouvrages en bois qui sont de véritables hourds. Nous en avons donné un

exemple à l'article FOSSÉ, fig. 1. Dans l'ouvrage en bois qui couronnait

les fossés du camp de César devant les Bellovaques, les galeries

réunissant les tours sont des hourds continus protégeant un parapet

inférieur[73]. La nécessité pour les défenseurs de commander le pied des

remparts, d'enfiler les fossés et de se mettre à l'abri des projectiles

lancés par les assiégeants, dut faire adopter les hourds dès l'époque

gallo-romaine. Les crénelages supérieurs ne pouvaient, en cas de siége,

présenter une défense efficace, puisque en tirant, les archers ou

arbalétriers étaient obligés de se découvrir. Si l'assiégeant se logeait

au pied même des murs, il devenait de toute impossibilité aux assiégés

non-seulement de lui décocher des traits, mais même de le voir, sans

passer la moitié du corps en dehors des créneaux. À la fin du XIe siècle

déjà et au commencement du XIIe, nous remarquons, au sommet des tours et

remparts, des trous de hourds percés au niveau des chemins de ronde[74].

Souvent alors ces trous sont doubles, de manière à permettre de poser,

sous la solive en bascule, un lien destiné à soulager sa portée.

Les merlons des tours et courtines du château de Carcassonne (1100

environ) sont hauts (1m,60 à 1m,80); les trous de hourds sont espacés

régulièrement, autant que le permet la courbe des tours ou les

dispositions intérieures; sous leurs pieds-droits sont percés, tout à

travers, quatre trous: deux un peu au-dessous de l'appui des créneaux,

deux au niveau du chemin de ronde. Du chemin de ronde (1), les

charpentiers faisaient couler par le trou inférieur une première pièce

A, puis une seconde pièce B, fortement en bascule. L'ouvrier passant par

le créneau se mettait à cheval sur cette seconde pièce B, ainsi que

l'indique le détail perspectif B', puis faisait entrer le lien C dans

son embrèvement. La tête de ce lien était réunie à la pièce B par une

cheville; un potelet D, entré de force par derrière, roidissait tout le

système. Là-dessus, posant des plats-bords, il était facile de monter

les doubles poteaux E, entre lesquels on glissait les madriers servant

de garde antérieure, puis on assujettissait la toiture qui couvrait le

hourdis et le chemin de ronde, afin de mettre les défenseurs à l'abri

des projectiles lancés à toute volée. Des entailles G ménagées entre les

madriers de face permettaient de viser. Ainsi des arbalétriers postés

sur les hourds pouvaient envoyer des projectiles par des meurtrières

multipliées et jeter des pierres par le mâchicoulis K sur les

assaillants. Du chemin de ronde, d'autres arbalétriers ou archers

avaient encore les meurtrières à demeure L, par lesquelles, au-dessous

des hourds, ils envoyaient des traits aux assiégeants. La communication

du chemin de ronde avec le hourd s'établissait de plain-pied par les

crénelages, dont les merlons sont assez élevés pour permettre à un homme

de passer. La couverture était faite de forts madriers sur lesquels on

posait de la grande ardoise ou de la tuile, et si on craignait l'envoi

de projectiles incendiaires, des peaux fraîches, de grosses étoffes de

laine, du fumier ou du gazon. Ce blindage était fait au sommet des

courtines et tours de toute place forte destinée à subir un siége en

règle, le crénelage en maçonnerie ne servant qu'en temps de paix et pour

la garde ordinaire. Par le fait, les créneaux étaient autant de portes

qui mettaient les hourds en communication avec le chemin de ronde sur un

grand nombre de points; et si le hourdage venait à brûler ou à être

détruit par les pierriers de l'assiégeant, il restait encore debout une

défense de maçonnerie offrant une dernière protection aux soldats qui

garnissaient les remparts.

Ces sortes de hourds n'étaient pas généralement posés à demeure, mais

seulement en temps de guerre. En temps de paix, ces charpentes étaient

facilement démontées et rangées à couvert dans les tours et dans les

nombreux réduits disposés le long des remparts, à l'intérieur. Aussi,

pour faciliter la pose et pour éviter de numéroter les pièces, de les

classer et de les chercher, les trous de hourds sont percés à des

distances égales, sauf dans certains cas exceptionnels, de sorte que

tous les madriers de garde, formant parement, coupés de longueur,

glissaient indifféremment entre les montants doubles assemblés à

l'extrémité des solives en bascule. On comprend dès lors comment la pose

des hourds pouvait être rapidement exécutée. En effet, les montants

doubles de face posés (2), et dont la section est tracée en A, le

charpentier n'avait qu'à laisser couler entre eux les madriers de garde,

ainsi qu'on le voit en B. Si des pierres d'un fort volume, lancées par

les machines de l'assiégeant, avaient rompu quelques madriers, on

pouvait de même les remplacer promptement et facilement du dedans des

hourds pendant la nuit, sans avoir besoin ni de clous ni de chevilles.

Cependant, quelquefois, les hourds étaient à demeure, particulièrement

au sommet des tours; alors on les _hourdait_ en maçonnerie comme des

pans de bois, ou on les couvrait d'ardoises. Il existe encore, dans le

château de Laval, une tour du XIIe siècle qui a conservé un hourdage

supérieur dont la construction paraît remonter au XIIIe siècle. Ce

hourdage fait partie du comble et se combine avec lui (3). C'est un bel

ouvrage de charpenterie exécuté en beau et fort bois de chêne. Suivant

l'usage de cette époque, chaque chevron de la charpente est armé, porte

ferme et repose sur les blochets A (voy. la coupe C), lesquels sont

portés sur la tête des poteaux de face D recevant une sablière S, et

maintenus par les grandes contre-fiches intérieures moisées E. Ces

contre-fiches viennent en outre soulager ces chevrons vers le premier

tiers de leur longueur. Sous chaque poteau de face et sous chaque

contre-fiche est posé un patin P qui forme bascule et mâchicoulis. En G,

on voit le système du hourdage de face, lequel est voligé et couvert

d'ardoises comme le comble lui-même. De distance en distance, de petites

ouvertures sont percées dans le hourdage pour permettre de tirer.

L'enrayure basse est maintenue par des entraits comme dans toutes les

charpentes de combles coniques. Nous reviendrons tout à l'heure sur ces

hourds à demeure, très-fréquents dans les constructions militaires du

XVe siècle qui ne sont point couronnées par des mâchicoulis avec murs de

garde en pierre de taille.

Pendant le XIIIe siècle, on simplifia encore le système des hourdages en

charpente au sommet des remparts. On renonça aux trous doubles, on se

contenta d'un seul rang de larges trous carrés (0,30 c. x 0,30 c.

environ) percés au niveau des chemins de ronde; et, en effet, une pièce

de bois de chêne de 0,30 c. d'équarrissage, fût-elle de trois mètres en

bascule, peut porter un poids énorme. Or les hourds avaient rarement

plus de 1m,95 c. de saillie (une toise). Il n'est pas nécessaire de

s'étendre ici sur ces hourds simples, dont nous avons suffisamment

indiqué la construction dans l'article ARCHITECTURE MILITAIRE, fig. 32.

Mais souvent, au XIIIe siècle, il est question de hourds doubles,

notamment dans l'_Histoire de la croisade contre les Albigeois_[75].

À Toulouse, assiégée par le comte Simon de Montfort, les habitants

augmentent sans cesse les défenses de la ville:

«E parec ben a lobra e als autres mestiers

Que de dins et de fora ac aitans del obriers

Que garniron la vila els portals els terriers

Els murs e las bertrescas els cadafales dobliers

Els fossatz e las lissas els pons els escaliers

E lains en Toloza ac aitans carpentiers.

...[76]»

Ailleurs, au siége de Beaucaire:

«Mas primier fassam mur ses cans e ses sablo

Ab los cadafales dobles et ab ferm bescalo[77].»

Nous avons dû chercher sur les monuments mêmes la trace de ces hourds à

deux étages. Or, à la cité de Carcassonne, des deux côtés de la porte

Narbonnaise, dont la construction remonte au règne de Philippe le Hardi,

nous avons pu reconnaître les dispositions d'un de ces échafauds

doubles, indiquées par la construction de merlons très-puissants et

taillés d'une manière toute particulière. Ces merlons (4) sont

appareillés en fruit sur le chemin de ronde, ainsi que l'indique le

profil A. Leur base est traversée au niveau du chemin de ronde, par des

trous de hourds de 0,30 c. de côté, régulièrement espacés. Sur le

parement du chemin de ronde du côté de la ville est une retraite

continue B. Les hourds doubles étaient donc disposés ainsi: de cinq

pieds en cinq pieds passaient par les trous de hourds les fortes solives

C, sur l'extrémité desquelles, à l'extérieur, s'élevait le poteau

incliné D, avec des contre-poteaux E formant la rainure pour le passage

des madriers de garde. Des moises doubles J pinçaient ce poteau, se

reposaient sur la longrine F, mordaient les trois poteaux GHI, celui G

étant appuyé sur le parement incliné du merlon, et venaient saisir le

poteau postérieur K également incliné. Un second rang de moises, posé en

L, à 1m,80 du premier rang, formait l'enrayure des arbalétriers M du

comble. En N, un mâchicoulis était réservé le long du parement extérieur

de la courtine. Ce mâchicoulis était servi par des hommes placés en O,

sur le chemin de ronde, au droit de chaque créneau muni d'une ventrière

P. Les archers et arbalétriers du hourd inférieur étaient postés en R,

et n'avaient pas à se préoccuper de servir ce premier mâchicoulis. Le

second hourd possédait un mâchicoulis en S. Les approvisionnements de

projectiles se faisaient au dedans de la ville par les guindes T. Des

escaliers Q, disposés de distance en distance, mettaient les deux hourds

en communication. De cette manière, il était possible d'amasser une

quantité considérable de pierres en V, sans gêner la circulation sur les

chemins de ronde ni les arbalétriers. En X, on voit de face, à

l'extérieur, la charpente du hourdage dépourvue de ses madriers de

garde, et, en Y, cette charpente garnie. Par les meurtrières et

mâchicoulis, on pouvait lancer ainsi sur l'assaillant un nombre

prodigieux de projectiles. Comme toujours, les meurtrières U, à demeure,

percées dans les merlons, dégageaient au-dessous des hourds et

permettaient à un second rang d'arbalétriers postés entre les fermes,

sur le chemin de ronde, de viser l'ennemi. On conçoit que l'inclinaison

des madriers de garde était très-favorable au tir. Elle permettait, de

plus, de faire surplomber le second mâchicoulis S en dehors du hourdage

inférieur. La dépense que nécessitaient des charpentes aussi

considérables ne permettait guère de les établir que dans des

circonstances exceptionnelles, sur des points mal défendus par la

nature, et c'était précisément le cas des deux côtés de la porte

Narbonnaise, particulièrement pour la courtine du nord (voy. PORTE), sur

l'étendue de laquelle, entre cette porte et la tour du Trésau, ce

système a été appliqué.

Si les courtines étaient garnies de hourds, à plus forte raison le

sommet des tours devait-il être muni de cette défense nécessaire,

puisqu'on avait plus d'avantage à attaquer une tour qu'une courtine;

aussi les tours de la cité de Carcassonne sont-elles toutes percées, au

niveau de leur plancher supérieur, de trous de hourds très-larges, bien

dressés et également répartis sur la circonférence. Mais ces tours étant

couvertes par des charpentes, il était indispensable de disposer

celles-ci de telle sorte que l'on pût poser les toitures des hourds sans

gâter celles des tours. À cet effet, on laissait au-dessus des corniches

un espace vide entre les blochets, pour passer les chevrons du hourd

(5), qui étaient calés sur les semelles du comble et arrêtés derrière

les jambettes au moyen de clefs, ainsi que l'indique le profil A. Le

hourdage d'une tour ronde se trouvait former un plan polygonal à plus ou

moins de côtés, suivant que la circonférence de la tour était plus ou

moins étendue, car les trous de hourds sont toujours, comme les créneaux

et meurtrières, percés à distances égales. Le mâchicoulis continu était

ouvert soit le long du parement de la tour, en B, soit le long des

madriers de garde, en C, suivant le lieu et l'occasion; voici pourquoi:

les bases des tours (comme celles des courtines) sont montées en talus,

sauf de rares exceptions. Le talus finissait ordinairement au niveau de

la crête de la contrescarpe du fossé. Si l'assaillant parvenait à

combler le fossé, il arrivait au sommet du talus, en G, comme l'indique

le tracé M. Alors le mâchicoulis percé en C ne battait pas verticalement

les mineurs attachés en G; il était donc nécessaire d'avoir un

mâchicoulis, en B, le long du parement même de la tour. Si, au

contraire, le mineur s'attachait à la base de la tour, au fond du fossé

en F, il fallait ouvrir un mâchicoulis en C, directement au-dessus de

lui, car les projectiles tombant par le mâchicoulis B, ricochant sur le

talus, devaient décrire une parabole _ab_ par-dessus la tête des

mineurs. Mais si l'assaillant se présentait en masse à la base d'une

tour ou d'une courtine, garanti par une galerie roulante, une _gate_, le

projectile tombant verticalement du mâchicoulis B lui causait plus de

dommages en ricochant, car il pouvait entrer ainsi sous la _gate_. En P,

nous donnons une vue perspective du sommet d'une tour de la fin du XIIIe

siècle, faisant partie de l'enceinte de la cité de Carcassonne, avec ses

hourds posés et en partie recouverts de peaux fraîches, afin d'éviter

l'effet des projectiles incendiaires sur toutes les pièces saillantes du

hourdage.

Mais, dès la première moitié du XIIIe siècle, on avait déjà cherché à

parer, au moins en partie, aux dangers d'incendie que présentaient ces

hourds saillants posés sur des solives en bascule, et contre lesquels

les assaillants lançaient une quantité de barillets de feux grégeois, de

dards garnis d'étoupe, de résine ou de bitume enflammés, toutes matières

qui, par leur nature, pouvaient s'attacher aux charpentes et produire un

feu très-vif que l'eau ne pouvait éteindre. Nous voyons déjà, au sommet

des tours élevées à Coucy par Enguerrand III de 1220 à 1230, des

consoles en pierre destinées à la pose des hourds de bois. La

combinaison de ces hourds est très-apparente et fort ingénieuse au

sommet du donjon de Coucy (voy. DONJON, fig. 39). Le pied des hourds de

ce donjon célèbre, le plus grand de tous ceux que possède l'Europe, est

à 40 mètres au-dessus de la contrescarpe du fossé. Et bien qu'à cette

hauteur les assiégés n'eussent pas à redouter les projectiles

incendiaires, ils ont établi, tout autour de l'énorme cylindre,

quarante-huit consoles de pierre de 1m,07 de saillie sur 0,30 c.

d'épaisseur, pour asseoir le hourdage dont notre fig. 6 donne la coupe

en A. En B, on voit l'une des consoles formées de deux assises chacune.

Sur ces consoles, en temps de guerre, reposait un patin C, recevant deux

poteaux inclinés DE. Des moises F, posées un peu au-dessus du niveau de

la ventrière des créneaux, servaient à porter un plancher destiné aux

arbalétriers. En avant de ce plancher était ouvert un mâchicoulis G à

l'aplomb de la base du talus du donjon au fond du fossé. Suivant le

système précédemment expliqué, des madriers de garde entraient en

rainure en avant des poteaux D, doublés d'un deuxième poteau pincé à sa

base par les moises. Au sommet de la corniche H est élevé un talus

double de pierre, sur lequel venait s'appuyer le double chevronnage II',

dont le glissement était maintenu par l'équerre J. Sur le banc continu K

intérieur étaient posés d'autres poteaux inclinés L, pincés par les

moises M et s'assemblant dans les chevrons I'. Sur ces moises M, des

longrines recevaient un plancher O, qui, au droit de chaque créneau, se

reposait sur la ventrière, mais de manière à laisser entre ces planchers

et celui du hourdage un mâchicoulis N à l'aplomb du parement extérieur

de la tour. Le plancher O, mis en communication avec la terrasse par

quelques escaliers P, permettait d'arriver au plancher du hourdage, et

de poster un second rang d'arbalétriers qui pouvaient tirer par les

meurtrières en maçonnerie R (voy. la face intérieure T qui représente,

en T', le crénelage nu, et en T''le crénelage avec les hourds). L'angle

du tir est surtout disposé pour couvrir de projectiles le chemin de

ronde de la chemise du donjon. Les mâchicoulis suffisaient amplement

pour battre le fond du fossé dallé, creusé entre cette chemise et la

tour. Les défenseurs postés soit sur le hourdage, soit à l'intérieur,

étaient ainsi parfaitement à couvert. Des pierres amassées dans

l'embrasure des créneaux sur le plancher O pouvaient être poussées du

pied et être jetées rapidement par le mâchicoulis N. En S sont percées

les conduites rejetant à l'extérieur les eaux de la terrasse; ces

conduites étaient autrefois garnies de plomb, comme la terrasse

elle-même. Un fragment du plan du sommet du donjon de Coucy, avec les

hourds posés supposés coupés au niveau _ab_ (7), complète l'explication

de la fig. 6.

Nous avons tenu à nous rendre compte de la manière de poser ces hourds,

à une hauteur de 46 mètres au-dessus du fond du fossé, sur des consoles

isolées en contre-bas des crénelages. Ayant eu à poser un échafaudage à

la hauteur de ces consoles, pour placer deux cercles en fer et pour

réparer les couronnements profondément lézardés par l'explosion de 1652,

nous avons dû chercher naturellement quels avaient été les moyens

pratiques employés au XIIIe siècle pour assembler les hourds. Or tout

est prévu et calculé dans ce remarquable couronnement de donjon pour

faciliter ce travail en apparence si périlleux, et nous avons été

conduit, par la disposition même des maçonneries, des pleins et des

vides, à appliquer les procédés qu'employaient les charpentiers du XIIIe

siècle, par la raison qu'on ne peut en employer d'autres. On se rappelle

(voy. DONJON, fig. 38 et 39) comment est tracé le plan de la plate-forme

du donjon de Coucy. Cette plate-forme se compose d'un large chemin de

ronde circulaire, pourtournant une voûte à douze pans revêtue de plomb

et formant un pavillon plat, au centre duquel est percé un oeil. Ce

chemin de ronde circulaire, et divisé par pentes et contre-pentes pour

rejeter les eaux en dehors, pouvait être facilement nivelé au moyen de

madriers posés sur cales. Ces madriers (voy. fig. 8), sur deux rangs A

et B, formaient deux chemins de bois sur lesquels étaient posée une grue

dont les roues A, d'un plus grand diamètre que celles B, permettaient la

manoeuvre circulaire. Le nez C de cette grue dépassait l'aplomb de la

grande corniche D à l'extérieur. Comme sur les talus de cette corniche

s'élevaient quatre pinacles P, il fallait que la flèche de la grue pût

se relever pour passer au droit de ces pinacles. Cette flèche pivotait

donc sur un tourillon G, et était ramenée à son inclinaison, puis

arrêtée à la queue par la traverse F et par un boulon I. Le détail K

présente cette grue de face du côté du treuil. Mais il fallait que les

charpentiers pussent, à l'extérieur, assembler les pièces que cette grue

péchait et enlevait par les ouvertures des créneaux. Un échafaud en

bascule, indiqué en L en profil et en L' de face, permettait d'avoir un

premier pont M au droit de chaque créneau et au niveau des moises basses

du hourdage, et un second pont N, en contre-bas, pour pouvoir poser les

patins sur les consoles et assembler les poteaux inclinés dans ces

patins. Des ouvriers à cheval sur le sommet des talus de la corniche

pouvaient facilement assembler les chevrons entre eux et régler le plan

de chaque ferme. Ainsi, de l'intérieur du donjon, l'opération entière de

la pose des hourds pouvait se faire en peu de temps et sans exiger

d'autres échafauds que ces petits planchers en bascule établis en dehors

de chaque créneau, d'autres engins que cette grue, manoeuvrant

circulairement par le moyen de ses roues de diamètres différents.

L'échafaud L en bascule était fait seulement pour un créneau et

transporté successivement par la grue elle-même[78]. En examinant cette

dernière figure avec attention, on voit 1º que l'ouverture des créneaux

est mise en rapport avec les écartements des consoles, pour que les

moises pendantes O puissent passer juste le long de leurs parois; 2º que

la fermeture en tiers-point de ces créneaux est faite pour permettre

d'étançonner convenablement les deux solives en bascule posant sur la

ventrière V; 3º qu'au moyen des deux traverses RR, des jambettes

inclinées S et des chandelles également inclinées J, les solives en

bascule M ne pouvaient ni branler ni s'en aller au vide; 4º que les

talus de la grande corniche, dont on ne pouvait s'expliquer l'utilité,

sont parfaitement motivés par l'inclinaison des chevrons qui venaient se

reposer franchement sur leurs faces; 5º que la forte saillie intérieure

et extérieure de cette corniche soulageait d'autant ces chevrons;

qu'enfin ce qu'il y a d'étrange au premier abord dans ce couronnement

colossal, nullement motivé par la présence des créneaux et des

meurtrières, s'explique du moment qu'on étudie la combinaison des hourds

et la manière de les poser. Mais telle est cette architecture du moyen

âge: il faut sans cesse chercher l'explication de toutes ses formes, car

elles ont nécessairement, surtout dans les édifices militaires, une

raison d'être, une utilité; et cela contribue à l'effet saisissant de

ces vastes constructions.

La fig. 9 donne en perspective les manoeuvres des charpentiers posant

les hourds du donjon de Coucy. On voit comment les petits ponts en

bascule des créneaux suffisaient parfaitement pour assembler ces

charpentes ferme par ferme; car celles-ci placées, la circulation était

de suite établie en dehors pour clouer les planches du chemin de ronde

et les madriers de la couverture. Il faut bien admettre certainement que

les charpentiers de cette époque étaient fort habiles au levage, et il

suffit d'ailleurs, pour s'en convaincre, de voir les charpentes qu'ils

ont dressées; mais les moyens pratiques employés ici sont si bien

expliqués par la disposition des lieux, et ces moyens sont si sûrs, si

peu dangereux, comparativement à ce que nous voyons faire chaque jour,

que le hourdage du donjon de Coucy ne devait présenter aucune difficulté

sérieuse[79].

Il ne fallait pas moins, pour _armer_ une fortification de ses hourds,

des ouvriers, du bois en quantité, et encore risquait-on de laisser

brûler ces galeries extérieures par l'ennemi; aussi, vers le

commencement du XIVe siècle, renonce-t-on généralement en France aux

hourds de charpente pour les remplacer par des mâchicoulis avec mur de

garde en pierre (voy. ARCHITECTURE MILITAIRE, fig. 33, 34, 36, 37 et 38,

et l'article MÂCHICOULIS). Ce n'est que dans les provinces de l'Est que

les architectes militaires continuent à employer les hourds. On en voit

encore un grand nombre, qui datent des XIV, XVe et XVIe siècles, en

Suisse, en Allemagne; mais ces hourds sont habituellement posés sur la

tête des murs et ne se combinent plus avec les crénelages comme ceux des

XIIe et XIIIe siècles.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 6 - (G - H - I - J - K - L - M - N - O) · 第 8 / 32 段