La disposition des maisons communes, à dater de la fin du XIIIe siècle,

paraît avoir été à peu près la même dans les villes du Nord, depuis la

Picardie jusqu'à Lubeck. Un beffroi s'élevait au centre de la façade et

était flanqué latéralement de deux grandes salles où pénétrait un grand

logis à pignons latéraux. Le beffroi servait de prison commune, de dépôt

des archives et de guette avec carillon. Devant la façade s'ouvrait, à

rez-de-chaussée, un portique avec grands escaliers et loge ou bretèche

pour les cris publics. La ville de Lubeck possède encore les restes d'un

vaste hôtel de ville qui, au XIIIe siècle, se composait de trois grands

logis accolés, avec trois pignons sur la face antérieure et trois autres

sur la face postérieure. Ces pignons étaient percés de très-grandes

fenêtres à meneaux qui éclairaient largement ces trois salles. Le

rez-de-chaussée était occupé par des services secondaires. Il n'est pas

besoin de rappeler ici que les maisons des villes du Nord du XIIIe au

XVIe siècle présentaient leurs pignons sur la rue. Ce parti avait été

adopté pour les hôtels de ville, et à Saint-Quentin encore la maison

commune, dont la construction est du XVIe siècle, conserve le principe

de cette disposition. En réunissant les documents épars que nous avons

pu nous procurer sur les maisons communes de ces villes riches et

commerçantes du Nord, il est possible de présenter un type de ces

constructions qui, plus qu'aucune autre, ont été soumises à tant de

changements et de catastrophes. Comme il serait beaucoup trop long et

fastidieux de donner séparément ces renseignements épars, nous avons

pensé que nos lecteurs ne nous sauraient pas mauvais gré de les réunir

en un faisceau et de présenter un type complet d'un hôtel de ville de la

fin du XIIIe siècle.

C'est ce que nous avons essayé de faire en traçant la fig. 5, qui donne,

en A, le plan du rez de-chaussée d'un édifice municipal, et en B le plan

du premier étage. Sous le portique antérieur C, à droite et à gauche,

montent deux rampes qui arrivent au vestibule D, précédé de la loge E.

On entre à rez-de-chaussée, sous les voûtes du vestibule, dans les

prisons F du beffroi, et par les portes C dans les salles H destinées à

des services journaliers. Au premier étage, du vestibule D on pénètre

dans la pièce I située sous le beffroi, et de là dans une première salle

K servant de vestibule aux deux grandes salles L, largement éclairées

par les fenestrages M.

La fig. 6 présente l'élévation perspective de cet édifice.

Toutefois il arrivait fréquemment, avant le XVe siècle, que les beffrois

étaient indépendants de l'hôtel de ville. Celui de Tournay, qui date du

XIIe siècle, est isolé. Celui d'Amiens, dont la partie basse remonte au

XIVe siècle, était également indépendant de la maison commune, ainsi que

ceux de Commines et de Cambrai. Millin, dans le tome V de ses

_Antiquités nationales_, donne une vue de l'hôtel de ville de Lille,

démoli en 1664, et reproduite d'après un dessin de la bibliothèque de

Saint-Pierre. D'après ce dessin, le bâtiment principal, sans beffroi, se

compose d'un corps de logis à trois étages, avec deux grands pignons et

échauguettes aux angles. La base du comble est crénelée. À la suite de

ce bâtiment s'élève un logis plus bas avec crénelages surmontés de lions

et de deux statues de sauvages, dont l'une porte l'étendard de la ville.

Ces constructions, autant que l'imperfection du dessin permet de le

reconnaître, paraissent appartenir au XIIIe siècle. Si beaucoup de

beffrois très-anciens des villes du Nord étaient isolés, celui de

Bergues Saint-Winox (Nord), qui datait du XIVe siècle, se trouvait

autrefois disposé, relativement à la maison commune de cette ville,

comme l'est celui de notre fig. 6. On observera qu'à Compiègne le

beffroi est au centre du bâtiment principal et sur sa face; seulement il

pénètre un gros et profond logis dont les deux pignons sont placés

latéralement, de manière toutefois à présenter, au premier étage, un

plan pareil à celui de la fig. 5.

[Illustration: Fig. 1.]

[Illustration: Fig. 2.]

[Illustration: Fig. 3.]

[Illustration: Fig. 4.]

[Illustration: Fig. 5.]

[Illustration: Fig. 6.]

[Note 38: _Droits et usages concernant les travaux de

construction, etc., sous la troisième race des rois de

France_. Paris, 1860.]

[Note 39: On observera que les Carcassonnais, chassés de

l'ancienne ville après le siége mis par Trincavel, obtinrent

du roi saint Louis de rebâtir une ville de l'autre côté de

l'Aude (voy. ARCHITECTURE MILITAIRE).]

[Note 40: Voy. le _Bulletin des comités historiques_, février

1854; _Notice sur l'hôtel de ville de Bordeaux_, par M.

Lamothe.]

[Note 41: _Lettres sur l'histoire de France_ (XIIIe siècle).]

[Note 42: Cet édifice a été restauré sous la direction des

Monuments historiques. La restauration s'est bornée toutefois

à la construction de l'escalier postérieur, au couronnement

de la tour qui menaçait ruine et à la réfection des

planchers. Voy. l'_Archit. civ. et domest._ de MM. Verdier et

Cattois.]

[Note 43: Nous n'avons pu trouver que des fragments de ces

cuvettes de faïence, qui avaient de 0,30 c. à 0,40 c. de

diamètre.]

[Note 44: _Archit. civ. et domest. au moyen âge et à la

Renaissance_, t. I.]

[Note 45: _Mém. sur l'hist. civ. et ecclés. d'Auxerre (sous

la dépend. du duc de Bourgogne)_, t. III, p. 319.]

[Note 46: _Les Recherches et antiquitez de la province de

Neustrie, à présent duché de Normandie, etc._, par Ch. de

Bourgueville, sieur de Bras. Nouv. édit. Caen, 1833.]

[Note 47: Notamment celui de Mérian et celui gravé en

_fac-simile_ dans l'ouvrage de Bourgueville, édit. de 1833.]

HOTEL-DIEU, s. m. _Maison-Dieu_, _maladrerie_, _hospice_, _hôpital_,

_léproserie_. Rien n'établit que les anciens eussent des maisons de

refuge pour les malades où ceux-ci pouvaient recevoir les soins des

médecins et attendre leur guérison. À Athènes, les soldats mutilés

étaient entretenus aux frais de la république[48]; mais il n'est pas dit

que ce secours fût autre chose qu'une pension; d'ailleurs ce fait ne

paraît pas avoir existé dans les autres villes de la Grèce. À Sparte,

après la bataille perdue par les Lacédémoniens contre Antigone, les

maisons des citoyens furent ouvertes pour recevoir les blessés[49]. Les

Romains, en campagne, avaient des espaces réservés aux hommes et aux

chevaux malades; mais aucun auteur ne signale, ni à Rome ni dans les

villes de l'Empire, des hôpitaux destinés soit aux soldats blessés, soit

aux pauvres malades. Saint Jérôme, le premier, parle d'une certaine

Fabiola, dame romaine fort riche, qui fonda, vers l'an 380, un hôpital

dans lequel on recevait les malades, jusqu'alors gisant abandonnés dans

les rues et sur les places publiques. Dans les premiers temps du moyen

âge, en effet, dans les villes de l'Italie, de la France, de

l'Allemagne, il se fait de nombreuses fondations pour soigner et loger

les malades, les voyageurs, les pauvres. Dans l'origine, ces fondations

consistent en l'abandon d'une maison, d'un local, avec une rente

perpétuelle. Naturellement, les établissements religieux réguliers, les

chapitres, les paroisses même, étaient les conservateurs de la

fondation. «La plus ancienne mention, peut-être, de l'Hôtel-Dieu de

Paris remonte, dit M. Guérard dans sa préface aux cartulaires de

l'église Notre-Dame de Paris[50], à l'année 829.» Du Breul[51] admet que

cet établissement fut fondé par saint Landry, vingt-huitième évêque de

Paris, vers l'an 660. Guillaume de Nangis dit, dans la _Vie du roi saint

Louis_, que ce prince l'augmenta considérablement en 1258. Lebeuf[52]

prétend que cet hôpital portait encore le nom de _Saint-Christophe_ dans

le Xe siècle; il ne trouve point de preuves que saint Landry ait établi

proche de la cathédrale une maladrerie ou un Hôtel-Dieu. «On doit

distinguer, dit-il, entre un Hôpital, un Hôtel-Dieu ou une Maladrerie.

J'ai beaucoup de peine à croire que les Maladreries ayent été

originairement proche les cathédrales qui étoient bâties dans

l'intérieur des cités. Pour ce qui est des indigens qui ne faisoient que

passer, j'avoue qu'on a pu leur donner l'hospitalité dans ce quartier-là

sous la seconde race de nos rois... Peut-être, ajoute-t-il, qu'avec de

plus profondes recherches on trouveroit l'époque du changement de

l'hôpital ou maison de l'hospitalité de cette cathédrale en Maladrerie

ou Hôtel-Dieu.» En 1168, sous l'épiscopat de Maurice de Sully, le nombre

des lits fut augmenté par suite d'un statut du chapitre de Notre-Dame.

Il fut décidé que tous les chanoines qui viendraient à mourir ou qui

quitteraient lenr prébende donneraient à cet hôpital un lit garni.

Trente ans après ce règlement, Adam, clerc du roi Philippe Auguste, fit

don à l'Hôtel-Dieu de deux maisons dans Paris, afin que, sur le revenu

de ces maisons, le jour de son anniversaire, on fournirait aux malades

«tout ce qu'il leur viendroit dans la pensée de vouloir manger.»

Pendant les XIe, XIIe et XIIIe siècles, il est fondé une quantité

prodigieuse d'hospices; presque toutes les abbayes avaient un hôpital

dans leur enceinte. De plus, on fonda un grand nombre de léproseries

hors les villes. «La maison de Saint-Lazare, dit Lebeuf[53], ne doit

être considérée que comme une célèbre Léproserie. Autant la ville de

Paris étoit fameuse, autant sa Léproserie l'étoit en son espèce. Ce fut

dans le XIIe siècle que l'on commença à avoir une attention plus

singulière de séparer les lépreux d'avec le reste du peuple: de là

l'époque de l'origine de toutes ces maladreries du titre de

Saint-Lazare, dont on voit encore des restes proche une infinité de

bourgs et de villages du royaume... Dès le règne de Louis le Jeune, il y

avoit entre Paris et Saint-Denis un hôpital de lépreux, qui consistoit

en un assemblage de plusieurs cabanes où ils étoient renfermés. Odon de

Dueil, moine de Saint-Denis, écrit qu'il fut témoin, comme, en l'an

1147, le mercredi onzième de juin, ce même roi, venant prendre

l'étendard à Saint-Denis avant de partir pour la croisade, entra dans

cet hôpital situé sur sa route, et prit la peine d'y rendre visite aux

lépreux dans leurs cellules, accompagné seulement de deux personnes.»

Cette célèbre léproserie, dès la fin du XIIe siècle, était gouvernée par

des religieux de l'ordre de Saint-Augustin. Les léproseries étaient au

nombre de 2,000 dans les États du roi de France, au XIIIe siècle, ainsi

que le prouve une donation faite par Louis VIII, dans son testament du

mois de juin 1225[54]. Nous ne chercherons pas à établir si la lèpre fut

importée en France par les croisés revenus de Palestine, ou si, comme le

prétendent quelques auteurs, cette maladie existait déjà, dès l'époque

celtique, sur le sol occidental de l'Europe[55]. Ce qu'il est difficile

de nier, c'est que cette maladie, ou une maladie certainement analogue,

qui était ou que l'on croyait contagieuse, existait sur toute la surface

de l'Europe au XIIe siècle, même dans les contrées qui n'avaient envoyé

personne en Palestine, puisque, d'après Mathieu Pâris, on ne comptait

pas moins de 19,000 léproseries en France, en Allemagne, en Angleterre,

en Italie, en Espagne, en Brabant, en Suisse, en Hongrie, en Pologne, en

Bohême et dans les États du Danemark. Ces établissements, situés hors

des villes, ainsi que nous venons de le dire, consistaient en une

enceinte dans laquelle s'élevaient des cellules assez semblables à

celles des chartreux, avec une chapelle commune. Les religieux qui

avaient cure du temporel et du spirituel des léproseries logeaient dans

des bâtiments voisins de l'église.

Il est clair que les dispositions architectoniques n'avaient rien à voir

dans ces enclos parsemés de cabanes. Il n'en est pas de même pour les

hôpitaux. Il nous reste, de l'époque du moyen âge et particulièrement

des XIIe et XIIIe siècles, d'admirables bâtiments affectés aux malades

recueillis dans les monastères, dans le voisinage des cathédrales, ou

même dans des cités florissantes. Chaque monastère possédait son

aumônerie, c'est-à-dire un personnel chargé d'exercer l'hospitalité.

Pendant le moyen âge, l'hospitalité était obligatoire. Dès l'époque

carlovingienne, il existait des impôts destinés à secourir les pauvres,

les pèlerins, les malades. Charlemagne avait, dans ses ordonnances et

capitulaires, recommandé à ses sujets d'offrir l'hospitalité, et «il

n'était pas permis alors de refuser aux voyageurs le couvert, le feu et

l'eau[56].» Les communes rivalisèrent avec les rois, les seigneurs et

les simples particuliers, dans ces oeuvres de bienfaisance. Beaucoup de

villes établirent des hospices, à leurs dépens, soit dans des bâtiments

neufs, soit dans des édifices abandonnés que l'on faisait restaurer en

vue de cette destination. Des hospices furent même bâtis dans des lieux

isolés pour servir de refuges aux voyageurs et les garantir contre les

voleurs qui infestaient les routes; ces bâtiments étaient souvent fondés

par des cénobites et sous la garde de religieux. Les villes étant

habituellement fermées le soir, les voyageurs attardés étaient

contraints de passer la nuit à la belle étoile; des maisons de refuge,

sortes de caravansérails gratuits, s'élevèrent non loin des portes. «En

1202, deux nobles allemands voulurent remédier à ce grave inconvénient,

et firent construire un hospice hors la porte de Saint-Denis à Paris. Un

emplacement d'une contenance de deux arpents fut promptement couvert de

bâtiments. Une grande salle en pierre de taille, élevée au milieu du sol

au moyen d'arcades formées à croix d'osier, y fut construite pour y

coucher les pauvres; elle avait vingt-deux toises et demie de long et

six toises de largeur[57].» En 1310, le nombre des maisons-Dieu,

maladreries et léproseries qui recevaient des secours en argent sur la

cassette particulière du roi de France, était de cinq cents environ;

dans la banlieue de Paris seulement, quarante-huit maladreries

profitaient de ces dons. La charité publique et privée sut encore rendre

son assistance plus efficace, en fondant des hôpitaux pour certaines

infirmités particulières. Saint Louis donna l'exemple en faisant bâtir

l'hospice des _Quinze-Vingts_ pour les aveugles de Paris; sans parler

des léproseries, on fonda, dans beaucoup de villes, des hospices pour

les boiteux, pour les fous, pour les vieillards indigents, pour les

femmes en couche. Les confréries voulurent aussi avoir leurs maisons de

refuge, leurs hospices, et enfin, pendant les pestes qui désolèrent les

villes du moyen âge, des évêques, des seigneurs laïques prêtèrent des

locaux dépendant de leurs résidences pour soigner les malades, et

voulurent souvent eux-mêmes les assister. À côté des désordres de toute

nature et des abus sans nombre qui signalèrent cette époque, il faut

donc reconnaître que tous, petits et grands, cherchaient à adoucir le

sort des classes souffrantes par les moyens les plus efficaces, et que

l'esprit de charité ne fut jamais plus actif que dans ces temps. Il faut

dire que, souvent, tel seigneur qui fondait un hospice en mourant avait,

sa vie durant, fait plus de malheureux qu'on n'en pouvait secourir de

longtemps dans la maison élevée par lui. Le moyen âge est ainsi fait:

c'est un mélange sans mesure de bien et de mal; aussi y a-t-il autant

d'injustice à présenter cette époque comme un temps de misères

continuelles que comme un âge de foi vive, de charité et de sagesse.

Partout, à côté d'un mal, d'un abus monstrueux, trouve-t-on le sentiment

du droit, le respect pour l'homme, pour ses malheurs et ses faiblesses.

Le mot de _fraternité_ n'est pas seulement dans les discours, il trouve

partout une application pratique, et si la passion ou l'intérêt font

trop souvent enfreindre cette loi sacrée, du moins son principe n'est

jamais méconnu. Par le fait, nos grandes institutions de charité nous

viennent du moyen âge et lui survivent; il est bon de ne pas trop

l'oublier: ayant profité de la belle partie de l'héritage, peut-être

serait-il juste d'être indulgents pour son côté misérable.

On comprendra que parmi tant d'édifices élevés sous l'inspiration d'une

charité vive et voulant immédiatement porter remède au mal, beaucoup

n'étaient que des bicoques, des maisons que l'on appropriait tant bien

que mal au service des pauvres et des malades; car nombre de ces

hospices se composaient d'une maison donnée par un simple bourgeois,

avec une rente à prendre sur son bien. Peu à peu ces modestes donations

s'étendaient, s'enrichissaient par les quêtes et devenaient des

établissements importants. Cependant il nous reste encore quelques

hôpitaux du moyen âge qui, au point de vue de l'art, sont remarquables.

Bien bâtis, bien aérés, spacieux, ils ont aussi cet avantage, sur les

constructions analogues que nous élevons aujourd'hui généralement, de

laisser à l'art une large place, de ne point attrister les malades par

cet aspect froid et désolé qui caractérise de notre temps (sauf de rares

exceptions) les édifices publics de charité[58].

Parmi les hôpitaux les plus anciens qui existent encore en France, il

faut citer l'Hôtel-Dieu de Chartres, situé près de la cathédrale, et

l'hôpital d'Angers. Ce dernier surtout est remarquable par son étendue

et par les services qui l'entourent. En voici le plan (1). Il se compose

d'une grande salle à trois nefs A, précédée d'un cloître, d'une chapelle

voisine B, de logements, dénaturés aujourd'hui, et d'un vaste magasin ou

grenier C, propre à renfermer des provisions de toutes natures. La

construction de cet établissement date de 1153. La chapelle est un peu

plus moderne (1184). C'est aussi vers cette dernière époque que fut

élevé le grand bâtiment aux provisions. La fig. 2 présente la coupe

transversale de la grande salle, dans laquelle quatre rangées de lits

peuvent facilement trouver place. La construction de ces bâtiments est

excellente, traitée avec soin, les chapiteaux des piliers d'un excellent

style. Le bâtiment des provisions est un édifice remarquable par ses

dispositions et ses détails[59].

L'Hôtel-Dieu de Chartres date à peu près de la même époque et consiste

aujourd'hui en une grande salle à trois nefs, séparées par deux rangs de

colonnes et portant des charpentes lambrissées. Au fond, trois voûtes en

pierre ferment les trois dernières travées. C'est une disposition

analogue à celle de l'hôpital d'Angers, et qui paraît avoir été

généralement suivie pendant les XIIe et XIIIe siècles.

Dans les bâtiments abbatiaux de Saint-Jean-des-Vignes de Soissons et

d'Ourscamp, on voit encore de belles salles qui ont été affectées aux

malades. La salle dite _des Morts_, à Ourscamp, est, entre toutes ces

constructions hospitalières, la plus belle et la mieux entendue. C'est

toujours un grand vaisseau divisé en trois nefs, celle du milieu plus

large que les deux autres; le tout est couvert par des voûtes d'arête et

un vaste grenier.

La fig. 3 présente le plan de cette salle avec son annexe, qui servait

probablement de cuisine et de laboratoire; la fig. 4 la coupe

transversale de la grande salle des malades, et la fig. 5 une de ses

travées. On observera que les fenêtres sont disposées de manière à

donner beaucoup de jour à l'intérieur, celles du haut étant à vitrages

fixes et celles du bas pouvant s'ouvrir pour aérer la salle. Suivant la

disposition généralement adoptée à cette époque, il devait y avoir

quatre rangées de lits disposés ainsi que l'indique notre plan en A; la

salle pouvait en contenir facilement cent. Le long du mur, au droit des

colonnes, sont percées de petites niches à hauteur de la main, pour

déposer les boissons ou les pansements des malades. Une grande cheminée,

s'ouvrant contre le pignon B, permettait d'assainir et de réchauffer ce

vaste intérieur[60]. Le bâtiment et son annexe sont isolés. Le pignon G

seul est rapproché des bras de croix de l'église, à laquelle on pouvait

probablement communiquer par le petit passage H. Toute la construction

date des premières années du XIIIe siècle; et l'intérieur était peint de

joints rouges avec archivoltes festonnées en petites arcatures.

À l'article CONSTRUCTION, fig. 123 et suivantes, nous avons donné un

bâtiment dépendant de l'abbaye Sainte-Marie de Breteuil, dont une partie

servait d'hospice pour les pauvres. Presque toutes les abbayes

possédaient ainsi des bâtiments assez vastes pour donner asile aux

voyageurs, ou même de véritables hôpitaux, comme cette grande salle

d'Ourscamp[61].

La ville de Tonnerre possédait, au XIe siècle déjà, un Hôtel-Dieu situé,

suivant l'usage, à côté de l'église Notre-Dame, qui servait de chapelle

à cet établissement; un autre hôpital, également de la même époque,

existait dans le faubourg de Bourberault. «Les dépendances de cet

hôpital, dit M. Camille Dormois[62], ne consistaient qu'en une petite

chapelle obscure, une très-petite maison et un jardin.» En 1204, Eudes

III, duc de Bourgogne, fonda, dans la même ville, l'hôpital du

Saint-Esprit; mais Marguerite de Bourgogne, belle-soeur de saint Louis,

reine de Sicile, voulut doter la ville de Tonnerre d'un hôpital

magnifique. En 1293, elle acheta un vaste clos près d'une source appelée

_Fontenille_, le long de l'Armençon et des murs de la ville. Dans l'acte

de fondation, il est dit que les pauvres seront hébergés dans

l'établissement, les convalescents nourris sept jours et renvoyés avec

chemise, cotte et soulier; qu'une chapelle sera bâtie avec quatre

autels; que les frères et soeurs, au nombre de vingt, chargés des soins

intérieurs, auront pour mission de donner à manger et à boire à ceux qui

auront faim et soif, de recevoir les étrangers et pèlerins et de les

héberger, de vêtir les pauvres, de visiter les malades, de consoler les

prisonniers et d'ensevelir les morts; que les frères et soeurs auront

des dortoirs et réfectoires séparés, et ne devront prendre leurs repas

qu'après le service des malades. L'hôpital fut-promptement élevé, et

Marguerite se fit bâtir, à côté, un logis pour pouvoir surveiller

elle-même son établissement; lorsqu'elle mourut, en 1308, les bâtiments

et leurs dépendances étaient complétés depuis longtemps. Il nous reste

de cet hôpital la grande salle et quelques dépendances, et nos lecteurs

ne nous sauront pas mauvais gré probablement de leur donner un ensemble

ainsi que des détails de la partie principale de cette grande salle, en

même temps chapelle et hospice.

La figure 6 présente le plan à l'échelle de 0,001m pour mètre. En A est

la grande salle, autrefois précédée d'un porche B avec escalier, dont

nous allons indiquer la destination. Cette salle contenait quarante

cellules de boiseries, sortes d'alcôves dans chacune desquelles était

placé un lit (voir en C). En D était un autel principal sous une voûte,

et en F deux chapelles également voûtées. Le tombeau de la fondatrice

était en E, et se composait d'une figure de bronze couchée sur un

sarcophage. La sacristie des chapelles était en G. En H, un jubé, posé

devant le choeur, mettait en communication deux galeries latérales qui,

établissant une circulation continue au-dessus des alcôves, permettaient

d'ouvrir les fenêtres et de surveiller l'intérieur des cellules. On

pouvait monter à ces galeries par l'escalier latéral du porche[63] et

par un escalier I qui était mis en communication avec une galerie

réunissant le logis L de la reine à la grande salle. De ses

appartements, situés au premier étage de ce logis, cette princesse

pouvait ainsi, soit descendre dans la salle, soit inspecter les cellules

en se promenant sur la galerie qu'elles portaient. En Z était une petite

chapelle. Les bâtiments de service de l'hôpital sont situés en K et la

cuisine en M. On communiquait de ces bâtiments avec la salle au moyen

d'une autre galerie N aboutissant à une petite porte. La voie publique

passe en O. En P était le cimetière; en J, le jardin de la reine, borné

par la muraille de la ville et par le ruisseau de Fontenille. En R, un

lavoir; en V, un bras de l'Armençon, et en S le prieuré. Deux canaux

souterrains passant des deux côtés de la grande salle entraînaient dans

la rivière les vidanges de l'établissement. Outre les murailles de la

ville, des remparts entouraient les autres parties du clos. En X était

un puits public.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 6 - (G - H - I - J - K - L - M - N - O) · 第 6 / 32 段