herses à l'article PORTE.
HEURTOIR, s. m. _Hurtoir_. Marteau pour frapper aux portes. Les premiers
heurtoirs paraissent avoir été de petits maillets suspendus
extérieurement aux huis des portes.
«Bien sembloit l'hermitage de vieil antiquité.
Cele part est alée s'a à l'uisset hurté.
D'un maillet qui là pent a sus l'uis assené[27].»
Les anneaux de fer attachés à des têtes de bronze en dehors des portes,
dès une époque très-ancienne, servaient également de heurtoirs, car ils
sont souvent munis d'une boule ou partie renflée qui frappait sur une
grosse tête de clou. Ces anneaux facilitaient le tirage des vantaux
lorsqu'on voulait les fermer; de plus ils étaient, à la porte de
certaines églises, un signe d'asile. Pour requérir l'asile, il suffisait
de saisir l'anneau. À ce sujet, Lebeuf[28] dit avoir eu connaissance de
cet ancien usage (mentionné d'ailleurs par Grégoire de Tours) dans
l'histoire des miracles de saint Germain, recueillis par le moine Hérie
d'Auxerre, sous Charles le Chauve. Au XVIe siècle, pour indiquer
l'action de se servir du heurtoir, on disait _tabuter_ à la porte[29].
Voici (1) l'un des plus anciens heurtoirs à anneau que nous connaissions
en France, et qui est attaché à la porte du nord de la cathédrale du
Puy-en-Vélay; il date du XIe siècle; la tête de bronze est parfaitement
conservée; l'anneau seul a été enlevé. Nous en donnons un second (2) qui
date du commencement du XIIIe siècle et qui est intact; il est attaché à
la porte occidentale de la cathédrale de Noyon. Ici la tête et l'anneau
sont en bronze.
Mais ces heurtoirs à anneaux paraissent avoir été particulièrement
destinés aux portes d'églises, par suite peut-être de cette tradition du
droit d'asile. Aux vantaux des portes d'habitations, les heurtoirs sont
primitivement, ainsi que nous le disions tout à l'heure, des maillets,
puis plus tard des marteaux suspendus au moyen de deux tourillons. Les
plus anciens dont nous ayons pu nous procurer des dessins sont
très-simples de forme (3)[30] et ne sont ornés que par les gravures au
burin qui couvrent la tige du marteau ainsi que les deux boucles servant
à maintenir ses tourillons. Les heurtoirs du XVe siècle sont moins
rares; il en existe un fort beau sur le vantail de la porte de
l'Hôtel-Dieu de Beaune[31]. En voici un autre qui provient de Châteaudun
et qui est de la même époque (4). Les tourillons du marteau sont
garantis de l'humidité par un petit toit en appentis percé d'une
lucarne. Le tout est en fer forgé d'un joli travail. L'un des plus beaux
provient d'une maison de Troyes (5), et est actuellement déposé dans le
musée archéologique de la ville. Il appartient également au XVe siècle,
et le marteau se meut non plus au moyen de deux tourillons, mais est
suspendu par un oeil à travers lequel passe un boulon. Devant la tige du
heurtoir, sur un cul-de-lampe très-délicatement forgé et ciselé, est
posé un enfant nu portant un écusson armoyé, vairé de... au chef de...
chargé d'un lion léopardé de... Cette petite figure est une pièce de
forge très-remarquable. En A, on voit le profil du marteau, moitié
d'exécution. Probablement l'écu était peint aux couleurs du blason.
Au XVIe siècle, on en revient aux heurtoirs en forme d'anneau ou de
boucle, avec poids à l'extrémité, pour les portes d'hôtels et de
maisons. Il en existe de fort jolis de ce genre aux musées du Louvre et
de Cluny. Les heurtoirs à marteau ne furent plus guère en usage que pour
les portes d'habitations rurales.
Il y avait aussi des heurtoirs aux portes des châteaux forts.--«Atant es
vous, chevalier qui hurte à la porte: et on vint as creniaus[32].»
Toutefois il faut admettre que ces heurtoirs ne pouvaient être attachés
qu'aux huis des poternes sans pont-levis, ou aux portes des barrières
extérieures.
Les heurtoirs ont disparu de nos maisons et hôtels pour faire place aux
sonnettes ou timbres, qui ont cet avantage de ne pas réveiller toute la
maisonnée si quelque habitant attardé veut se faire ouvrir la porte au
milieu de la nuit.
[Illustration: Fig. 1.]
[Illustration: Fig. 2.]
[Illustration: Fig. 3.]
[Illustration: Fig. 4.]
[Illustration: Fig. 5.]
[Note 27: _Li Romans de Berte aus grans piés_, ch. XLV. Édit.
Techener; 1832.]
[Note 28: _Histoire de la ville et du diocèse de Paris_, t.
I, p. 374.]
[Note 29: _Cymbalum mundi_.]
[Note 30: Heurtoir qui nous paraît être du XIVe siècle, et
qui provient d'une porte d'une maison de Vézelay.]
[Note 31: Voy. l'_Archit. viv. et domest._ par MM. Verdier
et Cattois, t, I, p. 6.]
[Note 32: _La Chronique de Rains_ (XIIIe siècle), ch. XXXI.
Publ. d'après le manuscrit de la Bib. imp., par Louis Pâris;
1837.]
HÔPITAL. (Voy. HÔTEL-DIEU.)
HORLOGE, s. f. _Reloige_, _reloge_, _orloge_. Dès le XIe siècle, il y
avait des horloges dans les églises et dans les châteaux. Ces horloges
étaient habituellement placées à l'intérieur comme de grands meubles.
Cet usage se perpétua jusqu'au XVIe siècle. Toutefois des sonneries
annonçaient l'heure à l'extérieur.
«Quant il ont le convers oï
Durement furent esbahi
Qu'il n'orent oï soner cloche
Ne champenelle, ne reloge[33].»
Guillaume Durand, au XIIIe siècle, dans le chapitre Ier de son
oeuvre[34], considère l'horloge comme une des parties essentielles de
l'Église. «L'horloge, dit-il, sur laquelle on lit et on compte les
heures, signifie l'empressement et le soin que les prêtres doivent avoir
à dire les Heures canoniques au temps voulu, selon cette parole: Sept
fois par jour je te louai, Seigneur.»
L'abbé Pierre de Chastelux donna, vers 1340, à l'abbaye de Cluny, une
horloge remarquable en ce que son mécanisme présentait un calendrier
perpétuel qui marquait l'année, le mois, la semaine, le jour, l'heure et
les minutes, et un calendrier ecclésiastique qui désignait les fêtes et
les offices de chaque jour. Cette horloge indiquait encore les phases de
la lune, les mouvements du soleil, puis quantité de petites figurines
mobiles représentant le mystère de la Résurrection, la Mort, saint
Hugues et saint Odilon, abbés de Cluny, la sainte Vierge, la passion,
etc. Les heures étaient annoncées par un coq qui battait des ailes et
chantait à deux reprises; en même temps un ange ouvrait une porte et
saluait la sainte Vierge; le Saint-Esprit descendait sur sa tête sous la
forme d'une colombe, le Père Éternel la bénissait; un carillon
harmonique de petites clochettes jouait un air; des animaux fantastiques
agitaient leurs ailes, faisaient mouvoir leurs yeux; l'heure sonnait, et
toutes les figurines rentraient dans l'intérieur de l'horloge[35].
Ces horloges compliquées étaient fort en vogue pendant les XIVe, XVe et
XVIe siècles. À l'extérieur même, les sonneries des horloges étaient
presque toujours accompagnées de _Jacquemars_, qui frappaient sur les
timbres avec des marteaux. Quelques beffrois de nos villes du Nord,
notamment celui de Compiègne, ont conservé ces jacquemars qui jouissent
d'une grande popularité. Tout le monde a vu ou entendu parler des
horloges célèbres des cathédrales de Lyon et de Strasbourg. La première
horloge intérieure de Strasbourg fut commencée en 1352 et achevée en
1354, sous l'épiscopat de Jean de Lichtenberg; elle se composait d'un
coffre de menuiserie, avec un grand disque en bois, représentant en
peinture les indications relatives aux principales fêtes mobiles. Dans
la partie du milieu se trouvait un cadran dont les aiguilles marquaient
les mouvements du soleil et de la lune, les heures et leurs
subdivisions. Le couronnement était orné d'une statuette de la Vierge,
devant laquelle on voyait, à l'heure de midi, s'incliner trois mages; un
coq chantait au même instant en battant des ailes. Un petit carillon
jouait des airs à certaines heures. Cette horloge fut remplacée en 1547,
puis refaite en 1838; c'est celle que nous voyons aujourd'hui sur la
paroi du transsept méridional, en face de l'emplacement réservé à
l'ancienne horloge[36].
On voit encore dans les cathédrales de Beauvais et de Reims des horloges
dont les coffres datent du XIVe siècle. Elles sont toutes deux fort bien
gravées dans le recueil publié par M. Gailhabaud[37].
Sur les tours d'églises du XIIe au XIVe siècle, aucun espace n'est
disposé pour le placement de cadrans pouvant être aperçus de loin; ce
qui fait supposer qu'avant le XVe siècle, si des sonneries indiquaient
les heures aux habitants des villes, il n'y avait point de cadrans
extérieurs. On ne voit apparaître ceux-ci que vers la fin du XVe siècle.
Ils sont alors couverts par de petits auvents, et façonnés soit en bois,
soit en plomb, et revêtus de peintures.
[Note 33: Rutebeuf, _Du segrestain et de la famme au
chevalier_ (XIIIe siècle).]
[Note 34: Cap. I, § XXXV.]
[Note 35: _Hist. de l'abbaye de Cluny_, par M. P. Lorain, p.
203.]
[Note 36: Voy. _Descript. abrégée de l'horloge astron. de la
cathéd. de Strasbourg_, 1847.]
[Note 37: _L'Architecture du_ Ve _au_ XVIIe _siècle_, t. IV.]
HÔTEL, s. m. On donnait le nom d'_hôtel_ aux habitations qui, dans les
villes, appartenaient à des seigneurs ou à de riches particuliers, mais
qui n'avaient point le caractère d'un château, c'est-à-dire qui ne
possédaient point de droits féodaux.
La résidence des souverains dans Paris s'appelait le _palais_. Le
Louvre, bâti hors les murs, était un château. On désignait les autres
résidences souveraines établies dans Paris, mais qui n'avaient point un
caractère féodal, non plus sous le nom de _palais_, mais sous celui
d'_hôtel_. On disait l'hôtel Saint-Pol, l'hôtel des Tournelles. On
disait aussi l'hôtel de Cluny, l'hôtel de Sens, l'hôtel de Bourbon,
l'hôtel de Nevers, l'hôtel de la Trémoille. À Bourges, l'habitation de
Jacques Coeur est un véritable hôtel. Toutefois, pour ne pas mettre de
la confusion dans l'esprit de nos lecteurs, nous avons rangé les hôtels
dans l'article MAISON, la différence entre l'hôtel et la maison étant
souvent difficile à établir.
HÔTEL DE VILLE, s. m. Maison commune. Le mouvement politique qui se
manifesta, dès le XIe siècle, dans un certain nombre de villes, et qui
eut pour résultat l'affranchissement de la commune, chercha
naturellement à centraliser la _conjuration_ en élevant un édifice
propre à contenir les jurés. Toutes fois qu'une charte de commune était
octroyée, le droit d'ériger une maison commune et un beffroi s'y
trouvait compris. Mais, jusqu'au XIVe siècle, les communes ont à subir
des vicissitudes si diverses, aujourd'hui octroyées, demain abolies,
qu'il nous reste bien peu de maisons de ville antérieures à cette
époque, le premier acte de l'autorité qui abolissait la commune étant
d'exiger la démolition de l'hôtel et du beffroi. «Les maisons communes,
dit M. Champollion-Figeac[38], appartenaient quelquefois au roi ou aux
seigneurs suzerains qui en permettaient l'usage à de certaines
conditions. En 1271, celle de Carcassonne provint d'un don royal, et le
sénéchal y exerçait la police au nom du monarque[39]... Celle de la
ville de Limoges appartenait, en 1275, au vicomte de ce nom, qui
permettait aux consuls de s'y assembler avec le prévôt pour discuter les
affaires municipales, et elle portait le nom de _Consulat_. Elle avait
cependant été construite par la commune; mais il fut reconnu que c'était
sur un emplacement appartenant au vicomte, ce qui fut cause que la
propriété lui fut adjugée sur sa réclamation.»
L'état précaire des communes, le peu de ressources dont elles
disposaient pour subvenir à toutes les charges qui leur étaient
imposées, devaient les arrêter souvent dans leurs projets de
constructions de maisons de ville. Cependant certaines grandes cités,
comme Bordeaux, par exemple, possédaient des édifices bâtis pour servir
de maisons de ville, vers la fin du XIIe siècle[40]. Il est certain que
les villes de la Gaule situées au midi de la Loire avaient conservé,
beaucoup mieux que celles du nord, les traditions municipales des
derniers temps de l'Empire romain. «C'est là seulement, dit M. Aug.
Thierry[41], que les cités affranchies atteignirent à la plénitude de
cette existence républicaine, qui était en quelque sorte l'idéal auquel
aspiraient toutes les communes.» Aussi ces villes possédaient-elles des
édifices auxquels on peut donner le nom de _maison commune_, à une
époque où, dans le Nord, on n'avait eu ni le loisir ni les moyens
matériels nécessaires à leur érection. Certaines parties du Capitole de
Toulouse indiquent une date fort ancienne, et cet hôtel municipal était
une véritable forteresse dès le XIIe siècle.
Dans la petite ville de Saint-Antonin, située dans le département de
Tarn-et-Garonne, cité autrefois importante et riche, il existe encore un
hôtel de ville du milieu du XIIe siècle, qui est certainement l'un des
plus curieux édifices civils de la France. Il servait de halle à
rez-de-chaussée.
Le premier et le second étage contenaient chacun une salle et un
cabinet. Une tour servant de beffroi couronnait un des côtés de la
façade. Voici (1), en A, le plan du rez-de-chaussée. L'espace H servait
de halle couverte et était mis en communication avec un marché M
existant autrefois sur ce point; en P était le passage d'une voie
publique sous le beffroi. L'escalier pour monter aux étages supérieurs
était primitivement bâti en E; mais cet escalier, détruit depuis
longtemps, a été remplacé par une vis qui est disposée en V. Le dessous
du beffroi a subi quelques changements, afin de consolider les piles qui
étaient fort altérées; mais ces changements laissent parfaitement voir
la construction primitive. En B est tracé le plan du premier étage,
auquel on arrivait par la porte F donnant sur l'ancien escalier. Ce
premier étage se compose d'une salle S et d'un cabinet N ayant vue sur
la place publique par la fenêtre R et sur une rue principale par celle
T. Le sol de ce cabinet est élevé de quelques marches au-dessus de celui
de la salle. Le plan C est celui du second étage. La porte d'entrée
étant autrefois percée en F', du cabinet N' on montait à la guette du
beffroi par un escalier en bois ou plutôt une sorte d'échelle de meunier
passant à travers la voûte en berceau tiers-point qui couvre l'espace
_a,b,c,d_. La salle principale S, au premier étage, est largement
éclairée par une belle claire-voie qui a toujours été disposée pour être
vitrée.
Nous donnons (2) l'élévation de cet édifice, dont la partie supérieure X
seule est moderne[42], et (3) un détail de la claire-voie du premier
étage. En A est tracée la coupe de cette claire-voie avec le plancher B
et l'arc C de rez-de-chaussée. En D, nous avons présenté la face
extérieure d'une partie (1/3) du fenestrage, et, en E, sa face
intérieure. Des châssis ouvrants viennent battre sur des traverses en
bois hautes et basses G. La construction de tout le monument est traitée
avec soin, faite en pierre très-dure du pays; la sculpture est d'une
finesse et d'une pureté remarquables, tous les profils sont d'un
excellent style et taillés en perfection. Des cuvettes en faïence
émaillée, incrustées dans la pierre, ornaient certaines parties de la
façade[43]. Sur l'un des deux piliers qui coupent la claire-voie en
trois travées, on remarque une statue d'un personnage couronné tenant un
livre de la main droite et de la gauche un long sceptre terminé par un
oiseau; sur l'autre, un groupe d'Adam et d'Ève tentés par le serpent.
Ces figures en ronde-bosse, petite nature, sont d'un beau caractère et
sculptées avec une extrême délicatesse de détails. La figure du
personnage couronné a été l'occasion de quelques discussions.
Quelques-uns ont voulu voir là Moïse, d'autres Charlemagne, d'autres
encore un roi contemporain du monument. À grand'peine, sur le livre
ouvert, nous avons pu, il y a quelques années, découvrir les fragments
d'une inscription peinte.
Nous donnons ici les traces visibles de cette peinture sur les deux
pages (4); traces dont nous n'avons pu déchiffrer le sens. Peut-être
quelques archéologues seront-ils plus heureux que nous. Sans donner ici
notre opinion pour autre chose que comme une hypothèse nouvelle, nous
verrions dans cette statue le Christ dominateur: _Christus regnat,
Christus imperat_.
Les colonnettes et chapiteaux de la claire-voie, son encadrement et les
fenêtres, étaient colorés; sur les murs des salles recouverts d'enduits,
nous avons pu constater des traces de peintures de deux époques (XIIe et
XVe siècle). Derrière le portique du rez-de-chaussée était une place
ayant toujours servi de marché; autrefois on ne pouvait y arriver qu'en
passant sous les arcades du rez-de-chaussée.
Si nous voyons encore, dans le nord de l'Allemagne et en Belgique, des
hôtels de ville d'une époque assez ancienne, comme ceux de Lubeck,
d'Aix-la-Chapelle, bâtis au XIIIe siècle, ceux de Brunswick, de Dantzig,
de Munster, de Ratisbonne, élevés pendant les XIVe et XVe siècles, nous
ne possédons plus en France d'édifices de ce genre, sauf celui de
Saint-Antonin, antérieurs à la fin du XVe siècle et au commencement du
XVIe. On peut encore étudier les hôtels de ville de cette époque à
Orléans, à Compiègne, à Saumur, à Luxeuil, à Beaugency, à Saint-Quentin.
Entre tous, le plus complet, le plus remarquable, est certainement
l'hôtel de ville de Compiègne, gravé avec beaucoup de soin dans
l'ouvrage de MM. Verdier et Cattois[44].
Cet édifice se compose d'un seul corps de logis, avec grand escalier à
vis dans la partie antérieure centrale; cet escalier est couronné par un
très-joli beffroi. Au rez-de chaussée, au premier et au second étage, de
grandes salles sont disposées à droite et à gauche de la tour centrale.
Au-dessus de la porte, une large niche avait été remplie par une statue
équestre de Louis XII. Deux échauguettes saillantes flanquent les deux
angles du bâtiment. On observera que cette tradition avait été suivie
encore dans l'hôtel de ville de Paris, élevé pendant le XVIe siècle et
terminé sous Henri IV.
Les maisons de ville du Nord possédaient toujours un balcon saillant,
une bretèche, d'où l'on pouvait parler au peuple assemblé sur la place.
À Compiègne, ce balcon n'est déjà plus qu'une petite loge disposée à la
base du beffroi, au niveau de la balustrade du comble. À Paris, la
bretèche est remplacée par le large escalier avec perron qui donne accès
à la cour centrale; mais à Arras, bien que l'édifice municipal date de
la fin du XVIe siècle, la bretèche traditionnelle existe encore ou
existait il y a peu d'années.
Plusieurs causes avaient contribué à priver les villes françaises
situées au nord de la Loire des bâtiments destinés aux réunions
municipales. Jusqu'au XIVe siècle, l'affranchissement des communes, bien
qu'il eût eu des conséquences considérables au point de vue politique,
n'avait pu que très-difficilement s'établir d'une manière durable. Vers
la fin du XIIe siècle, des évêques, soit pour reconquérir l'autorité
diocésaine qui leur avait été en grande partie enlevée par les
établissements religieux, soit pour trouver un point d'appui dans leurs
tentatives d'empiétement sur le pouvoir féodal laïque, s'étaient mis à
élever à Noyon, à Senlis, à Sens, à Paris, à Amiens, à Chartres, à
Troyes, à Bourges, à Reims, à Soissons, à Laon, à Cambrai, à Arras, à
Beauvais, à Auxerre, à Rouen, d'immenses églises cathédrales, à la
construction desquelles les populations urbaines avaient apporté une
ardeur d'autant plus active, que ces édifices prenaient alors à la fois
un caractère civil et religieux. Les citadins appelés par les évêques à
concourir à l'édification du _monument_, avec l'assurance que ce
monument leur serait ouvert pour leurs assemblées, regardèrent
longtemps, dans ces villes dépendantes ou voisines du domaine royal, la
cathédrale comme un édifice municipal. Et nous voyons en effet que,
jusqu'au XVe siècle, les cathédrales servent non-seulement au service
religieux, mais à des réunions politiques et profanes (voy. CATHÉDRALE).
Cette habitude prise, les populations urbaines du nord de la France
sentaient moins le besoin d'élever des maisons de ville, d'autant qu'ils
savaient par expérience que ces édifices municipaux excitaient la
défiance des seigneurs suzerains. L'ombre des cathédrales leur
suffisait. Ainsi, ce n'est qu'en 1452 que Jean de Bourgogne accorde les
permissions nécessaires pour bâtir un hôtel de ville à Auxerre. «Les
habitants, dit Lebeuf[45], n'en avaient point eu jusqu'alors: quand il
leur fallait traiter de leurs affaires, ils étaient obligés de tenir
leurs assemblées dans les places publiques ou dans les églises, dans les
chapitres de communautés ou dans les cloîtres religieux. C'était aussi
dans ces lieux qu'on représentait les fêtes qui servaient de
divertissements publics.» La cathédrale de Laon servit, jusqu'au XVIe
siècle, de lieu de réunion pour les habitants de la ville. Des
assemblées se tiennent pendant les XIVe et XVe siècles dans les
cathédrales d'Auxerre, de Paris, de Sens, lorsqu'il s'agit de délibérer
sur les affaires publiques. Ces édifices avaient conservé quelque chose
de la basilique romaine; des marchés s'installaient sous leurs porches,
et même, sous leurs voûtes, on vendait. Les évêques s'élevèrent
naturellement contre ces habitudes; mais ce ne fut que bien tard qu'ils
parvinrent à les détruire entièrement. Il ne faut pas, par conséquent,
demander à la France des XIIe, XIIIe et XIVe siècles, ces vastes
bâtiments municipaux des villes de l'Italie et de la Flandre; ils n'ont
jamais existé parce qu'ils n'avaient pas lieu d'exister. Mais aussi
est-ce dans ces provinces françaises situées au nord de la Loire que
l'on voit s'élever, sous une puissante impulsion, les plus grandes
cathédrales qui aient été construites dans la chrétienté à cette époque.
Pour se faire une idée exacte de ce qu'il y avait de précaire dans
l'établissement municipal de la ville de Paris, par exemple, il suffit
de lire ce qu'écrit Sauval sur ce qu'était la maison de ville avant le
milieu du XIVe siècle. Ce ne fut qu'en 1357 que le receveur des gabelles
vendit au prévôt des marchands, Étienne Marcel, la maison qui devint
définitivement l'hôtel de ville. «Pour ce qui est du bâtiment, ajoute
Sauval, c'étoit un pelit logis qui consistoit en deux pignons, et qui
tenoit à plusieurs maisons bourgeoises.» Ce fait seul donne assez à
entendre que les hôtels de ville, en France, ne différaient guère, pour
la plupart, jusqu'au XVe siècle, des maisons de particuliers. Cependant
Bourgueville[46] prétend que la ville de Caen possédait une maison
commune «de fort ancienne et admirable structure, de quatre estages en
hauteur, en arcs-boutans fondez dedans la rivière sur pilotins, laquelle
flue par trois grandes arches (cet hôtel de ville était bâti sur le pont
Saint-Pierre); et aux coings de cest édifice et maison sont quatre tours
qui se joignent par carneaux, en l'une desquelles (qui faict le befroy)
est posée la grosse orloge: ceste quelle maison, pont et rivière,
séparent les deux costez de la ville, de façon que les quatre murailles
d'icelle commencent, finissent et aboutissent sur ce pont, anciennement
appellé de Darnetal, comme il se treuve par certaine chartre, estant au
matrologe ou chartrier de la ville, de l'an 1365.» En effet, dans de
vieux plans de la ville de Caen[47], on voit, figuré sur le pont
Saint-Pierre, un bâtiment en forme de châtelet (car il fallait passer
sous l'hôtel de ville pour traverser l'Orne) dont la face orientale est
ouverte en face la grande rue qui servait de lieu de foire. Le bâtiment
est flanqué de quatre tourelles et couvert en pavillon; la tour du
beffroi était bâtie à l'angle sud-ouest. La salle d'assemblée, située au
premier étage, avait ses fenêtres ouvertes sur la rivière, du côté de
l'arrivée des navires, au nord, et, au sud, sur des prairies. La
situation de cette maison commune était donc des mieux choisies pour une
ville marchande et industrielle.