Passons aux dispositions générales. On ne saurait nier que nos églises

du moyen âge, grandes ou petites, remplissaient parfaitement leur objet;

que les plans de ces édifices, empruntés le plus souvent à la basilique

romaine, mais profondément modifiés suivant les besoins et les moyens de

construction, étaient bien conçus, puisque, depuis lors, on n'a rien su

trouver de mieux, et que, même dans les temps où l'architecture du moyen

âge était considérée comme un art barbare, on n'a fait autre chose que

de copier ces plans, en les gâtant toutefois. La belle disposition des

sanctuaires avec collatéraux, qui appartient au moyen âge, est

non-seulement propre à l'objet, mais produit infailliblement un

très-grand effet. Or cette disposition est simple, facile à comprendre,

favorable aux développements des cérémonies du culte et à toutes les

décorations les plus somptueuses. Partout une circulation facile, de

l'air et de la lumière. Si, dans les châteaux des XIIIe, XIVe et XVe

siècles, on ne découvre pas ces dispositions symétriques adoptées depuis

lors, c'est qu'en réalité les besoins journaliers des habitants de ces

demeures ne se prêtaient point à la symétrie. On songeait bien plutôt à

trouver des distributions intérieures convenables, des moyens de défense

suffisants, qu'à présenter aux passants des façades pondérées. Le goût

ne consistait pas alors à chercher cette symétrie sans raison, mais à

exprimer au contraire les besoins divers par les aspects différents

donnés aux bâtiments. La grand'salle, la chapelle, les logis, les

cuisines, les défenses, les communs, adoptaient le caractère

d'architecture propre à chacune de ces parties. De même que dans la cité

tous les édifices étaient marqués au coin de leur destination propre,

dans le château, chaque service possédait une physionomie particulière.

Cela n'était pas conforme au goût des architectes du XVIIe siècle, mais

c'était conforme au goût absolu, c'est-à-dire à la vérité et à la

raison. Les anciens ne procédaient pas autrement, et les diverses

parties qui composaient une _villa_ romaine n'avaient pas de rapports

symétriques entre elles.

Les maisons des particuliers, pendant le moyen âge, soit qu'elles

occupassent une grande surface, soit qu'elles fussent petites,

laissaient voir clairement, à l'extérieur, leur distribution intérieure.

La salle, le lieu de réunion de la famille se distinguaient des chambres

et des cabinets par l'ordonnance de ses baies; les escaliers étaient

visibles, en hors-d'oeuvre le plus souvent, et si des étages étaient

entre-solés, l'architecte ne coupait pas de grandes fenêtres par les

planchers. Une façade en pans-de-bois ne se cachait pas sous un enduit

simulant la pierre, et les détails étaient à l'échelle de l'habitant. Si

des portiques protégeaient les passants, ils étaient assez bas et assez

profonds pour les abriter en laissant une circulation facile sous leurs

arcades. Avant de songer à faire d'une fontaine un point de vue, on

croyait qu'elle était destinée à fournir de l'eau à tous ceux qui en

avaient besoin. Avant de faire de l'entrée d'un établissement public une

décoration monumentale, on trouvait convenable d'abriter sous un auvent

les personnes qui frappaient à la porte. La tâche de l'architecte de

goût était donc de donner à toute chose une apparence conforme à

l'usage, quitte à appliquer la décoration que comportait chaque partie.

L'architecture ne s'imposait pas, elle obéissait; mais elle obéissait

comme une personne libre, sans contrainte, sans abandonner ses

principes, en mettant ses ressources et son savoir au service des

besoins auxquels il fallait satisfaire, considérant, avant tout, ces

besoins comme une question dominante.

Pour en revenir à des méthodes conformes au goût, nous avons donc

quelque chose à faire, beaucoup à défaire; nous avons à laisser de côté

ce que des esprits peu indulgents considèrent comme le pédantisme

d'école, une coterie arrivée à la puissance d'une oligarchie tyrannique;

nous avons à respecter le vrai, à repousser le mensonge, à lutter contre

des habitudes déjà vieilles et considérées par cela même comme

respectables; nous avons encore à acquérir cette souplesse dans l'emploi

des moyens mis à notre disposition, souplesse qui est un des charmes de

l'architecture des anciens comme de l'architecture du moyen âge et de la

Renaissance. Un amateur des arts disait un jour devant nous, en admirant

fort quelque groupe en terre-cuite de Bouchardon: «C'est l'antiquité,

moins la roideur!» Autant de mots, autant d'hérésies en fait de goût.

Les terres-cuites de Bouchardon ne ressemblent nullement aux antiques,

et la sculpture antique n'est jamais roide. Ce qui est roide, gêné,

contraint, c'est, en toute chose, l'imitation, la recherche, la

_manière_. Celui qui sait, celui qui est vrai fait ce qu'il fait avec

grâce, avec souplesse, avec goût par conséquent. En architecture, la

seule façon de montrer du goût, c'est d'appliquer à propos des principes

qui nous sont devenus familiers; ce n'est pas de rechercher l'imitation

de formes, si belles qu'elles soient, sans savoir pourquoi on les imite.

[Note 10: Quatremère de Quincy, _Dictionnaire

d'Architecture_, art. _Goût_.]

[Note 11: Qu'est-ce que l'imitation des beaux-arts? L'auteur

veut-il parler des arts d'imitation ou de l'imitation de la

nature dans l'art?]

[Note 12: Voy. CONSTRUCTION.]

GOUTTIÈRE, s. f. Voy. GARGOUILLE.

GRANGE, s. f. Bâtiment rural propre à renfermer les fourrages et les

grains. Les moines, qui s'occupaient fort, surtout à dater du XIe

siècle, de travaux agricoles, bâtirent un grand nombre de granges soit

dans l'enceinte des abbayes, soit dans la campagne. À l'article

ARCHITECTURE MONASTIQUE, nous avons donné quelques-uns de ces bâtiments,

entourés de murs de clôture, comme le sont aujourd'hui nos fermes. Ces

granges étaient en assez grand nombre et généralement bien construites,

car il en existe encore plusieurs dans l'Île-de-France, la Normandie, la

Champagne et la Touraine, qui datent des XIIe, XIIIe et XIVe siècles.

C'est principalement à la fin du XIIe siècle, au moment où les abbayes,

devenues très-riches, s'appliquaient à l'exploitation de leurs terres,

que les plus belles granges et les plus vastes ont été élevées.

Habituellement elles se composent de trois nefs séparées par deux

rangées de piles ou de poteaux supportant une énorme charpente. MM.

Verdier et Catiois, dans leur excellent ouvrage sur l'_Architecture

domestique au moyen âge_, en donnent quelques-unes, et entre autres la

belle grange monumentale de l'abbaye de Maubuisson, qui date de la

première moitié du XIIIe siècle. M. de Caumont, dans son _Bulletin

monumental_[13], signale celles de Perrières, celle d'Ardennes, celles

de l'Eure; elles datent des XIIe, XIIIe et XIVe siècles. L'une des

granges de l'abbaye de Longchamps, près Paris, existe encore tout

entière; elle date du XIIIe siècle. Nous en donnons le plan (1).

L'entrée est pratiquée sur l'un des grands côtés, en A. Cette entrée se

compose d'une porte charretière, avec porte bâtarde à côté; en B est un

puits. La fig. 2 présente l'un des pignons renforcés chacun de cinq

contre-forts, et la fig. 3 la coupe transversale. La charpente est

exécutée avec le plus grand soin, en beau bois de chêne, à vive arête.

La fig. 4 donne l'une des travées longitudinales[14]. Ces granges sont

toujours placées sur des terrains abrités, secs, nivelés avec soin, de

manière à éloigner les eaux pluviales de la base des murs. Dans le

voisinage des châteaux, et même quelquefois dans la bâille, des granges

étaient élevées pour recevoir les approvisionnements de fourrages et de

grains nécessaires à la garnison.

Les grandes abbayes avaient le soin de bâtir leurs granges sur des

terrains entourés de murs de clôture, défendus par des échauguettes et

de bonnes portes flanquées. Ces centres de provisions de grains et de

fourrages étaient occupés par des moines que l'on détachait

temporairement dans ces établissements isolés au milieu des champs, par

suite de quelque faute, et pour faire pénitence. Ils étaient habités

aussi par des frères convers et par des paysans. Ils contenaient donc

des logements disposés près des portes, et, la nuit, les voyageurs

pouvaient trouver un gîte dans ces dépendances, signalées au loin par un

fanal et le son d'une cloche suspendue au-dessus de l'une des entrées.

Peu à peu les granges d'abbayes, avec leurs enceintes et logis, virent

se grouper autour d'elles des habitations de paysans, et devinrent ainsi

le noyau d'un hameau. Nous avons en France beaucoup de villages qui

n'ont pas une autre origine, et qui ont conservé le nom de _la Grange_.

En temps de guerre, les paysans se renfermaient dans l'enceinte et s'y

défendaient de leur mieux. À l'instigation de quelque seigneur rival de

l'abbaye, il leur arrivait aussi de piller les granges des moines ou d'y

mettre le feu, ce qui ne leur était pas d'un grand profit.

Quelquefois ces bâtiments ruraux contenaient des étables à

rez-de-chaussée; telle est la belle grange qui existe encore près de

l'église de Saint-Martin-au-Bois, dans le département de l'Oise. Le

rez-de-chaussée est voûté et est destiné à recevoir des troupeaux;

au-dessus, un vaste grenier sert de magasin aux fourrages. Les granges

sont elles-mêmes, dans certaines localités, des bâtiments fortifiés,

entourés de fossés, flanqués de tours; toutefois cette disposition

n'apparaît guère qu'au XVe siècle, c'est-à-dire à l'époque où la

campagne, en France, était continuellement ravagée par des bandes de

routiers.

[Illustration: Fig. 1.]

[Illustration: Fig. 2.]

[Illustration: Fig. 3.]

[Illustration: Fig. 4.]

[Note 13: T. XIV, p. 491; t. XV, p. 193, 443 et 492.]

[Note 14: Nous devons ces dessins, relevés avec le plus grand

soin, à M. Davioud, architecte de la ville de Paris.]

GRIFFE, s. f. C'est le nom que l'on donne à un appendice de la base des

colonnes pendant une certaine partie du moyen âge. On sait que les bases

des ordres ionique et corinthien romains se composent de tores

circulaires reposant sur une plinthe carrée (1). Il résulte de cette

disposition que les tores A laissent quatre angles B, découverts, à

surface supérieure horizontale, que le moindre mouvement de la colonne

fait briser. Nous ne nions pas que la composition de ce détail

architectonique ne soit parfaitement classique; mais, cet aveu fait, on

nous permettra de considérer cette disposition comme vicieuse, au point

de vue de la construction, peu rassurante même pour l'oeil, qui ne

comprend pas à quoi servent ces angles minces réservés sous une charge

verticale. Les anciens avaient eux-mêmes si bien senti l'inconvénient

pratique de la plinthe carrée, qu'ils amaigrissaient, sous les

diagonales _ab_, le lit inférieur de ces angles saillants (2). C'était

un aveu de leur inutilité; il eût été plus simple de ne pas les

conserver, et de donner à la plinthe une forme circulaire ou polygonale.

Il faut croire que les architectes romans voulurent éviter la casse des

angles des plinthes de bases, car, dès le XIe siècle, nous observons

déjà que, du dernier tore à l'angle de la plinthe, on laisse un

appendice ou renfort qui donne un certain empattement et une plus grande

résistance à ces angles. Ces premières griffes (3) sont très-simples de

forme: ce sont des boutons, des ergots qui, partant du tore, s'appuient

sur la surface triangulaire des quatre angles de la plinthe (voy. BASE).

Mais bientôt, ces appendices étant fort près de l'oeil, on en fit des

morceaux de sculpture très-soignés et souvent très-riches. Au XIIe

siècle, dans les édifices rhénans, on voit des bases de colonnes

cylindriques armées de griffes volumineuses, finement sculptées, qui

amortissent puissamment les tores sur les plinthes. Voici (4) une de ces

griffes provenant des bases des gros piliers du choeur de la cathédrale

de Strasbourg. Cet ornement donne à la base une fermeté très-convenable

à ce membre de l'architecture, fermeté qui manque absolument à la base

romaine; le gros tore inférieur, aplati (voy. BASE), se prête d'ailleurs

à recevoir ces appendices.

Autour du choeur de l'église abbatiale de Vézelay, les gros piliers

cylindriques reposent sur des bases ornées de fort belles griffes (5).

Nous en trouvons de très-remarquables, également sculptés, sur les

angles des plinthes des grosses colonnes du sanctuaire de l'église

collégiale de Poissy; quelques-unes (car ces griffes sont variées à

chaque base) représentent des animaux fantastiques sculptés avec

beaucoup de finesse (6). Ces deux exemples appartiennent à la fin du

XIIe siècle. Au commencement du XIIIe siècle, les griffes sont moins

variées comme forme; mais leur sculpture est énergique, bien appropriée

à la place, largement modelée.

Voici (7) une des griffes provenant des bases du tour du choeur de la

cathédrale de Laon. Cette feuille, terminée par un crochet, enroulée sur

elle-même à son extrémité, se lie intimement au tore; elle semble avoir

poussé sur sa surface et l'envelopper. On comprend que ces appendices

puissants donnent de la solidité aux cornes de la plinthe et leur

permettent de résister à une pression produite par un tassement

irrégulier.

Quelquefois (au commencement du XIIIe siècle) la griffe n'est qu'un

évidement pratiqué à l'angle d'une plinthe très-épaisse. On voit des

exemples de ces sortes de griffes aux colonnes engagées des chapelles du

tour du choeur de la cathédrale de Troyes (8). La griffe la plus

vulgaire adoptée à cette époque affecte la forme d'une feuille d'eau,

ressemblant assez au rez-de-coeur de l'architecture antique, mais d'un

modelé plus énergique. C'est ainsi que sont sculptées les griffes des

bases des colonnes de la partie inférieure de la cathédrale de Paris

(9). Vers le milieu du XIIIe siècle, les plinthes des bases étant

presque toujours taillées sur plan octogonal, la griffe disparaît. On la

voit renaître dans quelques monuments du XIVe siècle, comme à la

cathédrale (ancienne) de Carcassonne(10), à la cathédrale de Sens

(11)[15]. Elle disparaît définitivement au XVe siècle. On peut regretter

que ce bel ornement ait été complétement abandonné; et bien que si, par

aventure, un architecte s'avisait de l'employer de nouveau, comme un

appendice nécessaire, rassurant pour l'oeil, on ne manquerait pas

d'accuser cet architecte de nous faire rétrograder vers les temps

barbares. Il ne faut pas désespérer de lui voir reprendre la place qu'il

occupait si légitimement.

[Illustration: Fig. 1.]

[Illustration: Fig. 2.]

[Illustration: Fig. 3.]

[Illustration: Fig. 4.]

[Illustration: Fig. 5.]

[Illustration: Fig. 6.]

[Illustration: Fig. 7.]

[Illustration: Fig. 8.]

[Illustration: Fig. 9.]

[Illustration: Fig. 10.]

[Illustration: Fig. 11.]

[Note 15: Pilier de gauche à l'entrée de la nef, repris au

XIVe siècle.]

GRILLAGE, s. m. Réseau en fer mince ou en fil de fer destiné à garantir

les vitraux contre la grêle, à préserver des sculptures du contact,

quelquefois aussi des objets précieux déposés dans les trésors des

églises ou des châteaux. Il reste peu d'exemples de grillages d'une

époque ancienne; cependant nous en possédons encore qui datent du XIIIe

siècle. Les fenêtres du chevet de l'ancienne cathédrale de Béziers

conservent leurs grillages, qui sont de jolies pièces de forge. Ils se

composent (1) de montants simples et alternativement de montants

auxquels sont soudées de fines brindilles de fer. Ces grillages sont

scellés dans les tableaux des baies au moyen des traverses A; celles-ci

sont pourvues d'oeils renflés, ainsi que l'indique le détail B. Les

traverses ont 0,02 c. d'épaisseur sur 0,035m c. de largeur; les montants

ont 0,015m d'épaisseur sur 0,02 c. de largeur; les brindilles ont en

moyenne 0,01 c. carré, et sont retenues au moyen d'embrasses C serrées à

froid. Mais ce sont là plutôt des grilles très-délicates que des

grillages.

Voici (2) un exemple de grillages fabriqués avec des fils de fer et qui

datent du XIVe siècle. Ce fragment a été trouvé à Rouen chez un marchand

de ferrailles, et nous en avons vu un autre absolument semblable dans la

cathédrale de Munich. On admettra que les anciens serruriers ou

grillageurs avaient plus d'imagination que ceux de notre temps. Nos

grillages modernes sont d'un aspect moins agréable.

[Illustration: Fig. 1.]

[Illustration: Fig. 2.]

GRILLE, s. f. Clôture à jour en fer ou en bronze. L'antiquité romaine

employait souvent le bronze coulé pour les grilles de clôture. À

l'exemple des anciens, dans les premiers temps du moyen âge, ce procédé

fut quelquefois adopté. Tout le monde connaît les belles grilles en

cuivre coulé de Notre-Dame d'Aix-la-Chapelle, et qui datent de l'époque

de Charlemagne[16]. Ces clôtures avaient été vraisemblablement

fabriquées soit en Orient, soit par des artistes byzantins établis en

Lombardie. Mais, outre que ces clôtures étaient fort chères, tant à

cause de la matière employée que par les frais de modèle et de moulage,

elles pouvaient être brisées facilement. Le fer, d'un emploi très-commun

dans les Gaules dès une époque reculée, fut de préférence adopté pour

toutes les clôtures à jour fabriquées pendant le moyen âge en France.

L'art du forgeron était d'ailleurs développé chez nous, et il se

perfectionna singulièrement pendant les XIe et XIIe siècles. Il faut

savoir qu'alors on n'avait pas les moyens de fabrication introduits par

l'industrie moderne; le fer était étendu en plaques ou corroyé en forme

de barres, à la main, sans le secours de ces cylindres puissants qui,

aujourd'hui, réduisent instantanément un bloc de fer rouge en fil de

fer. Obtenir une barre de fer longue, d'une égale épaisseur, bien

équarrie et dressée, c'était là une première difficulté, dont nous ne

pouvons avoir une idée, puisque tous les fers nous sont livrés, par les

usines, réduits en barres de toutes grosseurs et de sections

très-variées, sans que la main du forgeron ait en rien participé à ce

premier travail. Bien que l'on ne puisse méconnaître les immenses

avantages de la fabrication mécanique, il est certain cependant que les

forgerons ont dû peu à peu perdre l'habitude de manier le fer et d'en

connaître les qualités. Il y a vingt-cinq ans, on aurait vainement

cherché à Paris un forgeron capable de façonner la grille la plus

simple, et si nous en trouvons aujourd'hui, c'est grâce aux recherches

sur les arts industriels du moyen âge, grâce à quelques-uns de ces

architectes, qui, au dire de plusieurs, ne tendent à rien moins qu'à

faire rétrograder l'art de l'architecture vers la barbarie. Ceci dit,

afin de rendre à chacun ce qui lui est dû, occupons-nous des grilles. On

comprendra sans peine que, lorsqu'il fallait réduire à la main un

morceau de fer rougi en une barre, on évitait autant que possible de

donner à ces barres une grande longueur. Le forgeron, obligé de

retourner le bloc sur l'enclume et de l'amener peu à peu aux dimensions

d'une tringle équarrie, ne pouvait dépasser certaines dimensions assez

peu étendues, et devait chercher, par des combinaisons d'assemblage, à

éviter les pièces très-longues, par conséquent très-lourdes. Cela seul

explique pourquoi les plus anciennes grilles sont composées autant que

possible, de petites pièces de forge.

Une des plus anciennes grilles que nous connaissions, et qui soit une

oeuvre d'art, se trouve dans la cathédrale du Puy-en-Vélay. Cette grille

ouvrante, à un vantail, se compose d'un châssis de fer de 0,04 c. sur

0,02 c. d'épaisseur, contenant quatre traverses séparées par des

montants de 0,015m sur 0,02 c., entre lesquels sont disposés des

rinceaux de fer très-artistement composés. Cette grille date,

pensons-nous, du commencement du XIIe siècle. En voici un fragment (1).

Dans la hauteur, on compte cinq panneaux de brindilles soudées à des

embases et arrêtées aux montants par des embrasses B. Ces embrasses ne

sont pas soudées, mais simplement contournées à chaud. Le fer forgé à la

main présentant toujours des irrégularités, le forgeron, pour dissimuler

ces défauts, a eu l'idée de couvrir les montants, les brindilles et

leurs embases, de coups de poinçon et de burin qui donnent à cette

ferronnerie un aspect brillant, précieux et fin. Le détail (2) indique

ce genre de travail fait à froid. L'irrégularité même du travail donne

un charme particulier à ces pièces de forge dans lesquelles on sent

partout la main de l'homme. Les montants de cette grille sont posés de

champ et portent, ainsi que nous l'avons dit, 0,015m sur 0,02 c. Les

brindilles ont en moyenne 0,007m sur 0,015m.

Pendant le cours du XIIe siècle, le mode de fabrication des grilles ne

se modifie guère; ce sont toujours des montants compris dans des châssis

et renfermant des ornements composés de brindilles de fer à section

carrée ou méplate. Quand on veut donner beaucoup de force aux grilles,

les montants, comme les brindilles, se présentent de champ (3); quand,

au contraire, on prétend donner un aspect léger à ces grilles, les

montants et brindilles présentent à la vue leur côté large (4). Ceci

peut paraître étrange, car le tracé géométral produit précisément

l'effet contraire; mais les architectes du moyen âge ne se préoccupaient

pas de l'effet géométral, purement de convention. Il est clair que,

toute grille se voyant obliquement dans la plus grande partie de sa

surface, si les fers sont posés de champ, leurs côtés larges

apparaissent et se développent, ce qui donne un aspect robuste à

l'ouvrage; si les fers, au contraire, sont posés de plat, leurs faces

larges diminuent par l'effet de la perspective, et les surfaces étroites

n'empiètent point sur les vides. La fig. 5, qui donne le même dessin de

grille, l'un, celui A, obtenu avec des fers de champ, l'autre, celui B,

avec des fers de plat, fera comprendre cette loi si simple et si peu

observée généralement, par suite de l'habitude que nous avons prise de

ne pas nous préoccuper de l'effet perspectif en exécution. D'après le

tracé géométral, la grille A semblerait légère et la grille B paraîtrait

robuste, tandis qu'en exécution c'est le contraire qui a lieu.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 6 - (G - H - I - J - K - L - M - N - O) · 第 3 / 32 段