Il est des temps, heureux pour l'art, où le goût n'a pas besoin d'être

défini; il existe par cela même que l'art est vrai, qu'il se soumet aux

enseignements de la raison, qu'il ne répudie pas son origine et ne parle

qu'autant qu'il a quelque chose à dire. Dans ces temps, on ne se

préoccupe pas de donner les règles du goût, pas plus que parmi

d'honnêtes gens on ne se préoccupe de discuter sur ce qui est licite et

ce qui ne l'est pas. On commence à parler du goût quand le goût

s'éloigne de l'art pour se réfugier dans l'esprit de rares artistes; on

n'écrit des livres sur la vertu que quand le vice domine. Ces temps

heureux sont loin de nous; ils ont existé chez les Grecs de l'antiquité,

ils ont brillé pendant le moyen âge, ils pourraient renaître peut-être,

à la condition d'admettre que le goût consiste dans l'observation de

principes très-simples, non dans la préférence donnée à telle forme sur

une autre. Quand le goût est renfermé dans les limites d'une coterie, si

puissante qu'on veuille la supposer, ce n'est plus qu'une prétention

funeste, dont chacun tend à s'affranchir; car le goût, le bon goût

possède ce privilége de s'imposer à travers les temps et malgré les

préjugés comme tout ce qui découle de la vérité. Mais à peine,

aujourd'hui, si l'on s'entend sur ce que c'est que le goût. On professe,

lorsqu'il s'agit d'architecture, de véritables hérésies en matière de

goût; on donne, chaque jour, comme des modèles de goût, des oeuvres dont

il est impossible de comprendre le sens, qui ne se font remarquer que

par un désaccord complet entre le but et l'apparence. On nous dit que

cette façade est de bon goût; mais, pourquoi? Est-ce parce que toutes

ses parties sont symétriques, qu'elle est ornée de colonnes et de

statues, que de nombreux ornements sont répandus partout? Mais cette

symétrie extérieure cache des services fort divers: ici une grande

salle, là des cabinets, plus loin un escalier. Cette fenêtre qui éclaire

la chambre du maître est de même taille et de même forme que cette autre

qui s'ouvre sur un couloir. Ces colonnes saillantes accusent-elles des

murs de refend, tiennent-elles lieu de contre-forts? Mais les murs de

refend sont placés à côté de ces colonnes et non sur leur axe; les

contre-forts sont superflus, puisque les planchers ne portent même pas

sur ce mur de face. Nous voyons des niches évidées au milieu de trumeaux

là où nous aurions besoin de trouver un point d'appui. Pourquoi, si nous

raillons ces gens qui veulent paraître autres qu'ils ne sont, si nous

méprisons un homme qui cherche à nous en imposer sur sa qualité, sur son

rang dans le monde, et si nous trouvons ses façons d'être de

très-mauvais goût, pourquoi trouvons-nous qu'il y ait du goût à élever

une façade de palais devant des bureaux de commis, à placer des

colonnades devant des murs qui n'en ont nul besoin, à construire des

portiques pour des promeneurs qui n'existent pas, à cacher des toits

derrière des acrotères comme une chose inconvenante, à donner à une

mairie l'aspect d'une église, ou à un palais de justice l'apparence d'un

temple romain? Le goût n'est pas, comme le pensent quelques-uns, une

fantaisie plus ou moins heureuse, le résultat d'un instinct. Personne ne

naît homme de goût. Le goût, au contraire, n'est que l'empreinte laissée

par une éducation bien dirigée, le couronnement d'un labeur patient, le

reflet du milieu dans lequel on vit. Savoir, ne voir que de belles

choses, s'en nourrir, comparer; arriver, par la comparaison, à choisir;

se défier des jugements tout faits, chercher à discerner le vrai du

faux, fuir la médiocrité, craindre l'engouement, c'est le moyen de

former son goût. Le goût est comme la considération: on ne l'acquiert

qu'à la longue, en s'observant et en observant, en ne dépassant jamais

la limite du vrai et du juste, en ne se fiant point au hasard. Comme

l'honneur, le goût ne souffre aucune tache, aucun écart, aucune

concession banale, aucun oubli de ce que l'on doit aux autres et à

soi-même. Le respect pour le public est, de la part d'un artiste qui

produit une oeuvre, la première marque de goût. Or la sincérité est la

meilleure façon d'exprimer le respect. Si le mensonge était jamais

permis, ce serait envers ceux que l'on méprise. Cependant nous nous

sommes éloignés des règles du goût à ce point, dans l'art de

l'architecture, que nous ne montrons plus au public que des

_apparences_. Nous simulons la pierre avec des enduits ou du ciment, le

marbre et le bois avec de la peinture. Ces voussures que vous croyez en

pierre sculptée ne sont qu'un plâtrage sur des lattes; ces panneaux de

chêne, ce sont des planches de sapin recouvertes de pâtes et d'une

couche de décoration; ces pilastres de marbre et d'or, qui paraissent

porter une corniche et soutenir un plafond, sont des plaques de plâtre

accrochées au mur chargé de leur poids inutile. Ces caissons du plafond

lui-même, qui nous représentent des compartiments de menuiserie, ne sont

autre chose que des enduits moulurés suspendus par des crampons de fer à

un grossier plancher qui n'a nul rapport avec cette décoration; si bien

que, dans cette salle où vous croyez voir la main-d'oeuvre le disputer à

la richesse de la matière, tout est mensonge. Ces piliers qui paraissent

porter sont eux-mêmes accrochés comme des tableaux; ces arcs masquent

des plates-bandes en bois ou en fer; cette voûte est suspendue à un

plancher qu'elle fatigue; ces colonnes de marbre sont des cylindres de

stuc revêtant des poteaux. L'artiste, dites-vous, est homme de goût;

oui, si c'est faire preuve de goût de se moquer de vous et de tromper le

public sur la qualité de l'oeuvre.

Comment procédaient cependant ces artistes du moyen âge en France,

accusés de mauvais goût par les beaux-esprits des XVIIe et XVIIIe

siècles, peu connaisseurs en architecture, et par nos débiles écoles

modernes, copiant avec du carton et du plâtre les robustes splendeurs de

ces derniers siècles, et tombant, de contrefaçons en contrefaçons, par

ennui et fatigue, par défaut de principes et de convictions, jusqu'à

l'imitation du _style_ du temps de Louis XVI, comme si l'art de ce temps

d'affaissement possédait un style? comme si, pour en venir à cette

triste extrémité, il était nécessaire d'envoyer nos jeunes architectes à

Rome et à Athènes s'inspirer des arts de l'antiquité?

Leur première loi était la sincérité. Avaient-ils de la pierre, du bois,

du métal, des stucs à mettre en oeuvre? ils donnaient à chacune de ces

matières la structure, la forme et la décoration qui pouvaient leur

convenir; et, lors même qu'ils tentaient d'imposer à l'une de ces

matières des formes empruntées à d'autres, le goût leur traçait les

limites qu'on ne saurait dépasser, car jamais ils ne cherchaient à

tromper sur l'apparence. On peut bien trouver que telle rose, tels

meneaux sont délicatement travaillés: personne ne prendra une rose en

pierre, des meneaux en pierre pour du bois ou du fer; encore ces détails

des édifices religieux ne sont-ils que des claires-voies, des

accessoires qui ne tiennent pas à la véritable structure, on le

reconnaît sans être architecte. Pour eux, une salle est une salle; une

maison, une maison; un palais, un palais; une église, une église; un

château, un château; et jamais il ne leur serait venu à l'esprit de

donner à un édifice municipal la silhouette d'une église en manière de

pendant, pour amuser les badauds, grands amateurs de la symétrie.

Font-ils couvrir cette salle d'un berceau en bois? c'est bien un lambris

que nous voyons, non point le simulacre d'une voûte en maçonnerie.

Font-ils un plafond? c'est la structure du plancher qui donne ses

compartiments, sa décoration. À leur avis, un toit est fait pour couvrir

un édifice; aussi lui donnent-ils la pente suffisante pour rejeter les

eaux; ils ne le dissimulent pas derrière un attique; dans un même

palais, ils n'élèveront pas des toits plats et des toits aigus: ils

adopteront les uns ou les autres partout, suivant le besoin, le climat

ou la nature des couvertures. Est-ce une galerie qui passe derrière ce

mur? nous le reconnaîtrons, à l'extérieur, par la manière dont les jours

sont percés; est-ce une grand'salle? les fenêtres seront hautes et

larges; est-ce une suite de cellules? les fenêtres seront fréquentes et

petites. Partant de principes vrais, simples, raisonnés, le goût n'est

plus affaire de hasard: il s'attache à quelque chose de réel; il apporte

dans l'étude des détails le respect pour la vérité; il se complaît à

exprimer les besoins, les nécessités du programme; à chaque instant il

varie son expression, suivant le thème qui lui est donné. Savoir ne dire

que ce qu'il faut et savoir dire les choses à propos est une preuve de

goût dans les relations du monde; c'est faire preuve de peu de goût de

donner à la maison d'un simple particulier habitée par des locataires

l'apparence d'un palais. «Si le propriétaire peut payer ce luxe,

direz-vous, pourquoi ne pas le satisfaire?» Soit; mais vous ne pourrez

nous empêcher de trouver que l'architecte et son client ont mauvais

goût, et l'extravagance de celui-ci n'excuse pas la complaisance du

premier. On n'écrit pas une ordonnance de police comme un discours à

l'Académie, un inventaire avec le style qui convient à un roman; et la

lettre que vous adressez à votre jardinier pour lui recommander de

planter des salades en temps opportun n'est pas faite comme celle que

vous écrivez à un prince pour réclamer sa bienveillance. Pourquoi donc,

si nous admettons ces distinctions dans la façon d'écrire, ne les

observons-nous pas dans notre architecture? Nous trouvons dans l'art du

moyen âge cet à-propos, marque d'un goût sûr. L'église du village ne

ressemble pas à une cathédrale; elle n'est pas un diminutif de celle-ci.

La maison d'un bourgeois n'est pas faite avec les rognures d'un palais.

La halle de la cité ne peut être prise pour une salle de fêtes,

l'hôpital pour une maison de ville; et l'étranger qui se promenait

autrefois dans nos cités pouvait deviner la destination de chaque

édifice à son apparence extérieure; il ne lui serait jamais arrivé de

chercher un bénitier à la porte d'une mairie, croyant entrer dans une

église, ou de demander, sous le vestibule d'une caserne, le nom du riche

seigneur pour lequel on a bâti ce majestueux édifice.

Le goût est relatif à l'objet; il s'appuie donc avant tout sur la

raison. Comme le bon sens est une des qualités (fort ancienne) de notre

pays, nous avons apporté dans nos arts un goût délicat, lorsque nous

avons été laissés à nos propres instincts. Malheureusement,

l'architecture s'est brouillée depuis longtemps en France avec le bon

sens, et par suite avec le bon goût, sous l'influence de doctrines

erronées. On a reconnu, au XVIIe siècle, que l'architecture antique

était un art soumis à un goût pur, ce qui est incontestable; on s'est

mis à faire de l'architecture antique, sans penser que, si

l'architecture antique est conforme au goût, c'est qu'elle est une

expression nette, précise, de la civilisation qui l'a constituée. Mais

si par cela même l'architecture antique se soumet aux règles du goût

sous les empereurs romains, elle est contraire à ces règles sous la

société de Louis XIV, qui ne ressemble pas absolument à la société de

Tibère ou de Claude. Alors (au XVIIe siècle) on ne faisait guère entrer

le raisonnement dans les questions d'art; l'architecture était une

affaire de colonnades, de chapiteaux, de frontons et de corniches, de

symétrie, toutes choses qu'on déclarait être de _grand goût_, comme on

disait alors, sans définir d'ailleurs ce qu'on entendait par ce _grand

goût_, qui n'est, à notre avis, qu'un grand engouement. Cependant (car

c'est une occasion de faire preuve de goût, et de ne pas tomber dans

l'exagération) il est juste de reconnaître que ce siècle (nous parlons

de celui de Louis XIV) a su produire en architecture des oeuvres d'une

grande valeur, toutes fois qu'elles n'ont pas abandonné complétement

notre sens français. Certes, on ne peut nier que l'Hôtel des Invalides,

par exemple, ne soit un chef-d'oeuvre d'architecture. Pourquoi? Est-ce

parce que nous y trouvons des archivoltes romaines, des corniches

romaines? Non certainement: c'est parce que cet édifice présente un plan

parfaitement approprié à l'objet; partout de la grandeur, sans place

perdue, des services faciles, un aspect général extérieur qui indique

clairement sa destination. Mais à qui devons-nous ces belles

dispositions? Est-ce à l'antiquité romaine? Sont-ce les architectes

romains qui nous ont donné, entre autres choses, cette belle composition

de la cour, avec ses quatre escaliers aux angles, autour desquels tourne

le cloître? Non, c'est là le plan d'une cour d'abbaye française, avec

son vaste réfectoire, avec ses dortoirs, son église accessible de tous

les points des bâtiments, ses galeries et ses services journaliers.

C'est par ces dispositions appropriées à l'objet que l'Hôtel des

Invalides est une oeuvre de goût, et non parce que l'architecte a semé

sur ses façades quelques profils romains; au contraire, ces détails

empruntés à une architecture entièrement étrangère à notre climat, à nos

usages et à notre génie, ne font que gâter le monument, ou le rendre, au

moins, froid, monotone. Ces toits à pentes rapides (qui sont bien

français) jurent avec ces corniches antiques, avec ces arcades qui ont

le grand tort de vouloir rappeler quelque portique de théâtre ou

d'amphithéâtre romain. En cela le goût ne saurait être satisfait, car le

goût demande aussi un rapport, une corrélation entre l'ensemble et les

détails. Quand Molière a pris à Plaute son sujet d'_Amphytrion_, bien

qu'il ait adopté le canevas antique, il a fait parler Mercure, la Nuit,

Jupiter, Amphytrion, Alcmène et Sosie, comme parlaient les seigneurs,

les dames et les valets de la cour, et non comme des Grecs. Bien mieux,

il a donné à ses personnages les sentiments, les idées et les préjugés

de son temps; pour exprimer ces idées, ces sentiments, il n'a pas cousu

des mots grecs ou latins à sa phrase française. Le nom des personnages

ne fait là rien à l'affaire, et Jupiter pourrait s'appeler Louis le

Grand et porter la grande perruque. Certes Molière, comme tous les

auteurs illustres du XVIIe siècle, appréciait fort les anciens, avait su

s'en servir; cessait-il pour cela d'être Français, et si nous

l'admirons, n'est-ce pas parce qu'il est bien Français? Pourquoi donc, à

l'architecture seule, serait-il permis de s'exprimer comme l'écolier

limousin de Rabelais, et en quoi ce jargon peut-il être conforme aux

règles du goût?

La pierre, le bois, le fer, sont les matériaux avec lesquels

l'architecte bâtit, satisfait aux besoins de son temps; pour exprimer

ses idées, il donne des formes à ces matériaux; ces formes ne sont pas

et ne peuvent être dues au hasard, elles sont produites par les

nécessités de la construction, par ces besoins mêmes auxquels l'artiste

est tenu de satisfaire, et par l'impression qu'il veut produire sur le

public; c'est une sorte de langage pour les yeux: comment admettre que

ce langage ne corresponde pas à l'idée, soit dans l'ensemble, soit dans

les détails? et comment admettre aussi qu'un langage formé de membres

sans relations entre eux puisse être compris? Cette confusion,

introduite au XVIIe siècle, a bientôt fait de l'architecture un art

incompréhensible pour le public; nous en voyons aujourd'hui plus que

jamais les tristes effets.

De l'introduction irréfléchie de certaines formes et non de l'esprit de

l'antiquité dans l'architecture, on en est venu bientôt à la corruption

de ces formes dont les principes n'avaient point été reconnus tout

d'abord. Au XVIIIe siècle, on croyait encore pratiquer les arts romains,

tandis qu'on ne faisait qu'aggraver le désordre qui s'était mis dans

l'étude de l'architecture. Cependant le goût, le sentiment des

convenances est assez naturel chez nous, pour que, dans ce désordre

même, on trouve les traces de cette qualité française. Nos châteaux, nos

édifices publics du dernier siècle ont un certain air de grandeur calme,

une raison, bien éloignés des exagérations que l'on rencontre alors dans

les édifices analogues bâtis en Italie et en Allemagne. L'un des signes

les plus visibles de la confusion qui s'est faite dans les esprits

depuis cette époque, c'est le rôle infime que l'on a donné au goût dans

l'architecture. Le goût est devenu une qualité de détail, un attrait

fugitif, à peine appréciable, que l'on ne saurait définir, vague, et qui

dès lors n'était plus considéré par nos architectes comme la conséquence

de principes invariables. Le goût n'a plus été qu'un esclave de la mode,

et il s'est trouvé alors que les artistes reconnus pour avoir du goût en

1780 n'en avaient plus en 1800. Cette dépréciation du goût a fait dire,

par exemple, que tel artiste ne possédait ni la théorie ni la pratique

de son art; qu'il était, en deux mots, passablement ignorant, mais qu'il

_avait du goût_. Est-il donc possible de faire preuve de goût en

architecture, sans être profondément versé dans cet art? Comme preuve de

la dépréciation du goût, citons un auteur sérieux, éclairé, et voyons ce

qu'il dit à propos du goût[10]. «De même, pour tout ce qui a rapport à

l'imitation des beaux-arts[11], la faculté qu'on appelle le _goût_

s'exerce principalement sur les qualités agréables, sur le choix d'une

certaine manière d'être ou de faire que le sentiment seul comprend, et

qu'aucune analyse ne peut démontrer.» Voilà qui est embarrassant, et

c'est le cas de dire: «On ne peut disputer des goûts», puisqu'on ne peut

démontrer s'il existe ou n'existe pas. Et plus loin: «Le goût n'est pas

celui qui, dans la composition, fait découvrir ces grands partis

d'ordonnance, ces lignes heureuses, ces masses imposantes qui saisissent

à la fois l'esprit et les yeux; mais ce sera lui souvent qui mêlera à

ces combinaisons l'attrait de la facilité, d'où résultera l'apparence

d'une création spontanée.» Ainsi nous voyons que, pour un des auteurs

les plus distingués qui ont écrit sur l'art de l'architecture au

commencement de ce siècle, le goût est insaisissable; il ne préside

point à l'ordonnance générale, il n'est appelé par l'artiste que quand

l'oeuvre est conçue et qu'il ne s'agit plus que de lui donner un tour

attrayant, c'est-à-dire lorsqu'il faut, en bon français, la soumettre

aux exigences de la mode du jour. C'était bien la peine de parler et

d'écrire sur le goût pendant deux siècles, de fonder des académies

destinées à maintenir les règles du goût, pour en arriver à cette

conclusion: «L'attrait de la facilité... une manière d'être et de faire

que le sentiment seul comprend!»

Rapetissant le goût à ces maigres et fugitives fonctions, on a dû

nécessairement rapetisser ceux qui sont considérés comme les

dépositaires du goût. Aussi, les architectes ont vu bientôt une certaine

partie des édifices publics sortir de leurs mains, puisque le goût

n'avait rien à voir dans «les grands partis d'ordonnance, les masses

imposantes.» On a pensé que leur concours était inutile s'il s'agissait

de bâtir des ponts, d'élever des quais, de faire de grands travaux de

terrassement, des casernes, des ouvrages militaires. Et si le public

trouve la plupart de ces bâtisses laides, disgracieuses, barbares même,

on peut dire que le goût n'entre pour rien là-dedans, et que lui,

public, n'a point à l'y chercher. Eh bien, nos architectes du moyen âge,

d'accord avec le public de leur temps, croyaient que le goût se dévoile

aussi bien dans la construction d'un pont et d'une forteresse que dans

l'ornementation d'une chapelle ou d'une chambre à coucher; pour eux, le

goût présidait à la conception, aux dispositions d'ensemble, aussi bien

qu'aux détails de l'architecture, et l'on pourra reconnaître même que

cette qualité générale en matière de goût se retrouve jusque pendant le

XVIIe siècle. Il suffit de voir comme étaient conçus les châteaux de

Vaux, de Maison, de Coulommiers, du Rincy, de Berny, de Versailles, de

Monceaux, de Saint-Germain, de Chantilly, leurs parcs et dépendances,

pour s'assurer que le goût, chez les architectes qui ont présidé à la

construction et à l'arrangement de ces résidences, n'était pas seulement

une qualité s'attachant aux détails, un tour indéfinissable que le

sentiment seul comprend et qu'aucune analyse ne peut démontrer», mais au

contraire le résultat de bonnes traditions, du savoir, de vues

générales, justes et larges en même temps, résultat dont les causes

comme les effets peuvent être démontrés. C'est bien plutôt dans les

dispositions d'ensemble que les architectes du XVIIe siècle montrent

leur goût que dans l'exécution des détails. Par le fait, le goût se

manifeste dans tout, préside à tout, au milieu des civilisations qui

sont dans les conditions propres à son développement. Il y autant de

goût dans la composition et l'ordonnance du Parthénon, dans la manière

dont il est planté sur l'Acropole d'Athènes, que dans le tracé et

l'exécution des profils et des sculptures.

Voyons maintenant comment les artistes du moyen âge, en France, ont

manifesté cette qualité essentielle. Ainsi que nous l'avons dit plus

haut, le vrai est la première condition du goût. Les architectes de ces

temps possèdent de la brique pour bâtir, leur construction ne simulera

pas un édifice en pierre de taille; ils adopteront, non-seulement la

structure, mais la décoration que peut fournir la brique; ils éviteront,

dans les bandeaux et les corniches, les fortes saillies; ce ne sera pas

par la sculpture qu'ils produiront de l'effet, mais par les masses que

donnent naturellement des parements de terre-cuite revêtissant un

blocage. Aussi les monuments de brique élevés par les architectes du

moyen âge rappellent-ils certaines constructions romaines du temps de

l'Empire; employant les mêmes procédés, ils étaient entraînés à rappeler

les mêmes formes, bien qu'alors les habitudes des constructeurs fussent

très-différentes de celles des Romains. Ils font ressortir la grandeur

de ces masses simples par des cordons délicats mais très-accentués dans

leurs détails, ainsi qu'on peut les composer avec des briques posées sur

l'angle et en encorbellement. S'ils mêlent la pierre à la brique, et si

la pierre est rare, ils ne l'emploieront que pour des colonnes

monostyles, des chapiteaux, des tablettes de corniches, des corbeaux

sculptés, des appuis de fenêtres, des jambages et des archivoltes. Plus

la matière est chère, plus ils sauront en rehausser le prix par la

main-d'oeuvre. Économes de matériaux (ce qui est encore une preuve de

goût), ils ne les prodigueront pas inutilement, les choisissant suivant

la fonction qu'ils doivent remplir, la place qu'ils doivent occuper.

Dans un même édifice, nous verrons des colonnes monostyles, dont le

transport, la taille et la pose ont dû demander beaucoup de temps, de

soins et de peine, porter des constructions en petits matériaux, montés

et posés à la main. Observateurs fidèles des principes de leur

construction[12], ils voudront que ces principes soient apparents; leur

appareil n'est pas seulement une science, c'est un art qui veut être

apprécié, qui s'adresse aux yeux, explique à tous les procédés employés

sans qu'il soit nécessaire d'être initié aux secrets du praticien.

Jamais la construction ne dissimule ses moyens; elle ne paraît être que

ce qu'elle est. Aussi (et c'est là une observation que chacun peut

faire) un édifice du moyen âge gagne plutôt qu'il ne perd à faire voir

son appareil, les joints et lits de sa construction; en peut-on dire

autant des édifices bâtis depuis le XVIIIe siècle? Dans la plupart de

ces monuments, au contraire, la construction réelle n'est-elle pas

tellement en désaccord avec les formes, qu'on est forcément entraîné à

chercher les moyens propres à la dissimuler? Imagine-t-on l'effet que

produirait, par exemple, la colonnade du Louvre avec des joints et lits

franchement accusés comme ils le sont sur la façade de Notre-Dame de

Paris? En cela donc on ne peut refuser aux architectes du moyen âge

d'être vrais. On objectera peut-être ceci: que les Grecs et même les

Romains n'ont pas accusé l'appareil, les moyens de la construction, le

détail de la structure, et que cependant on ne saurait prétendre qu'ils

ont ainsi manqué de goût en cessant d'être vrais. Les Grecs et les

Romains, lorsqu'ils ont employé la pierre ou le marbre, ont eu en vue

d'élever des édifices qui parussent tout d'une pièce; ils posaient leurs

pierres parfaitement jointives, sans mortier entre elles, de manière à

ce que les sutures demeurassent invisibles. Chez les Grecs, l'idée de

donner à un édifice l'aspect d'une matière homogène, comme le serait un

monument taillé dans le roc, était dominante à ce point que, s'ils ne

pouvaient employer des matériaux d'une extrême finesse et pureté,

lorsqu'ils bâtissaient en pierre et non en marbre, ils revêtissaient

cette pierre d'un stuc fin, coloré, qui cachait absolument ces joints et

lits à peine visibles. Or nous avons adopté ou cru adopter les formes de

l'architecture des Grecs et des Romains, et nous construisons comme les

architectes du moyen âge, en posant nos pierres sur mortier ou plâtre.

C'est alors que nous ne faisons pas preuve de goût, puisque notre

construction est visible, malgré nos efforts pour la dissimuler, et que

nous adoptons des formes évidemment altérées si l'appareil reste

apparent. Si donc, en construction, pour montrer du goût il faut être

vrai, les anciens, comme les artistes du moyen âge, étaient des gens de

goût, et nous ne saurions aujourd'hui prétendre au même avantage.

Dictionnaire raisonné de l'architecture française du XIe au XVIe siècle - Tome 6 - (G - H - I - J - K - L - M - N - O) · 第 2 / 32 段