La vision dont j’ai parlé est la force qui dirige l’amour de Dieu et du

prochain. C’est là que l’âme voit l’être de Dieu, et comment toute

créature tire son être de Celui qui est l’Etre. Et elle voit que rien

n’existe qui ne tire de lui son existence. Introduite dans la vision,

l’âme puise à la source vive une sagesse admirable, une science

supérieure aux paroles, une gravité forte; elle arrache à la vision son

secret; elle voit la perfection de tout ce qui vient de Dieu, et perd la

faculté de contredire, parce qu’elle voit dans le miroir sans mensonge

la sagesse qui créa. Elle voit que le mal vient de la créature, qui a

détruit ce qui était bien. Cette vision de l’Essence très haute excite

dans l’âme un amour de correspondance, et l’Essence nous invite à aimer

tout ce qui tient d’elle l’existence, toute vérité, toute justice, toute

créature raisonnable ou irraisonnable pour l’amour d’elle-même;

l’Essence nous pousse à aimer tout ce qu’elle aime, tout ce à quoi elle

ordonne d’être. Avant tout, les créatures raisonnables, et, parmi

celles-ci, les bien-aimées de l’Essence. Et quand elle voit l’Essence

s’incliner par amour vers les créatures, l’âme imite ce mouvement,

s’inclinant comme elle s’incline, dans la même mesure et du même côté.

Les amis du Père portent un signe, c’est qu’ils suivent son Fils unique.

Les yeux de leur âme sont tendus vers le Bien-Aimé; ils sont en quête de

leur transformation; tout entiers et totalement ils veulent être fondus

dans la volonté de Celui qu’ils aiment, et c’est le Fils unique du Père.

Quand l’amour de l’âme est une création de l’Essence souveraine, quand

il est né de cette contemplation, alors il sait monter vers l’Essence

d’où il tire son origine. Il sait aussi descendre vers les créatures,

respectant toutes les harmonies, s’inclinant plus ou moins suivant le

mouvement régulateur que fait l’Essence pour s’incliner. Dès lors il ne

peut plus passer la mesure, et tout amour devient suspect à l’âme, s’il

n’est un don direct de Dieu. Quand l’âme qui a vu l’être de Dieu possède

au degré suffisant l’amour de correspondance, elle devient forte jusqu’à

l’immutabilité. Rien, pas même les visions d’un autre genre ni les

ravissements, rien ne l’ébranle. A défaut de la vision ineffable, une

réflexion profonde qui pèse l’être de Dieu, peut suffire et suffit pour

purifier tout amour, et pour émousser toute pointe mauvaise.

Quant à la vision ineffable, outre l’amour créé qu’elle produit dans

l’âme, parce qu’elle porte sur l’Incréé, elle laisse couler dans l’homme

un amour de même nature. Totalement absorbée par la vision, l’âme ne

sait comment répondre à Celui qui vient en elle. Mais cet amour illustre

fait ses opérations.

Remarquez ceci: Au moment où la vision fut donnée à l’âme, l’âme opérait

et se recueillait dans un immense désir pour approfondir son union. Mais

ensuite c’est l’amour incréé qui agit dans l’âme; c’est lui qui la

pousse à se retirer de toute créature, pour augmenter l’union intime.

C’est l’amour incréé qu’il fait lui-même les opérations de l’amour. Or

le principe des opérations de cet amour est l’illumination et le don

d’un désir nouveau.

C’est un certain amour fort et nouveau, que l’âme serait incapable de se

donner. Or l’amour incréé fait tout le bien qui se fait par nos mains.

Sans lui, nous sommes capables de tout mal. Tout bien vient de lui. La

véritable humilité consiste à voir en vérité quel est l’opérateur du

bien; quiconque à cette vue possède l’Esprit de vérité. L’amour de Dieu

n’est jamais oisif. Il pousse à suivre réellement la voie de la croix.

Cet amour offre la croix à l’âme; c’est une pénitence, longue, grave,

austère, mais sa mesure et sa forme doivent dépendre toujours de

l’harmonie universelle. L’ordre a sa commodité, qu’il faut suivre en

toutes choses. Cet amour véritable arrête toute espèce de désordre dans

l’attitude, dans le boire, dans le manger. Il exclut la vivacité vaine;

au lieu de résister à l’ordre, il se fait un ordre là où il n’en trouve

pas.

Et quand l’amour, pendant toute la vie de l’homme, et dans la mesure de

ce qu’il faut, aura porté les fruits de l’arbre de la croix, les fruits

de pénitence dans l’austérité, c’est alors qu’il commencera à comprendre

qu’il est un serviteur inutile, un serviteur mauvais. Il verra deux

parts: en Dieu tout amour, en lui toute haine, et cette vue l’introduira

dans une pénitence à laquelle il ne voudra pas que le corps reste

étranger. Que la pénitence soit légère, ou non, c’est l’amour incréé qui

la fait, et il la diversifie immensément suivant les besoins de chaque

âme. Que la pénitence et la pensée de la pénitence ne soit jamais un

poids pour vous; car c’est Dieu qui opère. Pour provoquer votre volonté

et obtenir votre consentement, Jésus-Christ a donné l’exemple.

Ceux qui sont élevés à la vision de l’Essence incréée s’abîment dans ce

repos immense, et, ayant puisé le feu à la source, sont poussés par lui

vers de plus grandes entreprises; car leur flamme est renouvelée.

Ceux qui n’ont pas l’esprit de vérité, s’attribuant la gloire à

eux-mêmes, deviennent des idolâtres qui adorent leurs bonnes œuvres.

Ils changent en idoles les dons de Dieu, leur lumière devient leur

idole, leur science devient leur idole; ils changent en idole jusqu’à

leur prudence, qui leur était donnée pour discerner. Car tout bien vient

de l’amour, de l’amour incréé, qui brûle éternellement, et ne s’éteint

jamais au fond de lui-même.

Qu’à Lui soit honneur et gloire dans les siècles des siècles. _Amen_!

SOIXANTE-CINQUIÈME CHAPITRE

LES VOIES DE L’AMOUR

La route qui mène à cet amour est la lecture du livre de vie, et il n’y

en a pas d’autre. O mes enfants chéris, que notre amour soit parfait!

Que notre transformation soit entière! car il est tout amour, cet

Homme-Dieu, ce Dieu incréé, ce Dieu incarné; il nous aime tout entier,

il veut que tout entier nous l’aimions. Il veut que Lui, et nous par

l’amour, nous fassions _un_. J’appelle enfants de l’Esprit ceux qui, par

la grâce de la charité, vivent en Dieu, dans la perfection de l’amour

transformé. Nous sommes tous fils de Dieu par la création, mais ceux-là

sont les vases de l’élection et les fils de l’Esprit, en qui Dieu a posé

son amour, et dans lesquels il se repose, attiré par sa propre

ressemblance. C’est sa grâce et son amour qui a formé son image dans

l’âme. J’appelle parfait celui qui a transformé sa vie en la

ressemblance de l’Homme-Dieu.

Or, sachez que Dieu, noble par nature, nous demande notre cœur tout

entier et non la moitié de notre cœur; il le veut sans intermédiaire,

sans partage, sans contestation. On dirait que Dieu fait la cour à l’âme

humaine. Si elle se donne toute, il prend tout; si elle se donne à

moitié, il la reçoit à moitié; mais c’est la première de ces deux choses

qui fait sa joie; car l’amour parfait est un amour jaloux. L’Epoux, dans

son amour, ne peut souffrir chez l’Epouse l’ombre d’un partage, ni en

public, ni en secret. Or, notre Dieu est un Dieu jaloux. Je sais, du

reste, je sais parfaitement que s’il existait un homme qui eût goûté

l’amour de Jésus crucifié, de Jésus souverain bien, cet homme-là ne

s’arracherait pas seulement aux créatures, il s’arracherait à lui-même

pour se donner plus absolument, et que toutes les puissances n’en

feraient plus qu’une pour le transformer tout entier en Celui qui est

notre Sauveur et notre amour, Jésus-Christ, Jésus-Christ!

Si l’âme veut se dégager et s’élever vers la perfection de l’amour qui

se donne tout entier, qui se consacre non pas seulement en vue de la

récompense temporelle ou éternelle, mais aussi en vue de l’être de Dieu,

qui est la Bonté par essence, la Bonté digne de l’amour; l’âme, dis-je,

doit marcher dans la voie droite, marcher dans la voie de l’ordre, avec

les pieds brûlants de l’amour.

Le premier pas qu’elle doit faire dans cette voie, c’est de connaître

Dieu en vérité, non pas par la surface, par le dehors, par la science

des livres. Il faut connaître profondément. Car l’homme aime, comme

l’homme connaît. Si notre connaissance est bornée, vague, superficielle,

si nous pensons à Dieu, comme quelqu’un qui s’acquitte de sa fonction,

notre amour sera misérable. Relisez ce que j’ai déjà dit sur ce sujet.

Mais l’amour a des propriétés et des signes qui permettent de le

reconnaître.

Première propriété. L’amour transforme l’un en l’autre, quant à la

volonté.

Or, la volonté du Christ est, ce me semble, la vie dont il a donné

l’exemple, vie pleine de pauvreté, de mépris, d’obéissance et de

douleur; l’exercice de ces choses est un rempart contre le mal et contre

la tentation.

Seconde propriété. L’amour transforme l’un dans l’autre, quant aux

qualités constitutives de l’Etre. Je n’en citerai que trois: L’amour

s’incline vers les créatures, suivant les lois de l’universelle

harmonie. L’amour est humble et doux. L’amour est immuable. Plus l’âme

est voisine de Dieu, plus elle est inaccessible au changement. La honte

consiste à être ébranlé par quelque chose de petit; c’est là que nous

sentons notre misère.

La troisième qualité de l’amour est la transformation parfaite de l’âme

en Dieu. Alors elle est inaccessible aux tentations; car elle ne réside

plus en elle, mais en Lui.

Quand nous revenons à notre misère, défions-nous de toute créature,

défions-nous de nous-mêmes; je vous en supplie, restez en possession de

vos âmes, ne vous donnez à aucune créature; mais gardez-vous pour Celui

qui a dit «Vous aimerez le Seigneur votre Dieu de tout votre cœur, de

tout votre esprit, de toute votre âme et de toutes vos forces.»

Voici quelques-uns des signes de l’amour. D’abord la soumission de la

volonté.

Ensuite l’exclusion absolue de toute amitié contraire; fallût-il quitter

père, mère, frère, sœur, et tout ce qui ferait obstacle à la volonté de

l’amour.

Puis l’amour porte en lui une force révélatrice des secrets qui oblige à

montrer le fond de soi; ce troisième signe me paraît capital. Il est le

complément nécessaire des actes de l’amour.

Enfin l’amour possède un désir d’assimilation qui fait chérir la

pauvreté, si le Bien-Aimé est pauvre; le mépris, s’il est méprisé:

l’amour veut partager les douleurs. Il ne semble pas qu’entre le riche

et le pauvre, entre l’homme des douleurs et l’homme des délices,

l’amitié puisse ne rien laisser à désirer: la distance des conditions

est en général un obstacle au partage de la vie.

Or, l’amour n’est pas seulement une force d’assimilation, mais une force

d’unité qui fait partout des semblables.

Jésus-Christ, l’éternel amour, a réuni ces signes. Il s’est soumis à la

volonté de l’homme, et Lui, qui d’un signe eût pu tout écraser, il a

obéi jusqu’à la mort. Il a renoncé à sa mère et à sa chair, se livrant à

la mort et les quittant sur la croix. Il nous a dit ses secrets: «Je ne

vous appellerai plus mes serviteurs; car le serviteur ne sait ce que

fait son maître; je vous ai appelés amis.» Il s’est rendu semblable à

l’homme, la faute exceptée. Il a été vraiment homme et vraiment mortel.

Imitons-le pour ne pas faire injure à l’amour de ses entrailles.

Cherchons-le comme il nous a cherchés. Imitons-le comme il nous a

imités. Si un seul homme faisait toutes les pénitences du monde réuni,

ce serait trop peu pour reconnaître une seule goutte de la sueur du

Christ, ou pour mériter la moindre des joies du paradis, ou pour expier

le moindre des péchés mortels, ou pour offrir seulement à Dieu la

satisfaction de la créature. Aussi chacun devrait s’efforcer de faire

pénitence en secret, dans la mesure convenable, et de désirer ce qu’il

ne peut pas faire, et même de faire pénitence publiquement, pourvu que

ce ne soit pas pour chercher les regards; car s’abstenir du bien par

crainte d’être vu, c’est tiédeur et lâcheté. Le Maître a donné

l’exemple. Il a fait beaucoup de choses qui n’ont été ni écrites, ni

connues; mais il n’a pas négligé les actes publics par respect humain.

Si la pénitence nous paraît dure, la patience ne pourrait-elle nous être

agréable dans ces sortes d’afflictions, qui de la part de Dieu, sont des

signes d’amour? Ne pourrions-nous faire, de nécessité, vertu?

Ce que le Père a donné au Fils, souvent le Fils le donne aux siens. Dieu

le Père a choisi pour son Fils la pauvreté et la douleur, l’angoisse du

dedans, l’angoisse du dehors, une amertume au-dessus des paroles et

au-dessus des pensées. C’est pourquoi plusieurs reçoivent la tribulation

non pas seulement avec patience, mais avec joie, comme un signe d’amitié

et comme les arrhes d’un héritage. Dans vos douleurs, contemplez celles

du Fils de Dieu, et cette vue sera votre remède. La tribulation produit

quelquefois d’excellents effets que nous ignorons. Quelquefois elle

tourne l’homme vers Dieu et le fait adhérer à lui. Quelquefois elle le

fait grandir, semblable à la pluie qui féconde la terre. Quelquefois

elle lui donne la force, la pureté et la paix. Ce genre de tribulation

est précieux, sa valeur nous est inconnue, et je porte envie à ceux qui

l’éprouvent. Si nous savions son prix, nous nous la disputerions: chacun

arracherait à son voisin les moyens de se la procurer. Je souhaite que

vous soyez toujours consolés sous le fardeau de cette vie par Celui qui

est la lumière et la joie des affligés. Qu’à Lui soit la gloire dans les

siècles des siècles. _Amen_.

Connaissance de Dieu, connaissance de soi-même, voilà la perfection de

l’homme. Cette double vue produit grâce sur grâce, lumière sur lumière,

vision sur vision. Plus grandira votre connaissance de Dieu, plus

grandira votre amour, et avec lui votre force d’action. Votre pratique

sera la preuve et la mesure de votre amour; ordinairement l’amour

cherche la ressemblance du Bien-Aimé dans l’action et la passion. Le

Christ a supporté la pauvreté, le mépris et la douleur. Le choix de la

sagesse révèle la valeur des choses.

SOIXANTE-SIXIÈME CHAPITRE

LES DONS DE DIEU

Voici quelques dons très doux qui indiquent chez celui qui les possède

la plénitude et la perfection de l’amour consommateur. Ils peuvent

servir de mesure à l’âme pour connaître le point où elle est arrivée

dans la voie de la transformation.

D’abord l’amour de la pauvreté, qui délivre l’âme des attaches de la

créature, de toute possession qui ne serait pas celle de Jésus-Christ,

de toute espérance qui serait fondée sur un autre. Cet amour ne doit pas

seulement vivre dans le cœur, il doit se prouver par les actes.

Un autre don, c’est le désir d’être méprisé par toute créature, et de ne

trouver de compassion nulle part, et de vivre dans le cœur de Dieu seul,

et de compter pour rien partout ailleurs.

Je ne pourrai citer encore le désir d’être accablé et inondé dans son

cœur et dans son corps de toutes les douleurs de Jésus et de Marie, et

que toute créature vous les fasse subir sans relâche.

Celui qui n’a pas ces trois désirs ne possède pas la ressemblance

bienheureuse du Christ, car ils l’ont accompagné, sa mère et lui, en

tout temps et en tout acte.

Si vous possédez ces trois dons, le quatrième sera de vous en sentir

indigne, d’être persuadé que vous ne les avez pas par votre vertu

propre, et plus vous les aurez, plus vous croirez qu’ils vous manquent;

car celui-là perd l’amour, qui se déclare satisfait de ses dons.

Sachez donc que jamais vous n’êtes arrivé; regardez-vous comme quelqu’un

qui va commencer, qui n’a jusqu’ici rien fait et rien reçu.

Puis par une méditation incessante, par une oraison savoureuse, vous

chercherez ces choses dans l’intérieur de Jésus-Christ, et vous crierez

vers Dieu, lui demandant le manteau du nouvel Elie, et vous ne

réclamerez que la transformation parfaite de vous en lui, et vous vous

plongerez dans cette joie des joies, dans la joie de votre vie

terrestre, et vous gravirez l’échelle de la contemplation pour chercher

la plénitude de Jésus, et vous y puiserez les surabondances infinies que

sa vie extérieure n’a pas manifestées. Alors vous fuirez comme la peste

tout ce qui vous séparerait de votre amour. Toute affection charnelle ou

spirituelle, toute chose hostile ou contraire que la terre vous

présentera, vous fera le dégoût et l’horreur d’un serpent sur lequel

vous auriez posé le pied.

Enfin, vous ne jugerez personne, et vous ne vous soustrairez au jugement

de personne, vous regardant, suivant la parole de l’Evangile, comme la

dernière des créatures et la plus indigne des dons de Dieu.

Ceux qui posséderont ces choses de la vie présente, dans le combat

d’aujourd’hui, ceux-là posséderont Dieu dans la patrie. Ceux à qui Dieu

donne pour les transformer en lui la croix de Jésus dans la vie

présente, seront transformés plus tard en Dieu lui-même. C’est pourquoi

l’âme ne doit chercher en cette vie les consolations spirituelles que

pour soutenir sa faiblesse et réchauffer sa froideur.

SOIXANTE-SEPTIÈME CHAPITRE

LE TRÈS SAINT SACREMENT DE L’AUTEL

Parlons un moment du sacrement de l’amour, parlons de l’Eucharistie.

C’est lui qui provoque dans l’âme la prière ardente, c’est lui qui

réveille la vertu d’impétration, et la puissance d’arracher à Dieu.

C’est lui qui creuse l’abîme de l’humilité; c’est lui qui allume les

flammes de l’amour. J’ai non la pensée vague, mais la certitude absolue,

que si une âme voyait et contemplait quelqu’une des splendeurs intimes

du sacrement de l’autel, elle prendrait feu, car elle verrait l’amour

divin. Il me semble que ceux qui offrent le sacrifice, ou qui y prennent

part, devraient méditer profondément sur la vérité profonde du mystère

trois fois saint, qu’il ne faut pas marcher au pas de course dans cette

contemplation, mais demeurer immobile, fixe, enfoncé, absorbé, abîmé.

Quoique les mystères du sacrement soient absolument ineffables, je vais

tâcher de présenter sept considérations qui doivent être méditées en

détail et une à une.

Ce mystère est absolument nouveau, absolument admirable, absolument

supérieur à la raison. Il fut annoncé d’avance, comme nous le voyons

dans l’Ecriture; mais s’il est ancien quant à la figure, il est nouveau

quant à l’accomplissement, quant à la réalité. Il est certain que par la

vertu des paroles consécratrices, l’Homme-Dieu changea le pain et le vin

en son corps et en son sang; il est certain que le prêtre son ministre,

accomplit à l’autel, en vertu du pouvoir qu’il a reçu, le même acte de

puissance.

Quand il prononce sur le pain et le vin les paroles de la consécration,

ces matières sont transubstantiées dans le vrai corps et le vrai sang de

l’Homme-Dieu. Il reste la couleur du pain et du vin, leur saveur, leur

apparence, leurs accidents; mais ces accidents ne portent pas sur le

corps de Jésus-Christ, ils portent sur eux-mêmes, la puissance divine

leur ayant donné des ordres supérieurs à leur nature. La couleur est

donc ici en elle-même, la saveur en elle-même, la blancheur en

elle-même: chaque qualité détachée de toute substance porte sur

elle-même. Voilà en vérité la grande innovation qu’a faite le bras de la

sagesse, armé de puissance et de bonté: le corps et le sang du Christ

poursuit dans ses élus, après la communion, la grande nouveauté, et

accomplit l’inconnu.

Or, en face du sacrement, que nul ne s’étonne: avez-vous mesuré la

toute-puissance? Sur tant d’autels à la fois, en deçà et au delà de la

mer, ici et là, ailleurs encore! Oh! que personne, mes enfants, n’ait

l’audace de s’étonner, car il a dit lui-même:

«Je vous suis incompréhensible; je suis Dieu, j’agis sans vous, et le

mot impossible n’a pas de sens pour moi. J’aurais pu vous faire capables

de comprendre; j’ai mieux aimé vous laisser le mérite de la foi: croyez

et ne doutez pas.»

Secondement, le sacrement est souverainement aimable, et plein de vertu

pour allumer le feu. Ni la crainte ni l’intérêt ne l’a institué: il est

l’acte d’une force dont je ne sais pas le nom, à moins que ce ne soit un

amour sans mesure. Jésus-Christ l’a institué, parce que son amour

dépasse les paroles. Comme ses entrailles criaient vers nous, il s’est

jeté là tout entier, tout entier et pour toujours, jusqu’à la

consommation des siècles. Ce n’est pas seulement en mémoire de sa mort

qu’il institua l’Eucharistie; non, c’est pour rester tout entier avec

nous, tout entier et pour toujours.

Si vous voulez pénétrer dans cet abîme et regarder devant vous, la

première condition est d’avoir de bons yeux. Pressentant au moment de la

Cène la séparation corporelle, vaincu par l’amour qui veut unir, il

s’est substitué lui-même, et a inventé un mode inouï d’unité. O amour

inextinguible! la présence de la mort lui était déjà présente, il voyait

venir sur lui l’agonie inénarrable; c’est alors qu’il se donne à nous,

qu’il invente un moyen de ne pas nous quitter; car ses délices sont

d’être avec les enfants des hommes! Quelle cruauté faudrait-il pour

contempler profondément cet amour, et ne pas aimer soi-même ce grand

ami, sur qui l’oubli n’eut prise ni dans la vie ni dans la mort, mais

qui a voulu se donner tout entier, avec toute sa grandeur, pour faire

l’unité? Je crois, en vérité, qu’il n’y a pas une âme au monde qui, si

elle pesait cet amour, ne fût pas attirée et transformée en lui.

En troisième lieu, ce sacrement renferme des mystères de compassion: il

provoque l’âme. Jésus-Christ l’institua au milieu d’une douleur mortelle

et ineffable: il allait quitter ses disciples, la Vierge, sa chère mère.

C’était l’instant suprême, l’instant de la séparation, et il voyait

devant lui tous ceux qui allaient l’abandonner. Celui-ci allait le

trahir, celui-là le renier; il se donne à l’un et à l’autre. Ses frères

lui préparaient des douleurs inouïes, au milieu desquelles l’attendait

l’abandon; il pressentait la mort avec ses horreurs, les coups, les

injures, la croix, les clous, etc.; il allait suer le sang après la

Cène, suer le sang dans la prière, non pas quelques gouttes de sang,

mais des ruisseaux qui allaient couler à terre.

Et cependant il n’eut pas de repos qu’il n’eût institué le mystère qui

le donne, et une des propriétés de ce mystère, c’est de renouveler

mystérieusement la mémoire de la Passion et du sang versé. «Toutes les

fois que vous ferez ceci, dit-il, faites-le en mémoire de moi.»

Dites-moi si vous connaissez une âme qui puisse voir ces douleurs sans

se transformer en elles: si elle existe, cette âme refuse la communion

du cœur.

Le livre des visions et instructions de la bienheureuse Angèle de Foligno Traduit par Ernest Hello avec avertissement de Georges Goyau, de l'Académie française · 第 13 / 15 段