En quatrième lieu, ce sacrement est une montagne sans sommet; il a la

vertu de creuser l’abîme d’où l’humilité lance au ciel l’adoration la

moins indigne. Celui qui l’a institué, c’est l’Homme-Dieu, c’est le

Seigneur incréé. L’âme, dans sa contemplation, doit regarder à la fois

le sacrement dans la Personne qui l’a institué, et dans la substance

qu’il contient. Il contient le Dieu incréé, invisible, omnipotent,

omniscient, juste, très haut et miséricordieux, créateur du ciel et de

la terre, des choses visibles et des choses invisibles: et voilà le

sommet de la montagne. Sur une de ses crêtes intermédiaires, nous

rencontrons l’humanité de Jésus-Christ; humanité, divinité, deux

natures, une personne, union hypostatique! Quelquefois l’âme, dans la

vie présente, reçoit de l’humanité du Christ une joie plus intense que

de sa divinité, parce que l’âme, moins disproportionnée à la première

chose qu’à la seconde, a plus de capacité pour jouir de celle-là. L’âme,

qui est la forme du corps, jouit du Dieu incréé dans le Dieu fait homme.

O Jésus-Christ créateur! ô Jésus-Christ créature! ô vrai Dieu et vrai

homme! ô vraie chair! ô vrai sang! ô vrais membres d’un vrai corps! ô

union ineffable! ô rencontres d’immensités! ô Seigneur Adonaï! je vais

de votre humanité à votre divinité, de votre divinité à votre humanité;

je vais et je reviens. L’âme, dans sa contemplation, rencontre la

divinité ineffable, qui porte en soi les trésors de richesse et de

science. O trésors impérissables! ô divinité! c’est en toi que je puise

les délices nourrissantes, et tout ce que je dis, et tout ce que je ne

peux pas dire! Je vois l’âme très précieuse de Jésus, avec toutes les

vertus, tous les dons du Saint-Esprit, et l’oblation très sainte, très

sainte et sans tache. Je vois ce corps, le prix de notre rédemption; je

vois le sang où je puise le salut et la vie, et puis je vois ce que je

ne peux pas dire. Voici vraiment, sous ces voiles, Celui qu’adorent les

Dominations, devant qui tremblent les Esprits et les Puissances

redoutables! Oh! si nos yeux s’ouvraient comme leurs yeux, quels

prodiges feraient en nous, aux approchés du mystère, le respect et

l’humilité! Où est-il, où est-il, celui qui pourrait garder son orgueil

s’il contemplait ce que je contemple, et n’être pas terrassé dans son

cœur et dans son corps?

Cinquièmement, ce sacrement possède une vertu de sublimité qui élève

l’âme vers les choses du ciel. La Trinité l’a institué pour se rattacher

ce qu’elle aime, pour arracher l’âme à elle-même et l’emporter à Dieu,

pour l’enlever aux créatures, pour l’unir à l’Essence incréée, pour la

faire mourir aux choses du péché et vivre selon l’Esprit dans la sphère

des choses divines. Sa bonté infinie et sainte l’a institué pour unir,

pour incorporer Dieu à l’homme, l’homme à Dieu; pour que réciproquement

l’un et l’autre se donnent l’hospitalité, pour qu’ils se portent l’un

l’autre, et que notre faiblesse ait ce qu’il faut pour la guérir.

Si vous suivez par le regard d’une contemplation profonde ce mouvement

du Seigneur, qui s’incline du haut des cieux et vient vous prendre par

la main pour vous sauver de l’ennemi terrestre, il vous sera difficile

de ne pas être entraîné par lui.

En sixième lieu, ce sacrement est d’une valeur suprême: il est le don

des dons et la grâce des grâces. Quand le Dieu tout-puissant et éternel

vient à nous avec toute la perfection de l’humanité trois fois sainte de

la divinité, il ne vient pas les mains vides. Pourvu que vous ayez fait

l’épreuve que demande l’Apôtre, et que vous ne soyez pas dans

l’intention de pécher, il vous fait remise des peines temporelles, vous

fortifie contre les tentations, restreint la puissance de vos ennemis,

et augmente vos mérites. C’est pourquoi je vous recommande à la fois,

dans la réception du sacrement de l’autel, la fréquence et le respect.

Saint Augustin dit quelque part, il est vrai: «Quant à la communion

quotidienne, je ne la blâme ni ne la loue». Mais lui-même dit ailleurs:

«Vivez de façon à communier tous les jours». Quelle était donc sa pensée

quand il a dit la première parole? Voyant que dans l’Eglise les bons

sont mêlés aux mauvais, il n’a pas blâmé la communion quotidienne, dans

la crainte d’en écarter les bons, et s’il a dit qu’il ne la louait pas,

c’était uniquement dans la crainte d’autoriser les mauvais.

Les autres bienfaits du sacrement dignement reçu sont absolument

au-dessus des paroles. Il est impossible de mesurer l’océan de grâces

qu’apporte avec elle une seule communion, si l’homme n’oppose pas de

résistance.

Enfin, ce sacrement est le sacrement des louanges, digne d’admiration au

delà des mots et des pensées. Toute bonté, toute beauté, toute sainteté,

sont en lui.

Il renferme le souverain Bien incréé et le souverain Bien créé,

l’essence divine et l’humanité de Jésus-Christ. Pourquoi la louange de

la terre n’est-elle pas comme celle des cieux, superbe, ininterrompue?

Les anges chantent l’éternel _Sanctus_, et leur chant ne s’arrête pas:

les saints et les bienheureux voient et sentent le sacrement sublime.

Enveloppés dans le sacrifice de louanges comme dans les plis d’un

manteau de gloire, ils vivent dans l’Essence infinie qui fait leur

béatitude. Toujours en présence du souverain Bien, du Dieu incréé et du

Dieu incarné, ils le reconnaissent et l’adorent dans le sacrement de

l’autel. Ils reçoivent de notre sacrement une nouvelle douceur, une

nouvelle joie, une nouvelle puissance d’adorer, qui tient à

l’universelle harmonie, à l’universelle communion. Ils communient à la

fois à la tête et aux membres du corps mystique. Ils voient, sentent et

savent que le mystère très haut est une des joies de Jésus-Christ, une

des manifestations de sa bonté, une des complaisances de son amour

unitif.

C’est pourquoi les anges et les saints jouissent du mystère qui leur

ouvre une source de louange; ils partagent la complaisance de

Jésus-Christ; ils jouissent de ses délices. Les bienheureux de l’Eglise

triomphante voient avec des transports de joie les grâces qui coulent

sur l’Eglise militante par le canal du sacrement de l’autel. Que le ciel

et la terre se répondent, que toute lèvre s’ouvre pour la même

adoration!

Quand l’homme approche de l’Eucharistie, je l’engage à se demander quel

est celui qui approche, quel est Celui vers qui il approche, comment il

approche, pourquoi il approche. Il approche d’un Bien qui est le

souverain Bien et la cause de tout bien, le Bien unique, sans lequel

rien ne participe à sa bonté. C’est le Bien suffisant et remplissant,

qui rassasie de grâce et de gloire les saints et les esprits, les âmes

et les corps. Il s’approche pour recevoir le Dieu incarné, le souverain

Bien, qui, dans la créature, rassasie, surpasse et glorifie; qui, en

dehors des créatures, se déploie sans borne et sans mesure; souverain

Bien que la créature ne peut ni connaître ni posséder que dans la mesure

où il se livre pour être connu et possédé, et il se livre dans la mesure

ou chaque créature est capable de lui.

Chaque créature, suivant la quantité d’être qu’elle a reçue de l’essence

infinie, est plus ou moins capable de Celui qui est l’Etre et qui est la

source de l’Etre, et qui est supersubstantiel. Il s’approche du Bien,

hors duquel il n’y a pas de bien. O souverain Bien! ô Bien non

considéré, non connu, non aimé, trouvé par ceux-là seuls qui donnent

tout pour avoir tout! O mon Dieu! si l’homme regarde la bouchée de pain

qu’il va manger, comment fait-il pour ne pas considérer, dans le plus

profond recueillement de son âme et de son corps, cet Eternel, cet

Infini, qui va devenir pour lui, suivant ses dispositions intimes, ou la

mort, ou la vie? Si vous ne mangez pas la chair du Fils de l’homme, si

vous ne buvez pas son sang, vous n’aurez pas la vie en vous. Oh!

approchez donc d’un tel Bien et d’une telle table avec un grand

tremblement resplendissant d’amour! Allez dans votre blancheur, allez

dans votre splendeur; car vous allez au Dieu de toute beauté, au Dieu de

gloire, qui est la sainteté par excellence, la félicité, la béatitude et

l’altitude, la noblesse, l’éternelle joie de l’amour sans mensonge:

allez donner et recevoir l’hospitalité trois fois sainte; allez, dans la

blancheur de votre pureté, pour être purifié; allez dans la force de

votre vie, pour être vivifié; allez, dans l’éclat de votre justice, pour

être justifié; portez à l’autel l’intimité de l’union divine pour

recevoir l’unité plus intime, pour être incorporés à Celui qui vous

attend.

O Dieu incréé, et doucement incarné, l’homme a mangé votre chair, il a

bu votre sang: qu’il ne fasse plus qu’un avec vous dans les siècles des

siècles. _Amen_.

SOIXANTE-HUITIÈME CHAPITRE

L’INCARNATION

Voici la dernière lettre que nous écrivit, avant sa maladie mortelle,

notre mère Angèle de Foligno; voici les dernières lignes que sa main a

tracées. Elle nous avait prévenus elle-même: «Mes enfants, avait dit

notre mère, voici ma dernière lettre.» Car elle connut longtemps

d’avance le bienheureux moment où elle, passerait du temps à l’éternité.

A la nouvelle terrible qu’Angèle parlait pour la dernière fois, celui

qui tenait la plume pour avoir le courage d’écrire, eut besoin d’être

forcé par elle.

Avant de dicter, elle poussa un grand cri:

«O mon Dieu! faites-moi digne de connaître quelque chose du mystère de

la hauteur, quelque chose de cette incarnation, que vous avez faite, de

cette incarnation, principe et source du salut. O incarnation ineffable!

c’est elle qui apporte à l’homme, avec le rassasiement de l’amour, la

certitude du salut. Cette charité est au-dessus des paroles; mais

au-dessus d’elle il n’y a rien: le Verbe s’est fait chair, afin de me

faire Dieu! O secret des entrailles de Dieu! Vous vous êtes anéanti et

dépouillé pour faire de moi quelque chose; vous avez pris l’habit du

dernier des esclaves pour me donner le manteau d’un roi et d’un Dieu!

Et, prenant la forme de l’esclave, vous n’avez rien diminué de votre

substance, vous n’avez fait tort de rien à votre divinité. Mais l’abîme

de votre humilité m’ouvre les entrailles et m’arrache les cris: «O

incompréhensible, fait compréhensible à cause de moi! O incréé, vous

voilà créé! O inaccessible aux esprits et aux corps, vous voilà, par un

prodige de puissance, vous voilà palpable aux pensées et aux doigts! O

Seigneur, touchez mes yeux, pour que je voie la profondeur et la hauteur

de la charité que vous nous avez communiquée dans cette incarnation! O

heureuse faute! non pas heureuse en elle-même, mais par la vertu de la

miséricorde divine. Heureuse faute qui a découvert les profondeurs

sacrées et cachées des abîmes de l’amour! En vérité une charité plus

haute ne peut pas être conçue. O Très-Haut, faites mon intelligence

capable de votre charité très haute et ineffable!

«Seigneur, j’aperçois cinq mystères. Agrandissez mon intelligence, car

la capacité manque. Voici le mystère de l’Incarnation. Voici le mystère

de la science, de l’exemple, de la pénitence et de la douleur. Voici la

mort terrible, soufferte pour nous! Voici la gloire de la Résurrection.

Voici la sublimité de l’Ascension. Incarnation! ô amour ineffable! amour

sublime et transformé. Soyez béni, Seigneur, qui me faites comprendre

que vous êtes né pour moi. Oh! quelle gloire, quelle gloire de voir et

de sentir, comme je le crois, comme je le sens, que vous êtes né pour

moi! Sentir cela en vérité, voilà la délectation, voilà la joie des

joies! La même certitude que nous tirons de l’Incarnation, nous la

tirons aussi de la Nativité, car il est né pour faire l’œuvre qui a

déterminé son incarnation. O Admirable, que vos miséricordes sont

miséricordieuses! Vous nous avez enseigné l’esprit de vie: car votre

pauvreté, vos douleurs, vos opprobres sont des documents, des leçons et

des livres. Votre naissance, votre vie et votre mort parlent le même

langage.

«Le mystère de sa mort met devant nos yeux, avec notre rédemption, le

but de la naissance de Jésus; cinq considérations me frappent en ce

moment dans cette mort. D’abord la déclaration et l’accomplissement de

notre salut. Puis la force et le triomphe. Puis la manifestation de

l’amour divin dans sa plénitude et sa surabondance. Puis la vérité très

haute, très cordiale et très profonde dont il nous a rassasiés; car nous

avons vu dans ce miroir sous quel aspect le Père nous a présenté le

Fils. Enfin nous avons vu comment le Fils nous a manifesté le Père.

Cette manifestation fut l’obéissance qu’il a gardée jusqu’à la mort et

jusqu’à la mort de la croix; par elle il a répondu pour tout le genre

humain. O Dieu incréé, faites-moi digne de connaître la profondeur de

cet amour et l’abîme de cette miséricorde Faites-moi digne de comprendre

cette charité ineffable, dont la communication nous a été faite quand le

Père nous a manifesté Jésus-Christ comme son Fils, quand le Fils nous a

manifesté son Père comme notre Père? O admirable amour! éternelle joie

de mon âme! O amour, c’est en vous qu’est toute saveur, toute suavité,

toute délectation, et la contemplation qui arrache l’âme au monde d’en

bas, qui lui donne le repos et la paix, la transporte plus haut

qu’elle-même, et elle se dresse sur elle-même.

«Dans la résurrection, j’aperçois deux points de vue: d’abord la ferme

espérance de la nôtre puisée dans celle de Jésus-Christ. Puis la

connaissance de la résurrection spirituelle, qui est donnée par la

grâce, quand d’un infirme elle fait un fort, quand d’un mort elle fait

un vivant.

«Mystère de la hauteur, inénarrable, inconnu et ineffable, perfection de

la perfection! O Dieu éternel, donnez-moi des yeux pour voir, pour voir,

pour sonder. La plénitude du salut est dans votre ascension, Seigneur.

Faites-moi capable de l’abîme, pour que j’y plonge et que je regarde! O

Jésus-Christ, c’est par l’ascension que vous nous avez mis en possession

de votre Père et du nôtre! Il faut une perpétuelle oraison pour lire

dans le livre des cinq mystères. Charité de la création! charité de la

rédemption! Seigneur, faites-moi capable de sonder la charité d’en haut.

O Incompréhensible! donnez-moi l’intelligence de l’amour sans prix, de

l’amour inestimable, pour que je voie dans vos entrailles la flamme qui

les dévore! Car de toute éternité vous avez appelé le genre humain à la

vision de vous-même. Et vous, ô Très-Haut, vous avez daigné désirer la

vision de nous-même. Oh! que je voie donc mon péché! que j’évite donc

les châtiments épouvantables dont vous avez menacé ceux que le bienfait

sans mesure et le mystère sans parole trouvent ingrats sur la terre!»

SOIXANTE-NEUVIÈME CHAPITRE

PRIÈRE

Ensuite elle parla de sept dons, de sept bienfaits en particulier, et

voici en quels termes:

«O très doux Seigneur, parmi la multitude innombrable de vos dons,

faites-moi capable d’en comprendre sept. D’abord la création

mystérieuse. Puis l’élection admirable qui nous donne rendez-vous dans

la gloire. Puis le don de Jésus-Christ, qui naquit et mourut pour nous

donner la vie. Puis le don très haut de la raison. Car, au lieu de créer

une femme, vous auriez pu créer une bête. Oraison admirable! c’est par

elle que je vous connais, par elle que je connais mes péchés; par elle

que, votre grâce aidant, je résiste à la tentation. O Incompréhensible!

vos mains ont fait un chef-d’œuvre. Vous nous avez créés à votre image

et ressemblance; puis vous nous avez revêtus de votre lumière, comme

d’un manteau. Puis vous nous avez donné l’intelligence. Faites-moi

capable de comprendre la grandeur de cette intelligence, grâce à

laquelle mes lèvres peuvent vous appeler mon Dieu! Puis vous m’avez

donné la sagesse. O Seigneur, faites-moi savourer cet amour qui m’a

donné la sagesse, la sagesse, la joie des joies, par laquelle en vérité

je goûte Dieu; je le sens, je le goûte. Le septième don est l’amour. O

Essence pure! Faites-moi comprendre l’amour, puisque les anges n’ont pas

d’autre bonheur que de voir Celui qu’ils aiment et d’aimer Celui qu’ils

contemplent! O don qui est au-dessus de tout don, puisque l’amour c’est

vous!

«O souverain Bien, qui nous avez fait capables de connaître et d’aimer

l’amour, tous ceux qui arrivent devant votre face sont jugés d’après les

lois de l’amour. L’amour est la seule puissance qui conduise les

contemplateurs à la contemplation. O Admirable, que vos œuvres sont

admirables dans vos enfants! O souverain Bien! Bonté incompréhensible et

charité très ardente! O Divinité, vous avez daigné nous substantifier au

milieu de votre substance[8]!

[8] Ceci se rapporte à l’Eucharistie. (_Note de l’Editeur écrite en

latin._)

«Au milieu de votre substance! Prodige des prodiges, admirable au-dessus

des prodiges! O mystère des mystères! Mystère de la substance, à votre

approche, l’entendement créé tombe en défaillance. Mais avec la grâce et

la lumière divine, nous sentons ce que nous ne comprenons pas, _nous

goûtons la substance_, et elle est le gage de ceux qui vivent dans le

désert, dans le désert en esprit, dans le désert en vérité, et tous les

chœurs des anges sont occupés de cette merveille; et que tous les hommes

du désert soient occupés de la même occupation, que tous les hommes du

désert contemplent la même contemplation, et c’est alors qu’ils

deviendront véritablement les hommes du désert, et la main de la

puissance les séparera des créatures, et leur conversation est dans les

cieux. Gloire à Dieu. _Amen_.»

SOIXANTE-DIXIÈME CHAPITRE ET DERNIER

LE TESTAMENT ET LA MORT

Quand notre mère Angèle se sentit près de la mort, Angèle qui, sur

terre, vécut loin de la terre, elle fit son testament, et enseigna pour

la dernière fois ses fils, et leur dit:

«Mes chers enfants, je vous parle pour l’amour de Dieu, suivant la

promesse que j’ai faite: je ne veux rien emporter avec moi, rien vous

cacher, qui puisse vous être utile. Car Dieu a dit à l’âme: «Tout ce qui

est à moi est à toi». Par quelle vertu peut-il se faire que tout ce qui

est à Lui soit à nous; je vous le dis, en vérité, c’est la charité qui

fait cela. Les paroles que je vais prononcer ne sont pas de moi, elles

sont de Dieu.

«Car il a plu au Seigneur de me donner l’amour et la sollicitude de tous

ses fils et de toutes ses filles, de tout ce qui respire sur le globe,

en deçà et au delà de la mer. Je les ai gardés comme j’ai pu, et j’ai

souffert pour eux les douleurs que personne ne sait. O mon Dieu, je les

remets aujourd’hui entre vos mains, vous suppliant par votre ineffable

charité de les préserver de tout mal, et de les affermir dans tout bien,

dans l’amour de la pauvreté, du mépris et de la douleur, de transformer

leur vie en votre vie, et de les introduire dans la perfection dont vos

paroles et vos actions nous ont donné le modèle quand vous viviez dans

la vie humaine.

«O mes fils chéris, écoutez la parole suprême, la parole et la prière de

l’adieu. Voici cette parole: «Mes enfants, soyez humbles! mes enfants,

soyez doux!» Je ne parle pas de l’acte extérieur; je parle des

profondeurs du cœur; mes enfants, soyez doux dans le fond. Soyez en

vérité les disciples de Celui qui a dit: «Apprenez de moi que je suis

doux et humble de cœur.» Ne vous inquiétez ni des honneurs ni des

dignités. O mes enfants, soyez petits pour que le Christ vous exalte

dans sa perfection et dans la vôtre. Soyez humbles, et que votre néant

soit immobile devant vos yeux. Les dignités qui enflent l’âme sont

vanités qu’il faut maudire. Fuyez-les! car elles sont dangereuses; mais

écoutez! écoutez! elles sont moins dangereuses que les vanités

spirituelles. Montrer qu’on sait parler de Dieu, comprendre l’Ecriture,

accomplir des prodiges, faire parade de son cœur abîmé dans le divin,

voilà vanité des vanités, et les vanités temporelles sont après cette

vanité suprême de petits défauts vite corrigés. Oh! comptez-vous pour

rien! O Rien inconnu! ô Rien inconnu! En vérité l’âme ne peut avoir une

science plus profonde ni une vision plus haute que de voir son Rien et

de s’y tenir.

«O mes enfants, efforcez-vous d’avoir la charité sans laquelle le salut

n’est pas, ni le mérite. O mes chers enfants, et mes pères, et mes

frères, aimez-vous les uns les autres! Voilà la condition de l’héritage

promis; et que votre amour ne soit pas borné à vous, qu’il embrasse

toutes les nations. Je vous le dis, mon âme a plus reçu de Dieu, quand

j’ai pleuré et souffert pour les péchés des autres plus que pour les

miens. Le monde rirait, si je disais que j’ai pleuré les péchés des

autres plus que les miens, car cela n’est pas naturel. Mais la charité

n’est pas née du monde. O mes enfants, aimez et ne jugez pas; et si vous

voyez un homme pécher mortellement, ayez horreur du péché, mais ne jugez

pas l’homme, et ne méprisez personne; car vous ne savez pas les

jugements de Dieu. Beaucoup semblent damnés qui sont sauvés devant Dieu.

Beaucoup semblent sauvés qui sont damnés devant Dieu. Je puis vous dire

que, parmi ceux que vous méprisez, il en est à qui je crois que Dieu

tendra la main.

«Je ne vous laisse pas d’autre testament: Aimez-vous les uns les autres,

et que votre humilité soit profonde. Je vous laisse tout ce que je

possède, tout ce que je tiens de Jésus-Christ, la pauvreté, l’opprobre

et la douleur, en un mot la vie de l’Homme-Dieu. Ceux qui accepteront

mon héritage seront mes enfants; car ce sont les enfants de Dieu, et la

vie éternelle les attend.»

Elle fit silence, puis imposa la main sur chaque tête, et dit: «Soyez

bénis, mes enfants, par le Seigneur et par moi. Soyez bénis, vous qui

êtes présents, soyez bénis, vous qui êtes absents. Suivant l’ordre du

Seigneur, je donne aux présents et aux absents ma bénédiction pour

l’éternité, et que Jésus-Christ vous la donne en même temps; soyez bénis

par la main qui a été élevée sur la croix.»

Angèle, brisée par la mort qui venait, et plus profondément absorbée

qu’à l’ordinaire dans l’abîme sans fond de la Divinité, ne prononça que

quelques paroles interrompues et rares. Ces paroles, nous qui étions là,

nous avons essayé de les recueillir. Les voici à peu près.

Elle mourut vers le temps de Noël, vers la dernière heure: «Le Verbe

s’est fait chair», dit-elle. Puis après un long silence, comme une

personne qui revient d’un long voyage:

«Oh! toute créature est en défaut, l’intelligence des anges ne suffit

pas.»

Quelqu’un lui demanda: «Pourquoi toute créature est-elle en défaut?

Pourquoi l’intelligence des anges ne suffit-elle pas?»

Angèle répondit: «Pour comprendre.»

Et puis plus tard: «Oh! en vérité, voici mon Dieu qui fait ce qu’il a

dit. Jésus-Christ me présente au Père.» Un instant auparavant elle

venait de dire: «Vous savez que pendant la tempête Jésus-Christ était

dans le navire? En vérité, il est ainsi dans l’âme quand il permet les

tentations, quand il semble dormir. Et il ne met fin aux tentations et

aux tempêtes que quand tout l’homme est broyé. Telle est sa conduite

vis-à-vis de ses enfants véritables.»

Puis dans un autre moment:

«O mes enfants, je vous dirais quelques paroles, si j’étais certaine de

n’être pas trompée.»

Elle pensait à la certitude actuelle de sa mort, et craignait de la voir

encore retarder. Angèle désirait.

Elle ajouta:

«Je vous parle, mes enfants, uniquement pour vous engager à poursuivre

ce que je n’ai pas poursuivi.»

Et un instant après:

«Mon âme a été lavée et purifiée dans le sang du Christ, qui était chaud

comme au moment de sa mort. Et il fut dit à mon âme:

«Voici le purificateur.» Et mon âme répondit: «O mon Dieu, serai-je

trompée?» Et il me répondit: «Non.»

Puis elle ajouta:

«Jésus-Christ, Fils de Dieu, m’a présentée au Père, et j’ai entendu ces

paroles:

«O mon épouse et mon amour! O celle que j’ai aimée en vérité, je ne veux

pas que tu viennes à moi chargée de douleurs, mais parée de la joie

inénarrable. Que la reine revête le manteau royal, puisque voici le jour

de ses noces!»

«Et on me montra un manteau, semblable au cadeau de noces, gage d’un

long et grand amour; il n’était ni de pourpre ni d’écarlate, mais de

lumière et capable de vêtir une âme.

«Et alors Dieu me montra son Verbe, de sorte que maintenant je sais ce

que c’est que le Verbe, je sais ce que c’est que de proférer le Verbe,

le Verbe qui voulut être incarné pour moi. Et le Verbe passa par moi, me

toucha, m’embrassa et me dit: «Venez, ma bien-aimée, que je n’ai pas

aimée d’un amour trompeur. Venez: car dans la joie tous les saints vous

attendent.»

«Et il ajouta: «Je ne vous confierai ni aux anges, ni aux saints; je

viendrai en personne, et je vous enlèverai moi-même. Vous êtes telle

qu’il faut pour paraître devant la Majesté.»

La veille de sa mort, elle disait à chaque instant: «Père, je remets mon

âme et mon esprit dans vos mains.»

Une fois elle ajouta:

«Je viens d’entendre cette réponse: «Ce qui fut imprimé pendant ta vie

sur ton cœur, il est impossible que tu ne possèdes pas cela dans ta

mort.»

--Et nous! Vous voulez donc, mère, partir et nous quitter?»

Mais elle:

«Je vous l’ai caché; mais je ne vous le cache plus, mes enfants, je vais

mourir.»

Le même jour toute douleur cessa. Les souffrances, depuis quelques

jours, étaient nombreuses et horribles.

Mais le corps entra dans un repos profond, et l’âme dans un océan de

délices, et Angèle semblait goûter d’avance la joie promise.

Quelqu’un lui demanda s’il en était ainsi:

«Oui», répondit-elle.

Dans cette paix du corps, dans cette joie de l’esprit, Angèle demeura le

samedi soir, entourée des frères, qui lui montraient l’office du jour.

Ce jour-là même, octave de la fête des saints innocents, à la dernière

heure de la soirée, comme quelqu’un qui s’endort d’un sommeil léger,

Angèle, notre mère, s’endormit dans la paix.

Dégagée des liens de la chair, son âme très pure, absorbée dans l’abîme

de la Divinité insondable, reçut des mains de son Epoux, pour régner

éternellement avec lui, la robe d’innocence et d’immortalité.

Par la vertu de la croix, par les mérites de la Vierge, par

l’intercession de notre mère Angèle, que le Seigneur Jésus-Christ nous

conduise là où elle est. _Amen_.

La servante de Jésus-Christ, Angèle de Foligno, sauvée du naufrage de ce

monde, s’envola vers les joies célestes, depuis longtemps promises à ses

désirs, l’an 1309 de l’ère chrétienne, dans les premiers jours de

janvier, sous le pontificat du pape Clément V.

* * * * *

Ejus corpus Fulginei in Ecclesiâ sancti Francisci Patrum Minorum

honorifice tumulatum, ibique miraculis coruscans, summâ fidelium

religione colitur.

ORAISON

Deus, dulcedo cordium et lumen Beatorum, qui B. Angelam famulam tuam

mirâ rerum cœlestium contemplatione recreasti; concede ut, ipsius mentis

et intercessione, ita te cognoscamus in terris, ut in revelatione

sempiternæ gloriæ tuae gaudere mereamur in cœlis.

Le livre des visions et instructions de la bienheureuse Angèle de Foligno Traduit par Ernest Hello avec avertissement de Georges Goyau, de l'Académie française · 第 14 / 15 段