premier besoin de l’homme. Enfants bénis du Seigneur, regardez dans le
Christ crucifié le type de l’humilité, et que la forme de toute
perfection se grave en vous. Voyez sa route, voyez sa doctrine; elle
n’est pas appuyée sur de vaines paroles, mais fondée sur des œuvres et
confirmée par des miracles. De toute la force de votre âme suivez Celui
qui, étant dans le sein du Père, s’est anéanti, a pris le rôle de
serviteur, s’est humilié jusqu’à la mort, et a obéi jusqu’à la croix.
Il a posé en lui le type suprême et l’humilité; c’est là qu’il a mis son
cœur, et il nous a demandé d’attacher sur lui nos regards, quand il a
dit: «Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur.»
O mes enfants, regardez, voyez l’importance, la nécessité de cette
chose, voyez sa racine, voyez ses fondements. Par une profonde et
savoureuse contemplation, descendez dans cet abîme, et jetez vos regards
vers cette sublimité. Ecoutez bien. Il ne dit pas: «Apprenez l’humilité
des apôtres; apprenez-la des anges.» Non. Il dit: «Apprenez-la de moi.
Ma majesté seule est assez haute pour que mon humilité soit au fond de
l’abîme.»
Il ne dit pas: «Apprenez de moi à jeûner», malgré l’exemple des quarante
jours et des quarante nuits. Il ne dit pas: «Apprenez de moi le mépris
du monde; apprenez de moi la pauvreté», quoiqu’il ait fait et conseillé
ces choses. Il ne dit pas; «Apprenez de moi comment j’ai créé le ciel.»
Il ne dit pas: «Apprenez de moi à faire des miracles», quoiqu’il en ait
fait par sa puissance propre, et qu’il ait ordonné aux disciples d’en
faire en son nom. Il ne dit jamais: «Apprenez ceci de moi.» Il ne le dit
que dans une occasion: «Apprenez l’humilité.» En d’autres termes: «Si je
ne suis pas en fait et en vérité le type de l’humilité, regardez-moi
comme un menteur.» Et il revient sur ce sujet d’une manière étonnante,
pour forcer notre attention. Après avoir lavé de ses mains, de ses mains
à lui, les pieds de ses disciples «Savez-vous, dit-il, ce que je viens
de faire? Si moi, Maître et Seigneur, j’ai lavé vos pieds, faites
suivant ce modèle: j’ai donné l’exemple pour qu’il soit suivi. Je vous
le dis en vérité, le serviteur n’est pas plus grand que le maître. Vous
serez bienheureux si, sachant ces choses, vous les accomplissez.»
En vérité, en vérité, le Sauveur du monde a posé la douceur et
l’humilité à la base des vertus. Abstinence, jeûne, austérité, pauvreté
intérieure ou extérieure, bonnes œuvres, miracles, tout n’est rien sans
l’humilité du cœur. Mais toutes ces choses reprendront vie et recevront
bénédiction, si l’humilité les soutient l’humilité du cœur est la force
génératrice des vertus, La tige et les branches ne procèdent que de la
racine. Parce que son prix est infini, parce qu’elle est le fondement
sur lequel s’élève toute perfection spirituelle, le Seigneur n’a voulu
confier qu’à lui-même le soin de nous dire: «Soyez humbles.» Et la
Vierge Marie, parce que l’humilité est la gardienne universelle, la
Vierge Marie, comme si elle eût oublié toutes les autres vertus de son
âme et de son corps, n’a admiré qu’une chose en elle-même, et n’a donné
qu’une raison à l’incarnation du Fils de Dieu en elle:
«Parce qu’il a regardé l’humilité de sa servante.»
C’est pour cela, et non pas pour autre chose, que s’est élevé le cri des
générations qui l’ont proclamée bienheureuse.
O mes fils, c’est dans la même humilité qu’il faut prendre substance et
racine, comme des membres unis à la tête, par une union naturelle et
vraie, si vous désirez le repos de vos âmes. O mes enfants, où trouver
le repos et la paix, sinon dans Celui qui est le repos et la paix
substantiels? La condition de la paix est l’humilité. Sans l’humilité,
toute vertu, toute course vers Dieu, est vraiment un néant. Cette
humilité du cœur, que Dieu vous demande et vous enseigne, est une
lumière merveilleuse et éclatante qui ouvre les yeux de l’âme sur le
néant de l’homme et l’immensité de Dieu. Plus vous connaîtrez sa bonté
immense, plus vous connaîtrez votre néant. Plus vous verrez votre néant
et votre dénuement propre, plus s’élèvera dans votre âme la louange de
l’Ineffable; l’humilité contemple la bonté divine, elle fait couler de
Dieu les grâces qui font fleurir les vertus.
La première d’entre elles est l’amour de Dieu et du prochain, et c’est
la lumière de l’humilité qui donne naissance à l’amour. L’âme voyant son
néant, et Dieu penché sur ce néant, et les entrailles de Dieu étreignant
ce néant, l’âme s’enflamme, se transforme et adore. L’âme transformée
aime toute créature comme Dieu aime toute créature; car dans toute
créature c’est Dieu qu’elle voit, c’est le nom de Dieu qu’elle lit.
Aussi elle partage les joies et les douleurs du prochain. Les fautes des
hommes n’enflent pas l’âme et ne l’inclinent pas vers le mépris; car la
lumière qui l’éclaire lui montre qu’elle est aussi coupable ou plus
coupable. Si elle est innocente, elle sait qu’elle ne l’est pas par
elle-même, qu’elle a été tenue par la main, fortifiée, que la tentation
a été diminuée; et, au lieu de l’enfler, les fautes des autres hommes
l’aident à rentrer dans son propre abîme, et là, voyant ses défauts à la
clarté de l’abîme, elle voit qu’elle serait tombée avant tout autre dans
le précipice, sans la main qui la tenait. Elle sent aussi les maux que
le prochain souffre dans son corps, et compatit comme l’Apôtre: «Qui est
malade, disait-il, sans que je le sois aussi?»
Comme la Charité, la Foi, l’Espérance et toutes les vertus, selon leur
nature propre et leurs propriétés particulières, reposent sur
l’humilité: il serait trop long d’expliquer en détail toutes ces
filiations. L’homme qui voit la faiblesse de sa pensée, et comment le
vide de Dieu est à chaque instant dans son esprit, croit ce que la foi
enseigne. L’homme, voyant qu’il ne peut rien par lui ni par personne,
place en Dieu toute son espérance. Mais l’expérience vous parlera plus
haut que moi. Je n’ai qu’un mot à vous dire: tenez-vous sur la base des
choses, debout, immobiles, fermes, fixes. Celui qui est fondé en
humilité a sa conversation avec les anges, très douce, très pure et
pacifique. L’homme humble a une action singulière sur le cœur des
hommes, sur le cœur des élus. Il est posé devant eux comme une lumière,
et sa douceur les tourne comme elle veut. Parce qu’il est pacifié par la
pacification interne, nul malheur ne le trouble, et il dit avec
l’Apôtre: «Qui pourra me séparer de la charité de Jésus?» O mes enfants,
cherchez, cherchez jusqu’à ce que vous ayez trouvé le fondement sans
lequel toute édification est une ruine. Gardez-vous de la route qui
n’aboutit pas. Je vois la nécessité de cette nécessité, parce que sans
l’humilité je vois de mes yeux ouverts le néant des vertus. Accomplissez
le désir de l’éternel Roi, de Jésus-Christ Notre-Seigneur, qui vous
supplie, en vous serrant, d’accepter de lui l’humilité. Approfondissez
la profondeur; creusez le néant dans votre abîme. Accomplissez le désir
de l’éternelle Vérité, de l’éternelle Sagesse, qui a caché l’humilité
aux sages du siècle comme on cache un trésor, mais qui l’a relevée et
livrée aux enfants.
Je désire, je désire, j’ai faim et soif, mes enfants; j’ai faim et soif
que vous vous abîmiez dans l’abîme, que vous vous engloutissiez dans la
profondeur de votre néant et dans la hauteur de l’immensité divine. Si
cela est, si vous êtes solides sur la base, vos lèvres et vos âmes ne
seront plus promptes aux querelles. Semblables au Crucifié, vous serez
comme des sourds qui n’entendent pas, comme des muets qui ne peuvent
plus remuer les lèvres. Vous serez les membres véridiques, les membres
authentiques du Seigneur, du Dieu de gloire. Lisez l’Ecriture, vous
verrez s’il a jamais eu la moindre complaisance pour les misérables
vanités, pour les rivalités qui s’agitaient autour de lui.
Nul ne sait jusqu’où va la bienfaisance de cette humilité, qui remplit
d’elle-même les âmes pacifiques, les vases d’élection où Dieu se
complaît; car la profondeur de leur paix intérieure arme les humbles
contre le dehors. S’ils entendent l’injure les attaquer ou attaquer la
vérité, ils ne peuvent se justifier que brièvement et sans emphase. La
calomnie les trouve plutôt prêts à avouer leur ignorance et à se
retirer, qu’à entrer en discussion: ils n’ont pas cette complaisance.
Quand je cherche la source du silence, je ne la trouve que dans le
double abîme, où l’Immensité divine est en tête à tête avec le néant de
l’homme. Et la lumière du double abîme, cette lumière, c’est l’humilité.
Humilité, lumière, silence, quelle route mène à vous, sinon la route
indiquée? C’est la prière qui vous trouve, prière ardente, pure,
continuelle, prière fille des entrailles. C’est aussi le livre de vie,
c’est la croix qui, en nous montrant nos crimes, nous ouvre les portes
de l’humilité. O chers enfants de mon âme, je vous le demande, et je me
le demande à moi-même: soyons unis dans la même sagesse, bien loin, bien
loin de toute discorde. Oh! cette paix, cette paix, cette paix qui fait
l’unité entre les frères ennemis, je vous la souhaite ardemment. La
force que donne cette paix, c’est l’esprit d’enfance. Quand vous le
posséderez, au lieu, de vous laisser enfler par la science ou par le
sens naturel, des péchés d’autrui vos regards tomberont sur vos péchés,
et si vous querellez quelqu’un, ce quelqu’un ce sera vous. L’esprit
d’enfance ignore les questions de préséance; il ignore la lourdeur, la
pesanteur de l’homme qui dispute.
Je désire, ô mes enfants, que votre vie, même dans le silence, soit un
miroir où les adversaires de la vérité contemplent son image dans
l’esprit d’enfance, dans l’esprit de zèle, dans l’esprit de compassion
discrète. O mes enfants, si j’apprenais que vous n’avez qu’un cœur et
qu’une âme, et que l’esprit d’enfance est descendu sur vous, je serais
tranquille sur votre vie et tranquille sur votre mort; car je vois dans
la lumière vraie que sans unité vous ne pouvez pas plaire à Dieu. O mes
enfants, pardonnez-moi mon orgueil; c’est donc moi qui ose engager les
autres à être humbles! C’est votre désir et votre amour qui m’ont
contrainte à parler.
SOIXANTE-QUATRIÈME CHAPITRE
LA CHARITÉ
L’amour est la première des vertus. Sans lui la prière ne vaut rien;
sans lui elle est une pure vanité que Dieu rejette, et toute vertu est
sans fruit. Sur l’inutilité de la prière destituée d’amour, lisez le
livre de vie, écoutez Jésus-Christ: «Si au moment de déposer votre
présent sur l’autel, etc.» Le don de l’oraison ne vaut rien, s’il n’est
offert dans le lien de la charité. Et dans l’Oraison dominicale
«Pardonnez-nous nos offenses, comme nous pardonnons, etc.»
Il vous sera pardonné comme vous aurez pardonné. Posez-vous donc dans
l’état de la plus intime, de la plus unitive charité.
Sachez, mes enfants, que l’amour est le centre où est contenu tout bien,
et le centre où est contenu tout mal. Il n’y a rien sur la terre, ni
chose, ni homme, ni démon, qui soit redoutable comme l’amour, parce
qu’aucune puissance ne pénètre comme celle-là l’âme, la pensée, le cœur;
et si cette force n’est pas réglée, l’âme se précipite, comme quelque
chose de léger, dans tous les pièges, et son amour est sa ruine. Je ne
parle pas seulement de l’amour absolument mauvais, dont l’infernal
danger n’échappe à personne, et que l’évidence elle-même nous dit
d’éviter. Je parle de l’amour de Dieu et de l’amour du prochain. L’amour
de Dieu m’est par-dessus tout suspect. S’il n’est armé de discernement,
il va à la mort ou à l’illusion; s’il n’est discret, il court à une
catastrophe: ce qui commence sans ordre ne peut aboutir à rien. Beaucoup
se croient dans l’amour, qui sont dans la haine de Dieu et dans l’amitié
de ses ennemis. Celui qui aime Dieu uniquement pour être préservé de
telle ou telle douleur accidentelle n’est pas dans un ordre parfait; car
il aime lui d’abord, et Dieu ensuite, qui cependant doit être aimé avant
tout et pour lui-même. Il s’est fait un Dieu de lui-même, et n’aime Dieu
qu’en vue de lui. Celui qui aime ainsi, aime les choses à cause de
lui-même, ne cherchant en elles que le plaisir de son corps, dont il a
fait un Dieu. Il aime ses parents, s’ils rapportent honneur et profit;
il aime dans les saints, non la sainteté, mais le secours qu’il en
espère pour lui-même; il aime les aptitudes qui peuvent faire briller
devant quelqu’un ses qualités extérieures; il aime la science pour la
parade; il veut raisonner, et non pas aimer; il veut reprendre avec
orgueil, afin de passer pour quelque chose.
Il y en a d’autres qui croient aimer Dieu, et qui l’aiment d’un amour
infime et imparfait. Ils l’aiment parce qu’il dispose du pardon et du
paradis, mais ils ne se soucient pas de lui-même; ils l’aiment
uniquement pour qu’il les garde du péché et de l’enfer. D’autres
l’aiment pour avoir des consolations et des douceurs spirituelles;
d’autres, pour être aimés de lui; d’autres désirent la sainteté de leurs
parents et de leur amis à cause de l’honneur qui rejaillit sur eux;
d’autres, parmi les lettrés, aiment Dieu pour recevoir le sens, la
science et l’intelligence de l’Ecriture; parmi les illettrés, pour
savoir parler des choses de l’esprit; mais ils ne songent ni à la gloire
de Dieu ni à leur salut. Ils veulent qu’on les aime et qu’on les
considère; ils aiment la spiritualité afin de prendre place parmi ses
héros, et de gagner le cœur de ses amis; ils ne songent qu’au profit et
à la réputation; ils aiment l’obéissance, la pauvreté, la patience,
l’humilité extérieure et toutes les vertus, afin de dépasser les autres,
afin d’être les premiers; ils ressemblent à Lucifer, qui fit tout ce
qu’il fit pour avoir la première place. D’autres, afin d’étendre partout
la réputation de leur sainteté, admirent la sainteté de toutes les âmes,
saintes ou non, afin de paraître charitables envers tous, et absolument
incapables d’un jugement téméraire.
Il y en a qui aiment l’ami dévot ou l’amie dévote d’un amour spirituel,
parfait et divin; mais cet amour tombe dans l’excès et dans le défaut
s’il n’est armé d’une profonde discrétion. Il devient charnel, inutile
et nuisible; il perd son temps en conversations vaines; les cœurs sont
collés l’un contre l’autre, et la sagesse n’est pas entre eux. Cet amour
augmente, il se procure ce qu’il veut la présence de la personne aimée.
Loin d’elle il languit; près d’elle il augmente par une transformation
dangereuse et une conformité de goûts qui n’a pas sa source dans la
vérité. Contre cet amour, l’âme n’a pas d’arme: il grandit jusqu’au
désordre. Si la personne aimée est blessée de la même flèche, le danger
augmente. Ici commence l’échange des secrets. On s’entretient
continuellement de son amour; on se dit l’un à l’autre: «Personne au
monde ne m’est aussi cher; je te porte dans mon cœur.» Ils parlent ainsi
pour donner un corps à leurs sentiments; car ils veulent les palper. Ces
deux âmes s’appellent l’une l’autre; elles se désirent dans l’intérêt de
leur dévotion et de l’avancement spirituel qu’elles croient rencontrer
dans leur union. Si quelque tentation naît de leur tendresse, la raison
intervient et contredit; car elle n’est pas encore suffoquée par
l’amour.
Mais voici que la tendresse augmente: un nuage passe sur la raison, une
infirmité passe sur l’esprit. Alors arrive l’attouchement. On n’y voit
aucun danger. Que peut-il faire à l’âme? On se donne des permissions qui
entraînent une déchéance intérieure, et la perfection souffre, la raison
décline: l’amour la serre à la gorge, et l’âme, comptant pour rien ce
qui n’est pas dangereux, l’âme se dit: «Allons toujours, je n’ai pas de
mauvaise intention; il n’y a pas grand mal dans tout cela.» Le nombre
des choses permises va toujours en augmentant. Bientôt les deux volontés
n’en font plus qu’une et la raison n’a plus la force d’élever la voix.
Chacun suit l’autre, là où il va. Comme le désordre est intervenu, si
une proposition mauvaise est faite, celui qui la reçoit n’a plus la
force de dire: _Non_; et si la proposition ne lui est pas faite, c’est
lui qui la fait; car il sent qu’elle est attendue, qu’elle va plaire:
l’âme est arrachée à la prière, à l’austérité, arrachée à son antique
désert, arrachée à l’antique habitude d’être forte sur elle-même, et
l’amour, qui était divin, devient une passion entre deux misérables. Il
augmente toujours; tout à l’heure la présence et la parole de la
personne aimée suffisaient, à présent elles ne suffisent plus. Voici que
l’une des deux victimes de cet amour toujours croissant veut absolument
savoir si l’autre est blessée au même degré qu’elle-même et par la même
flèche. Elle cherche à en faire l’épreuve, et si elle le peut, le danger
devient énorme pour les deux personnes. Quand le doute a disparu, quand
chacune des deux passions est parfaitement sûre d’être partagée, la
présence et la parole ne leur donnant plus la satisfaction réclamée, les
deux créatures tombent dans l’oisiveté, et de là dans toute dépravation.
Voilà pourquoi l’amour m’est suspect par-dessus tout. Il contient tout
mal. Donc prenez garde au serpent.
Je suspecte l’amour de Dieu, je suspecte l’amour du prochain, car ce qui
était bon peut devenir mauvais. L’amour de Dieu devient mauvais sans
l’armure du discernement. L’armure est donnée à l’homme dans l’acte
sublime de la transformation. Or la transformation de l’âme en Dieu a
trois modes d’accomplissement.
La première transformation unit l’âme à la volonté de Dieu, la seconde
l’unit avec Dieu, la troisième en Dieu et Dieu en elle.
La première transformation est une imitation de Jésus crucifié, car la
croix est une manifestation de la volonté divine.
La seconde transformation unit l’âme avec Dieu. Son amour n’est plus
seulement alors un acte de sa volonté; car la source est ouverte, la
source des sentiments immenses, la source des immenses délices;
cependant il y a encore place ici pour la parole et la pensée.
La troisième transformation fond tellement l’âme en Dieu et Dieu en
elle, qu’à la hauteur immense où le mystère s’accomplit, les paroles
meurent avec les pensées: celui-là sait ces choses qui les sent.
La première transformation, quoiqu’elle contienne la loi de l’amour, est
insuffisante et laisse place à l’illusion.
La seconde transformation, si elle s’accomplit bien, assure à l’amour sa
vraie direction.
La troisième transformation habite les sommets où réside le gouvernement
de l’amour.
La seconde et la troisième sont les dons de la grâce. La seconde, dans
le domaine de l’imperfection, la troisième, dans le domaine de la
perfection, peuvent s’appeler la sagesse. C’est elle qui enseigne à
l’âme le gouvernement de l’amour. C’est elle qui règle dans l’âme les
mouvements du feu divin, lui assurant la durée, la persévérance et le
secret. Elle interdit au visage et au corps toute indiscrétion dans la
tenue et dans le geste. C’est elle qui enseigne à l’amour du prochain la
maturité, réglant les lois, la mesure et les heures de la
condescendance. C’est l’union divine qui fournit la sagesse, la
maturité, la gravité, la discrétion savoureuse, et cette lumière
révélatrice qui protège l’amour contre la précipitation et l’illusion.
Si vous ne vous sentez pas en vous l’infusion de cette sagesse,
défiez-vous de vos entrailles au moment où elles vous emportent vers un
ami, ou vers une amie; la bonne intention qui vous a unis pour la
prière, en vue de Dieu, n’est pas une garantie pour tous les périls.
Celui-là seul peut s’unir sans crainte qui a conquis la science et la
puissance de se séparer de tout, à l’instant, s’il le veut.
Pour comprendre les lois de la sagesse appliquées au gouvernement de
l’amour, il faut connaître les différentes propriétés de celui-ci.
Au commencement de l’amour, l’âme subit un attendrissement, puis une
faiblesse, ensuite la force.
Quand l’âme commence à sentir le feu divin, il s’élève de son fond une
clameur et une rumeur. C’est à peu près ce qui arrive aux pierres dans
la fournaise, quand on veut les réduire en chaux. Au premier contact du
feu, elles crient; mais quand la réduction est opérée, elles s’apaisent
et se taisent. Ainsi l’âme cherche au commencement les consolations
divines; à leur défaut, l’âme s’attendrit, crie contre Dieu, et se
lamente: «Pourquoi me traitez-vous ainsi? Oh! pourquoi cette langueur?
etc.» L’audace de l’âme naît d’une sécurité secrète qu’elle tire du Dieu
qu’elle accuse.
Dans cet état les consolations la contentent.
Dieu porte à l’âme un amour qui ressemble à un amour créé; il lui
prodigue, avec ses caresses, d’étonnantes et ineffables consolations que
l’âme ne doit pas demander avec importunité. Ne les méprisez pas, si
Dieu les donne; car elles sont votre nourriture, elles vous excitent à
le poursuivre, et écartent de vous l’ennui. C’est par elles que l’âme
est portée vers la transformation, vers la recherche incessante du
Bien-Aimé; quelquefois aussi l’amour croît par leur absence, et commence
à chercher le Bien-Aimé lui-même. Si elle ne l’a pas, elle sent sa
faiblesse, et ne se contentant plus des consolations, elle cherche la
substance de Celui qui les donne, et plus elle s’abîme dans les joies
qui viennent de lui, plus elle languit et gémit dans son amour
croissant, parce que ce qu’il lui faut, c’est la présence de Dieu
lui-même.
Mais quand l’âme unie à Dieu est établie sur la vérité, qui est son
siège, on n’entend plus ni cris, ni plaintes, ni attendrissement, ni
affaiblissement. L’âme se sentant indigne de tout bien et de tout don,
et digne d’un enfer plus affreux que celui qui existe, est établie dans
une maturité, dans une sagesse admirable, dans l’ordre, dans la
solidité, dans une force qui affronterait la mort par la vertu de
l’amour, et elle possède dans toute la plénitude dont elle est capable.
C’est Dieu lui-même alors qui grandit l’âme, pour la rendre capable de
ce qu’il veut poser en elle.
Et elle voit que Dieu seul est, et que tout n’est rien, excepté en lui
et par lui.
Alors, par comparaison, elle regarde comme rien les magnificences
qu’elle a dépassées, et toute créature, et la mort, et la faiblesse, et
l’honneur, et le blâme, et dans l’énormité de sa paix suprême, perdant
les désirs tels qu’elle les avait, et son action propre, celle qu’elle
exerçait, elle se tient fondue en Dieu.
Et alors elle voit si profondément, dans la lumière divine, la majesté
de l’ordre, que rien ne la trouble plus, pas même l’absence de Dieu.
Et, à force d’être conforme à lui, elle ne le cherche plus s’il
s’absente; mais, contente de lui, elle remet entre ses mains l’ordre
universel.
Mais à l’instant où cesse la vision, qui n’est pas habituellement
continuelle, un désir de feu surgit au fond de l’âme, et ce feu la
pousse à faire sans peine les œuvres de pénitence, avec une puissance
qu’elle ne se connaissait pas: car cet état est plus sublime que tout ce
qu’elle a vu. Cet amour de feu est parfait, et pousse l’âme à
l’imitation de Jésus crucifié, qui est la perfection de la perfection.
Sa Passion a duré autant que sa vie. Elles ont commencé, continué et
fini ensemble. Il fut toujours sur la croix de douleur, de pauvreté, de
mépris, d’obéissance et de pénitence. Et, parce que l’amour veut
ressembler et plaire, celui qui aime l’Homme-Dieu Jésus-Christ veut lui
ressembler et lui plaire, et s’assimiler sa vie.
Plus la perfection grandit, plus l’âme veut suivre ses exemples et ses
préceptes, et éviter entre elle et lui tout désaccord. Et il faut
continuer toujours, car l’Homme-Dieu n’a jamais quitté la croix de la
pénitence. Sa mesure doit être la vôtre: il vous demande toute votre
vie. Quant à la grandeur de votre pénitence, c’est la direction qui doit
la déterminer. La transformation de l’âme en volonté divine ne se prouve
pas par des paroles, mais par des actes et ressemblances.
Mais quand l’âme transformée en Dieu même habite dans son sein, quand
elle a atteint l’union parfaite et la plénitude de la vision, alors elle
se repose dans la paix qui passe tout sentiment. Puis quand l’âme
revient à elle-même, elle fait un nouvel effort pour opérer une nouvelle
transformation qui la ramène à la volonté divine, et celle-ci à la
vision.
Tant qu’elle est dans les actes de pénitence, dans le domaine crucifiant
de la transformation volontaire, elle imite Jésus-Christ.