Vaine est la prière sans l’humilité; après la prière, l’humilité est le

premier besoin de l’homme. Enfants bénis du Seigneur, regardez dans le

Christ crucifié le type de l’humilité, et que la forme de toute

perfection se grave en vous. Voyez sa route, voyez sa doctrine; elle

n’est pas appuyée sur de vaines paroles, mais fondée sur des œuvres et

confirmée par des miracles. De toute la force de votre âme suivez Celui

qui, étant dans le sein du Père, s’est anéanti, a pris le rôle de

serviteur, s’est humilié jusqu’à la mort, et a obéi jusqu’à la croix.

Il a posé en lui le type suprême et l’humilité; c’est là qu’il a mis son

cœur, et il nous a demandé d’attacher sur lui nos regards, quand il a

dit: «Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur.»

O mes enfants, regardez, voyez l’importance, la nécessité de cette

chose, voyez sa racine, voyez ses fondements. Par une profonde et

savoureuse contemplation, descendez dans cet abîme, et jetez vos regards

vers cette sublimité. Ecoutez bien. Il ne dit pas: «Apprenez l’humilité

des apôtres; apprenez-la des anges.» Non. Il dit: «Apprenez-la de moi.

Ma majesté seule est assez haute pour que mon humilité soit au fond de

l’abîme.»

Il ne dit pas: «Apprenez de moi à jeûner», malgré l’exemple des quarante

jours et des quarante nuits. Il ne dit pas: «Apprenez de moi le mépris

du monde; apprenez de moi la pauvreté», quoiqu’il ait fait et conseillé

ces choses. Il ne dit pas; «Apprenez de moi comment j’ai créé le ciel.»

Il ne dit pas: «Apprenez de moi à faire des miracles», quoiqu’il en ait

fait par sa puissance propre, et qu’il ait ordonné aux disciples d’en

faire en son nom. Il ne dit jamais: «Apprenez ceci de moi.» Il ne le dit

que dans une occasion: «Apprenez l’humilité.» En d’autres termes: «Si je

ne suis pas en fait et en vérité le type de l’humilité, regardez-moi

comme un menteur.» Et il revient sur ce sujet d’une manière étonnante,

pour forcer notre attention. Après avoir lavé de ses mains, de ses mains

à lui, les pieds de ses disciples «Savez-vous, dit-il, ce que je viens

de faire? Si moi, Maître et Seigneur, j’ai lavé vos pieds, faites

suivant ce modèle: j’ai donné l’exemple pour qu’il soit suivi. Je vous

le dis en vérité, le serviteur n’est pas plus grand que le maître. Vous

serez bienheureux si, sachant ces choses, vous les accomplissez.»

En vérité, en vérité, le Sauveur du monde a posé la douceur et

l’humilité à la base des vertus. Abstinence, jeûne, austérité, pauvreté

intérieure ou extérieure, bonnes œuvres, miracles, tout n’est rien sans

l’humilité du cœur. Mais toutes ces choses reprendront vie et recevront

bénédiction, si l’humilité les soutient l’humilité du cœur est la force

génératrice des vertus, La tige et les branches ne procèdent que de la

racine. Parce que son prix est infini, parce qu’elle est le fondement

sur lequel s’élève toute perfection spirituelle, le Seigneur n’a voulu

confier qu’à lui-même le soin de nous dire: «Soyez humbles.» Et la

Vierge Marie, parce que l’humilité est la gardienne universelle, la

Vierge Marie, comme si elle eût oublié toutes les autres vertus de son

âme et de son corps, n’a admiré qu’une chose en elle-même, et n’a donné

qu’une raison à l’incarnation du Fils de Dieu en elle:

«Parce qu’il a regardé l’humilité de sa servante.»

C’est pour cela, et non pas pour autre chose, que s’est élevé le cri des

générations qui l’ont proclamée bienheureuse.

O mes fils, c’est dans la même humilité qu’il faut prendre substance et

racine, comme des membres unis à la tête, par une union naturelle et

vraie, si vous désirez le repos de vos âmes. O mes enfants, où trouver

le repos et la paix, sinon dans Celui qui est le repos et la paix

substantiels? La condition de la paix est l’humilité. Sans l’humilité,

toute vertu, toute course vers Dieu, est vraiment un néant. Cette

humilité du cœur, que Dieu vous demande et vous enseigne, est une

lumière merveilleuse et éclatante qui ouvre les yeux de l’âme sur le

néant de l’homme et l’immensité de Dieu. Plus vous connaîtrez sa bonté

immense, plus vous connaîtrez votre néant. Plus vous verrez votre néant

et votre dénuement propre, plus s’élèvera dans votre âme la louange de

l’Ineffable; l’humilité contemple la bonté divine, elle fait couler de

Dieu les grâces qui font fleurir les vertus.

La première d’entre elles est l’amour de Dieu et du prochain, et c’est

la lumière de l’humilité qui donne naissance à l’amour. L’âme voyant son

néant, et Dieu penché sur ce néant, et les entrailles de Dieu étreignant

ce néant, l’âme s’enflamme, se transforme et adore. L’âme transformée

aime toute créature comme Dieu aime toute créature; car dans toute

créature c’est Dieu qu’elle voit, c’est le nom de Dieu qu’elle lit.

Aussi elle partage les joies et les douleurs du prochain. Les fautes des

hommes n’enflent pas l’âme et ne l’inclinent pas vers le mépris; car la

lumière qui l’éclaire lui montre qu’elle est aussi coupable ou plus

coupable. Si elle est innocente, elle sait qu’elle ne l’est pas par

elle-même, qu’elle a été tenue par la main, fortifiée, que la tentation

a été diminuée; et, au lieu de l’enfler, les fautes des autres hommes

l’aident à rentrer dans son propre abîme, et là, voyant ses défauts à la

clarté de l’abîme, elle voit qu’elle serait tombée avant tout autre dans

le précipice, sans la main qui la tenait. Elle sent aussi les maux que

le prochain souffre dans son corps, et compatit comme l’Apôtre: «Qui est

malade, disait-il, sans que je le sois aussi?»

Comme la Charité, la Foi, l’Espérance et toutes les vertus, selon leur

nature propre et leurs propriétés particulières, reposent sur

l’humilité: il serait trop long d’expliquer en détail toutes ces

filiations. L’homme qui voit la faiblesse de sa pensée, et comment le

vide de Dieu est à chaque instant dans son esprit, croit ce que la foi

enseigne. L’homme, voyant qu’il ne peut rien par lui ni par personne,

place en Dieu toute son espérance. Mais l’expérience vous parlera plus

haut que moi. Je n’ai qu’un mot à vous dire: tenez-vous sur la base des

choses, debout, immobiles, fermes, fixes. Celui qui est fondé en

humilité a sa conversation avec les anges, très douce, très pure et

pacifique. L’homme humble a une action singulière sur le cœur des

hommes, sur le cœur des élus. Il est posé devant eux comme une lumière,

et sa douceur les tourne comme elle veut. Parce qu’il est pacifié par la

pacification interne, nul malheur ne le trouble, et il dit avec

l’Apôtre: «Qui pourra me séparer de la charité de Jésus?» O mes enfants,

cherchez, cherchez jusqu’à ce que vous ayez trouvé le fondement sans

lequel toute édification est une ruine. Gardez-vous de la route qui

n’aboutit pas. Je vois la nécessité de cette nécessité, parce que sans

l’humilité je vois de mes yeux ouverts le néant des vertus. Accomplissez

le désir de l’éternel Roi, de Jésus-Christ Notre-Seigneur, qui vous

supplie, en vous serrant, d’accepter de lui l’humilité. Approfondissez

la profondeur; creusez le néant dans votre abîme. Accomplissez le désir

de l’éternelle Vérité, de l’éternelle Sagesse, qui a caché l’humilité

aux sages du siècle comme on cache un trésor, mais qui l’a relevée et

livrée aux enfants.

Je désire, je désire, j’ai faim et soif, mes enfants; j’ai faim et soif

que vous vous abîmiez dans l’abîme, que vous vous engloutissiez dans la

profondeur de votre néant et dans la hauteur de l’immensité divine. Si

cela est, si vous êtes solides sur la base, vos lèvres et vos âmes ne

seront plus promptes aux querelles. Semblables au Crucifié, vous serez

comme des sourds qui n’entendent pas, comme des muets qui ne peuvent

plus remuer les lèvres. Vous serez les membres véridiques, les membres

authentiques du Seigneur, du Dieu de gloire. Lisez l’Ecriture, vous

verrez s’il a jamais eu la moindre complaisance pour les misérables

vanités, pour les rivalités qui s’agitaient autour de lui.

Nul ne sait jusqu’où va la bienfaisance de cette humilité, qui remplit

d’elle-même les âmes pacifiques, les vases d’élection où Dieu se

complaît; car la profondeur de leur paix intérieure arme les humbles

contre le dehors. S’ils entendent l’injure les attaquer ou attaquer la

vérité, ils ne peuvent se justifier que brièvement et sans emphase. La

calomnie les trouve plutôt prêts à avouer leur ignorance et à se

retirer, qu’à entrer en discussion: ils n’ont pas cette complaisance.

Quand je cherche la source du silence, je ne la trouve que dans le

double abîme, où l’Immensité divine est en tête à tête avec le néant de

l’homme. Et la lumière du double abîme, cette lumière, c’est l’humilité.

Humilité, lumière, silence, quelle route mène à vous, sinon la route

indiquée? C’est la prière qui vous trouve, prière ardente, pure,

continuelle, prière fille des entrailles. C’est aussi le livre de vie,

c’est la croix qui, en nous montrant nos crimes, nous ouvre les portes

de l’humilité. O chers enfants de mon âme, je vous le demande, et je me

le demande à moi-même: soyons unis dans la même sagesse, bien loin, bien

loin de toute discorde. Oh! cette paix, cette paix, cette paix qui fait

l’unité entre les frères ennemis, je vous la souhaite ardemment. La

force que donne cette paix, c’est l’esprit d’enfance. Quand vous le

posséderez, au lieu, de vous laisser enfler par la science ou par le

sens naturel, des péchés d’autrui vos regards tomberont sur vos péchés,

et si vous querellez quelqu’un, ce quelqu’un ce sera vous. L’esprit

d’enfance ignore les questions de préséance; il ignore la lourdeur, la

pesanteur de l’homme qui dispute.

Je désire, ô mes enfants, que votre vie, même dans le silence, soit un

miroir où les adversaires de la vérité contemplent son image dans

l’esprit d’enfance, dans l’esprit de zèle, dans l’esprit de compassion

discrète. O mes enfants, si j’apprenais que vous n’avez qu’un cœur et

qu’une âme, et que l’esprit d’enfance est descendu sur vous, je serais

tranquille sur votre vie et tranquille sur votre mort; car je vois dans

la lumière vraie que sans unité vous ne pouvez pas plaire à Dieu. O mes

enfants, pardonnez-moi mon orgueil; c’est donc moi qui ose engager les

autres à être humbles! C’est votre désir et votre amour qui m’ont

contrainte à parler.

SOIXANTE-QUATRIÈME CHAPITRE

LA CHARITÉ

L’amour est la première des vertus. Sans lui la prière ne vaut rien;

sans lui elle est une pure vanité que Dieu rejette, et toute vertu est

sans fruit. Sur l’inutilité de la prière destituée d’amour, lisez le

livre de vie, écoutez Jésus-Christ: «Si au moment de déposer votre

présent sur l’autel, etc.» Le don de l’oraison ne vaut rien, s’il n’est

offert dans le lien de la charité. Et dans l’Oraison dominicale

«Pardonnez-nous nos offenses, comme nous pardonnons, etc.»

Il vous sera pardonné comme vous aurez pardonné. Posez-vous donc dans

l’état de la plus intime, de la plus unitive charité.

Sachez, mes enfants, que l’amour est le centre où est contenu tout bien,

et le centre où est contenu tout mal. Il n’y a rien sur la terre, ni

chose, ni homme, ni démon, qui soit redoutable comme l’amour, parce

qu’aucune puissance ne pénètre comme celle-là l’âme, la pensée, le cœur;

et si cette force n’est pas réglée, l’âme se précipite, comme quelque

chose de léger, dans tous les pièges, et son amour est sa ruine. Je ne

parle pas seulement de l’amour absolument mauvais, dont l’infernal

danger n’échappe à personne, et que l’évidence elle-même nous dit

d’éviter. Je parle de l’amour de Dieu et de l’amour du prochain. L’amour

de Dieu m’est par-dessus tout suspect. S’il n’est armé de discernement,

il va à la mort ou à l’illusion; s’il n’est discret, il court à une

catastrophe: ce qui commence sans ordre ne peut aboutir à rien. Beaucoup

se croient dans l’amour, qui sont dans la haine de Dieu et dans l’amitié

de ses ennemis. Celui qui aime Dieu uniquement pour être préservé de

telle ou telle douleur accidentelle n’est pas dans un ordre parfait; car

il aime lui d’abord, et Dieu ensuite, qui cependant doit être aimé avant

tout et pour lui-même. Il s’est fait un Dieu de lui-même, et n’aime Dieu

qu’en vue de lui. Celui qui aime ainsi, aime les choses à cause de

lui-même, ne cherchant en elles que le plaisir de son corps, dont il a

fait un Dieu. Il aime ses parents, s’ils rapportent honneur et profit;

il aime dans les saints, non la sainteté, mais le secours qu’il en

espère pour lui-même; il aime les aptitudes qui peuvent faire briller

devant quelqu’un ses qualités extérieures; il aime la science pour la

parade; il veut raisonner, et non pas aimer; il veut reprendre avec

orgueil, afin de passer pour quelque chose.

Il y en a d’autres qui croient aimer Dieu, et qui l’aiment d’un amour

infime et imparfait. Ils l’aiment parce qu’il dispose du pardon et du

paradis, mais ils ne se soucient pas de lui-même; ils l’aiment

uniquement pour qu’il les garde du péché et de l’enfer. D’autres

l’aiment pour avoir des consolations et des douceurs spirituelles;

d’autres, pour être aimés de lui; d’autres désirent la sainteté de leurs

parents et de leur amis à cause de l’honneur qui rejaillit sur eux;

d’autres, parmi les lettrés, aiment Dieu pour recevoir le sens, la

science et l’intelligence de l’Ecriture; parmi les illettrés, pour

savoir parler des choses de l’esprit; mais ils ne songent ni à la gloire

de Dieu ni à leur salut. Ils veulent qu’on les aime et qu’on les

considère; ils aiment la spiritualité afin de prendre place parmi ses

héros, et de gagner le cœur de ses amis; ils ne songent qu’au profit et

à la réputation; ils aiment l’obéissance, la pauvreté, la patience,

l’humilité extérieure et toutes les vertus, afin de dépasser les autres,

afin d’être les premiers; ils ressemblent à Lucifer, qui fit tout ce

qu’il fit pour avoir la première place. D’autres, afin d’étendre partout

la réputation de leur sainteté, admirent la sainteté de toutes les âmes,

saintes ou non, afin de paraître charitables envers tous, et absolument

incapables d’un jugement téméraire.

Il y en a qui aiment l’ami dévot ou l’amie dévote d’un amour spirituel,

parfait et divin; mais cet amour tombe dans l’excès et dans le défaut

s’il n’est armé d’une profonde discrétion. Il devient charnel, inutile

et nuisible; il perd son temps en conversations vaines; les cœurs sont

collés l’un contre l’autre, et la sagesse n’est pas entre eux. Cet amour

augmente, il se procure ce qu’il veut la présence de la personne aimée.

Loin d’elle il languit; près d’elle il augmente par une transformation

dangereuse et une conformité de goûts qui n’a pas sa source dans la

vérité. Contre cet amour, l’âme n’a pas d’arme: il grandit jusqu’au

désordre. Si la personne aimée est blessée de la même flèche, le danger

augmente. Ici commence l’échange des secrets. On s’entretient

continuellement de son amour; on se dit l’un à l’autre: «Personne au

monde ne m’est aussi cher; je te porte dans mon cœur.» Ils parlent ainsi

pour donner un corps à leurs sentiments; car ils veulent les palper. Ces

deux âmes s’appellent l’une l’autre; elles se désirent dans l’intérêt de

leur dévotion et de l’avancement spirituel qu’elles croient rencontrer

dans leur union. Si quelque tentation naît de leur tendresse, la raison

intervient et contredit; car elle n’est pas encore suffoquée par

l’amour.

Mais voici que la tendresse augmente: un nuage passe sur la raison, une

infirmité passe sur l’esprit. Alors arrive l’attouchement. On n’y voit

aucun danger. Que peut-il faire à l’âme? On se donne des permissions qui

entraînent une déchéance intérieure, et la perfection souffre, la raison

décline: l’amour la serre à la gorge, et l’âme, comptant pour rien ce

qui n’est pas dangereux, l’âme se dit: «Allons toujours, je n’ai pas de

mauvaise intention; il n’y a pas grand mal dans tout cela.» Le nombre

des choses permises va toujours en augmentant. Bientôt les deux volontés

n’en font plus qu’une et la raison n’a plus la force d’élever la voix.

Chacun suit l’autre, là où il va. Comme le désordre est intervenu, si

une proposition mauvaise est faite, celui qui la reçoit n’a plus la

force de dire: _Non_; et si la proposition ne lui est pas faite, c’est

lui qui la fait; car il sent qu’elle est attendue, qu’elle va plaire:

l’âme est arrachée à la prière, à l’austérité, arrachée à son antique

désert, arrachée à l’antique habitude d’être forte sur elle-même, et

l’amour, qui était divin, devient une passion entre deux misérables. Il

augmente toujours; tout à l’heure la présence et la parole de la

personne aimée suffisaient, à présent elles ne suffisent plus. Voici que

l’une des deux victimes de cet amour toujours croissant veut absolument

savoir si l’autre est blessée au même degré qu’elle-même et par la même

flèche. Elle cherche à en faire l’épreuve, et si elle le peut, le danger

devient énorme pour les deux personnes. Quand le doute a disparu, quand

chacune des deux passions est parfaitement sûre d’être partagée, la

présence et la parole ne leur donnant plus la satisfaction réclamée, les

deux créatures tombent dans l’oisiveté, et de là dans toute dépravation.

Voilà pourquoi l’amour m’est suspect par-dessus tout. Il contient tout

mal. Donc prenez garde au serpent.

Je suspecte l’amour de Dieu, je suspecte l’amour du prochain, car ce qui

était bon peut devenir mauvais. L’amour de Dieu devient mauvais sans

l’armure du discernement. L’armure est donnée à l’homme dans l’acte

sublime de la transformation. Or la transformation de l’âme en Dieu a

trois modes d’accomplissement.

La première transformation unit l’âme à la volonté de Dieu, la seconde

l’unit avec Dieu, la troisième en Dieu et Dieu en elle.

La première transformation est une imitation de Jésus crucifié, car la

croix est une manifestation de la volonté divine.

La seconde transformation unit l’âme avec Dieu. Son amour n’est plus

seulement alors un acte de sa volonté; car la source est ouverte, la

source des sentiments immenses, la source des immenses délices;

cependant il y a encore place ici pour la parole et la pensée.

La troisième transformation fond tellement l’âme en Dieu et Dieu en

elle, qu’à la hauteur immense où le mystère s’accomplit, les paroles

meurent avec les pensées: celui-là sait ces choses qui les sent.

La première transformation, quoiqu’elle contienne la loi de l’amour, est

insuffisante et laisse place à l’illusion.

La seconde transformation, si elle s’accomplit bien, assure à l’amour sa

vraie direction.

La troisième transformation habite les sommets où réside le gouvernement

de l’amour.

La seconde et la troisième sont les dons de la grâce. La seconde, dans

le domaine de l’imperfection, la troisième, dans le domaine de la

perfection, peuvent s’appeler la sagesse. C’est elle qui enseigne à

l’âme le gouvernement de l’amour. C’est elle qui règle dans l’âme les

mouvements du feu divin, lui assurant la durée, la persévérance et le

secret. Elle interdit au visage et au corps toute indiscrétion dans la

tenue et dans le geste. C’est elle qui enseigne à l’amour du prochain la

maturité, réglant les lois, la mesure et les heures de la

condescendance. C’est l’union divine qui fournit la sagesse, la

maturité, la gravité, la discrétion savoureuse, et cette lumière

révélatrice qui protège l’amour contre la précipitation et l’illusion.

Si vous ne vous sentez pas en vous l’infusion de cette sagesse,

défiez-vous de vos entrailles au moment où elles vous emportent vers un

ami, ou vers une amie; la bonne intention qui vous a unis pour la

prière, en vue de Dieu, n’est pas une garantie pour tous les périls.

Celui-là seul peut s’unir sans crainte qui a conquis la science et la

puissance de se séparer de tout, à l’instant, s’il le veut.

Pour comprendre les lois de la sagesse appliquées au gouvernement de

l’amour, il faut connaître les différentes propriétés de celui-ci.

Au commencement de l’amour, l’âme subit un attendrissement, puis une

faiblesse, ensuite la force.

Quand l’âme commence à sentir le feu divin, il s’élève de son fond une

clameur et une rumeur. C’est à peu près ce qui arrive aux pierres dans

la fournaise, quand on veut les réduire en chaux. Au premier contact du

feu, elles crient; mais quand la réduction est opérée, elles s’apaisent

et se taisent. Ainsi l’âme cherche au commencement les consolations

divines; à leur défaut, l’âme s’attendrit, crie contre Dieu, et se

lamente: «Pourquoi me traitez-vous ainsi? Oh! pourquoi cette langueur?

etc.» L’audace de l’âme naît d’une sécurité secrète qu’elle tire du Dieu

qu’elle accuse.

Dans cet état les consolations la contentent.

Dieu porte à l’âme un amour qui ressemble à un amour créé; il lui

prodigue, avec ses caresses, d’étonnantes et ineffables consolations que

l’âme ne doit pas demander avec importunité. Ne les méprisez pas, si

Dieu les donne; car elles sont votre nourriture, elles vous excitent à

le poursuivre, et écartent de vous l’ennui. C’est par elles que l’âme

est portée vers la transformation, vers la recherche incessante du

Bien-Aimé; quelquefois aussi l’amour croît par leur absence, et commence

à chercher le Bien-Aimé lui-même. Si elle ne l’a pas, elle sent sa

faiblesse, et ne se contentant plus des consolations, elle cherche la

substance de Celui qui les donne, et plus elle s’abîme dans les joies

qui viennent de lui, plus elle languit et gémit dans son amour

croissant, parce que ce qu’il lui faut, c’est la présence de Dieu

lui-même.

Mais quand l’âme unie à Dieu est établie sur la vérité, qui est son

siège, on n’entend plus ni cris, ni plaintes, ni attendrissement, ni

affaiblissement. L’âme se sentant indigne de tout bien et de tout don,

et digne d’un enfer plus affreux que celui qui existe, est établie dans

une maturité, dans une sagesse admirable, dans l’ordre, dans la

solidité, dans une force qui affronterait la mort par la vertu de

l’amour, et elle possède dans toute la plénitude dont elle est capable.

C’est Dieu lui-même alors qui grandit l’âme, pour la rendre capable de

ce qu’il veut poser en elle.

Et elle voit que Dieu seul est, et que tout n’est rien, excepté en lui

et par lui.

Alors, par comparaison, elle regarde comme rien les magnificences

qu’elle a dépassées, et toute créature, et la mort, et la faiblesse, et

l’honneur, et le blâme, et dans l’énormité de sa paix suprême, perdant

les désirs tels qu’elle les avait, et son action propre, celle qu’elle

exerçait, elle se tient fondue en Dieu.

Et alors elle voit si profondément, dans la lumière divine, la majesté

de l’ordre, que rien ne la trouble plus, pas même l’absence de Dieu.

Et, à force d’être conforme à lui, elle ne le cherche plus s’il

s’absente; mais, contente de lui, elle remet entre ses mains l’ordre

universel.

Mais à l’instant où cesse la vision, qui n’est pas habituellement

continuelle, un désir de feu surgit au fond de l’âme, et ce feu la

pousse à faire sans peine les œuvres de pénitence, avec une puissance

qu’elle ne se connaissait pas: car cet état est plus sublime que tout ce

qu’elle a vu. Cet amour de feu est parfait, et pousse l’âme à

l’imitation de Jésus crucifié, qui est la perfection de la perfection.

Sa Passion a duré autant que sa vie. Elles ont commencé, continué et

fini ensemble. Il fut toujours sur la croix de douleur, de pauvreté, de

mépris, d’obéissance et de pénitence. Et, parce que l’amour veut

ressembler et plaire, celui qui aime l’Homme-Dieu Jésus-Christ veut lui

ressembler et lui plaire, et s’assimiler sa vie.

Plus la perfection grandit, plus l’âme veut suivre ses exemples et ses

préceptes, et éviter entre elle et lui tout désaccord. Et il faut

continuer toujours, car l’Homme-Dieu n’a jamais quitté la croix de la

pénitence. Sa mesure doit être la vôtre: il vous demande toute votre

vie. Quant à la grandeur de votre pénitence, c’est la direction qui doit

la déterminer. La transformation de l’âme en volonté divine ne se prouve

pas par des paroles, mais par des actes et ressemblances.

Mais quand l’âme transformée en Dieu même habite dans son sein, quand

elle a atteint l’union parfaite et la plénitude de la vision, alors elle

se repose dans la paix qui passe tout sentiment. Puis quand l’âme

revient à elle-même, elle fait un nouvel effort pour opérer une nouvelle

transformation qui la ramène à la volonté divine, et celle-ci à la

vision.

Tant qu’elle est dans les actes de pénitence, dans le domaine crucifiant

de la transformation volontaire, elle imite Jésus-Christ.

Le livre des visions et instructions de la bienheureuse Angèle de Foligno Traduit par Ernest Hello avec avertissement de Georges Goyau, de l'Académie française · 第 12 / 15 段