de la souffrance, qui peut quelquefois remédier au péché, mais nous la
refusons quand elle est offerte par le très sage Médecin. Si, par la
disposition de Dieu, une légère impression de froid ou de chaud se
faisait sentir, comme on cherche vite le feu, le double vêtement, ou la
fraîcheur! Si quelque impression douloureuse est à la tête ou à
l’estomac, que de cris, que de plaintes, que de soupirs, que de
médecins, que de remèdes, que de lits moelleux, que de choses délicates,
que de prières, que de vœux! Et ce que nous faisons pour ces
inconvénients qui, quelquefois, peuvent être utiles, nous ne le faisons
jamais pour la rémission de nos péchés et pour le bien de nos âmes. Si
encore, par la permission de Dieu, quelque homme nous fait un tort ou
une injure, quel trouble, quelle agitation, quelle colère, que de
récriminations, que d’invectives, que de malédictions! Nous haïssons,
nous saisissons avec avidité, si elle s’offre à nous, la vengeance; nous
refusons violemment ce qui peut-être était un remède administré par le
Médecin céleste.
Que d’efforts et de dépenses pour échapper aux afflictions que Dieu
envoie! Et cependant elles sont sans doute plus salutaires et plus
méritoires que les pénitences volontaires; car Dieu sait mieux que nous
de quoi notre âme a besoin pour être lavée et purifiée. D’ailleurs les
douleurs volontaires, les pénitences choisies par l’homme, laissent le
champ libre à son amour-propre. Mais celles qui nous arrivent malgré
nous, quoique supportées avec patience et avec joie, semblent aux yeux
des hommes des nécessités subies. Je vous engage donc, mes fils, à
supporter le froid, le chaud, mille petits accidents, mille
inconvénients physiques, sans cependant nuire à la vie du corps. Ne
cherchez de remèdes que quand ils sont nécessaires. Mais il faut les
chercher à l’instant où le mal physique serait un obstacle au bien de
l’âme.
Si nous sommes pauvres d’amis, supportons aussi cette indigence. Si, par
la volonté ou par la permission de Dieu, des oppressions, des
persécutions, des opprobres, des violences, des rapines se produisent,
ne les acceptons pas seulement avec patience, mais avec joie, comme un
bien que nous aurions conquis. Mais, pauvres créatures, nous faisons
tout le contraire, absolument tout le contraire: nous passons nos jours
et nos nuits à inventer, à méditer, à rechercher, à conquérir de vaines
joies et de vaines gloire. Telle n’est pas la voie de Jésus-Christ. Et
comment cette malheureuse âme, qui ne recherche que les consolations de
la vie mondaine, pourra-t-elle aller à lui? L’âme sage qui veut
pratiquer la sagesse, ne doit en vérité chercher que la croix. Une âme
qui aurait une étincelle d’amour voudrait suivre au Calvaire
Jésus-Christ.
Ce que je dis des consolations temporelles, je le dis des consolations
spirituelles. Il s’en trouve dans le service de Dieu, mais ce n’est pas
là qu’il faut viser par-dessus tout. Marie, sur le Calvaire, voyant ce
qu’elle voyait, a-t-elle cherché le goût de la suavité divine? Non; elle
a accepté l’angoisse, l’amertume et la croix. Imitez-la; il y a un peu
d’amour, et souvent beaucoup de présomption, à demander autre chose.
L’âme enrichie de douceur sensible, qui court à Dieu pleine de joie, a
moins de mérite que celle qui fait le même service sans consolation,
dans la douleur. La lumière qui sort de la vie de Jésus me montre, ce me
semble, que c’est la douleur qui mène à Dieu, et que là où a passé la
tête, là doivent passer la main, le bras, le pied et tous les membres.
Par la pauvreté temporelle, l’âme arrivera aux richesses éternelles; par
le mépris, à la gloire; par une légère pénitence, à la possession du
souverain bien, à la douceur infinie, à la consolation sans limites.
Qu’à Dieu soit honneur et gloire dans les siècles des siècles. _Amen_.
Gloire soit au Dieu tout-puissant à qui il a plu de nous tirer du néant
pour nous faire à son image et ressemblance. Honneur, puissance et
gloire soient au Dieu de miséricorde, en qui a triomphé la bonté, et qui
a ouvert aux misérables, aux pécheurs, aux condamnés, les portes de son
royaume, sans exclure aucun de ceux qui ne veulent pas être exclus. Mais
gloire et honneur soient aussi au Dieu très doux qui a voulu donner son
royaume, sa société, sa jouissance, aux pauvres, aux petits, aux
méprisés. S’il eût fallu, pour posséder son royaume, de l’or, de
l’argent, des diamants, des ressources de toute espèce, comme la plupart
d’entre nous sont destitués de tous ces trésors, son royaume n’eût pas
été l’héritage universel. Mais comme tout le monde peut pratiquer, au
moins dans le cœur, la pauvreté et la pénitence, l’occasion est offerte
à tous de conquérir le royaume de Dieu. Béni soit Dieu, qui n’a pas mis
son royaume au prix d’une longue patience, mais qui a fait cette vie
très courte auprès de l’éternité. Si pour l’amour de Dieu et de son
royaume éternel il fallait porter pendant mille milliers d’années la
plus rude épreuve, il faudrait encore accepter avec joie et rendre grâce
les mains jointes; mais il nous est accordé et octroyé par la
miséricorde divine de ne supporter qu’une lutte d’un instant. En vérité,
la vie ne dure rien. Gloire au Dieu béni qui a voulu promettre par sa
parole, montrer par son exemple, et confirmer par la réalité visible de
sa chair pure ses voies et notre récompense. Nous savons qu’il est
possible et nécessaire d’obtenir ce qu’il a promis par la route d’un
court travail dont lui-même a donné l’exemple. Lui-même n’a voulu
posséder son propre royaume qu’au prix des douleurs dont nous avons
parlé.
Venez donc, fils de Dieu, à la croix de Jésus-Christ. Transformez-vous
de toutes vos forces en lui. Voyez son amour, et l’exemple qu’il donne,
et sa mort, et notre rédemption. Car le signe qui marque les enfants de
Dieu est l’amour de Jésus et l’amour du prochain: voilà la perfection.
Le Christ nous a aimés d’un amour parfait; sans rien réserver de
lui-même, il s’est livré tout entier. Il veut que ses enfants légitimes
correspondent suivant leurs forces à sa générosité. J’entends la voix de
ce Dieu crucifié. Il m’ordonne, ô fils de Dieu, de vous conjurer sans me
lasser jamais, et je vous conjure d’être fidèles comme il est fidèle, et
d’aimer vos frères d’un amour sans défaut, sans faiblesse et sans
trahison. Si vous êtes fidèles à Dieu, vous serez fidèles aux hommes.
Quant à la pureté et à la fidélité de l’amour, l’Homme-Dieu a fait ses
preuves: voyez sa vie et sa Mort.
Mais parce que nous sommes infidèles, nous ne voyons ni la pauvreté de
sa naissance, ni les horreurs de sa mort, ni les duretés de sa vie, ni
les douceurs de sa doctrine. Parce que nous ne la contemplons pas avec
les yeux du cœur, sa mort ne nous empêche de vivre ni au monde, ni au
péché. Quel est l’homme qui réponde à cette fidélité éternelle et divine
par un peu de réciprocité? La Vie de Jésus est comme non avenue; nous la
jetons derrière notre dos pour ne plus la voir. Venez donc, fils de la
bénédiction; regardez cette croix, regardez Celui qu’elle porte, et
pleurez avec moi, car c’est nous qui l’avons tué. Connaissez-vous
quelqu’un qui puisse compter nos crimes? Moi, je ne suis que péché. Mais
si vous êtes innocents, pleurez comme moi, car ce n’est pas par vos
propres forces que vous avez gardé la robe blanche; c’est par la grâce
de Dieu et la vertu de la croix. Pleurez donc, ô mes enfants, comme si
vous me ressembliez. Plus vous avez reçu, plus vous devez rendre.
Votre reconnaissance n’a pas été parfaite. Votre vie n’a pas été sans
tache, votre pureté n’a pas été infinie; pleurez donc tous, et que tous
les yeux de tous les cœurs regardent la croix! C’est dans la vue de la
croix que l’âme trouve l’abîme de son néant. Et c’est l’oraison
continuelle qui donne à l’homme la lumière, par laquelle on voit le
péché. Par la lumière, vous recevrez la douleur et la contrition. Quand
l’âme, contemplant la croix, voit ses péchés dans leur ensemble et dans
leur détail, et sa victime expirante, l’esprit de contrition s’émeut en
elle pour châtier et réformer sa vie.
Regardez l’exemplaire vivant, et que la forme de la divine perfection
s’imprime sur vous. Lisez le livre de vie, c’est la vie et la mort de
Jésus qui conduit à l’abîme de la lumière, de la douleur et de
l’humilité. La vue de la croix ouvre la porte de l’abîme. L’âme voit et
connaît la multitude de ses péchés, et comment elle y a employé tous les
membres de son corps; puis elle voit les entrailles de la miséricorde
divine qui s’ouvrent ineffablement pour l’engloutir dans leurs abîmes.
Pour les péchés de chacun des membres de son corps, elle voit comment
fut traité chacun des membres du Christ.
Voyez la tête de l’homme, et les péchés dont elle est l’occasion.
Comptez les recherches de la toilette, et comment nous nous déshonorons
la face pour plaire à la créature et pour déplaire à Dieu; comptez les
vanités qui se déploient autour de la figure humaine.
Puis voyez ce que Jésus-Christ a souffert dans sa tête. Au lieu de nos
délicatesses efféminées, de nos onguents et de nos raffinements, comptez
les cheveux arrachés, comptez les blessures faites par la couronne
d’épines, comptez les coups de roseau, comptez les gouttes de sang.
Ainsi tous les membres de Dieu et tous les membres de l’homme pourraient
comparaître en face les uns des autres, dans une vision, et à chaque
nouvelle apparition d’un instrument nouveau de torture ou de plaisir,
nous entendrions quelle plainte sortirait des lèvres de Jésus-Christ.
Après la multitude des crimes, l’homme voit leur gravité. L’âme, qui
regarde la croix, mesure l’énormité du crime à l’énormité de la
rédemption. Tel est le péché, que Dieu, pour le racheter, a pris sur ses
épaules le poids qu’on ne peut peser, la douleur au-dessus des paroles.
Le livre de vie montre à l’âme comment le péché ne peut demeurer impuni.
Elle voit comment Dieu le Père a préféré le supplice de son Fils à
l’impunité du crime humain. Elle voit cette bonté infinie de Dieu, qui,
nous voyant insolvable et toute créature avec nous, a payé lui-même
notre rédemption. Elle voit l’infinie volonté de sauver le monde, cette
volonté qui réside en Dieu; elle voit que la mort et une telle mort ne
le fait pas reculer, tant il veut nous rendre l’héritage perdu et sa
société éternelle.
Dans le même miroir, l’âme voit sa sagesse infinie. Sa justice et sa
miséricorde se sont embrassées dans l’œuvre de notre salut et de notre
exaltation; mais le mode est ineffable. Le mode défie les pensées de
toute créature. Dieu a su nous exalter par sa mort, sans qu’il en coûtât
rien à l’immensité de la nature divine. Le jour où l’homme mangea le
fruit défendu, le séducteur, homicide du genre humain, avait trompé par
le bois. Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai homme, nous a sauvés par le
bois. Il a tourné contre Satan l’instrument de son triomphe. Il a su
détruire la mort universelle par sa mort particulière, et tout vivifier
quand l’haleine lui manquait. Il a su par les tourments, les douleurs et
le mépris, préparer au genre humain les délices sans amertume et la
gloire qui ne finira pas. Il a su par la mort de la croix, c’est-à-dire
par le procédé le plus radicalement fou aux yeux des hommes, confondre
la sagesse humaine, et manifester la sagesse divine. Quand j’ai montré
les douleurs de Jésus, l’humilité, la miséricorde, le Roi de gloire
portant la mort de l’esclave, la rédemption, le ciel rouvert, l’exemple,
la sagesse, la force, la joie éternelle, et tout le reste, ne croyez
pas, mes enfants, que je vous aie donné la moindre idée de Jésus-Christ.
La vérité est ineffable; pour lire à haute voix le livre de vie, il
faudrait exprimer et révéler l’infini. J’ai beaucoup répété, mais je
n’ai pas dit ce qui échappe. Au regard du contemplateur, si la grâce se
place entre le Calvaire et l’œil qui regarde, toutes choses sont
manifestées dans la croix, toutes choses, ai-je dit..., j’ajoute
maintenant... et beaucoup d’autres, mais elles sont ineffables.
Qu’à Jésus-Christ soit honneur et gloire dans les siècles des siècles.
_Amen_.
SOlXANTE-DEUXIÈME CHAPITRE
L’ORAISON
La connaissance du Dieu éternel et de l’Homme-Dieu crucifié, qui est
absolument nécessaire à la transformation spirituelle de l’homme,
suppose la lecture assidue du livre de vie, du livre où sont écrites la
vie et la mort de Jésus-Christ. Or cette lecture, pour être
intelligente, suppose une oraison dévouée, pure, humble, violente,
profonde et assidue. Je ne parle pas seulement de la prière vocale, je
parle de la prière mentale, celle qui part du cœur et de toutes les
puissances de l’âme réunies. Après avoir parlé du livre de vie, parlons
de l’oraison.
L’oraison est la force qui attire Dieu, et le sanctuaire où il se
trouve. Il y a trois sortes d’oraisons au fond desquelles on rencontre
le Seigneur: l’oraison corporelle, l’oraison vocale, l’oraison
surnaturelle.
L’oraison corporelle suppose le concours de la voix et des membres; on
parle, on articule, on fait le signe de la croix; les génuflexions ont
leur place dans cette prière. Cette oraison, je ne l’abandonne jamais.
J’ai voulu autrefois la sacrifier entièrement à l’oraison mentale. Mais
quelquefois le sommeil et la paresse intervenaient, et je perdais
l’esprit de prière. C’est pourquoi je ne néglige plus l’oraison
corporelle: elle est la route qui mène aux autres. Mais il faut la faire
avec recueillement. Si vous dites: _Notre Père_, considérez ce que vous
dites. N’allez pas vous hâter pour répéter la prière un certain nombre
de fois. Je vous prie seulement de ne pas imiter ces pauvres petites
bonnes femmes qui croient avoir bien prié, quand elles ont prié
longtemps. On dirait qu’elles ont un certain ouvrage à faire, qui sera
payé suivant la longueur et la quantité.
Il y a oraison mentale quand la pensée de Dieu possède tellement
l’esprit que l’homme ne se souvient plus de rien en dehors de son
Seigneur. Et si quelque pensée qui ne soit pas la pensée de Dieu entre
dans l’esprit, ce n’est plus l’oraison mentale. Cette oraison coupe la
langue, qui ne peut plus remuer. L’esprit est tellement plein de Dieu,
qu’il n’y a pas place en lui pour la pensée des créatures.
L’oraison mentale mène à l’oraison surnaturelle. Il y a oraison
surnaturelle quand l’âme, ravie au-dessus d’elle-même par la pensée et
la plénitude divine, est transportée plus haut que sa nature, entre dans
la compréhension divine plus profondément que ne le comporte la nature
des choses, et trouve la lumière dans cette compréhension. Mais les
connaissances qu’elle puise aux sources, l’âme ne peut pas les
expliquer, parce que tout ce qu’elle voit et sent est supérieur à sa
nature.
Dans ces trois genres d’oraison, l’âme obtient une certaine connaissance
d’elle-même et de Dieu. Elle aime dans la mesure où elle connaît; elle
désire dans la mesure où elle aime; et le signe de l’amour ce n’est pas
une transformation partielle, c’est une transformation absolue.
Mais cette transformation n’est pas continuelle. Aussi l’âme s’applique
tout entière à chercher une transformation nouvelle, et à rentrer dans
l’union divine.
La Sagesse divine aime l’ordre en toutes choses, parce qu’elle porte en
soi l’ordre absolu. Cette Sagesse ineffable a donné l’oraison corporelle
pour marchepied de l’oraison mentale, et l’oraison mentale pour
marchepied de l’oraison surnaturelle. Elle a voulu que chaque chose fût
faite à son heure, à moins que dans l’oraison mentale ou surnaturelle il
ne survienne une joie envahissante qui ferme les lèvres absolument.
Excepté, bien entendu, le cas d’une indisposition physique, il faut
rendre à Dieu ce qui est à Dieu, dans toute la mesure des forces
humaines, et veiller autour du repos de l’âme pour qu’aucun souci
temporel n’approche de sa paix divine.
La loi de l’oraison c’est l’unité. Il exige la totalité de l’homme, et
non une partie de lui. L’oraison demande le cœur tout entier; et si on
lui donne une partie du cœur, on n’obtient rien de lui. Le contraire
arrive dans les actes de la vie humaine; s’il s’agit de boire ou de
manger, ou d’accomplir quoi que ce soit, il faut réserver son intérieur.
Mais, dans l’oraison, il faut donner tout son cœur, si l’on veut goûter
le fruit de cet arbre; car la tentation vient d’une division du cœur.
Priez et priez assidûment. Plus vous prierez, plus vous serez illuminé;
plus profonde, plus évidente, plus sublime sera votre contemplation du
souverain bien. Plus profonde et sublime sera la contemplation, plus
ardent sera l’amour; plus ardent sera l’amour, plus délicieuse sera la
joie, et plus immense la compréhension. Alors vous sentirez augmenter en
vous la capacité intime de comprendre, ensuite vous arriverez à la
plénitude de la lumière, et vous recevrez les connaissances dont votre
nature n’était pas capable, les secrets au-dessus de vous.
De cette glorieuse oraison nous trouvons la science, l’exemplaire et la
forme en Jésus-Christ, vrai Dieu et vrai homme, qui a enseigné par la
parole et enseigné par le fait. Il nous a enseigné la prière, quand il a
dit aux disciples: «Veillez et priez, de peur que vous n’entriez en
tentation.»
Dans mille endroits de l’Evangile, il a recommandé l’oraison à tous nos
respects. Il a montré qu’elle était l’aliment de son cœur. Elle nous est
conseillée par Celui qui nous aime sans mensonge, et qui nous souhaite
tout bien. Pour enlever toute excuse à qui refuse la grâce, ayant posé
sur notre prière la promesse de la toute-puissance: «Demandez, et vous
recevrez»; il a voulu prier lui-même pour nous attirer là où il est,
pour régler sur le sien notre amour.
L’Evangéliste nous dit qu’au fort d’une longue oraison, la sueur de sang
sortit de son corps et coula sur la terre. Placez ce spectacle devant
vos yeux: regardez l’exemplaire de l’oraison, et souvenez-vous qu’il
priait, non pour lui, mais pour vous: «Père, s’il est possible, que ce
calice s’éloigne de moi. Cependant que votre volonté soit faite, et non
la mienne.» Voyez et imitez la soumission de cette prière.
Il a prié quand il a dit: «Père, je remets mon esprit entre vos mains.»
En un mot, son oraison dura autant que sa vie, qui fut prière, science,
et révélation.
Pensez-vous que le Christ ait prié en vain? Pourquoi négligez-vous la
chose sans laquelle tout est impossible? Puisque Jésus-Christ, vrai Dieu
et vrai homme, a prié pour vous donner l’exemple, si vous voulez quelque
chose de lui, priez, priez, priez, sinon rien. Si le vrai Dieu n’a voulu
recevoir qu’en demandant humblement, vous, misérable créature,
recevrez-vous sans demander et sans demander à genoux? Ainsi, priez.
Vous savez, cher enfant, que sans lumière et sans grâce le salut n’est
pas possible. La lumière divine est le principe, le milieu, et le centre
de toute perfection.
Voulez-vous commencer la route? priez. Voulez-vous grandir? priez.
Voulez-vous la montagne? priez. La perfection? priez. Voulez-vous monter
plus haut que la lumière? priez. Voulez-vous la foi? priez. L’espérance?
priez. La Charité? priez. L’amour de la pauvreté? priez. L’obéissance?
priez. La chasteté? priez. Une vertu quelconque? priez. Vous prierez de
cette façon, si vous lisez le livre de vie, la vie de Jésus-Christ, qui
fut pauvreté, douleur, opprobre et obéissance. Après les premiers pas et
ceux qui les suivront, les tribulations de la chair, du monde et du
démon vous attaqueront. La persécution sera peut-être horrible.
Voulez-vous la victoire? priez.
Quand l’âme veut prier, il lui faut conquérir la pureté pour elle et
pour le corps. Il faut qu’elle approfondisse ses intentions, bonnes on
mauvaises, qu’elle descende au fond de ses prières, de ses jeûnes et de
ses larmes pour les scruter dans leurs secrets; qu’elle interroge ses
bonnes œuvres; qu’elle considère ses négligences dans le service de
Dieu, ses irrévérences et ses absences. Qu’elle entre dans la
contemplation profonde, attentive et humiliée de ses misères, qu’elle
confesse son péché, qu’elle le reconnaisse; qu’elle s’abîme dans le
repentir. Dans cette confession, dans ce brisement, elle trouvera la
pureté. O mes enfants, allez à la prière comme le publicain, et non pas
comme le pharisien.
Voulez-vous recevoir le Saint-Esprit? priez. Les apôtres priaient quand
il est descendu.
Priez et gardez-vous, et ne donnez pas prise à l’ennemi, qui est
toujours en observation. Vous ouvrez la place à l’ennemi, dès que vous
cessez de prier. Plus vous serez tenté, plus il faut persévérer dans la
prière. La tentation vient quelquefois à raison même de la prière, tant
les démons désirent l’empêcher. Ne vous en souciez que pour redoubler!
C’est elle qui délivre, c’est elle qui illumine, n’est elle qui purifie,
c’est elle qui unit à Dieu. L’oraison est la manifestation de Dieu et de
l’homme. Cette manifestation est l’humilité parfaite, qui réside dans la
connaissance de Dieu et de soi. L’humilité profonde est la source d’où
sort la grâce divine pour se verser dans l’âme où elle veut entrer et
grandir. Suivez cet enchaînement. Plus la grâce creuse l’abîme de
l’humilité, plus elle grandit elle-même, s’élançant du fond de cet
abîme, d’autant plus haute qu’il est plus profond: plus la grâce
grandit, plus l’âme creuse l’abîme de l’humilité, et elle s’y couche
comme dans un lit, et elle s’enfonce dans l’oraison, et la lumière
divine grandit dans l’âme, et la grâce creuse l’abîme, et la hauteur et
la profondeur s’enfantent l’une l’autre.
Tels sont les fruits du livre de vie.
Connaître le tout de Dieu et le rien de l’homme, telle est la
perfection. Je viens de dire la route qui y mène. Repoussez donc, cher
fils, toute paresse et négligence.
J’ai encore un conseil à vous donner. Si la grâce de la ferveur sensible
vous est soustraite, soyez aussi assidu à la prière et à l’action qu’aux
jours des grandes ardeurs. Vos prières, vos soins, vos travaux, vos
œuvres sont très agréables au Seigneur, quand son amour vous embrase.
Mais le sacrifice le plus parfait et le plus agréable à ses yeux, c’est
de suivre la même route avec sa grâce, quand cette grâce n’embrase plus.
Si la grâce divine vous pousse à la prière et à l’acte, suivez-la, tant
que vous avez le feu. Mais si par votre faute, car c’est ainsi que les
soustractions d’amour arrivent le plus souvent; si, par votre faute, ou
par quelque dessein plus grand de la miséricorde éternelle qui vous
prépare à quelque chose de sublime, l’ardeur sensible vous est un moment
retirée, insistez dans la prière, dans la surveillance, insistez dans la
charité; et si la tribulation, si la tentation surviennent avec leur
force purificatrice, continuez, continuez, ne vous relâchez pas;
résistez, combattez, triomphez, à force d’importunité et de violence:
Dieu vous rendra l’ardeur de sa flamme; faites votre affaire, il fera la
sienne. La prière violente qu’on arrache de ses entrailles en les
déchirant, est très puissante auprès de Dieu. Persévérez dans la prière
et si vous commencez à sentir Dieu plus pleinement que jamais, parce que
votre bouche vient d’être préparée pour une saveur divine, faites le
vide, faites le vide; laissez-lui toute la place: car une grande lumière
va vous être donnée pour vous voir et pour le voir.
Ne vous livrez à personne avant d’avoir appris à vous séparer de tout le
monde.
Surveillez vos ardeurs, éprouvez l’esprit qui vous les donne. Prenez
garde de vous abandonner à celui qui fait les ruines. Examinez d’où part
le feu, où il vous mène, où il vous mènera. Comparez vos inspirations au
livre de vie; suivez-les tant qu’il les autorise, non pas plus loin.
Défiez-vous des personnes à l’air dévot qui n’ont à la bouche que
paroles mielleuses. Promptes à mettre en avant les communications
divines dont elles sont favorisées, elles vous tendent un piège pour
vous attirer à elles, et l’esprit de malice est là.
Défiez-vous, oh! défiez-vous des apparences de la sainteté; défiez-vous,
défiez-vous des étalages de bonnes œuvres. Prenez garde qu’on ne vous
entraîne dans la voie indigne des apparences. Regardez, regardez encore;
éprouvez toutes choses, comparez au livre de vie, et ne marchez que
quand il le permet.
Défiez-vous de ceux qui prétendent avoir l’esprit de liberté, mais dont
la vie est la contradiction vivante du christianisme. Fondateur de la
loi, Jésus-Christ s’est soumis à elle. Libre, il s’est fait serviteur:
ses disciples ne doivent pas chercher la liberté dans la licence qui
brise la loi divine.
Cette illusion est fréquente. Soyez docile à la loi, aux préceptes, et
ne méprisez pas les conseils. Il y a de grands chrétiens qui font un
cercle autour d’eux, et un ordre sublime est inscrit dans ce cercle. Cet
ordre vient du Saint-Esprit, qui les fait vivre; qui les conduit par la
main. Il ne s’agit pas pour eux de savoir si cette chose est permise ou
défendue. Il y a telle chose permise en elle-même dont le Saint-Esprit
les écarte, parce qu’elle n’est pas comprise dans l’ordre immense
inscrit dans le cercle.
SOIXANTE-TROISIÈME CHAPITRE
L’HUMILITÉ