Ils l’ont persécuté depuis le berceau; ils l’ont jeté sur une terre

barbare. Le voilà qui grandit; alors on lui donne les noms de

Samaritain, d’idolâtre; on le prend pour un possédé, pour un gourmand,

pour un séducteur, un faux prophète. Les hommes disent entre eux: «Voilà

ce viveur, ce buveur; au lieu du prophète, du juste, du thaumaturge,

c’est un misérable qui chasse les démons au nom du prince des démons.»

On le poussait vers les montagnes, vers les abîmes, dans l’intention de

le précipiter; d’autres prenaient des pierres pour le lapider. Tout cela

était entremêlé de cris contradictoires et furieux, de moqueries, de

sourires, d’injures, de complots: «Il blasphème», disait-on. On tâchait

de le faire mentir, de le prendre à ses paroles comme un renard à un

piège; on le repoussait; toutes les portes se fermaient devant lui.

Enfin, on le saisit comme un animal; on le traîne, chargé de liens, de

tribunaux en tribunaux; voici les soufflets, les crachats, le roseau, la

couronne d’épines; on s’agenouille ironiquement; on lui frappe la tête,

on lui voile la face; on entasse les moqueries les unes sur les autres.

Voici la flagellation. Comme des chiens qui ont faim, les hommes

grincent des dents, le condamnent, le réprouvent comme un malfaiteur. On

le conduit à la Passion, et ses disciples l’abandonnent. Un d’entre eux

le renie; l’autre le trahit tous s’enfuient; il reste seul et nu, au

milieu des multitudes. C’était un jour de fête, et les hommes étaient

rassemblés. Comme un méchant, nu entre deux voleurs, le voilà crucifié

jusqu’à ce que mort s’ensuive. A l’heure de la mort, des larmes et de

l’oraison funèbre, en voici un qui raille: «Ah! c’est donc toi qui

détruis le temple?» Un autre, sur un ton de mépris: «Il sauve les autres

et il ne peut se sauver lui-même.» Un autre, quand la voix suppliante du

mourant demandait un peu d’eau, lui offre du fiel et du vinaigre. En

voici un qui, après sa mort, lui perce le cœur d’un coup de lance.

Descendu de la croix, il resta couché sur la terre, nu et sans sépulcre,

jusqu’à ce que quelqu’un eût obtenu pour lui la sépulture. D’autres lui

cherchaient une autre querelle, divulguant ces paroles: «Nous nous

souvenons, disaient-ils, que ce séducteur, etc.» Les uns cachent la

résurrection, les autres la nient. Dans la vie, dans la mort, après la

mort, mépris, ignominie, opprobre; il les voulut; il les porta, il

choisit cette route pour aller à la résurrection et nous entraîner dans

la gloire.

Ainsi le Fils de Dieu s’est fait la forme, l’exemplaire, le maître et le

docteur de cette science inconnue, qui est le mépris de la gloire.

Absente, ne la recherchons pas. Présente, ne nous prêtons pas à elle;

car il n’a jamais cherché sa gloire, mais la gloire de son Père. Il a à

ce point repoussé et méprisé les honneurs, qu’il s’est précipité du haut

du ciel jusqu’aux pieds de ses disciples; il s’est anéanti jusqu’à

prendre la livrée de l’esclave; il a obéi jusqu’à la mort, non pas à une

mort quelconque, mais à une mort choisie, la plus honteuse et la plus

cruelle, celle de la croix. O misère!

Qui donc aujourd’hui choisirait la société qu’il a choisie? Qui donc

fuirait l’honneur et aimerait le mépris, fils de la pauvreté, l’humble

état, l’humble office, et tout ce qui est humble? Qui voudrait le néant

et le déshonneur? Qui ne désire l’estime et la louange pour le bien

qu’il a ou qu’il fait, en action et en parole, ou qu’il croit avoir et

faire? En vérité, chacun a dévié, et personne n’est fidèle, personne,

pas une âme. Si quelqu’un demeurait ferme, c’est que celui-là serait un

membre vivant uni à la tête du corps par un amour vivant. Il verrait

Jésus-Christ agir, et chercherait la ressemblance.

Il y en a qui disent: «J’aime et je veux aimer Dieu. Je ne demande pas

que le monde m’honore; mais je ne veux pas non plus qu’il me méprise,

qu’il me mette le pied sur la tête je ne veux pas être confondu en sa

présence.» Ceci indique évidemment peu de foi, peu de justice, peu

d’amour et beaucoup de tiédeur. Ou vous avez commis ce qui mérite peine

et confusion, et nous en sommes là à peu près tous, ou vous ne l’avez

pas commis. Dans le premier cas, si vous êtes pénitent, et non pas

innocent, supportez avec patience et avec joie les conséquences de vos

actes publics ou secrets, acquiescez corps et âme: cette peine et cette

confusion satisfont à Dieu et au prochain suivant l’ordonnance de la

divine justice. Dans le second cas, si votre cœur est innocent comme vos

mains, supportez le mépris, avec la permission de Dieu, et

réjouissez-vous mille fois plus dans le second cas que dans le premier

cas; toute votre confusion, toute votre douleur va devenir un poids de

grâce, et avec la grâce croîtra la gloire. Cette acceptation de la

honte, subie et non méritée, cette acceptation de la pauvreté et des

souffrances supportées en vue de Dieu grandissent les âmes saintes.

L’exemple de Jésus-Christ, fuyant ce qu’on recherche, et recherchant ce

qu’on fuit, montre la route de la grandeur. Sa seconde compagne lui fut

fidèle comme la première. Si nous voulons pénétrer la vie du Christ Fils

de Dieu dans son principe, son milieu et sa fin, nous trouvons un

ensemble qui s’appelle l’humilité. Etre méprisé, réprouvé du monde et

des amis du monde, tel fut son choix sur la terre.

SOIXANTE ET UNIÈME CHAPITRE

TROISIÈME COMPAGNE DE JÉSUS-CHRIST: LA DOULEUR

La troisième compagne de Jésus-Christ, plus assidue, plus intime que les

deux autres, ce fut cette souveraine douleur qui, depuis l’heure où son

âme fut unie à son corps, ne quitta plus le Fils de Dieu. Au premier

instant de l’union hypostatique, cette âme fut remplie de la Sagesse

suprême. A la fois voyageur et compréhenseur, dans le sein de sa mère,

Jésus commença à sentir la souveraine douleur toutes les peines que son

âme et son corps devaient porter pour nous, il les connut, il les vit,

il les pesa, il les pénétra dans leur ensemble et dans leur détail.

Quand la mort approcha, il entra en agonie. Sa science certaine de sa

mort prochaine, envisagée dans toutes ses horreurs, fit pénétrer en lui

la tristesse sans nom: il sua le sang, et la terre but cette sueur.

Ainsi l’âme du Christ, prévoyant la Passion dans le sein de sa mère,

connut déjà l’angoisse immense: cependant le corps n’était pas encore

associé à ses tortures.

Jésus-Christ voyait d’avance les mouvements de ces langues infâmes, et

chacun des sons que produirait chacune d’elles, tous ses supplices, sa

mort, la honte et la douleur, toutes les tortures pour lesquelles il

naissait, pour lesquelles il entrait parmi nous, tout lui était présent

d’une présence prophétique et incessante, avec toutes les circonstances

du temps marqué, de l’instrument employé, et de la mesure indiquée. Il

se voyait vendu, trahi, pris, renié, abandonné, lié, souffleté, moqué,

frappé, accusé, blasphémé, maudit, flagellé, jugé, réprouvé, condamné,

conduit au Golgotha, comme un voleur dépouillé, nu, crucifié, mort,

percé de la lance. Où habitait-il, sinon dans la douleur? Il connaissait

chaque coup de marteau, chaque coup de fouet, chaque trou, chaque clou,

chaque larme, chaque goutte de sang: il avait compté d’avance ses

soupirs, ses gémissements, ses plaintes et celles de sa mère. Dans cette

considération profonde et continuelle, comment la compagne de sa vie,

comment la douleur l’aurait-elle abandonné?

Outre les douleurs de l’avenir, senties prophétiquement, celles du

présent, furent innombrables. A l’heure de sa naissance, il ne fut ni

déposé dans un bain, ni couché sur la plume, ni enveloppé de fourrures.

Il fut placé sur le foin, entre deux bêtes, dans une étable sans

douceur. Et lui, le plus tendre des nouveau-nés, il commença à subir, en

ouvrant les yeux, les rigueurs matérielles. Immédiatement après la

crèche, voici un long voyage entrepris par cet enfant, un vieillard,

puis une femme, la plus douce des mères, la plus délicate des vierges.

Il faut aller en Egypte à travers ce désert immense, où les fils

d’Israël vécurent quarante ans sans moyens humains. Puis ce furent les

voyages au temple qu’il faisait régulièrement, suivant l’ordre établi.

L’enfant faisait la route à pied, et la distance était bien grande.

A l’âge d’homme, aussitôt après son baptême, il entra au désert, où il

souffrit de la faim et de la soif, au point de donner au diable une

espérance; car c’est ici que se place la première tentation. Jésus

allait à pied à travers les campagnes, les villes, supportant la faim,

la soif, la pluie, la chaleur, la froidure, la sueur, la fatigue, toutes

les misères, et enfin la mort. Et, s’il porta son fardeau, ce fut pour

chasser Satan, pour le renverser, pour indiquer aux hommes la voie

vraie, pour leur annoncer la pénitence dans sa forme la plus humble,

pour les attirer à sa suite, pour donner l’exemple, pour montrer où est

le bonheur et la gloire.

Quant aux douleurs de la Passion, elles sont au-dessus des paroles de

l’homme et des soupçons de son cœur. La douleur de Jésus fut multiple et

ineffable.

Parlons d’abord de ses compassions. Sa compassion pour le genre humain,

qu’il aimait d’un amour immense, le remplit d’une douleur aiguë et

déchirante. Ce n’était pas seulement une compassion générale pour

l’espèce humaine tombée et condamnée; c’était une compassion immense,

particulière à chaque individu. Et il ne voyait pas seulement d’une vue

générale les péchés de chaque individu; il mesurait exactement chaque

péché et chaque châtiment, dans le passé et dans l’avenir. Chaque homme

passé, présent ou futur, chaque péché de chacun de ces hommes, perça

d’une douleur sans mesure Celui qui nous aimait avec une miséricorde et

une compassion sans mesure. S’il était un regard capable d’entrer dans

les détails innombrables des péchés humains et des souffrances humaines,

ce regard-là verrait quelque chose de ce qu’a souffert le Christ pour

nous. Il aimait chacun de ses élus d’un amour ineffable. La profondeur

de cet amour, mesuré sur chacun d’eux, rendit continuellement présente à

Jésus toute offense et toute peine passée, présente ou future, et telle

était sa compassion pour chaque douleur qu’il les prit toutes sur lui

dans une douleur immense. Ce fut cette compassion, immense,

épouvantable, qui précipita Jésus vers la croix, vers la mort, vers

l’abîme des tortures. Il voulait nous racheter! Il voulait nous

soulager!

Une des douleurs les plus oubliées de Jésus-Christ fut sa compassion

pour lui-même. Ses tortures innombrables, et l’ineffable douleur dont il

se voyait menacé, firent qu’en se regardant lui-même, il eut le cœur

déchiré. Voyant et considérant que la mission qu’il tenait de son Père

était de porter le poids de tous les péchés et de toutes les douleurs

des élus, sentant que ces choses terribles étaient infaillibles,

certaines, immanquables, et qu’il était dévoué corps et âme à leur

étreinte, il fut saisi, en se regardant, d’une pitié déchirante.

Imaginez l’état de l’homme qui verrait d’une vue prophétique et

infaillible la plus inouïe, la plus ineffable douleur s’approcher de

lui, avec la certitude d’être atteint, et qui aurait continuellement

devant les yeux les détails de toutes ses tortures: il aurait pitié de

lui-même. Mais jusqu’où grandirait cette pitié, si la douleur prévue et

imminente était sans proportion, s’il était doué d’une intelligence et

d’une sensibilité effrayante, pour sonder d’avance l’abîme de ses

tortures, leur nature et leur qualité? Ces suppositions se sont

réalisées dans le Christ, et tout ce que je dis n’est rien près de la

réalité de ses angoisses. Si je descends, à ces comparaisons, c’est pour

mettre quelque chose de son agonie à la portée de cette grossière

intelligence humaine. Sa Passion fut toute sa vie dans sa mémoire. Mais

voici une des souffrances les plus inconnues de Jésus-Christ. Ce fut sa

compassion pour Dieu le Père, pour le Père des miséricordes. L’amour de

Jésus pour le Père, pour le Dieu de toute compassion, dépasse les

conceptions de l’homme. Voyant Dieu, l’objet de son immense amour, à ce

point blessé de compassion pour nous qu’il livrât son Fils unique, son

Bien-Aimé à la mort, et qu’il se fût livré lui-même, si cela eût été

convenable, il fut saisi d’une douleur immense, et eut pitié de cette

pitié. Pour inventer un remède, un soulagement au cœur de son Père, il

s’humilia jusqu’à la mort et obéit jusqu’à la croix. Mais la parole

humaine ne peut aborder les souffrances que j’entrevois. Je vais parler

sans espérance de me faire entendre. J’affirme que la douleur du Christ

fut chose ineffable. Ineffable, parce qu’elle fut une concession, une

permission, un don de la Sagesse divine. Une dispensation divine,

antérieure à nos pensées, supérieure à nos paroles, lui dispensait la

douleur; et c’était la douleur suprême. Plus la dispensation divine fut

admirable, plus la douleur qui en résulta fut perçante et déchirante.

C’est pourquoi aucun entendement créé n’a la capacité nécessaire pour

embrasser cette douleur. Cette dispensation divine fut le principe de

toutes les douleurs de Jésus-Christ. Elle est leur _alpha_ et elle est

leur _oméga_.

Et s’il est impossible à l’intelligence de concevoir l’amour par lequel

il nous racheta, il est également impossible de concevoir la douleur

dont il souffrit. Impossible, car cette douleur était fille de la

lumière. Elle provenait directement de la lumière donnée au Christ, et

cette lumière était ineffable. La divinité elle-même, lumière ineffable,

illuminait le Christ ineffablement, et, vivant en lui avec la

dispensation dont je parle, le transformait en douleur au sein de la

lumière divine. Cette douleur est un sanctuaire dont la parole

n’approche pas.

Jésus-Christ voyait, dans la lumière divine, l’ineffable immensité de la

douleur qui faisait en lui des prodiges: douleur cachée à toute créature

par la vertu de l’Ineffable. Car cette douleur, je veux dire cette

lumière divine, eut pour principe et pour origine la dispensation de

Dieu.

Parmi les suprêmes douleurs fut la compassion de Jésus pour sa Mère, la

très douce Marie.

Il l’aima par-dessus toute créature. C’est d’elle qu’il avait pris sa

chair virginale; et elle partageait, par-dessus toute créature, les

douleurs de son Fils, car elle avait une capacité de cœur haute et

profonde, par-dessus toute créature. Jésus-Christ avait une immense

compassion de cette immense compassion qui du cœur, du corps et de

l’âme, ne faisait qu’une seule douleur immense. Sa Mère souffrait la

douleur suprême, et Jésus portait en lui la douleur de sa Mère, et cette

douleur était fondée sur la dispensation divine.

Une autre douleur fut l’offense du Père, objet de son immense amour.

Jésus voyait quel péché était sa mort, et ce que faisait l’homme quand

il crucifiait Dieu. Sa mort est le plus grand des crimes humains,

passés, présents et futurs. L’injure que sa mort faisait à Dieu fut pour

l’âme de Jésus-Christ un océan de douleur. Percé de compassion pour le

Dieu blasphémé, percé de compassion pour l’homme déicide, la douleur lui

arrache ce cri: «Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu’ils

font!»

A cause du crime sans nom, à cause du déicide, peut-être Dieu le Père

allait damner le genre humain, si Jésus, comme s’il eût pour un instant

oublié toute autre douleur, n’eût crié et pleuré dans la mort, pour nous

et vers Dieu.

La douleur de compassion pour ses apôtres et disciples pénétra

Jésus-Christ. Les apôtres, les disciples, les femmes qui l’avaient

suivi, souffraient horriblement. Jésus, qui les aimait d’un amour

immense, porta en lui la douleur des disciples dispersés et persécutés.

Outre ces douleurs, le Christ en supporta mille autres de mille natures.

Je pourrais compter quatre glaives et quatre flèches sur son corps

crucifié.

D’abord la cruauté scélérate de ces cœurs endurcis. Ils étaient là, tout

le jour, obstinés, studieux et diligents, inventant et machinant:

c’était à qui trouverait la calomnie la plus noire ou le supplice le

plus atroce pour exterminer le Sauveur, son nom et sa suite.

La malice et l’abomination de cette colère implacable que les bourreaux

portaient incessamment en eux, chacune de leurs pensées, de leurs

intentions, de leurs iniquités intérieures, était un poignard pointu qui

perçait l’âme de Jésus.

Puis la méchanceté et la duplicité des langues qui vociféraient. Chacune

des accusations, des calomnies, des résolutions injustes, des

malédictions; chacun des blasphèmes, chacun des mensonges, chacun des

faux témoignages, tomba sur lui, lui faisant une meurtrissure spéciale.

Enfin l’œuvre barbare de sa Passion, où ils inventèrent des raffinements

de cruauté qui épouvantent au premier regard. Combien de tortures

compterait l’œil qui pourrait compter les violences qu’il subit, les

brutalités, les soufflets, les cheveux, les poils de barbe tirés, les

crachats, les coups de fouet! Par-dessus tout, les clous. Ils étaient

très gros, carrés et si mal battus, qu’ils présentaient sur toutes leurs

faces mille petits éclats qui lui percèrent les pieds, les mains qui le

déchirèrent, qui le torturèrent avec des souffrances épouvantables. Une

douleur au-dessus de toute douleur résulta de la forme de ces clous.

Quand ses pieds et ses mains n’eussent pas été ainsi cloués au bois, la

Passion eût encore été effroyable. Mais les clous eux-mêmes n’ont pas

satisfait les bourreaux. Ils tirèrent ses pieds et ses mains avec une

telle violence, qu’ils disloquèrent son corps, brisèrent ses nerfs, et

comptèrent ses os quand ils le couchèrent sur le bois dur, et le

tendirent horriblement. Ce n’est pas tout. Au lieu de laisser la croix

couchée, ils la dressèrent, offrant la Victime nue au froid, au vent et

au peuple. Le poids entraînant le corps, il était suspendu par les mains

et par les pieds, pour que la dureté des clous fût sentie plus

cruellement; pour que les plaies, toujours renouvelées, ouvrissent au

sang des voies nouvelles; pour que la mort fût parfaite en torture et

les hommes en malice.

Pour nous manifester quelque chose de sa souffrance insondable, pour

nous avertir qu’il la supportait pour nous, et non pour lui, pour

apprendre à nos entrailles une compassion inconnue, au point culminant

de la douleur ineffable, il poussa le cri suprême: «Mon Dieu, mon Dieu,

m’avez-vous abandonné?» Mais il cria pour nous; il cria pour nous dire

qui avait placé le fardeau sur sa tête, et quelle compassion nous devons

à ses douleurs. Et ne croyez pas que ses douleurs aient commencé sur la

croix; depuis que son âme anima son corps, depuis l’heure première de

l’union hypostatique, la sagesse ineffable dont il était rempli disait à

Jésus tous les secrets du présent et tous les secrets de l’avenir.

Aussi, dès cette heure, il vit venir à lui la douleur au-dessus de toute

douleur, et il soutint le fardeau sans nom depuis l’union de son âme et

de son corps, jusqu’à leur séparation; et c’est ce qu’il voulait dire

quand il parlait pendant sa vie de la croix qu’il portait d’avance,

qu’il portait pour ses disciples, non pour lui-même; et c’est ce qu’il

voulait dire quand il prononça cette parole terrible: «Mon âme est

triste jusqu’à la mort.»

Il nous provoquait; il nous demandait notre compassion.

Cette douleur, comme toutes les douleurs, contracta une amertume

particulière qui venait de la noblesse immense de l’âme blessée. Plus

l’âme est sainte, douce et noble, plus cruelle, plus tendue était la

douleur; car cette âme, en raison de sa noblesse, était incroyablement

sensible à l’injure et à la souffrance. Et toutes ces tortures, qui

prenaient leur source dans la dispensation ineffable de Dieu,

rejaillirent de l’âme de Jésus sur son corps, et nul ne peut savoir

quelle était la délicatesse et la sensibilité de ce corps. Aucun corps

humain formé dans le sein d’une femme ne fut plus noble. Aucun corps ne

fut plus sensible et ne reçut de la douleur une blessure plus cruelle.

C’est pourquoi il trouvait dans toute injure et dans tout affront une

incroyable matière à souffrance.

Au milieu de ses horreurs, que faisait l’Homme-Dieu, Jésus-Christ,

Sauveur du monde? Je n’entends pas une menace, une malédiction, une

défense, une excuse, une vengeance. On lui crache à la figure, il ne se

cache pas la face; on lui étend sur la croix les mains et les bras, il

ne les retire pas; on le cherche pour la mort, il ne se cache pas. Mais

absolument et de toute manière, il se livre à la volonté des hommes, et

se sert de leur scélératesse pour les racheter malgré eux. Au moment du

crime, ineffable pensée! la Victime donnait l’exemple de la patience,

enseignait aux bourreaux l’éternelle vérité, élevait pour eux au ciel

ses bras, ses cris et ses larmes. Et pour leur immense péché, qui devait

damner le genre humain, il leur rendait un bien plus fort que ce péché.

Tournant le crime contre lui-même, il se servit, pour satisfaire

l’éternelle justice, de leur péché épouvantable. Il se servit de la mort

qu’ils lui infligeaient pour ouvrir le ciel à ses bourreaux. Il

réconcilia le monde avec Dieu; il nous fit rentrer en grâce, et au

moment où la créature portait la main sur le Créateur, il se servit de

l’attentat qu’elle commettait pour restituer à Dieu sa fille. O pitié, ô

miséricorde immenses! O bonté supérieure à toute bonté conçue! Où

l’iniquité avait surabondé, la grâce surabonda, et la grâce n’a pas de

limite.

Et puisque voilà notre exemple, ne nous bornons pas à ne pas nous

venger: rendons le bien pour le mal à cause du Rédempteur. Si un

patriarche, un prophète, un ange, un saint, nous eût offert ce modèle,

il serait déjà acceptable, mais puisque c’est l’éternelle Sagesse,

l’infaillible vérité à qui l’erreur est aussi impossible que le

mensonge, la négligence serait déplorable; c’est la perfection qui est

demandée.

On dit, on entend dire, on prêche toute la journée que le Fils de Dieu

fut l’homme de douleurs; que non content de supporter patiemment celles

qui se présentaient, il les cherchait, lui, l’Innocent, il les trouvait,

il les prenait, il les aimait, en paroles, en actes; il proclamait

bienheureux ses imitateurs. Cette proclamation ne fut pas une parole

vaine. Il porta dans son âme et dans son corps la souffrance

inexplicable; ce fut par elle et grâce à elle qu’il déclara entrer dans

son royaume. Il affirma qu’aucune autre route ne menait à la vie

éternelle; et Dieu choisit la voie royale. Puisque c’est lui qui l’a

tracée, l’aveuglement est grand de ne pas suivre ce Guide infaillible,

qui est Créateur et Rédempteur.

C’est parce qu’il savait la vertu cachée des souffrances qu’il les

choisit, fuyant les voluptés, détestant en paroles et en actes les

plaisirs temporels où le ciel n’entre pas. Avant ce choix de

l’Homme-Dieu (bien qu’il eût déjà depuis longtemps indiqué ses

prédilections par les Prophètes), les amis de la volupté humaine avaient

cependant une excuse. Mais depuis que le Fils de Dieu a fait son choix

lui-même, après une telle vérité si clairement montrée, si hautement

prêchée et manifestée au monde dans un si grand seigneur, quelqu’un

doit-il hésiter encore! Quelque insensé peut-être, qui mérite tout

blâme. Nous, misérables pécheurs, dignes de toute condamnation, et de

toute confusion, non seulement nous ne demandons pas à la pénitence la

souffrance volontaire, mais les souffrances que Dieu nous envoie dans sa

grande miséricorde et sagesse, pour nous sauver et nous délivrer du mal,

les souffrances voulues ou permises par lui, nous les fuyons, nous les

repoussons, nous murmurons contre elles, nous nous armons de toutes nos

armes pour les mettre en fuite et chercher le plaisir.

Le livre des visions et instructions de la bienheureuse Angèle de Foligno Traduit par Ernest Hello avec avertissement de Georges Goyau, de l'Académie française · 第 10 / 15 段