contemplation de sa misère, quand elle se connaît telle qu’elle est,
elle qui s’est précipitée dans la misère infinie, qui a mérité des
supplices éternels, qui est devenue la risée de Dieu, des anges, des
démons et de toute créature; quand elle voit le Dieu très haut, le
Seigneur Jésus-Christ, Celui qui possède tout, ayant envahi la pauvreté,
pour relever l’homme de cet opprobre! Lui qui trouve dans son essence
toutes délices et toute béatitude, quand elle le voit plongé dans la
douleur, pour nous arracher à l’éternel tourment, satisfaire et porter
pour nous! Lui Dieu, au-dessus de la louange, à qui seul appartient la
gloire, dans l’obéissance, dans l’humiliation, dans tous les mépris,
dans tous les opprobres; quand il apparaît revêtu de honte, pour nous
communiquer la gloire; quand l’âme entre dans cette vue, elle est
transformée en douleur, et sa transformation n’a pour mesure que la
profondeur de sa contemplation.
Oui, oui, encore et toujours, plus profondément l’âme connaît cette
altitude divine, cette bonté infinie, prouvée par des faits, et ce vide
humain, cette ingratitude, cette vileté de la créature, plus
profondément elle est blessée d’amour et de douleur, plus absolument
elle est transformée en Lui. Voilà toute la perfection: se connaître!
connaître Dieu! Nécessité suprême qui domine toute nécessité! Etre
éternellement penchée sur le double abîme, voilà mon secret! O mon fils,
je t’en supplie de tout mon cœur, ne lève pas les yeux; tiens-les fixés
sur la Passion, parce que cette vue, si tu lui es fidèle, allume dans
l’âme lumière et feu!
Si tes yeux s’égarent essaie de les tenir et de les fixer là. Je t’en
prie, je t’en supplie! Quand ton âme n’est pas levée à la contemplation
de l’Homme-Dieu crucifié, recommence, et rumine intérieurement les voies
de la croix. Si ceci est encore trop fort pour toi, prononce au moins
des lèvres les paroles qui représentent la Passion; parce que l’habitude
des lèvres finira par devenir une habitude du cœur: il prendra feu à son
tour. Sa vue, mon fils, sa vue! Si l’homme voyait la Passion de
l’Homme-Dieu par une parfaite contemplation, s’il embrassait d’un regard
profond sa pauvreté, ses opprobres, ses douleurs, l’anéantissement qu’il
a subi pour nous; si, par la vertu de la grâce, il voyait ces choses
telles qu’elles sont, il suivrait Jésus-Christ par la pauvreté, par une
continuelle compassion, par la route du mépris: il se compterait pour
rien, j’en suis certaine. Quant à la grâce divine, tout le monde peut
l’avoir et la trouver; et l’homme est sans excuse; car Dieu, dans sa
munificence, la donne généreusement à qui la veut et la cherche.
Je désire, mon fils, que ton cœur soit vide de tout ce qui n’est pas le
Dieu éternel, sa connaissance et son amour, et que ton esprit n’essaie
pas de se remplir de ce qui n’est pas Lui. Si la chose est trop haute
pour toi, possède au moins et garde la connaissance du Dieu crucifié; si
cette seconde vue t’est retirée comme la première, refuse le repos, mon
fils, jusqu’à ce que tu aies retrouvé et reconquis l’un ou l’autre de
ces deux rassasiements. Ecoute encore, mon fils, crois fermement ce que
je vais te dire.
Celui qui cherche la route et l’approche de Dieu, celui qui veut jouir
de Dieu dans ce monde et dans l’autre, que celui-là connaisse Dieu en
vérité, non pas par le dehors et superficiellement, qu’il ne s’arrête
pas aux paroles dites ou écrites, ou aux analogies tirées des créatures.
Cette façon de connaître, qui est en rapport avec la parole humaine, est
une connaissance sans profondeur. Il faut connaître Dieu en vérité par
une intelligence profonde de sa valeur absolue, de sa beauté absolue, de
son absolue hauteur et douceur, et vertu, bonté, libéralité, miséricorde
et tendresse; il faut le connaître comme étant le souverain Bien, dans
l’absolu. L’homme sage et l’homme vulgaire connaissent tous deux, mais
bien différemment. Celui qui possède la sagesse connaît la chose dans
son fond et dans sa réalité, l’autre, dans son apparence. L’homme
vulgaire, qui trouve une pierre précieuse, l’apprécie et la désire pour
son éclat et pour sa beauté, sans voir plus loin; le sage l’aime et la
désire, parce qu’au delà de son éclat et de sa beauté il voit sa valeur
vraie et sa vertu cachée. Ainsi l’âme qui a la sagesse ne se soucie pas
de connaître Dieu par la considération superficielle des apparences.
Elle veut le connaître en vérité; elle veut expérimenter ce qu’il vaut,
sentir le goût de sa bonté; il n’est pas pour elle seulement un bien,
mais le souverain Bien. Pour cette bonté immense, en le connaissant elle
l’aime, en l’aimant elle le désire. Et le souverain Bien se donne à
elle, et l’âme le sent: elle goûte sa douceur et jouit de sa
délectation; et l’âme participe au souverain Bien. Blessée du souverain
Amour, blessée et brûlante, elle désire tenir Dieu; elle l’embrasse,
elle le serre contre elle et se serre contre lui; et Dieu l’attire avec
l’immense douceur, et la vertu de l’amour les transforme l’un dans
l’autre, l’aimant et l’aimé, l’aimé et l’aimant. L’âme embrasée par la
vertu de l’amour se transforme en Dieu, son amour. Comme le fer embrasé
reçoit en lui la chaleur, et la vertu, la puissance et la forme du feu,
et devient semblable au feu, et se donne tout entier au feu, et
s’arrache à ses propres qualités, donnant asile au feu dans l’intime de
sa substance; ainsi l’âme, unie à Dieu par la grâce parfaite de l’amour,
se transforme en Dieu sans changer sa substance propre, mais par la
vertu du mouvement qui transporte en Dieu sa vie divinisée. Connaissance
de Dieu! O joie des joies, Seigneur! c’est elle qui précède, l’amour
vient après, l’amour transformateur! Qui connaît dans la vérité,
celui-là aime dans le feu.
Or, cette connaissance profonde, l’âme ne peut l’avoir ni par elle-même,
ni par l’Ecriture, ni par la science, ni par aucune créature; ces choses
extérieures peuvent disposer l’âme à la connaissance; mais la lumière
divine et la grâce de Dieu peuvent seules l’y introduire. Pour obtenir
de Dieu, souverain bien, souveraine lumière et souverain amour, cette
connaissance, je ne connais pas de voie plus sûre et plus courte qu’une
prière pure, continuelle, humble et violente; une prière qui ne sorte
pas seulement des lèvres, mais de l’esprit et du cœur, et de toutes les
puissances de l’âme, et de tous les sens du corps; une prière pleine
d’immenses désirs, qui supplie et qui se précipite sur son objet.
Que l’âme qui veut découvrir la Pierre précieuse et connaître en vérité
et voir la Lumière, prie, médite et lise continuellement le livre de
vie, qui est la vie mortelle de Jésus-Christ. Notre Père, le Dieu très
haut, enseigne et montre à l’âme la forme, le mode et la voie de la
connaissance, cette voie qui est l’amour; et cet exemplaire, ce modèle,
ce type, c’est dans le Fils que le Père le montre.
C’est pourquoi, mes chers enfants, si vous désirez la lumière de la
grâce, si vous voulez arracher votre cœur aux soucis, mettre des freins
aux funestes tentations, et devenir parfaits dans la voie de Dieu, fuyez
sans paresse à l’ombre de la croix de Jésus-Christ. En vérité, il n’est
pas d’autre voie ouverte aux fils de Dieu: il n’est pas d’autre moyen
pour le trouver et le garder que la vie et la mort de Jésus-Christ
crucifié: c’est ce que j’appelle le livre de vie. La lecture n’est
permise qu’à l’oraison continuelle, laquelle illumine l’âme, l’élève et
la transforme. L’âme illuminée par la lumière de l’oraison voit
clairement la voie du Christ préparée et foulée par les pieds du
Crucifié. Quand elle court dans cette voie, l’âme se sent non seulement
délivrée du poids que pèsent le monde et ses soucis accablants, mais
élevée vers la délectation et la douceur divine. Consumée et brûlée par
l’incendie que Dieu allume, elle est changée en lui-même: l’oraison
assidue trouve tout dans la vue de la croix.
Fuis vers cette croix, mon fils, et mendie la lumière au Crucifié
qu’elle soutient. Va lui demander de te connaître, afin de puiser dans
ton abîme la force de t’élever jusqu’à sa joie divine. Au pied de sa
croix, tu t’apparaîtras incompréhensible, quand tu verras quel misérable
Dieu a racheté et adopté pour fils. Ne sois pas ingrat; fais toujours,
toujours la volonté d’un tel Père. Si les enfants légitimes de Dieu ne
font pas sa volonté, que feront les adultérins? J’appelle adultérins
ceux qui, loin de la maison paternelle, s’égarent dans la concupiscence.
J’appelle enfants légitimes ceux qui, dans la pauvreté, la douleur et
l’opprobre, cherchent la ressemblance du Crucifié. Ces trois choses, mon
fils, sont le fondement et le sommet de la perfection. Ce sont elles qui
éclairent l’âme, l’achèvent et la préparent à la transformation divine.
Connaître Dieu, se connaître, ici toute immensité, toute perfection, et
le bien absolu; là, rien; savoir cela, voilà la fin de l’homme. Mais
cette manifestation n’est faite qu’aux enfants légitimes de Dieu, aux
fils de la prière, aux ardents lecteurs du livre de vie. C’est devant
leurs yeux que le Seigneur étale les caractères sacrés du livre. C’est
là que sont écrites toutes les choses que le désir cherche; c’est là
qu’on boit la science qui n’enfle pas, toute vérité nécessaire à soi et
aux autres. Si tu veux la Lumière supérieure à toute lumière, lis dans
le livre; si tu ne lis pas légèrement, comme quelqu’un qui court, tu
trouveras, pour toi et pour tout homme, ce qu’il faut. Et si tu prends
feu dans cette fournaise, tu recevras toute tribulation comme une
consolation dont tu n’étais pas digne. Je vais dire quelque chose de
plus fort. Si la prospérité et la louange viennent à toi, attirées par
les dons de Dieu, tu ne seras ni enflé, ni exalté: car dans le livre de
vie tu verras en vérité que la gloire n’est pas à toi.
Un des signes, mon fils, qui montrent à l’homme la grâce de Dieu
présente à lui, c’est, en face de la gloire, le don d’inventer un abîme
pour s’humilier de plus bas.
Avant tout, mon fils, sache cela: le double abîme et le livre de vie.
CINQUANTE-HUITIÈME CHAPITRE
LE LIVRE DE VIE
Sachez que ce livre de vie n’est autre que Jésus-Christ, Fils de Dieu,
Verbe et sagesse du Père, qui a paru pour nous instruire par sa vie, sa
mort et sa parole. Sa vie, quelle fut-elle? Elle est le type offert à
qui veut le salut; or sa vie fut une amère pénitence. La pénitence fut
sa société depuis l’heure, où, dans le sein de la Vierge très pure,
l’âme créée de Jésus entra dans son corps, jusqu’à l’heure dernière où
son âme sortit de ce corps par la mort la plus cruelle. La pénitence et
Jésus ne se quittèrent pas.
Or voici la société que le Dieu très haut, dans sa sagesse, donna en ce
monde à son Fils bien-aimé: d’abord, la pauvreté parfaite, continuelle,
absolue; ensuite, l’opprobre parfait, continuel, absolu; enfin, la
douleur parfaite, continuelle, absolue.
Telle fut la société que le Christ choisit sur la terre pour nous
montrer ce qu’il faut aimer, choisir et porter jusqu’à la mort. En tant
qu’homme, c’est par cette route qu’il est monté au ciel; telle est la
route de l’âme vers Dieu, et il n’y a pas d’autre voie droite. Il est
convenable et bon que la route choisie par la tête soit la route choisie
par les membres, et que la société élue par la tête soit élue par les
membres.
CINQUANTE-NEUVIÈME CHAPITRE
PREMIÈRE COMPAGNE DE JÉSUS-CHRIST: LA PAUVRETÉ
La première compagne de Jésus fut une pauvreté continuelle, parfaite,
immense. Elle a trois formes: l’une grande, l’autre plus grande, qui
s’unit à la première; la troisième, qui, jointe à la première et à la
seconde, fut parfaite. Voici le premier degré. Jésus fut destitué de
tous les biens de ce monde. Il n’eut ni terre, ni vigne, ni jardin, ni
propriété, ni or, ni argent il ne reçut de secours humain que dans la
mesure rigoureusement nécessaire au soulagement de l’extrême indigence.
Il eut faim, il eut soif, il fut misérable, il eut froid, il eut chaud,
il travailla; tout fut pour lui austère et dur; il ne voulut aucune des
recherches de la vie; il usa des choses communes et grossières qui se
rencontraient dans cette province, où, sans feu ni lieu, il vivait en
mendiant. La seconde pauvreté, supérieure, à la première, fut la
pauvreté de parents et d’amis, l’éloignement des grands, des puissants,
des amitiés naturelles: il n’eut ni du côté de sa mère, ni du côté de
Joseph, ni du côté de ses disciples, personne qui lui épargnât un
soufflet, un coup de marteau, un coup de fouet ou une injure. Il voulut
naître d’une mère pauvre et humiliée; être soumis à un père putatif, un
charpentier pauvre. Il se dépouilla de l’amour et de la familiarité des
rois, des pontifes, des scribes, des amis, des parents, et ne sacrifia
pour l’amour de personne aucun sacrifice qui plût ou qui pût plaire à
Dieu.
Mais voici la pauvreté suprême, sublime, absolue. Jésus-Christ se
dépouilla de lui-même, et le Tout-Puissant se montra pauvre. Il se
montra comme pauvre de puissance; il fit semblant d’être incapable. Il
revêtit la misère et l’enfance; hormis le péché, il revêtit toute
douleur. Les courses, les prédications, les guérisons, les visites, les
opprobres, tout l’accabla, et il fit connaissance avec la fatigue.
Non seulement il donna sur lui puissance aux pécheurs, mais les choses
inanimées et les éléments qu’il avait créés de sa main reçurent
puissance de l’affliger. Il jouait l’impuissance, il ne résistait pas,
il supportait à cause de nous. Il donna aux épines la puissance de
pénétrer et de percer cruellement cette tête divine et trois fois
redoutable. Il donna aux liens et aux chaînes le pouvoir de l’attacher à
la colonne; Celui qui en mourant fit trembler la terre, laissa quelqu’un
lui lier les mains. Oh! donnez-moi, fils de Dieu, la joie de vous voir
fidèles à lui; arrachez-vous les entrailles pour les verser dans cet
abîme sans fond d’humilité fidèle. Voici l’Auteur de la Vie qui
s’anéantit pour toi et pour sa gloire; les créatures déchirent leur
Créateur, et l’Incirconscrit est attaché à une colonne. Il donna à un
voile la puissance de le voiler, lui, la vraie lumière illuminant toutes
choses. Il donne aux fouets de le battre; il donne aux clous de pénétrer
et de percer ces pieds et ces mains qui avaient ouvert les yeux des
aveugles et les oreilles des sourds. Il donne à la croix de le tenir,
blessé, percé, sanglant, nu, exposé devant tous, et de lui infliger la
plus cruelle des morts. Il donne à la lance d’entrer, de briser, de
pénétrer ce flanc divin, ce cœur, ces entrailles; de répandre sur la
terre le sang et l’eau, sortis des profondeurs sacrées de son cœur et de
ses entrailles. Les créatures devaient obéir au Créateur, non au
pécheur, qui abusait d’elles. Mais que cette humilité très profonde,
invincible et sans exemple, que cette humilité du Dieu de gloire écrase
et confonde l’orgueil de notre néant. L’Auteur de la vie s’est soumis
aux choses inanimées pour te rendre la vie, à toi, misérable, qui étais
devenu, dans la mort, insensible au divin. Homme qui ne sais rien, il
t’a aimé au point de t’offrir la perfection. La lance aurait dû se plier
et résister à la créature qui abusait d’elle; elle eût dû refuser
d’entrer et de percer son Créateur. Les choses inanimées auraient refusé
d’obéir à l’homme et de se tourner contre leur Dieu, si elles n’avaient
reçu puissance sur lui.
Il a donné aux bourreaux, aux soldats, aux Juifs, à Pilate, à tous les
méchants la puissance de le juger, de l’accuser, de le blasphémer, de
l’insulter, de le frapper, de le moquer, de le tuer, lui qui pouvait
tout empêcher d’un mot, tout renverser d’un geste et tout anéantir, ou
donner un ordre au plus petit parmi les Anges, les Puissances ou les
Vertus, pour tout précipiter d’un seul coup au fond de la mer. S’il
n’eût lui-même donné puissance sur lui aux choses créées, elles eussent
reculé d’horreur devant la Passion. Mais il s’est soumis à tout, et il a
caché sa puissance, et il s’est dépouillé aux yeux des hommes, pour
apprendre aux mortels la patience, pour racheter l’homme, qui s’était
lui-même dépouillé de toute sa royauté, pour lui donner, par la gloire
de la résurrection, la qualité d’impassible et d’invincible.
Il y a plus: pour délivrer l’homme du démon, il a donné puissance au
démon de le tenter, de l’entourer de ses membres, qui sont les méchants,
de le persécuter jusqu’à la mort. Le Dieu invincible par nature, l’acte
premier, l’acte pur a fait à toute créature et à toute douleur cette
universelle soumission, pour confondre la délicatesse de l’homme
misérable, qui ne refuse pas seulement la pénitence et la douleur
volontaire, mais qui repousse de toutes ses forces la douleur imposée,
et murmure contre Dieu.
Jésus-Christ s’est imposé une autre pauvreté. Il s’est dépouillé de sa
sagesse, de la sagesse qui est à lui. On eût dit quelqu’un de vulgaire,
le plus ignorant, le plus grossier des hommes. Il ne prit pas l’attitude
d’un philosophe ou d’un docteur, d’un parleur, d’un écrivain, d’un
savant ou d’un sage fameux; mais il se mêlait aux hommes, en toute
simplicité et en toute douceur, montrant en même temps la route de la
vérité par la vertu thaumaturgique. Lui, la sagesse du Père, et le Dieu
des sciences, maître de l’esprit prophétique, et le soufflant où il
veut, il eût pu éclater le génie scientifique et philosophique, se
montrer et se glorifier; mais il dit la vérité si simplement, qu’il
passait non seulement pour un homme vulgaire, mais pour un aliéné et un
blasphémateur. Faudra-t-il ensuite nous enfler de notre science,
chercher à passer pour des maîtres, mendier auprès des hommes un nom
creux et une gloire vide?
Il s’est dépouillé de lui-même, en abdiquant jusqu’à la gloire d’être
saint, juste et innocent. Voici le mystère des mystères. Il suivit une
voie mystique tellement en dehors de l’attente humaine, qu’au lieu de
passer pour le Saint des saints, il fut tenu pour un pécheur, ami des
pécheurs, pour un traître, un séducteur, un conspirateur, un ennemi
public, un blasphémateur, condamné et exécuté entre deux voleurs. Et
cependant il pouvait faire notre salut.
Il eût pu incliner le monde, Lui, le Saint des saints, devant la gloire
de sa sainteté; Lui, l’Impeccable, qui portait les péchés des peuples;
Lui, le Roi des vertus et le Dieu des saints, au lieu de garder le nom
de Saint, il le donna à Jean-Baptiste, son serviteur. Mais tant qu’il le
put sans blesser la Vérité et la doctrine, il se dépouilla en apparence
de la sainteté, pour confondre notre hypocrisie, à nous misérables, qui
cherchons les apparences sans avoir la réalité, qui, par mille chemins
détournés, falsifiant les faits et les tournant à notre avantage,
courons à tort et à travers après la gloire qui n’est pas à nous.
Il s’est encore dépouillé de lui-même, en se dépouillant de l’empire qui
est à lui. Lui, le Roi des rois, le Seigneur des seigneurs, dont le
règne n’aura pas de fin, il vécut au milieu des hommes comme esclave.
Et, en effet, on l’a vendu, il s’est trouvé des acheteurs. On lui a
offert l’empire. Il a refusé. Il a obéi jusqu’à la mort à de mauvais
rois, payant le tribut, se soumettant aux jugements iniques. Et non
seulement les rois le trouvèrent sans défense, mais leurs plus vils
ministres et sujets purent l’accabler de coups et le coucher sur la
croix; et jusqu’à l’âge de trente ans c’étaient sa mère et son père
putatif qui lui avaient donné leurs ordres. Parmi ses disciples, qu’il
choisit rares et pauvres, au lieu de se conduire comme un maître, il
déclara qu’il n’était pas venu pour être servi, mais pour servir; enfin
il donna sa vie pour eux, pour les pécheurs. Au milieu de ces pauvres
disciples, s’il fut roi et maître, ce fut en fait de misère, dans la
faim, dans la soif, dans la douleur; il fut jaloux et prima les autres;
ambitieux de la dernière place, il les servit à table, et leur lava les
pieds. O immensité de notre folie! Après avoir vu ce Dieu fait
domestique, nous aspirons, sans ordre et sans amour, à de vaines
grandeurs et de vaines présidences!
Autre était ta sagesse, autre était ta sagesse, ô Christ Emmanuel! tu
savais combien terrible sera le destin des maîtres du monde, et que les
puissants seront puissamment torturés (_Sap._, VI, 7), et que de leur
vie, de leur autorité, et des péchés de leurs sujets, le compte le plus
rigoureux sera exigé rigoureusement. Oh! que ce livre vivant confonde
notre orgueil! Concevons donc enfin le désir de la dernière place, pour
l’amour de Celui qui la choisit, et par pitié pour nos amis, ne
supportons pas l’obéissance, mais désirons-la d’un immense désir.
Le Dieu à qui tout appartient, pour nous donner l’amour de la pauvreté,
fut donc pauvre absolument, pauvre en fait, en esprit et en vérité,
écrasant par sa pauvreté les pensées des créatures, et sa pauvreté
venait de son amour: c’est pourquoi il fut mendiant. Pauvre d’argent,
pauvre d’amis, pauvre de puissance, de sagesse, et de réputation, et de
dignité, pauvre de toutes choses, il prêcha la pauvreté, il annonça
qu’elle jugerait le monde. Il condamna les riches; sa vie, sa parole,
son exemple, tout enseigna le mépris des richesses. Mais, ô misère! ô
douleur! la pauvreté d’esprit est chassée et rejetée de partout, et,
pour comble d’abomination, elle est en horreur à ceux-là mêmes qui
lisent le livre de la vie, qui prêchent et qui glorifient cette même
pauvreté. En fait, en esprit, en vérité, elle est repoussée et détestée.
Le monde la hait; Jésus l’aime; il l’a choisie pour lui et les siens; il
l’a proclamée bienheureuse. Mais où est aujourd’hui l’homme, où est la
femme, où est la créature qui a adopté, comme Jésus-Christ, cette
glorieuse compagne? Bienheureux celui-là! Mais moi! mais moi! nous
savons quel fut le partage du Fils de Dieu, notre Créateur et
Rédempteur, quant aux vêtements, quant aux palais, quant aux festins,
quant à la famille, quant aux amis, quant aux honneurs rendus par la vie
et la science. Et cependant nous osons prendre le nom de chrétiens, nous
qui avons horreur de ressembler au Christ! En paroles nous louons la
pauvreté; mais nous détestons en fait l’état où a vécu le Christ. O
misérables! après de telles leçons, nous repoussons le salut! Errant
loin de Jésus, nous courons après des superfluités, qui, au dernier
moment, nous abandonnent, et alors nous restons seuls, seuls et vides.
Car, au lieu de suivre la voie droite, nous avons dévié, et la honte
nous attend.
Bienheureux, bienheureux en vérité, suivant la parole de Dieu;
bienheureux pour le temps et pour l’éternité celui qui, réellement et en
vérité, en esprit et en fait, veut l’universelle pauvreté. S’il ne se
dépouille de toutes choses, dans le sens matériel; qu’il se dépouille en
esprit; qu’il se dépouille dans son cœur. Voilà la vraie beauté; voilà
la béatitude; voilà la clef du royaume des cieux!
Mais l’autre, celui qui prêche et qui n’agit pas, l’homme des sermons
sans pratique. Ah! le misérable, ah! le maudit! Il verra ce que c’est
que la misère éternelle, l’éternelle inanition qu’on a dans les enfers,
l’éternelle faim, l’éternelle soif! Ni ami, ni frère, ni père, ni
secours, ni rédemption! Pas d’issue pour sortir! pas un seul remède dans
toute la sagesse humaine! L’éternelle privation des biens qu’on a
désirés contre l’ordre, et l’éternelle torture dans tous les siècles des
siècles!
SOIXANTIÈME CHAPITRE
DEUXIÈME COMPAGNE DE JÉSUS-CHRIST: L’ABNÉGATION
La seconde compagne que Jésus-Christ ne quitta pas pendant sa vie
terrestre, ce fut la honte; il porta continuellement le poids de
l’opprobre volontaire et parfait. Il vécut comme un esclave vendu et non
racheté, non pas seulement comme un esclave, mais comme un esclave
méchant et vicieux. Il fut chargé d’opprobres, de mépris, de chaînes, de
coups, de soufflets, de meurtrissures, sans procès, sans défenseur,
comme un misérable qui ne vaut pas la peine d’être jugé, que l’on
envoie, entouré de voleurs, au plus honteux et au plus cruel supplice.
Si quelque mortel songea à l’honorer, il échappa toujours, soit par un
mot, soit par un fait, et prit le fardeau de la honte, qu’il choisissait
toujours, sans le mériter jamais. Sans cause, sans prétexte, sans
occasion, des hommes, à qui il n’avait fait que du bien, poursuivirent
gratuitement le Maître du monde de leurs moqueries et de leurs insultes.