Il m’est arrivé quelquefois; portée par une ardeur qui voulait sauver,

il m’est arrivé de dire quelques secrets; on me répondait: «Ma sœur,

revenez à la sainte Ecriture»; ou: «Nous ne vous comprenons pas.» Je

comprenais la leçon, et rentrais dans le silence.

Dans le sentiment dont je parle et qui garantit la présence du Dieu

tout-puissant, l’âme reçoit le don de vouloir _parfaitement_. Elle est

tout entière d’accord avec elle-même pour vouloir la vérité vraiment et

absolument, en toutes choses et à tous les points de vue, et tous les

membres du corps concordent avec elle et ne font plus qu’un avec elle,

dans la même vérité voulue, sans résistance et sans restriction. L’âme

veut _parfaitement_ les choses de Dieu qu’elle ne voulait pas

auparavant, dans toute la plénitude de toutes ses puissances réunies. Le

don de vouloir absolument et parfaitement est conféré par une grâce où

l’âme sent la présence du Dieu tout-puissant, qui lui dit: «C’est moi,

ne crains pas.» L’âme reçoit le don de vouloir Dieu et les choses de

Dieu d’une volonté qui ressemble à l’amour absolument vrai dont Dieu

nous a aimés; et l’âme sent que le Dieu immense s’est immiscé en elle et

lui tient compagnie.

Quand le Dieu très haut visite l’âme raisonnable, l’âme reçoit

quelquefois le don de le voir; elle le perçoit au fond d’elle, sans

forme corporelle, mais plus clairement qu’un homme ne voit un homme. Les

yeux de l’âme voient une plénitude spirituelle, sans corps, de laquelle

il est impossible de rien dire, parce que les paroles et l’imagination

font défaut.

Dans cette vue l’âme, délectée d’une délectation ineffable, est tendue

tout entière sur un même point, et elle est remplie d’une plénitude

inestimable. Cette vue par laquelle l’âme voit le Dieu tout-puissant

sans pouvoir regarder autre chose est si profonde, que je regrette le

silence auquel me réduit l’abîme. La chose ne peut être ni touchée, ni

imaginée; elle ne peut pas non plus être appréciée. La présence de Dieu

a d’autres signes, et je vais en citer deux.

Le premier est une onction qui renouvelle subitement l’âme, qui rend le

corps docile et doux, l’esprit invulnérable à la créature, et

inaccessible au trouble. L’âme sent et écoute les paroles que Dieu lui

dit. Dans cette immense et ineffable onction, l’âme reçoit la certitude

que vraiment le Seigneur est là: car il n’y a ni saint ni ange qui

puisse faire ce qui est fait en elle. Elles sont tellement ineffables,

ces opérations, que j’éprouve une vraie douleur de ne rien dire qui soit

digne d’elles. Que Dieu me pardonne, car ne n’est pas ma faute; je

manifesterais de tout mon cœur quelque chose de sa bonté, si je pouvais

et s’il voulait.

Quant à l’autre opération qui révèle à l’âme raisonnable la présence du

Dieu tout-puissant, la voici: c’est un embrassement. Dieu embrasse l’âme

raisonnable comme jamais père ni mère n’a embrassé un enfant, comme

jamais créature n’a embrassé une créature. Indicible est l’embrassement

par lequel Jésus-Christ serre contre lui l’âme raisonnable; indicible

est cette douceur, cette suavité. Il n’est pas un homme au monde, qui

puisse dire ce secret, ni le raconter, ni le croire, et quand quelqu’un

pourrait croire quelque chose du mystère, il se tromperait sur le mode.

Jésus apporte dans l’âme un amour très suave par lequel elle brûle tout

entière en lui; il apporte une lumière tellement immense, que l’homme,

quoiqu’il éprouve en lui la plénitude immense de la bonté du Dieu

tout-puissant, en conçoit encore infiniment plus qu’il n’en éprouve.

Alors l’âme a la preuve et la certitude que Jésus-Christ habite en elle.

Mais qu’est-ce que tout ce que je dis auprès de la réalité? L’âme n’a

plus ni larmes de joie, ni larmes de douleur, ni larmes d’aucune espèce

la région où l’on pleure de joie est une région bien inférieure à

celle-ci. Au-dessus de toute plénitude et de toute joie, Dieu apporte en

lui la chose qui n’a pas de nom, qui serait le paradis, et qui défie le

désir de demander au-delà d’elle. Cette joie rejaillit sur le corps, et

toute injure qu’on vous dit ou qu’on vous fait est non avenue ou changée

en douceur.

Les contre coups que je reçois dans le corps trahissent mes secrets; ils

les livrent à ma compagne ou à d’autres personnes. «Quelquefois, dit ma

compagne, je deviens éclatante et resplendissante; mes yeux brillent

comme des flambeaux, ou bien je suis pâle comme une morte, suivant la

nature des visions. Cette joie dure, sans s’épuiser, bien des jours.

J’en ai d’autres qui dureront éternellement: l’éternité ne les changera

pas; elle leur donnera plénitude et perfection. Mais je les ai déjà, je

les ai sur la terre. S’il survient quelque tristesse, le souvenir de ces

joies me défend contre le trouble.» Enfin tant de signes peuvent donner

à l’âme la certitude de Dieu possédé, que je ne puis ni les dire, ni les

énumérer tous.

CINQUANTE-TROISIÈME CHAPITRE

L’HOSPITALITÉ

Nous venons de dire comment l’âme reconnaît en elle la présence de Dieu.

Mais nous n’avons rien dit de l’accueil qu’elle lui fait, et tout ce qui

précède est peu de chose auprès de l’instant où l’âme reconnaît Dieu

pour son hôte.

Quand l’âme a donné l’hospitalité à l’étranger qui vient en elle, elle

entre dans une si profonde connaissance de l’infinie bonté du Seigneur,

que, souvent recueillie au fond de moi, j’ai connu avec certitude que

plus on a le sentiment de Dieu, moins on peut parler de lui. Plus on a

le sentiment de l’infini et de l’indicible, plus on manque de paroles;

car auprès de ce qu’on veut rendre, les mots font pitié.

Si un prédicateur était introduit là, s’il sentait ce que j’ai

quelquefois senti, ses lèvres se fermeraient; il n’oserait plus parler,

il se tairait, il deviendrait muet. Dieu est trop au-dessus de

l’intelligence et de toute chose; il est trop au-dessus du domaine des

paroles, des pensées et des calculs, pour que la bouche essaie

d’expliquer parfaitement les mystères de sa bonté. Ce n’est pas que

l’âme ait quitté le corps, ou que le corps soit privé de ses sens, mais

c’est que l’âme perçoit sans leur secours. L’homme, à force de voir

l’ineffable, arrive à la stupeur, et si un prédicateur, au moment de

parler, entrait dans cet état, il dirait au peuple «Allez-vous-en, car

je suis incapable de parler de Dieu je suis insuffisant.» Quant à moi,

je sens et j’affirme que toutes les paroles sorties de la bouche des

hommes depuis le commencement des siècles, et que les paroles de

l’Ecriture sainte n’ont pas touché la moelle de la bonté divine, et ne

sont pas, devant cette bonté, ce qu’est un grain de millet devant la

grosseur de l’univers. Quand l’âme reçoit la sécurité de Dieu et est

récréée par sa présence, le corps, rassasié aussi, est revêtu d’une

certaine noblesse, et partage, quoique à moindre degré, la joie de

l’âme. La raison et l’âme, parlant au corps restauré et aux sens, leur

disent:

«Voyez quels sont les biens que Dieu vous fait par moi. Infiniment plus

grands sont ceux qui sont promis et seront donnés si vous m’obéissez; et

maintenant comprenez quelle perte nous avons faite, vous et moi, quand

vous m’avez désobéi. Obéis-moi donc désormais quand je te parlerai des

choses de Dieu.»

Alors le corps et les sens, sentant qu’ils partagent la délectation

divine de l’âme, se soumettent et lui disent:

«Mes plaisirs venaient d’en bas parce que je suis le corps; mais toi qui

possèdes ces immenses capacités de joie et de gloire, tu ne devais pas

te faire mon esclave: tu ne devais pas te priver et me priver des biens

immenses que j’ignorais.» Le corps se plaint de l’âme, et la sensualité

de la raison; mais cette longue plainte ne manque pas de douceur. Car le

corps sent le plaisir et la délectation de l’âme bien supérieurs à tout

ce qu’il aurait pu soupçonner, et la joie le conduit à l’obéissance.

CINQUANTE-QUATRIÈME CHAPITRE

LES ILLUSIONS

Mais ceux qui mènent une vie spirituelle peuvent quelquefois tomber dans

l’illusion. Une des causes d’erreur, et la plus grande, c’est un amour

impurs mêlé d’amour-propre et de volonté propre; cet amour a, dans une

certaine mesure, l’esprit du monde.

Aussi le monde l’approuve et l’encourage. Cette approbation est un

piège, cet encouragement est un mensonge. Dans cet état, l’homme, que le

monde voit et approuve, semble brûler d’amour; il a certaines larmes,

certaines douceurs, certains tremblements et certains cris qui portent

les caractères de l’impureté spirituelle. Mais ces larmes et ces

douceurs, au lieu de venir du fond de l’âme, sont des phénomènes qui se

passent dans le corps; cet amour ne pénètre pas dans le cœur; cette

douceur s’évanouit rapidement, s’oublie facilement, et produit

l’amertume. J’ai fait ces expériences; je manquais alors de

discernement. Je n’étais pas parvenue à la possession certaine de la

vérité.

Quand l’amour est parfait, l’âme, après avoir senti Dieu, sent sa part

propre, qui est le néant et la mort: elle se présente avec sa mort, avec

sa pourriture; elle s’humilie, elle adore, elle oublie toute louange ou

tout bien qui revienne à elle-même; elle a une telle conscience de ses

vides et de ses maux qu’elle sent sa délivrance entière au-dessus de la

puissance des saints, et réservée à Dieu seul. Elle appelle cependant

les saints à son secours; car du fond de son abîme elle n’ose parler à

Dieu: elle invoque la Vierge et les saints. Si dans cet état on vous

adresse une louange, la chose vous fait l’effet d’une mauvaise

plaisanterie. Cet amour droit et sans mélange éclaire l’âme sur ses

défauts en même temps que sur la bonté de Dieu. Les larmes et les

douceurs qui se produisent alors, au lieu d’engendrer l’amertume,

engendrent la joie et la sécurité. Cet amour introduit Jésus-Christ dans

l’âme, et l’absence de toute illusion devient pour elle alors un fait

d’expérience.

Voici une autre illusion où Dieu permet quelquefois que tombent les âmes

intérieures.

Quand une personne dévouée à l’Esprit sent l’amour de Dieu pour elle,

éprouve, fait et raconte les œuvres de l’Esprit, si elle passe la mesure

de la prudence, si cette âme perd la crainte, Dieu permet qu’elle tombe

dans quelque illusion, afin de connaître qui elle est, et qui il est.

Voici encore une cause d’erreur.

Une âme est dans la voie de l’amour sans mélange; elle sent Dieu; ses

mains sont pures, son cœur est pur; elle renonce à l’estime du siècle

elle renonce à passer pour sainte; elle veut plaire tout entière au

Christ seul; elle se place tout entière dans le Christ, elle habite en

lui elle éprouve la joie inénarrable, elle sent l’embrassement de Dieu.

Oh! qu’elle rende alors à elle-même ce qui est à elle-même, et à Dieu ce

qui est à Dieu Autrement Dieu permet qu’elle se trompe, il le permet

pour la garder, il le permet pour qu’elle ne lui échappe pas; car il

l’aime d’un amour jaloux; il la plonge dans un abîme où elle trouve deux

sciences, la science d’elle-même et la science de Dieu; c’est ici qu’il

n’y a plus de place pour l’erreur; l’âme voit la vérité pure. Dans cette

contemplation, elle éprouve une plénitude telle, qu’elle ne se voit pas

capable d’un plus immense ravissement. Absorbée d’abord dans la vue

d’elle-même, elle se ferme à toute autre pensée, à tout autre souvenir.

Tout à coup la bonté divine lui apparaît. Puis elle voit simultanément

les deux abîmes, et le mode de sa vision est un secret entre elle et

Dieu.

Mais ce n’est pas tout. Dieu, qui est jaloux, lui permet encore les

tribulations.

CINQUANTE-CINQUIÈME CHAPITRE

LA PAUVRETÉ D’ESPRIT

Il y a une sauvegarde qui enlève toute place à l’illusion. Cette

sauvegarde, c’est la pauvreté d’esprit. Un jour, j’entendis une parole

divine qui me recommanda la pauvreté d’esprit comme une lumière, et

comme un bonheur qui passe toutes les conceptions de l’entendement

humain.

Voici ce que dit le Seigneur:

«Moi, si la pauvreté n’eût pas été si heureuse, je ne l’aurais pas

aimée; et si elle eût été moins glorieuse, je ne l’aurais pas prise. Car

l’orgueil ne peut trouver place qu’en ceux qui possèdent ou croient

posséder. L’homme et l’ange tombèrent, et tombèrent par orgueil car ils

crurent posséder. Ni l’homme ni l’ange ne possèdent rien. Tout

appartient à Dieu. L’humilité n’habite qu’en ceux qui se voient

destitués de tout. La pauvreté d’esprit est le bien suprême.»

Dieu a donné à son Fils, qu’il aimait une pauvreté telle, qu’il n’a

jamais eu et n’aura jamais un pauvre égal à lui. Et, cependant, il a

pour propriété l’_Etre_. Il possède la substance, et elle est tellement

à lui, que cette appartenance est au-dessus de la parole humaine. Et

cependant Dieu l’a fait pauvre, comme si la substance n’eût pas été à

lui.

Ceci est folie aux yeux des pécheurs et des aveugles. Les sages nomment

la même chose d’un autre nom. Cette vérité est si profonde, la pauvreté

est si réellement la racine et la mère de toute humilité et de tout

bonheur, que l’abîme où je vois cela ne peut se décrire. Le pauvre ne

peut ni tomber ni périr par illusion. L’homme qui verrait le bien de la

pauvreté, l’amour de Dieu tomberait sur lui; si vous considériez

l’immense valeur de ce trésor, et comment il attira le cœur de Dieu,

vous ne pourriez plus rien garder de périssable ni rien avoir en propre,

rien.

Tel est l’enseignement de la divine Sagesse qui montre à l’homme ses

vides, sa pauvreté, qui le présente à lui-même dans un miroir sans

mensonge, destitué de tout mérite et de tout bien; puis qui lui donne le

don de la lumière, et avec la lumière, l’amour de la pauvreté. Puis

l’âme voit la divine bonté, et ne trouvant rien à aimer en elle-même,

elle se tourne tout entière à aimer le Dieu tout-puissant; elle fait

comme elle aime, ayant perdu toute confiance en elle, et pris toute

confiance en Dieu, et dans cette confiance elle trouve l’illumination,

par laquelle est chassé le doute. Qui posséderait cette vérité serait

inaccessible à toute illusion diabolique ou humaine; car l’esprit de

pauvreté éclaire l’âme d’une lumière immense, et à cette lumière toute

la vie lui apparaît, avec tout son mécanisme, et l’illusion est

impossible.

J’ai vu cette lumière, j’ai vu que la pauvreté, mère des vertus, sort la

première des lèvres de la divine Sagesse. La divine Sagesse nous a dit

par l’incarnation du Verbe: «Vous êtes mortels»; par la pauvreté

d’esprit elle nous dit: «Vous êtes bienheureux.»

C’est pourquoi toute sagesse humaine qui n’entre pas dans cette vérité

est un néant qui conduit en enfer. Et tous les sages du monde, s’ils

n’entrent pas dans cette vérité, sont des néants qui vont en enfer. Et

quand l’âme voit cette vérité, elle agit sans vaine gloire, et sans

retour sur elle-même.

CINQUANTE-SIXIÈME CHAPITRE

L’EXTASE

Tout ce que l’âme conçoit ou saisit lorsqu’elle est renfermée dans ses

étroites limites, n’est rien auprès du ravissement. Mais quand elle est

élevée au-dessus d’elle-même, illustrée par la présence de Dieu, quand

Dieu et elle sont entrés dans le sein l’un de l’autre, elle conçoit,

elle jouit, elle se repose dans les divins bonheurs qu’elle ne peut

raconter. Ils écrasent toute parole et toute conception. C’est là que

l’âme nage dans la joie, dans la science; illustrée à la source de la

lumière, elle pénètre les paroles obscures et embarrassantes de

Jésus-Christ. Elle comprend aussi pourquoi, et de quelle manière la

douleur sans adoucissement habita l’âme du Christ.

Mon âme, ainsi illustrée, et transformée en Jésus-Christ souffrant,

chercha s’il y avait là quelque adoucissement, et trouva qu’il n’y en a

point. Quand mon âme se recueille dans les douleurs de l’âme du Christ,

elle ne trouve là aucune place pour la joie: il n’en est pas ainsi quand

elle se recueille dans les douleurs de son corps: dans ce dernier cas,

elle trouve la joie après la tristesse, et à la hauteur où elle est

portée, elle découvre le mystère de ces contrastes. Mon âme voit, à

cette lumière, que Jésus-Christ souffrit autant, à l’expérience près,

dans le sein de sa mère que sur la croix. Mon âme plonge alors dans les

jugements de Dieu et dans les secrets de l’ineffable, vers lesquels Dieu

la transporte. Souvent Dieu fait de tels prodiges dans mon âme que je le

reconnais dans mes merveilles intérieures; car aucune créature n’en est

capable, et Lui seul peut les opérer.

Souvent mon âme est élevée en Dieu à de si foudroyantes joies que leur

durée serait intolérable au corps qui laisserait là sur place ses sens

et ses membres. Il y a un jeu que Dieu joue quelquefois dans l’âme et

avec l’âme, c’est de se retirer, quand elle veut le retenir; mais la

joie et la sécurité qu’il laisse en se retirant disent à l’âme: «C’était

bien Lui!» Oh! Quelle vue et quel sentiment! Ne me demandez ni

explication, ni analogie; il n’y en a pas. Cette illustration, cette

jouissance, cette délectation, cette joie sont chaque jour différentes

d’elles-mêmes.

Chaque extase est une extase nouvelle, et toutes les extases sont une

seule chose inénarrable. Les révélations et les visions se succèdent

sans se ressembler. Délectation, plaisir, joie, tout se succède sans se

ressembler. Oh! ne me faites plus parler. Je ne parle pas, je blasphème;

et si j’ouvre la bouche, au lieu de manifester Dieu, je vais le trahir.

CINQUANTE-SEPTIÈME CHAPITRE

CONNAISSANCE DE DIEU ET DE SOI

Je suis une aveugle, je vais dans les ténèbres. La vérité n’est pas en

moi. Suspectez, ô mes enfants, les paroles de cette pécheresse, et ne

les suivez que quand elles ressemblent aux vestiges de Jésus-Christ et

placent vos pieds dans l’endroit où il a mis les pieds.

Mes enfants, je ne suis plus disposée à écrire, mais à pleurer. Quand

pleurerai-je enfin mes péchés et leur terrible rédemption? Quand

pleurerai-je la Passion du Fils de Dieu, du Juste, la Passion de

l’Immaculé? Mais vous m’écrivez! Je suis obligée d’écrire pour vous

répondre. Ce que je vous dis, c’est la plus récente impression de mon

cœur. Sachez que rien ne vous est nécessaire, rien, excepté Dieu.

Trouver Dieu, recueillir en Lui vos puissances, voilà l’unique

nécessaire. Pour ce recueillement il faut couper toute habitude

superflue, toute familiarité superflue avec les créatures, quelles

qu’elles soient, toute connaissance superflue, toute curiosité

superflue, toute opération et occupation superflues. En un mot, il faut

que l’homme se sépare de tout ce qui divise. Il faut qu’essayant de

pénétrer dans l’abîme de ses misères, il se recueille dans son passé,

dans son présent, dans les probabilités de son avenir éternel. Que ceci

soit fait tous les jours, ou du moins toutes les nuits. Puisque l’homme

tourne et retourne son cœur, qu’il tâche de pénétrer dans la

connaissance du Dieu des miséricordes, dans la dispensation de sa pitié

suprême, réalisée par Jésus-Christ vis-à-vis de toutes nos misères;

qu’il veille sur sa mémoire, pour qu’elle garde le souvenir du bienfait

infini. Se connaître! connaître Dieu! voilà la perfection de l’homme, et

je n’ai aucun goût à rien dire ou écrire en dehors de ces deux paroles:

Se connaître! connaître Dieu! Contempler sa prison, sa prison sans

issue, et si l’homme ne trouve pas le bonheur dans cette prison, qu’il

s’adresse à un autre et ne se repose pas sur son grabat!

O mes chers enfants, visions, révélations, contemplations, tout n’est

rien sans la vraie connaissance de Dieu et de soi: je vous le dis en

vérité, sans elle, rien ne vaut. Aussi je me demande pourquoi vous

désirez mes lettres, puisque mes lettres ne peuvent rien pour votre

joie, excepté si elles vous portent la vertu de mon cri: se connaître!

connaître Dieu! Quel ennui de parler pour dire autre chose! Silence!

silence sur tout ce qui n’est pas cela! Oh! priez Dieu qu’il donne cette

lumière à tous mes enfants, et qu’il fixe votre demeure en elle! Que la

connaissance de Dieu vous soit nécessaire, ceci est évident; mais comme

notre fin est le royaume des cieux, auquel nous ne pouvons ni ne devons

parvenir, qu’informés sur le type de l’Homme-Dieu, il est nécessaire de

le connaître, Lui, sa vie, ses œuvres, et sa route vers la gloire, pour

posséder son royaume par ses mérites, transformés en lui-même par la

grâce de sa ressemblance.

Il est absolument nécessaire de connaître l’Homme-Dieu, sa croix, sa

Passion, et la forme de vie qu’il nous a donnée. C’est là que son

infinie charité et son amour inestimable ont éclaté plus visiblement que

dans toute autre grâce divine. C’est pourquoi il est absolument

nécessaire, sous peine d’ingratitude, de l’aimer comme il nous a aimés,

d’embrasser le prochain dans cet amour, de pleurer sur la croix, sur la

Passion du Bien-Aimé, et d’être transformés en la substance de son

amour. La connaissance de notre rédemption, et des choses immenses que

Dieu a faites pour nous, nous provoque, nous incite et nous appelle à

considérer notre noblesse immense, puisque Dieu nous a aimés jusqu’à

mourir. Si cette créature que je suis eût été moins noble, si ma valeur

eût été moins immense, Dieu n’eût pas fait, en vue de moi, connaissance

avec la mort. Cette connaissance du Dieu crucifié découvre à notre âme

la nécessité du salut. Puisque le Dieu très haut, infiniment distant de

la créature, infiniment satisfait dans sa plénitude, inaccessible, s’est

incliné jusqu’à notre salut, ne négligeons pas cette œuvre, qu’il n’a

pas négligée, et soyons, par la pénitence, les coadjuteurs de ses

éternels décrets. La connaissance du Dieu crucifié entraîne un nombre

infini d’autres bienfaits. Le sang qui sauve allume le feu.

Voici encore une des nécessités qui nous obligent à descendre dans

l’abîme où l’on connaît le Dieu crucifié. _L’homme_, mes enfants, _aime

comme il voit_. Plus nous voyons de cet Homme-Dieu crucifié, plus

grandit notre amour vers la perfection, plus nous sommes transformés en

Celui que nous voyons. Dans la mesure où nous sommes transformés en son

amour, nous sommes transformés en sa douleur; car notre âme voit cette

douleur. Plus l’homme voit, plus il aime; plus il voit de la Passion,

plus il est transformé, par la vertu de la compassion, en la substance

même de la douleur du Bien-Aimé. Plus l’homme voit de la Passion, plus

il aime, plus il est transformé en Celui qu’il aime, par la vertu de la

douleur. Comme il est transformé en amour, il est transformé en douleur

par la vision de Dieu et de soi-même.

O perfection de la connaissance!

O Dieu! quand l’âme plonge dans l’abîme sans fond de l’altitude divine

que je blasphème si je la nomme, quand l’âme plonge dans l’abîme de son

indignité, de sa vileté, de son péché, quand l’âme voit le Dieu très

haut devenu l’ami, le frère, la victime du pécheur, verser pour ce

misérable, dans une mort infâme, le sang précieux, plus elle plonge

profondément ses regards dans le double abîme, plus profondément se

réalise dans l’intime de ses entrailles le mystère de l’amour, la sacrée

transformation.

Quand l’âme voit la créature à ce point remplie de défauts que sa

lumière même est un aveuglement; car elle en est tellement encombrée

qu’auprès de la réalité tout ce qu’elle en voit n’est rien; quand l’âme

se voit, à la lumière que Dieu lui montre, quand elle se voit cause de

la douleur inouïe que Jésus-Christ a soufferte pour elle; quand elle

aperçoit cette immensité plus qu’excellente, s’inclinant vers cette vile

créature, naissant et mourant pour elle dans l’ineffable crucifiement;

quand l’âme entre dans cette connaissance, elle se transforme en

douleur, et plus profonde est la connaissance, plus profonde est la

douleur. Si pendant sa vie un homme cherche à en satisfaire un autre, au

moment de la mort il redouble de sollicitude.

Mais le Roi des rois, bien qu’une douleur immense et continue l’eût

d’avance étendu sur la croix depuis sa conception, au lieu d’un lit de

pourpre et d’un tapis doré, quand vint l’heure de sa mort il se trouva

en face de cette croix si vile, si abominable qu’il ne put être soutenu

et attaché à elle que par le moyen des clous qui le perçaient; il fallut

les clous des pieds et les clous des mains pour le retenir, autrement il

tombait. Au lieu de serviteurs empressés, il eut les satellites du

diable, s’ingéniant à rendre le supplice plus cruel, et aidant la

torture à pénétrer plus profondément dans l’intime des entrailles; et

ils lui refusèrent la goutte d’eau qu’il demandait, et qu’il demandait

en criant.

Le livre des visions et instructions de la bienheureuse Angèle de Foligno Traduit par Ernest Hello avec avertissement de Georges Goyau, de l'Académie française · 第 8 / 15 段