il m’est arrivé de dire quelques secrets; on me répondait: «Ma sœur,
revenez à la sainte Ecriture»; ou: «Nous ne vous comprenons pas.» Je
comprenais la leçon, et rentrais dans le silence.
Dans le sentiment dont je parle et qui garantit la présence du Dieu
tout-puissant, l’âme reçoit le don de vouloir _parfaitement_. Elle est
tout entière d’accord avec elle-même pour vouloir la vérité vraiment et
absolument, en toutes choses et à tous les points de vue, et tous les
membres du corps concordent avec elle et ne font plus qu’un avec elle,
dans la même vérité voulue, sans résistance et sans restriction. L’âme
veut _parfaitement_ les choses de Dieu qu’elle ne voulait pas
auparavant, dans toute la plénitude de toutes ses puissances réunies. Le
don de vouloir absolument et parfaitement est conféré par une grâce où
l’âme sent la présence du Dieu tout-puissant, qui lui dit: «C’est moi,
ne crains pas.» L’âme reçoit le don de vouloir Dieu et les choses de
Dieu d’une volonté qui ressemble à l’amour absolument vrai dont Dieu
nous a aimés; et l’âme sent que le Dieu immense s’est immiscé en elle et
lui tient compagnie.
Quand le Dieu très haut visite l’âme raisonnable, l’âme reçoit
quelquefois le don de le voir; elle le perçoit au fond d’elle, sans
forme corporelle, mais plus clairement qu’un homme ne voit un homme. Les
yeux de l’âme voient une plénitude spirituelle, sans corps, de laquelle
il est impossible de rien dire, parce que les paroles et l’imagination
font défaut.
Dans cette vue l’âme, délectée d’une délectation ineffable, est tendue
tout entière sur un même point, et elle est remplie d’une plénitude
inestimable. Cette vue par laquelle l’âme voit le Dieu tout-puissant
sans pouvoir regarder autre chose est si profonde, que je regrette le
silence auquel me réduit l’abîme. La chose ne peut être ni touchée, ni
imaginée; elle ne peut pas non plus être appréciée. La présence de Dieu
a d’autres signes, et je vais en citer deux.
Le premier est une onction qui renouvelle subitement l’âme, qui rend le
corps docile et doux, l’esprit invulnérable à la créature, et
inaccessible au trouble. L’âme sent et écoute les paroles que Dieu lui
dit. Dans cette immense et ineffable onction, l’âme reçoit la certitude
que vraiment le Seigneur est là: car il n’y a ni saint ni ange qui
puisse faire ce qui est fait en elle. Elles sont tellement ineffables,
ces opérations, que j’éprouve une vraie douleur de ne rien dire qui soit
digne d’elles. Que Dieu me pardonne, car ne n’est pas ma faute; je
manifesterais de tout mon cœur quelque chose de sa bonté, si je pouvais
et s’il voulait.
Quant à l’autre opération qui révèle à l’âme raisonnable la présence du
Dieu tout-puissant, la voici: c’est un embrassement. Dieu embrasse l’âme
raisonnable comme jamais père ni mère n’a embrassé un enfant, comme
jamais créature n’a embrassé une créature. Indicible est l’embrassement
par lequel Jésus-Christ serre contre lui l’âme raisonnable; indicible
est cette douceur, cette suavité. Il n’est pas un homme au monde, qui
puisse dire ce secret, ni le raconter, ni le croire, et quand quelqu’un
pourrait croire quelque chose du mystère, il se tromperait sur le mode.
Jésus apporte dans l’âme un amour très suave par lequel elle brûle tout
entière en lui; il apporte une lumière tellement immense, que l’homme,
quoiqu’il éprouve en lui la plénitude immense de la bonté du Dieu
tout-puissant, en conçoit encore infiniment plus qu’il n’en éprouve.
Alors l’âme a la preuve et la certitude que Jésus-Christ habite en elle.
Mais qu’est-ce que tout ce que je dis auprès de la réalité? L’âme n’a
plus ni larmes de joie, ni larmes de douleur, ni larmes d’aucune espèce
la région où l’on pleure de joie est une région bien inférieure à
celle-ci. Au-dessus de toute plénitude et de toute joie, Dieu apporte en
lui la chose qui n’a pas de nom, qui serait le paradis, et qui défie le
désir de demander au-delà d’elle. Cette joie rejaillit sur le corps, et
toute injure qu’on vous dit ou qu’on vous fait est non avenue ou changée
en douceur.
Les contre coups que je reçois dans le corps trahissent mes secrets; ils
les livrent à ma compagne ou à d’autres personnes. «Quelquefois, dit ma
compagne, je deviens éclatante et resplendissante; mes yeux brillent
comme des flambeaux, ou bien je suis pâle comme une morte, suivant la
nature des visions. Cette joie dure, sans s’épuiser, bien des jours.
J’en ai d’autres qui dureront éternellement: l’éternité ne les changera
pas; elle leur donnera plénitude et perfection. Mais je les ai déjà, je
les ai sur la terre. S’il survient quelque tristesse, le souvenir de ces
joies me défend contre le trouble.» Enfin tant de signes peuvent donner
à l’âme la certitude de Dieu possédé, que je ne puis ni les dire, ni les
énumérer tous.
CINQUANTE-TROISIÈME CHAPITRE
L’HOSPITALITÉ
Nous venons de dire comment l’âme reconnaît en elle la présence de Dieu.
Mais nous n’avons rien dit de l’accueil qu’elle lui fait, et tout ce qui
précède est peu de chose auprès de l’instant où l’âme reconnaît Dieu
pour son hôte.
Quand l’âme a donné l’hospitalité à l’étranger qui vient en elle, elle
entre dans une si profonde connaissance de l’infinie bonté du Seigneur,
que, souvent recueillie au fond de moi, j’ai connu avec certitude que
plus on a le sentiment de Dieu, moins on peut parler de lui. Plus on a
le sentiment de l’infini et de l’indicible, plus on manque de paroles;
car auprès de ce qu’on veut rendre, les mots font pitié.
Si un prédicateur était introduit là, s’il sentait ce que j’ai
quelquefois senti, ses lèvres se fermeraient; il n’oserait plus parler,
il se tairait, il deviendrait muet. Dieu est trop au-dessus de
l’intelligence et de toute chose; il est trop au-dessus du domaine des
paroles, des pensées et des calculs, pour que la bouche essaie
d’expliquer parfaitement les mystères de sa bonté. Ce n’est pas que
l’âme ait quitté le corps, ou que le corps soit privé de ses sens, mais
c’est que l’âme perçoit sans leur secours. L’homme, à force de voir
l’ineffable, arrive à la stupeur, et si un prédicateur, au moment de
parler, entrait dans cet état, il dirait au peuple «Allez-vous-en, car
je suis incapable de parler de Dieu je suis insuffisant.» Quant à moi,
je sens et j’affirme que toutes les paroles sorties de la bouche des
hommes depuis le commencement des siècles, et que les paroles de
l’Ecriture sainte n’ont pas touché la moelle de la bonté divine, et ne
sont pas, devant cette bonté, ce qu’est un grain de millet devant la
grosseur de l’univers. Quand l’âme reçoit la sécurité de Dieu et est
récréée par sa présence, le corps, rassasié aussi, est revêtu d’une
certaine noblesse, et partage, quoique à moindre degré, la joie de
l’âme. La raison et l’âme, parlant au corps restauré et aux sens, leur
disent:
«Voyez quels sont les biens que Dieu vous fait par moi. Infiniment plus
grands sont ceux qui sont promis et seront donnés si vous m’obéissez; et
maintenant comprenez quelle perte nous avons faite, vous et moi, quand
vous m’avez désobéi. Obéis-moi donc désormais quand je te parlerai des
choses de Dieu.»
Alors le corps et les sens, sentant qu’ils partagent la délectation
divine de l’âme, se soumettent et lui disent:
«Mes plaisirs venaient d’en bas parce que je suis le corps; mais toi qui
possèdes ces immenses capacités de joie et de gloire, tu ne devais pas
te faire mon esclave: tu ne devais pas te priver et me priver des biens
immenses que j’ignorais.» Le corps se plaint de l’âme, et la sensualité
de la raison; mais cette longue plainte ne manque pas de douceur. Car le
corps sent le plaisir et la délectation de l’âme bien supérieurs à tout
ce qu’il aurait pu soupçonner, et la joie le conduit à l’obéissance.
CINQUANTE-QUATRIÈME CHAPITRE
LES ILLUSIONS
Mais ceux qui mènent une vie spirituelle peuvent quelquefois tomber dans
l’illusion. Une des causes d’erreur, et la plus grande, c’est un amour
impurs mêlé d’amour-propre et de volonté propre; cet amour a, dans une
certaine mesure, l’esprit du monde.
Aussi le monde l’approuve et l’encourage. Cette approbation est un
piège, cet encouragement est un mensonge. Dans cet état, l’homme, que le
monde voit et approuve, semble brûler d’amour; il a certaines larmes,
certaines douceurs, certains tremblements et certains cris qui portent
les caractères de l’impureté spirituelle. Mais ces larmes et ces
douceurs, au lieu de venir du fond de l’âme, sont des phénomènes qui se
passent dans le corps; cet amour ne pénètre pas dans le cœur; cette
douceur s’évanouit rapidement, s’oublie facilement, et produit
l’amertume. J’ai fait ces expériences; je manquais alors de
discernement. Je n’étais pas parvenue à la possession certaine de la
vérité.
Quand l’amour est parfait, l’âme, après avoir senti Dieu, sent sa part
propre, qui est le néant et la mort: elle se présente avec sa mort, avec
sa pourriture; elle s’humilie, elle adore, elle oublie toute louange ou
tout bien qui revienne à elle-même; elle a une telle conscience de ses
vides et de ses maux qu’elle sent sa délivrance entière au-dessus de la
puissance des saints, et réservée à Dieu seul. Elle appelle cependant
les saints à son secours; car du fond de son abîme elle n’ose parler à
Dieu: elle invoque la Vierge et les saints. Si dans cet état on vous
adresse une louange, la chose vous fait l’effet d’une mauvaise
plaisanterie. Cet amour droit et sans mélange éclaire l’âme sur ses
défauts en même temps que sur la bonté de Dieu. Les larmes et les
douceurs qui se produisent alors, au lieu d’engendrer l’amertume,
engendrent la joie et la sécurité. Cet amour introduit Jésus-Christ dans
l’âme, et l’absence de toute illusion devient pour elle alors un fait
d’expérience.
Voici une autre illusion où Dieu permet quelquefois que tombent les âmes
intérieures.
Quand une personne dévouée à l’Esprit sent l’amour de Dieu pour elle,
éprouve, fait et raconte les œuvres de l’Esprit, si elle passe la mesure
de la prudence, si cette âme perd la crainte, Dieu permet qu’elle tombe
dans quelque illusion, afin de connaître qui elle est, et qui il est.
Voici encore une cause d’erreur.
Une âme est dans la voie de l’amour sans mélange; elle sent Dieu; ses
mains sont pures, son cœur est pur; elle renonce à l’estime du siècle
elle renonce à passer pour sainte; elle veut plaire tout entière au
Christ seul; elle se place tout entière dans le Christ, elle habite en
lui elle éprouve la joie inénarrable, elle sent l’embrassement de Dieu.
Oh! qu’elle rende alors à elle-même ce qui est à elle-même, et à Dieu ce
qui est à Dieu Autrement Dieu permet qu’elle se trompe, il le permet
pour la garder, il le permet pour qu’elle ne lui échappe pas; car il
l’aime d’un amour jaloux; il la plonge dans un abîme où elle trouve deux
sciences, la science d’elle-même et la science de Dieu; c’est ici qu’il
n’y a plus de place pour l’erreur; l’âme voit la vérité pure. Dans cette
contemplation, elle éprouve une plénitude telle, qu’elle ne se voit pas
capable d’un plus immense ravissement. Absorbée d’abord dans la vue
d’elle-même, elle se ferme à toute autre pensée, à tout autre souvenir.
Tout à coup la bonté divine lui apparaît. Puis elle voit simultanément
les deux abîmes, et le mode de sa vision est un secret entre elle et
Dieu.
Mais ce n’est pas tout. Dieu, qui est jaloux, lui permet encore les
tribulations.
CINQUANTE-CINQUIÈME CHAPITRE
LA PAUVRETÉ D’ESPRIT
Il y a une sauvegarde qui enlève toute place à l’illusion. Cette
sauvegarde, c’est la pauvreté d’esprit. Un jour, j’entendis une parole
divine qui me recommanda la pauvreté d’esprit comme une lumière, et
comme un bonheur qui passe toutes les conceptions de l’entendement
humain.
Voici ce que dit le Seigneur:
«Moi, si la pauvreté n’eût pas été si heureuse, je ne l’aurais pas
aimée; et si elle eût été moins glorieuse, je ne l’aurais pas prise. Car
l’orgueil ne peut trouver place qu’en ceux qui possèdent ou croient
posséder. L’homme et l’ange tombèrent, et tombèrent par orgueil car ils
crurent posséder. Ni l’homme ni l’ange ne possèdent rien. Tout
appartient à Dieu. L’humilité n’habite qu’en ceux qui se voient
destitués de tout. La pauvreté d’esprit est le bien suprême.»
Dieu a donné à son Fils, qu’il aimait une pauvreté telle, qu’il n’a
jamais eu et n’aura jamais un pauvre égal à lui. Et, cependant, il a
pour propriété l’_Etre_. Il possède la substance, et elle est tellement
à lui, que cette appartenance est au-dessus de la parole humaine. Et
cependant Dieu l’a fait pauvre, comme si la substance n’eût pas été à
lui.
Ceci est folie aux yeux des pécheurs et des aveugles. Les sages nomment
la même chose d’un autre nom. Cette vérité est si profonde, la pauvreté
est si réellement la racine et la mère de toute humilité et de tout
bonheur, que l’abîme où je vois cela ne peut se décrire. Le pauvre ne
peut ni tomber ni périr par illusion. L’homme qui verrait le bien de la
pauvreté, l’amour de Dieu tomberait sur lui; si vous considériez
l’immense valeur de ce trésor, et comment il attira le cœur de Dieu,
vous ne pourriez plus rien garder de périssable ni rien avoir en propre,
rien.
Tel est l’enseignement de la divine Sagesse qui montre à l’homme ses
vides, sa pauvreté, qui le présente à lui-même dans un miroir sans
mensonge, destitué de tout mérite et de tout bien; puis qui lui donne le
don de la lumière, et avec la lumière, l’amour de la pauvreté. Puis
l’âme voit la divine bonté, et ne trouvant rien à aimer en elle-même,
elle se tourne tout entière à aimer le Dieu tout-puissant; elle fait
comme elle aime, ayant perdu toute confiance en elle, et pris toute
confiance en Dieu, et dans cette confiance elle trouve l’illumination,
par laquelle est chassé le doute. Qui posséderait cette vérité serait
inaccessible à toute illusion diabolique ou humaine; car l’esprit de
pauvreté éclaire l’âme d’une lumière immense, et à cette lumière toute
la vie lui apparaît, avec tout son mécanisme, et l’illusion est
impossible.
J’ai vu cette lumière, j’ai vu que la pauvreté, mère des vertus, sort la
première des lèvres de la divine Sagesse. La divine Sagesse nous a dit
par l’incarnation du Verbe: «Vous êtes mortels»; par la pauvreté
d’esprit elle nous dit: «Vous êtes bienheureux.»
C’est pourquoi toute sagesse humaine qui n’entre pas dans cette vérité
est un néant qui conduit en enfer. Et tous les sages du monde, s’ils
n’entrent pas dans cette vérité, sont des néants qui vont en enfer. Et
quand l’âme voit cette vérité, elle agit sans vaine gloire, et sans
retour sur elle-même.
CINQUANTE-SIXIÈME CHAPITRE
L’EXTASE
Tout ce que l’âme conçoit ou saisit lorsqu’elle est renfermée dans ses
étroites limites, n’est rien auprès du ravissement. Mais quand elle est
élevée au-dessus d’elle-même, illustrée par la présence de Dieu, quand
Dieu et elle sont entrés dans le sein l’un de l’autre, elle conçoit,
elle jouit, elle se repose dans les divins bonheurs qu’elle ne peut
raconter. Ils écrasent toute parole et toute conception. C’est là que
l’âme nage dans la joie, dans la science; illustrée à la source de la
lumière, elle pénètre les paroles obscures et embarrassantes de
Jésus-Christ. Elle comprend aussi pourquoi, et de quelle manière la
douleur sans adoucissement habita l’âme du Christ.
Mon âme, ainsi illustrée, et transformée en Jésus-Christ souffrant,
chercha s’il y avait là quelque adoucissement, et trouva qu’il n’y en a
point. Quand mon âme se recueille dans les douleurs de l’âme du Christ,
elle ne trouve là aucune place pour la joie: il n’en est pas ainsi quand
elle se recueille dans les douleurs de son corps: dans ce dernier cas,
elle trouve la joie après la tristesse, et à la hauteur où elle est
portée, elle découvre le mystère de ces contrastes. Mon âme voit, à
cette lumière, que Jésus-Christ souffrit autant, à l’expérience près,
dans le sein de sa mère que sur la croix. Mon âme plonge alors dans les
jugements de Dieu et dans les secrets de l’ineffable, vers lesquels Dieu
la transporte. Souvent Dieu fait de tels prodiges dans mon âme que je le
reconnais dans mes merveilles intérieures; car aucune créature n’en est
capable, et Lui seul peut les opérer.
Souvent mon âme est élevée en Dieu à de si foudroyantes joies que leur
durée serait intolérable au corps qui laisserait là sur place ses sens
et ses membres. Il y a un jeu que Dieu joue quelquefois dans l’âme et
avec l’âme, c’est de se retirer, quand elle veut le retenir; mais la
joie et la sécurité qu’il laisse en se retirant disent à l’âme: «C’était
bien Lui!» Oh! Quelle vue et quel sentiment! Ne me demandez ni
explication, ni analogie; il n’y en a pas. Cette illustration, cette
jouissance, cette délectation, cette joie sont chaque jour différentes
d’elles-mêmes.
Chaque extase est une extase nouvelle, et toutes les extases sont une
seule chose inénarrable. Les révélations et les visions se succèdent
sans se ressembler. Délectation, plaisir, joie, tout se succède sans se
ressembler. Oh! ne me faites plus parler. Je ne parle pas, je blasphème;
et si j’ouvre la bouche, au lieu de manifester Dieu, je vais le trahir.
CINQUANTE-SEPTIÈME CHAPITRE
CONNAISSANCE DE DIEU ET DE SOI
Je suis une aveugle, je vais dans les ténèbres. La vérité n’est pas en
moi. Suspectez, ô mes enfants, les paroles de cette pécheresse, et ne
les suivez que quand elles ressemblent aux vestiges de Jésus-Christ et
placent vos pieds dans l’endroit où il a mis les pieds.
Mes enfants, je ne suis plus disposée à écrire, mais à pleurer. Quand
pleurerai-je enfin mes péchés et leur terrible rédemption? Quand
pleurerai-je la Passion du Fils de Dieu, du Juste, la Passion de
l’Immaculé? Mais vous m’écrivez! Je suis obligée d’écrire pour vous
répondre. Ce que je vous dis, c’est la plus récente impression de mon
cœur. Sachez que rien ne vous est nécessaire, rien, excepté Dieu.
Trouver Dieu, recueillir en Lui vos puissances, voilà l’unique
nécessaire. Pour ce recueillement il faut couper toute habitude
superflue, toute familiarité superflue avec les créatures, quelles
qu’elles soient, toute connaissance superflue, toute curiosité
superflue, toute opération et occupation superflues. En un mot, il faut
que l’homme se sépare de tout ce qui divise. Il faut qu’essayant de
pénétrer dans l’abîme de ses misères, il se recueille dans son passé,
dans son présent, dans les probabilités de son avenir éternel. Que ceci
soit fait tous les jours, ou du moins toutes les nuits. Puisque l’homme
tourne et retourne son cœur, qu’il tâche de pénétrer dans la
connaissance du Dieu des miséricordes, dans la dispensation de sa pitié
suprême, réalisée par Jésus-Christ vis-à-vis de toutes nos misères;
qu’il veille sur sa mémoire, pour qu’elle garde le souvenir du bienfait
infini. Se connaître! connaître Dieu! voilà la perfection de l’homme, et
je n’ai aucun goût à rien dire ou écrire en dehors de ces deux paroles:
Se connaître! connaître Dieu! Contempler sa prison, sa prison sans
issue, et si l’homme ne trouve pas le bonheur dans cette prison, qu’il
s’adresse à un autre et ne se repose pas sur son grabat!
O mes chers enfants, visions, révélations, contemplations, tout n’est
rien sans la vraie connaissance de Dieu et de soi: je vous le dis en
vérité, sans elle, rien ne vaut. Aussi je me demande pourquoi vous
désirez mes lettres, puisque mes lettres ne peuvent rien pour votre
joie, excepté si elles vous portent la vertu de mon cri: se connaître!
connaître Dieu! Quel ennui de parler pour dire autre chose! Silence!
silence sur tout ce qui n’est pas cela! Oh! priez Dieu qu’il donne cette
lumière à tous mes enfants, et qu’il fixe votre demeure en elle! Que la
connaissance de Dieu vous soit nécessaire, ceci est évident; mais comme
notre fin est le royaume des cieux, auquel nous ne pouvons ni ne devons
parvenir, qu’informés sur le type de l’Homme-Dieu, il est nécessaire de
le connaître, Lui, sa vie, ses œuvres, et sa route vers la gloire, pour
posséder son royaume par ses mérites, transformés en lui-même par la
grâce de sa ressemblance.
Il est absolument nécessaire de connaître l’Homme-Dieu, sa croix, sa
Passion, et la forme de vie qu’il nous a donnée. C’est là que son
infinie charité et son amour inestimable ont éclaté plus visiblement que
dans toute autre grâce divine. C’est pourquoi il est absolument
nécessaire, sous peine d’ingratitude, de l’aimer comme il nous a aimés,
d’embrasser le prochain dans cet amour, de pleurer sur la croix, sur la
Passion du Bien-Aimé, et d’être transformés en la substance de son
amour. La connaissance de notre rédemption, et des choses immenses que
Dieu a faites pour nous, nous provoque, nous incite et nous appelle à
considérer notre noblesse immense, puisque Dieu nous a aimés jusqu’à
mourir. Si cette créature que je suis eût été moins noble, si ma valeur
eût été moins immense, Dieu n’eût pas fait, en vue de moi, connaissance
avec la mort. Cette connaissance du Dieu crucifié découvre à notre âme
la nécessité du salut. Puisque le Dieu très haut, infiniment distant de
la créature, infiniment satisfait dans sa plénitude, inaccessible, s’est
incliné jusqu’à notre salut, ne négligeons pas cette œuvre, qu’il n’a
pas négligée, et soyons, par la pénitence, les coadjuteurs de ses
éternels décrets. La connaissance du Dieu crucifié entraîne un nombre
infini d’autres bienfaits. Le sang qui sauve allume le feu.
Voici encore une des nécessités qui nous obligent à descendre dans
l’abîme où l’on connaît le Dieu crucifié. _L’homme_, mes enfants, _aime
comme il voit_. Plus nous voyons de cet Homme-Dieu crucifié, plus
grandit notre amour vers la perfection, plus nous sommes transformés en
Celui que nous voyons. Dans la mesure où nous sommes transformés en son
amour, nous sommes transformés en sa douleur; car notre âme voit cette
douleur. Plus l’homme voit, plus il aime; plus il voit de la Passion,
plus il est transformé, par la vertu de la compassion, en la substance
même de la douleur du Bien-Aimé. Plus l’homme voit de la Passion, plus
il aime, plus il est transformé en Celui qu’il aime, par la vertu de la
douleur. Comme il est transformé en amour, il est transformé en douleur
par la vision de Dieu et de soi-même.
O perfection de la connaissance!
O Dieu! quand l’âme plonge dans l’abîme sans fond de l’altitude divine
que je blasphème si je la nomme, quand l’âme plonge dans l’abîme de son
indignité, de sa vileté, de son péché, quand l’âme voit le Dieu très
haut devenu l’ami, le frère, la victime du pécheur, verser pour ce
misérable, dans une mort infâme, le sang précieux, plus elle plonge
profondément ses regards dans le double abîme, plus profondément se
réalise dans l’intime de ses entrailles le mystère de l’amour, la sacrée
transformation.
Quand l’âme voit la créature à ce point remplie de défauts que sa
lumière même est un aveuglement; car elle en est tellement encombrée
qu’auprès de la réalité tout ce qu’elle en voit n’est rien; quand l’âme
se voit, à la lumière que Dieu lui montre, quand elle se voit cause de
la douleur inouïe que Jésus-Christ a soufferte pour elle; quand elle
aperçoit cette immensité plus qu’excellente, s’inclinant vers cette vile
créature, naissant et mourant pour elle dans l’ineffable crucifiement;
quand l’âme entre dans cette connaissance, elle se transforme en
douleur, et plus profonde est la connaissance, plus profonde est la
douleur. Si pendant sa vie un homme cherche à en satisfaire un autre, au
moment de la mort il redouble de sollicitude.
Mais le Roi des rois, bien qu’une douleur immense et continue l’eût
d’avance étendu sur la croix depuis sa conception, au lieu d’un lit de
pourpre et d’un tapis doré, quand vint l’heure de sa mort il se trouva
en face de cette croix si vile, si abominable qu’il ne put être soutenu
et attaché à elle que par le moyen des clous qui le perçaient; il fallut
les clous des pieds et les clous des mains pour le retenir, autrement il
tombait. Au lieu de serviteurs empressés, il eut les satellites du
diable, s’ingéniant à rendre le supplice plus cruel, et aidant la
torture à pénétrer plus profondément dans l’intime des entrailles; et
ils lui refusèrent la goutte d’eau qu’il demandait, et qu’il demandait
en criant.