Un jour je fus ravie en esprit; attirée, élevée, absorbée dans la

lumière sans commencement ni fin, je voyais ce qui ne peut se dire.

Pendant cette influence, l’image de l’Homme-Dieu m’apparut encore, à

l’instant de la descente de croix. Le sang était récent, frais, rouge;

il coulait des blessures ouvertes; il venait de sortir du corps. Alors

dans les jointures je vis de tels déchirements, je vis les nerfs

tellement étendus, et les os tellement disloqués par l’effort des

bourreaux, qu’un glaive me traversa, et mes entrailles furent percées;

et, quand je me souviens des douleurs que j’ai subies dans ma vie, je

n’en trouve pas une qui soit égale à celle-ci.

J’étais là, absorbée dans ma douleur; autour du Crucifié, j’aperçus une

foule dévouée, qui prêchait en paroles et en actes la pauvreté,

l’opprobre et la douleur du Crucifié. Cette foule, c’étaient mes fils

spirituels. Jésus les appela, les attira à lui, les embrassa un à un

avec un immense amour; puis il leur prit la tête avec ses mains, et leur

donna à baiser la plaie sacrée de son Cœur. Je sentis quelque chose de

l’amour qu’il avait dans les entrailles, et ma joie fut telle, que la

douleur dont je viens de parler, la douleur sans exemple, s’évanouit

dans mon transport.

L’application que fit Jésus de mes enfants sur son Cœur ne fut pas la

même pour eux tous. Pour quelques-uns d’entre eux il la répéta; pour les

uns elle était plus complète, moins complète pour les autres.

Quelques-uns d’entre eux furent absorbés tout entiers dans le Cœur de

Dieu; la rougeur du sang vermeil était sur leurs lèvres; quelques-uns

d’entre eux avaient les joues colorées; il y a certaines figures que je

vis couvertes et teintes tout entières, suivant les degrés que

j’indiquais tout à l’heure; et Jésus prodiguait des bénédictions, et il

disait: «O bien-aimés fils, faites connaître aux hommes le chemin de la

croix, par où j’ai marché dans la pauvreté, le mépris et la douleur:

prenez-y la grande part qui convient à mes coopérateurs; car je vous ai

choisis singulièrement, pour manifester par la parole et l’exemple, pour

mettre au jour ma lumière cachée et méprisée.»

Mon âme comprit que ces paroles s’appliquaient à mes fils, dans les

mêmes différences et les mêmes proportions que s’était appliquée la

plaie du côté. Quant à l’amour qui sortait de ses entrailles pour

resplendir sur sa face et dans ses yeux; quant à l’amour qui pénétra

tous ces baisers, toutes ces paroles, toutes ces bénédictions, il est

dans le domaine de l’ineffable, et le silence lui convient seul[6].

[6] Celui qui écrivait sous sa dictée plaça ici une note.

«Bien qu’elle eût vu les rangs que ses enfants occupaient, elle n’en

désigna aucun. Elle ne voulut pas nous dire qui de nous étaient les

plus aimés, il ne nous parut pas convenable d’insister pour le

savoir. Chacun de nous n’a qu’à faire, dans toute la mesure de ses

forces, ce qu’il faut pour s’unir.»

QUARANTE-SEPTIÈME CHAPITRE

LES DEGRÉS

Un autre jour, j’assistais à une procession, je sentis l’attrait de

l’abîme. Le Dieu incréé m’appela suivant le mode ineffable dont j’ai

parlé plus haut.

Je vis le Dieu un en trois personnes, et sa majesté habitait l’âme de

mes fils, et les transformait en elle-même suivant les degrés dont j’ai

déjà constaté les lois. Cette vue fut pour moi quelque chose comme une

immensité paradisiaque. Les entrailles de Dieu se répandaient sur mes

enfants, et je ne pouvais pas me rassasier de voir. Et la profondeur de

la bénédiction qui tombait sur leur tête est un mystère au-dessus des

paroles[7]. Puis j’entendis Dieu leur demander quelque chose: c’était le

sacrifice sans réserve, l’holocauste entier, parfait, de leurs corps et

de leurs âmes.

[7] Moi, qui écris sous sa dictée, je contemplais en secret sa figure;

ce n’était plus une figure humaine, c’était quelque chose

d’angélique, c’était la joie glorifiée. La douceur et l’immensité de

la bénédiction qu’elle avait vue tomber du ciel est trop ineffable

pour être honorée autrement que par le silence.

(_Note du frère qui écrivait sous la dictée d’Angèle._)

Pesez, mes frères, pesez. Comment faut-il aimer, comment faut-il servir

ce jaloux qui veut posséder, ce Dieu qui se donne, ce Dieu qui demande?

J’eus encore sous les yeux la représentation du Dieu crucifié, avec la

tension des jointures que j’avais déjà vue. Il était porté à travers

l’air, et volait là où marchait la procession; et cette image nous

suivait, sans qu’aucune main humaine fût là pour la soutenir. Je revis

mes fils réunis, et l’application de leurs lèvres faite à la plaie du

côté; et Jésus leur disait:

«Je suis Celui qui enlève les péchés du monde. J’ai porté les vôtres, et

éternellement ils ne vous seront pas imputés. Ce sang que vous voyez est

le bain de la purification vraie. Ce sang est le prix de votre

rédemption. Ce cœur est le lieu de votre résidence. Ne craignez pas, mes

enfants, de découvrir par vos paroles et vos actions cette vérité de ma

voie et de ma vie, que les méchants combattent; car je suis toujours

avec vous pour vous aider et vous secourir.»

Ce jour-là, et plusieurs autres jours, je vis la purification de mes

fils et les trois degrés qu’elle comporte.

La première purification est une grande grâce de force qui rend facile

l’absence du mal.

La seconde est une grande grâce de joie dans l’accomplissement du bien.

La troisième est la plénitude de la perfection, et la transformation de

l’âme en Dieu.

Dans toutes ces grâces de rénovation, l’âme reçoit une beauté admirable.

La splendeur du second degré est immense et joyeuse. Quant au troisième,

il est dans le domaine de ces excès qui me réduisent au silence. Je ne

peux pas en dire autre chose.

Les élus du troisième degré m’apparaissaient transformés en Dieu, de

sorte qu’en eux je ne vois plus que Jésus, tantôt souffrant, tantôt

glorifié; il me semble qu’il les a transsubstantiés et engloutis dans

son abîme.

QUARANTE-HUITIÈME CHAPITRE

LA LUMIÈRE

Dans cette même procession, nous approchions d’une église dédiée à la

sainte Vierge. Voici la Reine de grâce et de miséricorde qui s’inclina

sur ses fils et ses filles; elle était d’abord sur la hauteur immense.

Elle s’inclina et les bénit d’une bénédiction inconnue, et les attirant

sur son cœur, elle les embrassait inégalement. On eût dit les bras

tendus de l’amour. Elle était lumineuse tout entière, et semblait les

absorber au-dedans d’elle-même dans une lumière immense. N’allez pas

vous figurer que je voyais des bras de chair: tout cela était lumière,

et lumière admirable; la Vierge, pressant les enfants contre son cœur,

par la vertu de l’amour, qui sortait du fond de ses entrailles, les

absorbait en elle-même.

QUARANTE-NEUVIÈME CHAPITRE

LES MORTS

Un autre jour, parmi des multitudes de visions, saint François m’apparut

dans la gloire. Il me salua de sa salutation habituelle, et la voici:

«Avec toi soit la paix du Très-Haut.» La voix de saint François est

toujours très pieuse, très humble, très gracieuse et très tendre.

Chez ceux de mes fils qui observent, avec une ardeur de feu la loi de

pauvreté, il loua beaucoup l’intention et demanda l’agrandissement

pratique. Il ajouta:

«Que la bénédiction éternelle, parfaite et abondante, reçue par moi du

Dieu sans commencement ni fin, tombe sur la tête de ces enfants chéris,

tes fils et les miens: dis-leur qu’ils vivent suivant la voix du Christ,

qu’ils la manifestent en paroles et en actions. Qu’ils ne craignent pas;

car je suis avec eux, et le Dieu éternel est leur soutien.»

François louait mes fils de leurs bonnes intentions: il les fortifiait,

il leur disait de marcher en paix, de l’aider dans ses desseins; sa

bénédiction était si tendre, que ses entrailles avait l’air de sortir de

lui pour se répandre sur eux.

Je reçus beaucoup d’autres communications qui me concernaient, moi et

mes filles; mais je ne puis les faire connaître. Ce que je viens de

dire, je l’ai vu. J’ai vu clairement tomber sur nous la bénédiction de

Dieu et de sa Mère. J’ai vu qu’ils veulent porter le fardeau de notre

pénitence. Ils vous demandent, mes enfants, d’être les exemplaires

lumineux de leur vie lumineuse, et de suivre, dans la pauvreté, le

mépris et la souffrance, la route qu’ils ont suivie. Leur volonté, leur

désir est de vous voir morts et vivants, ayant votre habitation dans les

cieux et votre corps sur la terre. Un mort n’est remué ni par le mépris

ni par l’estime des hommes. Soyez donc immuables absolument. Que la vie

extérieure du monde n’atteigne pas jusqu’à vous. Prêchez la

mortification plus par votre vie que par votre discussion. Que dans tous

vos actes votre intention soit dans les cieux, immuable avec Jésus et

Jésus crucifié. Que vous agissiez, que vous parliez, ou que vous

mangiez, soyez toujours occupés intérieurement dans l’intérieur de

l’Homme-Dieu, qui veut vous porter partout, enfermés en lui-même, et

vous assister dans toutes vos actions. Que Celui qui daigne demander ces

choses de vous, daigne aussi, ô mon Dieu, les accomplir en vous, par les

mérites de sa sainte Mère. _Amen_.»

CINQUANTIÈME CHAPITRE

L’INVITATION

Un jour, je priais Dieu qu’il me donnât quelque chose de lui. Et je fis

sur moi le signe de la croix. Et je le priais aussi de me montrer quels

sont ses enfants. Entre autres réponses, cet exemple me fut donné:

«Un homme qui a beaucoup d’amis prépare un festin avec un soin immense

et les invite; mais beaucoup d’entre eux ne viennent pas. Quelle sera la

douleur de celui qui a préparé un festin très abondant, et qui a

immensément dépensé? Mais avec quelle joie il reçoit ceux qui se

présentent! Il les reçoit tous avec transport. Mais il y a des places

réservées, des places voisines de lui, pour ses amis intimes: ceux-là

mangent avec lui, et boivent dans sa coupe.

--Seigneur, dis-je avec joie, quel est le festin? Quand avez-vous invité

tout le monde? Oh! dites-moi, dites-moi!» Il répondit: «J’ai invité tous

les hommes à la vie éternelle: que ceux-là viennent qui veulent venir!

Personne ne peut s’excuser et dire: Je ne suis pas invité. Quelques-uns

viennent et prennent place.» Ici Jésus me donnait à entendre qu’il est

lui-même la table et la nourriture des convives.

«Et ces appelés, dis-je alors, par quelle voie sont-ils venus?»

«Par la voie de la tribulation, me fut-il répondu. La virginité, la

chasteté ont leurs épreuves.» Et il appela par leur nom les pauvretés et

les douleurs de ceux qu’il me montrait. Et ma joie fut immense; car je

compris l’ordre et la raison de toutes ces choses. Tous ces élus

portaient le nom de fils. Je vis comment la virginité, comment la

pauvreté agissaient sur les enfants du Seigneur. Je vis comment la

souffrance se convertissait en action de grâces. On ne comprend pas

d’abord, mais ensuite on remercie. Je vis la route commune des élus de

la vie éternelle, et il n’y a pas d’autre voie.

Mais les invités qui boivent à la coupe du Seigneur sont ceux qui

veulent connaître la bonté de leur Père, ceux qui veulent l’imiter et

partager volontairement les fardeaux qu’il porta. Dieu permet leurs

épreuves, par une grâce spéciale, pour les admettre à sa coupe. «C’est à

cette table, me dit Jésus-Christ, que je fus invité à boire le calice de

la Passion, si terrible en lui-même et si doux, tant je vous aimais!»

Ainsi, pour ces enfants, l’amertume des tribulations se change tout

entière en grâce, en douceur et en amour; car ils sentent le prix de

leurs larmes. Ils sont attaqués, ils ne sont pas affligés; car plus ils

sentent la tribulation, plus ils sentent Dieu, et plus leur joie

grandit.

C’est pourquoi je dis et j’affirme que ceux qui passent par cette voie

divine en buvant le breuvage de la pénitence, boivent des joies divines.

Cela m’a été dit, et je le sais d’ailleurs par une expérience

personnelle, indéfiniment répétée.

Mes frères se sont beaucoup moqués de moi; il n’y a pas de paroles pour

rendre l’onction divine des larmes de joie qui coulaient alors sur mes

joues.

* * * * *

Un jour j’étais si faible, malade et réduite au silence, Jésus-Christ

m’apparut, les mains pleines de consolations; il me témoigna une

compassion profonde et prononça cette parole:

«Je suis venu pour te servir.»

Or ce service consista à se tenir debout près de mon lit, et à me

montrer l’apaisement de sa face, qui me plongea dans l’ineffable. Je ne

le voyais que des yeux de l’esprit; mais je le voyais dans une lumière

et dans une évidence que ne peuvent connaître les yeux du corps, et je

ne dirai pas ma joie, car j’étais dans l’ineffable.

Un jour, c’était le lundi saint, je dis à ma compagne: «Cherchons-le, il

faut que j’aille aujourd’hui à la recherche de Jésus-Christ.» Et

j’ajoutai: «Allons à l’hôpital; c’est peut-être là que nous le

trouverons parmi les pauvres et les misérables.» Nous prîmes avec nous

toutes les coiffures que nous pouvions emporter (nous ne prîmes pas

autre chose, parce que nous ne disposions pas d’autres choses), et nous

priâmes une servante de l’hôpital d’aller les vendre au profit des repas

des pauvres. Elle fit mille difficultés; cependant, vaincue par notre

grande insistance, elle vendit ces objets et acheta des poissons. Quant

à nous, nous apportâmes des pains qui nous avaient été donnés à

nous-mêmes pour l’amour de Dieu. Après avoir fait ces petites offrandes,

nous nous mîmes à laver les pieds des femmes pauvres et les mains des

hommes. Parmi ceux-ci se trouvait un lépreux dont les mains étaient

hideuses, fétides et pourries. Pour celui-ci, nous ne nous sommes pas

contentées de le laver. La chose faite, nous avons bu de l’eau qui

venait de nous servir. Ce breuvage nous inonda d’une telle suavité, que

la joie nous suivit et nous ramena chez nous. Jamais je n’avais bu avec

de pareilles délices. Il s’était arrêté dans mon gosier un morceau de

peau écailleuse sorti des plaies du lépreux. Au lieu de le rejeter, je

fis de grands efforts pour l’avaler, j’y réussis. Il me sembla que je

venais de communier. Jamais je n’exprimerai les délices dans lesquelles

j’étais noyée. Si l’homme trouve l’anxiété au commencement de la

pénitence, je sais quelles joies l’attendent quand il aura marché.

* * * * *

Un jour j’étais dévorée par une peine d’esprit, pendant un mois, il me

sembla que je ne sentais plus rien de Dieu. La chose devint tellement

horrible, que je ne crus abandonnée du Seigneur. Je n’étais plus même en

état de me confesser. D’un côté, je voyais en moi un orgueil qui me

semblait la cause de mon malheur; de l’autre côté, l’abîme de mes péchés

s’ouvrit devant moi à une telle profondeur, qu’il me semblait impossible

de les confesser avec une contrition digne de leur horreur, ou même de

les exprimer par la parole.

Je suis condamnée, disais-je, à ne pas même pouvoir me montrer dans mon

horreur. Impossible de me confesser. Impossible de louer Dieu.

Impossible de prier. Je ne voyais plus de divin en moi que la volonté

absolue de ne pas pécher. Ni tous les biens, ni tous les maux du monde

n’eussent ébranlé cela, et même je ne me trouvais pas aussi malheureuse

que j’aurais mérité de l’être.

Cela durait depuis un mois. J’étais torturée horriblement.

Enfin Dieu eut pitié et j’entendis ces paroles:

«O ma fille et ma bien-aimée, la bien-aimée du paradis l’amour de Dieu

se repose en toi; et il n’est pas de femme dans la vallée de Spolète où

il se repose si profondément.»

Et mon âme cria:

«Comment ferais-je pour vous croire, du fond de mon abîme, quand je me

sens abandonnée?»

Il répondit:

«Plus tu te crois abandonnée, plus tu es aimée de Dieu et serrée contre

lui.»

Il ajouta:

«Un père qui aime beaucoup son fils, lui donne avec mesure les aliments,

il lui interdit le poison, et mêle de l’eau à son vin. Ainsi Dieu: il

mêle les tribulations aux joies, et dans la tribulation, c’est encore

lui qui les tient. S’il ne la tenait pas, l’âme s’abandonnerait et

tomberait en défaillance; au moment où elle se croit abandonnée, elle

est aimée plus qu’à l’ordinaire.»

Ces paroles ne m’en levèrent pas ma douleur, elles ne firent que la

modifier un peu. Seulement le désir des sacrements, qui m’avait

abandonné, me fut rendu.

Au bout de quelque temps, la tentation me fut enlevée totalement.

Alors j’entendis une voix qui me disait:

«Va communier. Si tu le fais, tu me reçois; si tu ne le fais pas, tu me

reçois encore. Cependant communie avec la bénédiction du Père, et du

Fils, et du Saint-Esprit. Communie en l’honneur du Dieu tout-puissant et

de la Vierge bienheureuse et du saint don, tu célèbres la fête (c’était

ce jour-là saint Antoine). Tu recevras une grâce nouvelle que tu n’as

pas encore reçue.»

La volonté de communier m’ayant été rendue, je me confessai; mais,

pendant la messe, je me vis si horriblement pleine de péchés et de

défauts, que, réduite au silence, je me dis intérieurement: La communion

que je vais faire sera ma condamnation.

Mais tout à coup, je me trouvai dans une disposition admirable, et je

reçus la puissance d’entrer dans l’intérieur de Jésus-Christ; je me

plaçai au fond de lui avec une sécurité nouvelle, je sentais une

confiance inconnue. Je me renfermai en lui comme une morte qui aurait la

certitude admirable d’être immédiatement ressuscitée. Je communiai dans

la confiance et, après la communion, j’eus un sentiment merveilleux: je

sentis que la tentation avait été un bien pour moi. Cette communion fit

naître dans mon âme un désir nouveau de me donner toute à Celui qui se

donnait tout à moi, de me livrer à Jésus-Christ. Et depuis ce moment, je

suis brûlée d’un feu nouveau; c’est le désir du martyre: ce désir fait

mes délices, et j’éprouve dans les tribulations des joies que je n’avais

pas encore connues.

Oui, Dieu console les misérables.

Un autre jour, j’étais dans de telles douleurs que je me voyais

abandonnée; j’entendis la même voix, et elle disait:

«O ma bien-aimée, sache qu’en cet état Dieu et toi vous êtes plus

intimes l’un à l’autre que jamais.»

Et mon âme cria:

«S’il en est ainsi, qu’il plaise au Seigneur d’enlever de moi tout péché

et de me bénir, et de bénir ma compagnie, et de bénir celui qui écrit

quand je parle.»

La voix répondit:

«Tous les péchés sont enlevés, et je vous bénis avec cette main qui fut

étendue sur la croix.»

Et je vis une main étendue sur nos têtes pour nous bénir, et la vue de

cette main m’inondait de joie, et vraiment cette main était capable

d’inonder de joie quand elle se montrait.

Et il nous dit à tous les trois:

«Recevez, gardez, possédez à jamais la bénédiction du Père et du Fils et

du Saint-Esprit.»

Et il ajouta en me parlant:

«Dis au frère qui écrit quand tu parles de travailler à se faire petit.

Il est aimé du Dieu tout-puissant. Dis-lui d’aimer le Dieu

tout-puissant.»

Celui qui console les misérables m’a consolée bien des fois. Qu’à lui

soit honneur et gloire dans les siècles des siècles. _Amen_.

CINQUANTE ET UNIÈME CHAPITRE

LA MENACE

Un jour j’étais en oraison dans ma cellule, et j’entendis ces paroles:

«Ceux qui ont le Seigneur Dieu pour illuminateur voient leur voie

particulière dans la lumière intérieure et spirituelle. Mais

quelques-uns d’entre eux ferment les oreilles de peur d’entendre, et les

yeux de peur de voir. Ne voulant pas écouter la parole de Celui qui

parle dans l’âme, quoiqu’ils sentent de ce côté-là la saveur divine, ils

se détournent, malgré la voix intime, et suivent la voie commune.

Ceux-ci seront maudits par le Dieu tout-puissant.»

J’entendis cette parole, non pas une fois mais mille fois. Mais, saisie

d’une tentation violente, je pris cet enseignement pour une illusion.

«Comment, disais-je, voici une âme que Dieu éclaire de sa lumière, qu’il

comble de ses dons, et parce qu’elle suit une route ordinaire, il la

maudit». Cette parole me parut trop terrible. Je refusai avec horreur

d’écouter seulement la voix qui parlait.

Alors, par complaisance pour ma faiblesse, un exemple grossier me fut

offert, et je reçus plusieurs fois l’ordre absolu de faire écrire et de

ne pas passer sous silence. Voici cette parabole.

«Un père voulait faire de son fils un savant. Le père n’épargne rien, il

fait d’énormes dépenses. Il fournit magnifiquement au fils de son amour

tout ce qui est nécessaire à la grande figure qu’il doit faire dans le

monde. Quand certaines études sont terminées sous la direction d’un

premier maître, le père fait transporter le bien-aimé dans une autre

demeure, où un autre maître plus élevé lui donne de plus sublimes

enseignements. Mais si le disciple ingrat, négligeant la haute science,

s’en va travailler dans la boutique d’un artisan, et oublie chez un

mercenaire ce qu’il tenait de la sagesse de son maître et de la

magnificence de son père, celui-ci s’abîmera dans une douleur et dans

une indignation proportionnées à la grandeur et à la profondeur de son

amour trahi.»

Le fils, c’est l’âme qui, éclairée d’abord par la prédication et par

l’Ecriture, est admise dans le sanctuaire où retentit la parole de Dieu;

il voit dans la lumière spirituelle comment il doit suivre la voie du

Christ. Il est touché intérieurement. Dieu, qui l’a d’abord confié aux

hommes et aux livres, intervient directement et lui montre la lumière

que lui seul peut montrer. Il donne la haute science, afin que celui qui

aura vu sa route si magnifiquement devienne la lumière des autres

hommes. Mais si ce bien-aimé néglige le don de Dieu, s’il s’encroûte,

s’il s’épaissit, s’il repousse cette lumière qui est la sienne, et la

science de Dieu et son inspiration, Dieu lui soustrait la lumière et lui

donne sa malédiction.

Je reçus l’ordre d’écrire ces paroles et de les montrer au frère qui me

confessait, parce qu’elles le regardent personnellement.

* * * * *

Un autre jour Dieu me parla et me dit: «Il y a une classe d’hommes qui

ne connaissent le Seigneur que par les biens qu’ils tiennent de lui.

Ceux-là le connaissent peu. Une autre classe d’hommes, qui possède aussi

cette connaissance, en possède une autre plus intime. Ceux-ci sentent au

fond d’eux la bonté essentielle du Seigneur.»

Dans un autre entretien, je reçus une lumière, et j’entendis une voix

qui criait, et dans les cris je distinguai ces paroles:

«Oh! qu’ils sont grands! qu’ils sont grands! Je ne parle pas de ceux qui

lisent les Ecritures que j’ai données aux hommes. Je parle de ceux qui

les accomplissent.»

Et elle ajouta que toute l’Ecriture est accomplie dans la vie du Christ.

* * * * *

Un jour, je priais et je disais au Seigneur:

«Je sais que vous êtes mon Père, je sais que vous êtes mon Dieu;

dites-moi ce que je dois faire: montrez-moi la route qui est la mienne;

car je suis prête à obéir.»

J’étais arrêtée dans cette parole depuis le matin jusqu’à l’heure de

tierce...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Et je vis et j’entendis...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Mais ce que je vis et ce que j’entendis, il m’est absolument impossible

de l’exprimer. C’était un abîme absolument ineffable, et l’abîme me

montra ce qu’est Dieu, quels hommes vivent en lui, quels hommes ne

vivent pas en lui, et l’abîme me dit:

«Je te le dis en vérité, il n’est pas d’autre route droite que celle où

j’ai marché: dans cette route, qui est la mienne, la déception n’est

pas.»

Cette parole me fut dite souvent. Elle m’apparut dans sa vérité et me

fut montrée dans une lumière immense.

CINQUANTE-DEUXIÈME CHAPITRE

LES SIGNES

Il est important de savoir à quels signes on peut connaître la présence

de Dieu dans l’âme, et la reconnaître avec certitude.

Quelquefois il arrive sans être appelé, ni prié, et apporte avec lui un

feu, un amour, une suavité inconnus. Dans ce feu l’âme cueille la joie,

et croit reconnaître la présence et l’opération de Dieu; mais la

certitude lui manque encore. L’âme voit que Dieu est en elle, bien

qu’elle ne l’y voie pas, quand elle sent sa grâce et la joie de sa

grâce. Mais rien de tout cela n’est la certitude. L’âme sent l’arrivée

de Dieu quand elle entend de douces paroles portant avec elles leur

délectation, quand elle sent la Divinité par un attouchement délicieux;

mais un doute peut rester encore, un léger doute. L’âme ne sait pas

encore parfaitement et absolument si Dieu est en elle; car un autre

esprit peut apporter avec lui ces sentiments. Le doute vient ou des

défauts de l’âme, ou de la volonté de Dieu, qui lui refuse la certitude.

L’âme possède la certitude de Dieu présent quand il se manifeste par un

sentiment absolument inconnu, nouveau pour elle, étonnant et réitéré,

par un feu qui arrache l’amour que l’homme a pour lui-même; l’âme

possède la certitude quand elle reçoit des pensées et des paroles et des

conceptions qui ne viennent d’aucune créature, quand ces conceptions

sont illustrées de lumière, quand elle a de la peine à les cacher, quand

elle les cache de peur de blesser l’amour, quand elle les cache par

discrétion, par humilité, et pour ne pas divulguer un secret trop

immense.

Le livre des visions et instructions de la bienheureuse Angèle de Foligno Traduit par Ernest Hello avec avertissement de Georges Goyau, de l'Académie française · 第 7 / 15 段