mendier leurs faveurs; sois tranquille; ma face a été couverte par les
crachats de ces misérables; elle a été déformée et gonflée de leurs
soufflets; elle a été cachée sous un voile honteux. Tu t’es servie de
tes yeux pour regarder en vain, pour regarder ce qui nuit, pour te
réjouir contre Dieu; mais les miens ont été voilés, ils ont été noyés
dans mes larmes d’abord, et dans mon sang ensuite. Le sang qui coulait
de ma tête les aveuglait.
«Pour les crimes de tes oreilles, qui ont entendu l’inutile et le
mauvais, et qui ont pris plaisir dans les paroles nuisibles, j’ai fait
l’épouvantable pénitence qui a fait pénétrer en moi une tristesse
abondante et immense. J’ai entendu les fausses accusations, les paroles
dénigrantes, les insultes, les malédictions, les moqueries, les rires,
les blasphèmes, la sentence de mort portée par le juge inique, et les
pleurs de ma mère! J’ai entendu sa compassion. Tu as connu les plaisirs
de la gourmandise, et tu as même abusé des choses qu’on boit; mais j’ai
eu la bouche desséchée par la faim, la soif et le jeûne. On m’a présenté
le fiel et le vinaigre. Tu as médit, tu as calomnié, tu t’es moquée, tu
as blasphémé, tu as menti, et menti jusqu’au parjure. Ce n’est pas tout.
Tu as fait autre chose; mais j’ai gardé le silence devant les juges et
les faux témoins, et mes lèvres closes ne m’ont pas excusé. Mais j’ai
toujours annoncé la vérité, et prié Dieu de tout mon cœur pour mes
bourreaux. Ton odorat n’est pas pur; tu te souviens de certains plaisirs
dus à de certains parfums; mais j’ai senti l’odeur infecte des crachats;
je les ai supportés sur ma face, sur mes yeux, sur mes narines.
«Ton cou s’est agité par les mouvements de la colère et de la
concupiscence, et de l’orgueil; souviens-toi qu’il s’est dressé contre
Dieu. Mais le mien a été frappé et meurtri par les soufflets. Pour les
péchés de tes épaules, les miennes ont porté la croix. Pour les péchés
de tes mains et de tes bras, qui ont fait ce que tu sais bien, mes mains
ont été percées de gros clous, fixées au bois, et j’étais suspendu par
elles, et elles supportaient mon corps. Pour les péchés de ton cœur, où
se sont déchaînées la haine, l’envie et la tristesse, de ton cœur
possédé par la concupiscence et par l’amour mauvais, le mien a été percé
d’un coup de lance, et c’est de ma blessure qu’a coulé ton remède, l’eau
pour éteindre le mauvais feu, le sang pour la rédemption des colères et
la rédemption des tristesses. Pour les péchés de tes pieds, pour les
danses inutiles, pour leurs marches lascives, pour leurs courses vaines,
les miens, qu’on aurait pu attacher seulement, ont été percés et cloués
à la croix. Au lieu de tes chaussures à jour, élégamment façonnées, ils
ont été couverts de sang. Le sang sortait de leurs blessures, le sang de
tout le corps tombait sur eux.
«Pour les péchés de tout ton corps, pour toute ta sensualité dans la
veille et dans le sommeil, j’ai été cloué à la croix, frappé
horriblement, tiraillé à la façon d’une peau, et étendu sur la croix.
J’ai été mouillé des pieds à la tête par la sueur de sang, qui a coulé
jusqu’à terre; j’ai été serré très fortement contre le bois très dur,
souffrant d’atroces tortures, criant, soupirant, pleurant, gémissant et
je suis mort dans mon gémissement, tué par ces tigres! Pour la
rédemption de tes parures vaines, choisies et portées sans but, j’ai été
nu sur la croix. Ces misérables se disputaient ma robe et mes vêtements;
ils les jouaient sous mes yeux. Nu comme je suis sorti du sein de la
Vierge, livré à l’air, au froid, au vent, aux regards des hommes et des
femmes, au haut d’une croix, pour être mieux vu, mieux moqué, mieux
déshonoré, j’ai été étendu et étalé.
«Pour tes richesses mal acquises, que tu as retenues ou dépensées, j’ai
porté la pauvreté, sans palais, sans maison, sans abri pour naître ni
pour vivre, ni pour mourir, et je n’aurais pas eu de sépulcre, et
j’aurai été livré aux chiens et aux oiseaux de proie, si quelqu’un par
pitié pour ma grande misère, ne m’eût donné place dans un sépulcre à
lui. J’ai dépensé pour les pécheurs mon sang et ma vie, et je n’ai rien
gardé pour moi. La pauvreté m’a tenu compagnie dans la vie et dans la
mort.»
Le Christ parle ainsi, et parce que mon âme avait reçu la délectation
des péchés du corps, je vis les douleurs de toute nature portées par
l’âme du Christ, je les vis dans leur diversité et dans leur horreur. Je
vis son âme torturée par la passion de son corps, par la douleur de sa
mère, par notre refus d’adorer, par notre refus de compatir.
Et il ajouta:
«Tu ne trouveras ni péché ni maladie de l’âme, dont je n’aie porté la
peine et offert le remède. A cause des immenses douleurs que vos âmes
misérables devaient subir en enfer, j’ai voulu être torturé pleinement
et totalement. Ne t’afflige donc pas; mais tiens-moi compagnie dans la
douleur, dans l’opprobre et dans la pauvreté.
«Marie-Magdeleine était malade, elle fit ce que j’ai dit et désira sa
délivrance, et fut délivrée de tout, parce qu’elle l’avait désiré. Celui
qui désirerait serait délivré comme elle.»
Le Crucifié ajouta:
«Quand mes fils, abandonnant mon royaume, se sont faits enfants du
diable, s’ils reviennent au Père, le Père a une grande joie et leur fait
sentir la délectation supérieure. Le Père a une telle joie, qu’il leur
donne une certaine délectation qu’il ne donne pas aux vierges fidèles.
Ceci vient de l’immense amour qu’il a pour eux, et de l’immense
miséricorde qu’excite la vue de leur misère. Ceci vient encore de ce que
le pécheur, devant la majesté et la clémence du Seigneur, se reconnaît
digne de l’enfer. C’est pourquoi plus grand l’homme aura été dans le
péché, plus grand il pourra être aussi dans l’autre abîme.»
Et il ajouta:
«L’homme qui veut trouver la grâce doit toujours, soit dans la joie,
soit dans la tristesse, tenir ma croix de bois immobile devant ses
yeux.»
TRENTE-SIXIÈME CHAPITRE
LA JOIE
Un jour, je regardais la croix, et sur elle le Crucifié; je le voyais
avec les yeux du corps. Tout à coup mon âme fut embrasée d’une telle
ardeur, que la joie et le plaisir pénétrèrent tous mes membres
intimement. Je voyais et je sentais le Christ embrasser mon âme avec ce
bras qui fut crucifié, et ma joie m’étonna; car elle sortait de mes
habitudes, et, au degré qu’elle atteignit, je ne la connaissais pas
encore. Depuis cet instant, il me reste une joie et une lumière sublime
dans laquelle mon âme voit le secret de notre chair en communion avec
Dieu. Cette délectation de l’âme est inénarrable; cette joie est
continuelle; cette illustration est éblouissante au delà de tous mes
éblouissements. Depuis cet instant, il m’est resté une telle certitude,
une telle sécurité quant aux opérations divines qui se font en moi, que
je m’étonne d’avoir autrefois connu le doute, et si tous les mondes
créés prenaient une voix pour essayer de le faire renaître, ils
parleraient inutilement; car je vois, dans les transports d’un plaisir
qui ne se raconte pas, je vois cette main qu’il m’a montrée avec la
marque des clous, et qu’il montrera le jour où il dira:
«Voilà ce que j’ai souffert pour vous.»
Maintenant encore, quand je suis dans cette vision et dans cet
embrassement, une telle joie est communiquée à mon âme, que j’essaierais
inutilement de souffrir des souffrances de Jésus; cependant je vois sa
main et la plaie de sa main. Toute ma joie est désormais dans ce Dieu
crucifié. Quelquefois l’embrassement est si serré qu’il semble à mon âme
qu’elle entre dans la plaie du côté. Elle y est illustrée par des joies
dont la parole humaine n’a pas le droit d’approcher. Foudroyante joie,
qui enlève à mes jambes la force de me porter, qui me jette à terre, qui
me renverse, qui m’étend là, couchée et sans parole! Ceci m’arriva une
fois sur la place Sainte-Marie. On représentait la Passion! on aurait pu
croire que j’allais pleurer. Je fus touchée et inondée d’une joie qui
n’était pas naturelle; la joie grandit, elle grandit; je perdis la
parole, et je tombai à terre, foudroyée: je venais d’avoir la chose
inénarrable, l’éblouissement de gloire.
J’avais eu soin de m’écarter de ceux qui m’entouraient, étonnée moi-même
de ma joie en face de la Passion. Alors je perdis l’usage de mes
membres, je tombai à terre, sans parole, foudroyée. Et il me sembla que
mon âme entrait dans la plaie du Christ, la plaie du côté. Et dans cette
plaie, au lieu de la douleur, je buvais une joie dont il m’est
impossible de dire un seul mot.
TRENTE-SEPTIÈME CHAPITRE
LES TRONES
C’était pendant la messe; je tâchais de me plonger dans les abîmes où me
jettent l’humilité et la bonté de Dieu, quand il veut bien s’approcher
de nous dans le saint Sacrement de l’autel.
Je fus ravie en esprit, et j’eus pour la première fois une vision
intellectuelle relative au saint Sacrement. Il me fut dit d’abord que le
corps du Christ peut être en même temps sur tous les autels du monde,
par la vertu de la Toute-Puissance, qui ne peut entrer dans la mesure
étroite des pensées d’un homme vivant sur cette terre.
«L’Ecriture, disait la voix, parle beaucoup de cette puissance; mais
ceux qui lisent comprennent peu. Ceux à qui j’accorde un certain
sentiment de moi-même comprennent plus, mais ceux-là même comprennent
fort peu. Mais un instant viendra où vous verrez la lumière.»
Ensuite, je vis dans un éclair comment Dieu vient dans le saint
Sacrement. Ni avant, ni depuis, je n’ai rien éprouvé de semblable.
Puis je vis comment Jésus-Christ vient avec une armée d’anges, et la
magnificence de son escorte se laissa savourer par mon âme avec une
immense délectation. Je m’étonnai un moment d’avoir pu prendre plaisir à
regarder des anges. Car habituellement toute ma joie est condensée en
Jésus-Christ seul. Mais bientôt j’aperçus dans mon âme deux joies
parfaitement distinctes: l’une venant de Dieu, l’autre des anges, et
elles ne se ressemblaient pas. J’admirais la magnificence dont le
Seigneur était entouré. Je demandais le nom de ceux que je voyais. «Ce
sont des Trônes», dit la voix. Leur multitude était éblouissante et si
parfaitement innombrable, que, si le nombre et la mesure n’étaient pas
les lois de la création, j’aurais cru sans nombre et sans mesure la
sublime foule que je voyais. Je ne voyais finir cette multitude ni en
largeur ni en longueur; je voyais des foules supérieures à nos chiffres.
TRENTE-HUITIÈME CHAPITRE
LES ANGES
C’était en septembre, à la fête des saints anges. J’étais à l’église de
Foligno et je voulais communier. Je priais les anges, surtout saint
Michel et les séraphins, et je disais:
«O anges administrateurs, qui avez reçu de Dieu l’office et le pouvoir
de le communiquer par la connaissance et l’amour, je vous supplie de me
le présenter tel que le Père des miséricordes l’a donné aux hommes, tel
qu’il veut lui-même être reçu et adoré, pauvre, souffrant, méprisé,
blessé, ensanglanté, crucifié et mort.»
Les anges me répondirent avec une douceur et une complaisance indicible:
«Puisque tu as trouvé grâce devant le Seigneur, le voici; tu le
possèdes. Nous te le présentons; et par-dessus ce que tu as demandé,
nous te donnons la puissance de le présenter et de le communiquer aux
autres.»
En effet, je vis, dans le saint Sacrement, avec les yeux de l’esprit, la
présence réelle; je vis Celui que j’avais voulu voir, tel que j’avais
voulu le voir, souffrant, ensanglanté, crucifié et mort; je ressentis
une telle douleur que mon cœur me sembla prêt à éclater; et, de l’autre
côté, la présence des anges m’inonda d’une telle joie, que si je ne
l’avais pas sentie, je n’aurais pas cru la vue des anges capable de la
donner.
Pendant ces temps-là, une messe se disait. Le prêtre approchait de la
communion. Comme il rompait l’hostie pour la prendre, j’entendis une
voix lamentable qui disait:
«Oh! combien il y en a qui, rompant l’hostie, font couler le sang de mes
veines!»
Je pensai que ce prêtre n’était peut-être pas ce qu’il aurait dû être,
et je dis: «Seigneur, que ce pauvre frère ne soit plus ainsi.»
La voix me répondit:
«Il ne sera pas ainsi pendant l’éternité.»
TRENTE-NEUVIÈME CHAPITRE
MARIE
Un jour j’entendais la messe; et au moment de l’élévation, à l’instant
où les assistants se mettaient à genoux, je fus ravie en esprit: la
Vierge m’apparut et me dit:
«Ma fille, la bien-aimée de Dieu, et ma bien-aimée, mon Fils est déjà
venu à toi, et tu as reçu sa bénédiction.»
Elle me fit comprendre que son Fils était sur l’autel après la
consécration de l’hostie. J’entendis ce que je n’avais jamais entendu;
j’entendis qu’il s’agissait d’une joie nouvelle absolument. En effet, la
joie qui résulta des paroles entendues fut telle, que si l’on me disait:
«Existe-t-il une créature qui puisse l’exprimer par une parole
quelconque?» je répondrais: «Je ne sais pas et je ne crois pas.» La
Vierge parlait avec une grande humilité, et déposait dans mon âme un
sentiment nouveau d’une douceur inconnue. Une chose m’étonnait c’était
d’avoir pu rester debout. Je ne tombai pas à terre, et je n’y comprends
rien.
Elle ajouta:
«Après la visite et la bénédiction du Fils, il est convenable que tu
reçoives celle de la Mère. Sois bénie par mon Fils et par moi. Que ton
travail soit d’aimer dans toute la mesure de tes puissances; car tu es
beaucoup aimée, et tu arriveras vers l’objet sans fin.»
J’éprouvai une joie nouvelle, qui n’était surpassée par aucune joie
connue, mais elle fut bientôt surpassée par elle-même; car elle augmenta
au moment de l’élévation. Je ne vis pas le corps de Jésus-Christ sur
l’autel; je le vois souvent; je ne le vis pas ce jour-là. Mais je sentis
la présence de Jésus-Christ dans mon âme; je la sentis en vérité.
J’appris alors que, pour embraser une âme, il n’y a pas d’embrasement
semblable à la présence du Christ; ce n’était pas le feu qui me brûle
ordinairement; celui-là était extraordinairement doux.
Quand cette flamme est dans l’âme, je réponds de la présence de Dieu;
lui seul peut l’allumer.
Dans les moments comme celui-là, mes membres croient qu’ils vont se
séparer. J’entends même le bruit qu’ils font; on dirait un déboîtement.
J’éprouve surtout cette impression-là au moment de l’élévation. Mes
doigts se séparent et mes mains s’ouvrent.
QUARANTIÈME CHAPITRE
PLÉNITUDE
Un jour je m’approchais de la sainte table, et j’entendis la voix, et
elle me disait:
«Bien-aimée, tout bien est en toi, et tu vas recevoir tout bien.»
Je me dis intérieurement: «Si le bien est en toi, pourquoi vas-tu le
recevoir?»
Et la voix répliqua:
«L’un n’empêche pas l’autre.»
Le moment de la communion approchait, et j’entendis:
«Le Fils de Dieu est maintenant sur l’autel, et selon son humanité et
selon sa divinité. La multitude des anges est unie à lui.»
Je désirai voir, et je vis. Je ne voyais Jésus sous aucune forme; mais
je voyais une plénitude et une beauté; je voyais le souverain Bien.
«O bien-aimée, dit la voix, tu seras ainsi devant lui pendant
l’éternité.»
Je renonce encore une fois à raconter ma joie.
Depuis peu, quand je communie, l’hostie s’étend dans ma bouche; elle n’a
ni la saveur du pain, ni celle d’aucune chair connue; mais une certaine
saveur de chair inconnue, saveur très prononcée et délicieuse, qui ne
peut se comparer absolument à rien. L’hostie n’est pas dure comme
autrefois, et ne descend pas par fragments, suivant l’ancienne habitude.
Mais elle reste entière, et sa suavité est tellement divine que, si on
ne m’avait recommandé de l’avaler sans tarder trop, je la garderais
longuement dans ma bouche. Et elle descend tout entière, et elle a la
saveur inconnue dont j’ai parlé, sans en rien dire. Quand elle descend,
elle me donne un plaisir inexprimable, qui se manifeste même au dehors.
Mon corps tremble, et l’immobilité m’est extrêmement difficile.
Maintenant, quand je fais le signe de la croix, quand je porte la main
au front, disant: Au nom du Père, je ne sens rien de nouveau. Mais quand
je porte la main à la poitrine, disant: _Et du Fils_, j’éprouve un tel
amour et une telle joie, qu’il se révèle et que je le sens là.
Sans ordre, je n’aurais ni dit, ni permis d’écrire, ni tout le reste, ni
ceci.
QUARANTE ET UNIÈME CHAPITRE
L’AUTEL DES ANGES
C’était la fête des Anges. J’étais malade, je voulais communier. Il n’y
avait personne pour m’apporter la communion. Ma tristesse était immense.
Tout à coup, au plus profond de ma douleur et de mon désir, je fus
portée en esprit à considérer la louange éternelle des anges, et leur
office sublime, et leur assistance et leur ministère. Et voici que je
fus ravie, et la multitude immense des anges m’apparut, et ils me
conduisirent près d’un autel, et ils me dirent: «Voici l’autel des
Anges.» Et sur l’autel ils me montrèrent la louange des Anges,
c’est-à-dire Celui-là qui est leur louange, et la louange universelle,
et la louange elle-même. Et les anges dirent à mon âme: «Dans Celui qui
est sur l’autel est la perfection et le complément du sacrifice que tu
cherches. Prépare-toi donc à le recevoir. Tu as déjà au doigt l’anneau
de son amour; déjà tu es son épouse. Mais l’union qu’il veut contracter
aujourd’hui avec toi est une union nouvelle; c’est un mode d’union que
personne ne connaît.»
Je n’essaierai pas d’exprimer la joie dans laquelle je fus ravie; car
mon âme sentait tout cela dans le lieu même de la vérité, et tout ce qui
peut être dit n’est qu’un vide auprès de cette plénitude inaccessible à
notre pauvre langue. Ceci me fut un signe de ma prochaine délivrance;
c’était au commencement de la maladie dont je vais mourir.
QUARANTE-DEUXIÈME CHAPITRE
DOUZE ANS
Un jour je vis Jésus-Christ dans l’hostie consacrée; je le vis sous
forme d’enfant. Mais cet immense enfant, Seigneur au-dessus des
seigneurs, me semblait avoir en main le sceptre et le signe de la
domination. Que tenait-il donc dans sa main? Il m’est impossible de le
dire, et pourtant je voyais cela avec les yeux du corps. Le prêtre
élevait l’hostie; tous tombèrent à genoux, excepté moi. Je restai
debout; l’excès de ma joie tenait mes yeux fixés sur lui. Mais le prêtre
reposa trop vite pour moi l’hostie sur l’autel. J’eus un moment cruel de
tristesse et d’ennui. Si j’essayais de dire la beauté et la splendeur de
Celui que je vis, il me faudrait une langue que je ne sais pas. A sa
taille je lui aurais bien donné douze ans. La joie de cette vision fut
tellement immense, que je la crois éternelle. Sa réalité fut si
certaine, qu’elle ne laissa place à aucun doute.
Dans l’éblouissement de ma joie, je ne fus pas même capable de crier,
comme à mon ordinaire: Au secours! Je ne dis rien, ni de bon, ni de
mauvais. Ravie par cette splendeur, je ne trouvai pas un mot à dire.
QUARANTE-TROISIÈME CHAPITRE
SPLENDEUR
Un autre jour, pendant la messe, je fus ravie en esprit, et je parlai au
Seigneur, et je lui demandai: «Vous êtes dans le saint Sacrement; mais,
Seigneur, où sont vos fidèles?» Mais lui, m’ouvrant l’intelligence,
répondit, et me dit: «Là où je suis, là ils sont avec moi.» J’ouvris les
yeux de l’âme, et je vis cela être ainsi; et parmi les fidèles je me
distinguai clairement; mais cet être que nous avions là n’était pas en
dedans de la Divinité, il était en dehors. Il est seul en lui-même
partout où il est; seulement il comprend toutes choses. J’ai vu le corps
de Jésus-Christ dans le saint Sacrement, souvent et sous divers aspects.
Quelque fois j’ai vu le cou de Jésus-Christ, mais avec une telle
splendeur et un telle magnificence, qu’auprès de lui le soleil en avait
bien peu. C’est cette beauté qui m’a révélé Dieu. Que le soleil est pâle
à côté de lui! J’ai vu à la maison la même vision, plus belle encore.
Inexprimable joie qui sera, je pense, une joie éternelle! Cette
splendeur que j’ai vue à la maison ne peut se comparer qu’à celle que je
vois dans l’hostie. Mais j’éprouve une peine profonde je ne puis faire
entendre ce que j’ai vu. Il m’est arrivé aussi de voir deux yeux
éblouissants, puis la bouche, et je ne voyais plus que cela. Ces visions
ressemblent à des créations nouvelles; c’est la joie qui les opère. Ces
joies immenses et variées ne peuvent être comparées entre elles; mais
chacune d’elles, à force d’être immense, paraît devoir être éternelle.
QUARANTE-QUATRIÈME CHAPITRE
LA PRIÈRE A LA SAINTE VIERGE
Ce jour-là je n’étais pas en prière: je venais de manger et je me
reposais. Au moment où j’y pensais le moins, je fus ravie en esprit, et
je vis la Vierge dans sa gloire. Une femme pouvait donc être placée sur
un tel trône et dans une telle majesté? Ce sentiment m’inonda d’une joie
ineffable. Cette gloire était possible à une femme: cela est, et je l’ai
vu. Elle était debout, priant pour le genre humain; l’aptitude qui vient
de la bonté et celle qui vient de la force donnaient à sa prière des
vertus inénarrables. J’étais transportée de bonheur à la vue de cette
prière; et pendant que je regardais la Vierge, tout à coup Jésus-Christ
apparut près d’elle, revêtu de son humanité glorifiée. J’eus la notion
des douleurs que cette chair avait souffertes, des opprobres qu’elle
avait subis, de la croix qu’elle avait portée; les tortures et les
ignominies de la Passion me furent mises dans l’esprit. Mais voici ce
qu’il y eut de merveilleux: le sentiment des tourments inouïs dont
j’avais connaissance, et que Jésus a soufferts pour nous; ce sentiment,
au lieu de me briser de douleur, me brisait de joie. Transportée d’un
bonheur inénarrable, je perdis la parole et j’attendis la mort. Et
j’éprouvai une peine au-dessus de toute peine: car j’attendis en vain.
La mort ne venait pas, et je ne parvenais pas immédiatement, puisqu’elle
refusait de briser mes liens, à l’inénarrable qui était sous mes yeux.
Cette vision dura trois jours sans interruption. Je mangeais, quoique
très peu, mais, languissante de désir, je ne pouvais pas parler; j’étais
renversée, prosternée, surmontée.
Si j’avais quelque chose à faire, je le faisais; mais il ne fallait pas
nommer Dieu devant moi, car ma joie devenait alors absolument
insupportable.
QUARANTE-CINQUIÈME CHAPITRE
LE 2 FÉVRIER
C’était le jour de la Purification de la Vierge. J’étais à Foligno, dans
l’église des Frères Mineurs. Et la voix parla, elle me dit: «Voici
l’heure où Marie, Vierge et Reine, vint au temple avec son Fils.»
Mon âme écouta avec un grand amour, et, ayant écouté, elle fut ravie; et
dans son ravissement elle vit entrer la Reine, et elle alla au-devant
d’elle, tremblante de respect. J’hésitais pourtant; je craignais
d’approcher. Elle me rassura, et tendit vers moi Jésus, et me dit: «O
toi qui aimes mon Fils, reçois celui que tu aimes.» Elle le déposa dans
mes bras; il était enveloppé de langes; il avait les yeux fermés comme
dans le sommeil.
La Reine s’assit, comme une femme fatiguée. Ses gestes étaient si beaux,
son attitude si merveilleuse, sa personne si noble, sa vue si sublime,
que mes yeux ne pouvaient se fixer sur Jésus seul, et étaient forcés de
regarder sa mère. Tout à coup l’enfant s’éveilla dans mes bras: ses
langes étaient tombés, il ouvrit et leva les yeux. Jésus me regarda;
dans ce coup d’œil il me surmonta, il me vainquit absolument. La
splendeur sortait de ses yeux, et sa joie brillait comme une flamme
aveuglante.
Alors il apparut dans sa majesté immense, ineffable, et il me dit:
«Celui qui ne m’aura pas vu petit ne me verra pas grand.» Il ajouta: «Je
suis venu à toi, et je m’offre à toi pour que tu t’offres à moi.»
Alors mon âme s’offrit à lui par un mode d’oblation étonnant, sans
rapport avec les paroles: je m’offris tout entière: j’offris mes fils
avec moi d’une oblation entière et parfaite, ne gardant rien pour moi,
rien de leurs personnes, et rien de leurs choses.
Mon âme eut l’intelligence de son oblation bien reçue, et la joie de
Dieu, en l’agréant, ne me resta pas inconnue. Quant à la mienne, je
n’essaierai pas d’en dire un mot. Quand je sentis mon oblation agréée,
la délectation intime que j’éprouvai fut trop grande, trop immense et
trop douce pour que la parole approche d’elle. Une autre fois je vis la
Vierge; elle m’exhorta à la connaître plus profondément elle me bénit,
et me montra la douleur qu’elle souffrit pendant la Passion.
QUARANTE-SIXIÈME CHAPITRE.
L’EMBRASSEMENT