Je pensais à un signe matériel et visible, une chandelle allumée dans la

main, une pierre précieuse, n’importe quoi. Un signe! un signe! tout ce

que vous voudrez, pourvu que ce soit un signe; personne ne le verra sans

votre permission.

Celui qui me parle répondit:

«Le signe que tu demandes ne te donnerait qu’un moment de joie, le temps

de voir et de toucher; mais le doute reviendrait, et l’illusion serait

possible dans un signe de cette nature.

«Laisse-moi le choix. Je te donnerai un signe d’un ordre supérieur, qui

vivra éternellement dans ton âme, et tu le sentiras éternellement. Ce

signe, le voici: Tu seras illuminée et embrasée, maintenant et toujours,

brûlante d’amour, et dans l’amour, maintenant et à jamais. Voilà le

signe le plus assuré qui soit, le signe de ma présence, le signe

authentique, et personne ne peut le contrefaire.

«Je t’en fais présent, qu’il descende au fond de toi. Je te donne plus

que tu ne m’as demandé. Voici que je plonge l’amour en toi: Tu seras

chaude, embrasée, ivre, ivre sans relâche; tu supporteras pour mon amour

toutes les tribulations. Si quelqu’un t’offense en paroles ou en actes,

tu crieras que tu es indigne, indigne d’une telle grâce. Cet amour que

je te donne pour moi, c’est celui que j’ai eu pour vous quand je portai

pour vous jusqu’à la croix la patience et l’humilité. Tu sauras que je

suis en toi, si toute parole et toute action ennemie provoquent en toi,

non pas la patience, mais la reconnaissance et le désir. Ceci est le

signe certain de ma grâce. En ce moment, je te fais une onction que je

fis à saint Cyr et à plusieurs autres.»

Je sentis l’onction; je la sentis, je la sentis avec une douceur

tellement inexprimable, que je désirais mourir, mais mourir dans toutes

les tortures possibles. Je ne comptais plus pour rien les tourments des

martyrs; j’en désirais de plus terribles. J’aurais voulu que le monde

entier me fît don, avec toutes les injures possibles, de toutes les

tortures dont il dispose. Il m’eût été si doux de prier pour ceux qui

m’en auraient fait cadeau. Au lieu de m’étonner de ces saints qui ont

prié pour leurs persécuteurs et leurs bourreaux, ils devaient, me

dis-je, insister auprès de Dieu et lui arracher pour eux quelque grâce

spéciale. Oh! comme j’aurais prié pour ceux qui m’auraient donné ce que

je demandais! de quel amour je les aurais aimés! comme j’aurais compati

à leurs misères! Ni peu, ni beaucoup, dans aucune mesure, je ne puis

exprimer la douceur de cette onction qui m’était inconnue. Dans d’autres

consolations, j’aurais désiré une mort prompte. Mais dans celle-ci, qui

était tout autre et d’une autre nature, j’ambitionnais une mort horrible

et lente, accompagnée de tous les tourments possibles. J’appelais ainsi

toutes les tortures du monde entier, et je les appelais sur celui de mes

membres qu’elles auraient voulu choisir; et, réunies, elles étaient peu

de chose devant les yeux de mon désir. Mon âme comprenait leur petitesse

auprès des biens promis pour la vie éternelle. Et elle comprenait dans

la certitude; et si tous les sages du monde venaient me dire le

contraire, je ne les croirais pas. Et je jurerais le salut éternel de

tous ceux qui vont par cette voie; je jurerais sans peur. Le signe a

plongé dans le fond de mon âme illustrée d’une telle splendeur, qu’elle

serait invincible à tout amour. Et je suis le signe sans interruption;

et il est lui-même la voie du salut, l’amour de Dieu et de la souffrance

désirée pour son nom.»

Dieu parla encore et me dit:

«Fais écrire ce que je viens de faire en toi et à la fin du récit, je

veux qu’on ajoute ces mots: Que grâces soient rendues au Seigneur Que

dans la joie comme dans la tristesse, quiconque veut conserver la grâce

tienne les yeux fixés sur la croix.»

Quant au signe et à ce qui le concerne, mon âme comprenait ce que la

parole ne peut rendre, et elle comprenait avec une plénitude qui la

plongeait dans les choses qu’on ne peut pas dire, et l’inexprimable joie

de cette plénitude échappe à toute expression et à toute tentative

d’expression, et le premier mot de cela ne sera jamais dit dans une

langue humaine.

Que Dieu me pardonne mes misérables paroles! Qu’il ne m’impute pas,

qu’il ne me reproche pas le vide et le défaut de ce mauvais récit!

TRENTIÈME CHAPITRE

JÉSUS-CHRIST

Je méditais un jour sur la Passion du Fils de Dieu et sur sa pauvreté.

Or, le Christ me donna la _vision_ de sa pauvreté. Il me la montra

immense dans mon cœur. Sa volonté était empressée; il m’ordonnait de la

voir et de la bien considérer. Et je voyais ceux pour lesquels il se fit

pauvre. J’eus un tel sentiment de reproche et de douleur, que mon cœur

tomba en défaillance.

Puis il augmenta en moi la lumière qui donnait sur sa Passion. Je le vis

pauvre d’amis, pauvre de parents; enfin je le vis pauvre de lui-même, et

relativement à son humanité, incapable de s’aider. On dit quelquefois

que sa puissance divine était cachée, à cause de son humanité; elle

n’était pas cachée, j’en ai reçu de Dieu l’assurance; mais quand je vis

où Jésus fut réduit quant à son humanité, je commençai à entrevoir pour

la première fois les dimensions de mon orgueil: je sentis une douleur

que je ne connaissais pas, plus grande que jamais, et tellement

profonde, que je me crois désormais incapable de la joie. J’étais debout

dans ma méditation, debout dans ma douleur, et il lui plut de me

découvrir, dans l’abîme de sa Passion, des choses que je ne savais pas.

Je compris de quel œil il voyait tous ces cœurs de bourreaux obstinés

contre lui. Il voyait tous leurs membres conspirer ensemble dans

l’unique sollicitude d’abolir son nom et sa mémoire. Il voyait leur

colère rassembler leurs souvenirs et ramasser leurs forces pour détruire

le Sauveur; il voyait leurs subtilités, leurs ruses, leurs machinations;

il voyait tous leurs conseils et la multitude de leurs calomnies, et

leur rage, et leur atroce colère; il comptait un à un leurs préparatifs;

il assistait à leurs pensées, aux recherches intérieures et extérieures

que faisait leur cruauté pour préparer à son supplice des raffinements

inconnus. Leur férocité eut d’innombrables inventions. Il voyait les

tortures qu’on lui préparait, et les injures, et les ignominies.

Dans cette lumière mon âme vit, de la Passion du Christ, plus de choses

que je ne puis et même que je ne veux en déclarer. J’ai fait certaines

découvertes pour lesquelles je demande la permission de me taire.

Et alors mon âme cria:

«O Mère désolée, sainte Marie, dites-moi quelque chose de la Passion du

Fils; car vous en avez vu plus que tout autre saint, à cause de votre

grand amour. Vous l’avez vu avec les yeux du corps et avec ceux de

l’âme; vous avez beaucoup vu, parce que vous avez beaucoup aimé.»

Et mon âme redoubla ses cris.

Il y a encore un autre saint qui pourrait me dire un mot de la Passion.

Et je criai dans mon délire:

«Tout ce qu’on dit de cette Passion, tout ce qu’on raconte, tout cela

n’est rien près de ce qu’a vu mon âme. Et je ne peux pas beaucoup plus

que les autres la dire comme je l’ai vue. J’ai vu dans ma vision, trois

fois épouvantable, que la Mère des douleurs, bien qu’elle ait plongé

dans la Passion plus à fond que tout autre saint, plus à fond que le

disciple aimé, j’ai vu de mille manières, qu’elle est incapable de

raconter la chose comme elle est; le disciple bien-aimé en est incapable

aussi.

Et si quelqu’un me racontait la Passion telle qu’elle fut, je lui

répondrais: _C’est toi, c’est toi qui l’as soufferte!!!_

Cette vision me fit faire connaissance avec les douleurs que je ne

connaissais pas. Je commençai à souffrir ce que je n’avais pas souffert.

Je ne sais pas comment mon corps ne tombe pas par morceaux. Ce souvenir

m’interdit la légèreté; j’ai perdu depuis ce jour une certaine

disposition d’âme; ayant su ce que c’était que l’infirmité totale, les

jours se sont écoulés sans m’apporter les joies qu’ils m’apportaient

jadis.

TRENTE ET UNIÈME CHAPITRE

LE CALVAIRE

Une autre fois encore, la douleur de Jésus-Christ fut mise devant mes

yeux. Ni la langue ne suffit pour dire ce que j’ai vu, ni le cœur pour

le sentir. Tout sentiment me devient impossible, excepté le sentiment

d’une douleur sans exemple dans ma vie. Et je fus transformée en

douleur.

Et mon âme vit dans l’âme du Christ quelques-unes de ses douleurs avec

leurs causes.

Cette âme était sans tache, absolument sainte, et ne devait, quant à

elle, jamais connaître le châtiment.

Il ne souffrait donc que pour nous, que pour nous très ingrats, très

indignes, qui nous moquions de lui dans le moment même où il nous

rachetait. Le péché de ses bourreaux étant sans proportion, Jésus, qui

haïssait le péché d’une haine infinie, ne sentait pas seulement sa

Passion en tant que supplice, il la sentait en tant que péché et

souffrait d’elle en tant que péché plus que des autres crimes. Le péché

avait pour auteur des peuples entiers, les Gentils, les Juifs, ou plutôt

le genre humain réuni contre Dieu dans un jour de grande fête. Sa

douleur sans mesure, digne du crime et des criminels, de leur nombre et

de son énormité, se répandait sur les nations. Il souffrait

inexprimablement de la malice de ses ennemis; leur zèle à abolir son

souvenir, son nom et ses élus lui perçait le cœur. Il compatissait à ses

disciples, persécutés à cause de lui, qui tombaient du haut de la foi.

Il compatissait aux douleurs de sa mère. Il était abandonné dans sa

détresse, sans secours, sans consolation. Cette âme très sainte et très

noble recevait la douleur de partout à la fois. Toutes les tortures de

son corps très délicat, très pur, très sensible, retombaient avec toutes

les amertumes, toutes les angoisses, tous les déchirements spirituels,

retombaient sur son âme déchirée à la fois, par la souffrance sans

restriction, par la souffrance universelle.

Ne croyez pas que ce soit là tout. La lumière de la vision me montra la

foule des autres tortures pour lesquelles j’ai demandé la permission du

silence.

C’est pourquoi, arrachée à moi-même par la douleur, ravie hors de moi

dans l’extase de la douleur,

_Je fus transformée en la douleur de Jésus-Christ crucifié._

Ce fut pour cette compassion que Dieu m’accorda une grâce double:

d’abord il fortifia tellement ma volonté, que je ne peux plus vouloir

autre chose que ce qu’il veut; puis il établit mon âme dans un état à

peu près immuable. Je possède Dieu avec une telle plénitude, que j’ai

été transportée dans un lieu nouveau. J’ai été ravie avec mon cœur, ma

chair et mon âme, sur les montagnes de la paix, et je suis contente de

toutes choses.

TRENTE-DEUXIÈME CHAPITRE

LES CLOUS

Une autre fois je songeais à la douleur incommensurable de Jésus-Christ

sur la croix, et je pensais à ces clous qui, d’après une certaine

parole, avaient porté la chair des mains et des pieds dans l’intérieur

du bois, et je désirais voir au moins cette petite partie de la chair du

Christ que ces clous avaient portée dans l’intérieur du bois. Cette

souffrance du Christ me donna une telle douleur, que je ne fus plus

capable de me tenir debout. Je baissai la tête et je tombai. Alors je

vis Jésus-Christ incliner sa tête sur mes bras, qui étaient étendus à

terre; il me montra les siens, et en même temps son cou. Aussitôt ma

douleur se changea en une joie telle, que je perdis le sentiment et la

vue de tout ce qui n’était pas lui. Le cou était d’une beauté à faire

mourir la parole humaine. Je compris que cette beauté inouïe était le

rejaillissement de la divinité, et cependant mes yeux ne voyaient que

son cou, dans une splendeur merveilleuse. Beauté incomparable, qui n’a

pas de pareille en ce monde, couleur qui ne ressemble à aucune couleur

connue, si quelque chose se rapproche de vous, c’est la lumière dans

laquelle quelquefois à la messe j’aperçois le corps du Christ, à

l’élévation!

TRENTE-TROISIÈME CHAPITRE

L’AMOUR VRAI ET L’AMOUR MENTEUR

Une autre fois, c’était le quatrième jour de la semaine sainte, j’étais

plongée dans une méditation sur la mort du Fils de Dieu, et je méditais

avec douleur, et je m’efforçais de faire le vide dans mon âme, pour la

saisir et la tenir tout entière recueillie dans la Passion et dans la

mort du Fils de Dieu, et j’étais abîmée tout entière dans le désir de

trouver la puissance de faire le vide, et de méditer plus efficacement.

Alors cette parole me fut dite dans l’âme: «Ce n’est pas pour rire que

je t’ai aimée.»

Cette parole me porta dans l’âme un coup mortel, et je ne sais comment

je ne mourus pas; car mes yeux s’ouvrirent, et je vis dans la lumière de

quelle vérité cette parole était vraie. Je voyais les actes, les effets

réels de cet amour, jusqu’où en vérité il avait conduit le Fils de Dieu.

Je vis ce qu’il supporta dans sa vie et dans sa mort pour l’amour de

moi, par la vertu réelle de cet amour indicible qui lui brûlait les

entrailles, et je sentais dans son inouïe vérité la parole que j’avais

entendue; non, non, il ne m’avait pas aimée pour rire, mais d’un amour

épouvantablement sérieux, vrai, profond, parfait, et qui était dans les

entrailles.

Et alors mon amour à moi, mon amour pour lui, m’apparut comme une

mauvaise plaisanterie, comme un mensonge abominable. Ici ma douleur

devint intolérable, et je m’attendis à mourir sur place.

Et d’autres paroles vinrent, qui augmentèrent ma souffrance: «Ce n’est

pas pour rire que je t’ai aimée; ce n’est pas par grimace que je me suis

fait ton serviteur; ce n’est pas de loin que je t’ai touchée!»

Ma douleur, déjà mortelle, allait toujours en augmentant, et je criais:

«Eh bien! moi, c’est tout le contraire. Mon amour n’a été que

plaisanterie, mensonge, affectation. Je n’ai jamais voulu approcher de

vous, en vérité, pour partager les travaux que vous avez soufferts pour

moi, et que vous avez voulu souffrir; je ne vous ai jamais servi dans la

vérité et dans la perfection, mais dans la négligence et dans la

duplicité.»

Lorsque je vis ces choses, lorsque, je vis de mes yeux la vérité de son

amour et les signes de cette vérité, comment il s’était livré tout

entier et totalement à mon service, comment il s’était approché de moi,

comment il s’était vraiment fait homme pour porter et sentir en vérité

mes douleurs; quand je vis en moi tout le contraire absolument, je crus

mourir de douleur. Il me semblait que ma poitrine allait se disjoindre

et mon cœur éclater. Et comme j’étais occupée spécialement de cette

parole: «Ce n’est pas de loin que je t’ai touchée», il en ajouta une

autre, et j’entendis qu’il disait:

«Je suis plus intime à ton âme qu’elle-même.»

Et ma douleur augmenta. Plus je voyais Dieu intime à moi, plus je me

voyais éloignée de lui. Il ajouta d’autres paroles qui me firent voir

les entrailles de l’éternel amour:

«Si quelqu’un voulait me sentir dans son âme, je ne me soustrairais pas

à lui; si quelqu’un voulait me voir, je lui donnerais avec transport la

vision de ma face; si quelqu’un voulait me parler, nous causerions

ensemble avec d’immenses joies.»

Ces paroles excitèrent en moi un désir: ne rien sentir, ne rien voir, ne

rien dire, ne rien faire qui pût déplaire à Celui qui parlait. Je sentis

que Dieu demande spécialement à ses fils, à ses élus, aux élus de sa

vision et de la parole divine, de n’avoir pas l’ombre d’un rapport avec

son ennemi.

Il me fut encore dit:

«Ceux qui aiment et suivent la voie que j’ai suivie, la voie des

douleurs, ceux-là sont mes fils légitimes. Ceux dont l’œil intérieur est

fixé sur ma Passion et sur ma mort, sur ma mort, vie et salut du monde,

sur ma mort, et non pas ailleurs, ceux-là sont mes enfants légitimes, et

les autres ne le sont pas.»

TRENTE-QUATRIÈME CHAPITRE

LA CROIX ET LA BÉNÉDICTION

Un jour j’étais à la messe dans l’église Saint François. On approchait

de l’élévation et le chœur des Anges retentissait: _Sanctus, Sanctus,

Sanctus_, etc.; mon âme fut emportée et ravie dans la lumière incréée;

elle fut attirée, elle fut absorbée, et voici une plénitude ineffable,

ineffable, en vérité.

Regardez comme rien, comme absolument rien, tout ce qui peut être

exprimé en langue humaine.

O création inénarrable du Dieu incréé et tout-puissant, les louanges

qu’on peut chanter sont de la poussière auprès de vous. Absorption

sacrée de l’abîme où me plonge la main du Dieu ravissant, après votre

transport, mais encore sous l’influence qui l’avait précédé, m’apparut

l’image du Dieu crucifié, comme un instant après la descente de croix;

le sang était frais et rouge et coulant encore des blessures et les

plaies étaient récentes. Alors dans les jointures je vis les membres

disloqués; j’assistai au brisement intérieur qu’avait produit sur la

croix l’horrible tiraillement du corps, je vis ce qu’elles avaient fait,

les mains homicides. Je vis les nerfs, je vis les jointures, je vis le

relâchement, l’allongement contre nature qu’avaient fait dans le

supplice, quand ils avaient tiré sur les bras et sur les jambes, les

déicides. Mais la peau s’était tellement prêtée à cette tension, que je

n’y voyais aucune rupture.

Cette dissolution des jointures, cette horrible tension des nerfs, qui

me permit de compter les os, me perça le cœur d’un trait plus douloureux

que la vue des plaies ouvertes. Le secret de la Passion, le secret des

tortures de Jésus, le secret de la férocité des bourreaux, m’était

montré plus intimement dans la douleur des nerfs que dans l’ouverture

des plaies, dans le dedans que dans le dehors. Alors je sentis le

supplice de la compassion; alors, au fond de moi-même, je sentis dans

les os et dans les jointures une douleur épouvantable, et un cri qui

s’élevait comme une lamentation, et une sensation terrible, comme si

j’avais été transpercée tout entière, corps et âme.

Ainsi absorbée et transformée en la douleur du Crucifié, j’entendis sa

voix bénir les dévoués qui imitaient sa Passion et qui avaient pitié de

lui.

«Soyez bénis, disait-il, soyez bénis par la main du Père, vous qui avez

partagé et pleuré ma Passion, vous qui avez lavé vos robes dans mon

Sang. Soyez bénis, vous qui, rachetés de l’enfer par les immenses

douleurs de ma croix, avez eu pitié de moi; soyez bénis, vous qui avez

été trouvés dignes de compatir à ma torture, à mon ignominie, à ma

pauvreté. Soyez bénies, ô fidèles mémoires! Vous qui gardez au fond de

vous le souvenir de ma Passion! Ma Passion, unique refuge des pécheurs,

ma Passion, vie des morts, ma Passion, miracle de tous les siècles, vous

ouvrira les portes du royaume éternel que j’ai conquis pour vous, par

elle. Dans les siècles des siècles, vous qui avez eu pitié, vous

partagerez la gloire! Soyez bénis par le Père, soyez bénis par

l’Esprit-Saint, bénis en esprit et en vérité par la bénédiction que je

donnerai au dernier jour; car je suis venu chez moi, et au lieu de me

repousser comme un persécuteur, vous avez offert au Dieu désolé

l’hospitalité sacrée de votre amour! J’étais nu sur la croix, j’avais

faim, j’avais soif, je souffrais, je mourais, j’étais pendu par leurs

clous, vous avez eu pitié! Soyez bénis, ouvriers de miséricorde! A

l’heure terrible, à l’heure épouvantable, je vous dirai; Venez, les

bien-aimés de mon Père; car j’avais faim sur la terre, et vous m’avez

offert le pain de la pitié...»

Il ajouta des choses étonnantes; mais ce qui est absolument impossible,

c’est d’exprimer l’amour qui brillait sur ceux qui ont pitié... «O

bienheureux! ô bénis! Suspendu à la croix, j’ai crié, pleuré et prié

pour mes bourreaux: «Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu’ils

font», qu’est-ce que je ferai, qu’est-ce que je dirai pour vous, pour

vous qui avez eu pitié, pour vous qui m’avez tenu compagnie, pour vous

mes dévoués, qu’est-ce que je dirai pour vous, quand j’apparaîtrai, non

pas sur la croix, mais dans la gloire, pour juger le monde?»

Je demeurai frappée au fond, beaucoup plus émue que je ne puis le dire;

les affections qui me venaient de la croix sont au-dessus des paroles.

Il ajouta plusieurs paroles qui me mirent en feu; mais je n’ai ni la

volonté ni le pouvoir de les écrire.

TRENTE-CINQUIÈME CHAPITRE

LES VOIES DE LA DÉLIVRANCE

Un autre jour j’étais en prière. Je méditais avec une douleur profonde,

absolument intérieure, sur la Passion. Je cherchais à mesurer, à peser

mes crimes, puisque leur rédemption n’a pas coûté au Fils de Dieu

seulement des prières ou seulement des larmes, mais la mort et cette

mort! Je tâchais de calculer ce que peut peser la damnation, puisque,

pour soulever ce poids, il n’a fallu ni la mort d’un ange, ni celle d’un

archange, mais celle du vrai Dieu! Et je me plongeais dans la pensée de

l’enfer et de ses tourments immenses, et de sa misère infinie, et de ses

tortures innombrables! Puis je tâchais de peser mon ingratitude. Pour le

bienfait sans nom ni mesure, qu’est-ce que j’apporte en retour? le

péché. Le péché quotidien, l’oubli de la résurrection, le refus de

coopérer. La miséricorde de Dieu contemplée dans un abîme, dans l’autre

mon injustice et ma démence, tout cela me conduisit à une espèce de

sagesse. Dans cet état, j’eus la révélation des péchés de toute espèce,

et des tortures, et des supplices dont la Passion de Jésus nous a

sauvés. J’étais dans la foule; mais telle fut la lumière de cette vision

épouvantable, que ce fut à peine si je pus m’empêcher de rugir au milieu

des hommes.

J’eus l’apparition du Christ crucifié. Il me montra comment il avait été

suspendu à la croix, et comment l’homme qui se perd est sans excuse à

jamais. Car le salut exige de l’homme ce que le médecin exige du malade;

il faut avouer son mal, et exécuter l’ordonnance. Il n’y a pas de

dépense à faire pour le traitement. Il n’y a qu’à se montrer au médecin,

faire les choses prescrites, et se garder des choses défendues.

Mon âme eut alors l’intelligence de l’antidote qui réside dans le sang

du Christ. L’antidote se distribue gratis, et n’exige qu’une

disposition. Alors tous mes péchés furent étalés devant mon âme, et je

reconnus dans chacun de mes membres une infirmité spirituelle.

Alors, conformément à ce que je venais d’apprendre, je m’efforçai

d’étaler devant Dieu toutes les misères de mon âme et de mon corps, et

je criai: «O Seigneur, mon Dieu, qui tenez dans vos mains ma guérison

éternelle, puisque vous avez promis de me guérir si seulement j’étale

devant vos yeux mes plaies, Seigneur, puisque je suis l’infirmité même;

puisqu’il n’y a pas en moi un atome qui ne soit une infection et une

pourriture, du fond de mon abîme, j’étale devant vos yeux mes misères

une à une et tous les péchés de tous mes membres, et toutes les plaies

de mon âme, et toutes les plaies de mon corps. Alors, je comptai, je

désignai chaque misère, et je dis: Seigneur miséricordieux, qui tenez

dans vos mains ma guérison, regardez ma tête: je l’ai couverte mille

fois des insignes de l’orgueil; j’ai donné à mes cheveux, en les

tordant, des formes contre nature; et, disant cela, je ne dis pas tout.

Seigneur, regardez mes misérables yeux, pleins d’impudicité et injectés

d’envie, etc.»

Je continuais à accuser chacun de mes membres et à raconter leur

lamentable histoire.

Jésus écouta tout avec une grande patience, et répondit avec une grande

joie. Il montra pour chaque chose le remède dans sa main et l’ordre qui

présidait à la rédemption, et je vis sa compassion immense pour mon âme,

et il disait:

«Ma fille, ne crains ni ne désespère. Quand tu serais infectée de toutes

les putréfactions, et morte de toutes les morts, je suis puissant pour

te guérir, si tu veux appliquer sur ton âme et sur ton corps ce que je

te donnerai. Tu m’as longuement détaillé les infirmités spirituelles de

la tête: tu t’es lamentée au fond de moi. Les attentats que tu as

commis, dans tes parures, par les couleurs contre nature que tu as

données à tes joues et les torsions contre nature que tu as données à

tes cheveux, toute ta fierté honteuse, tout ton orgueil, toute la vaine

gloire avec laquelle tu t’es montrée devant les hommes et contre Dieu,

toutes ces misères pour lesquelles il te semble qu’une honte éternelle

t’attend en enfer, dans l’endroit du lac le plus profond, tout cela est

expié! J’ai satisfait, j’ai porté ta pénitence, j’ai souffert

horriblement. Pour toutes ces peintures et ces onguents, qui ont

déshonoré ta tête, la mienne fut tirée par la barbe, dépouillée de

cheveux, percée d’épines, frappée à coups de roseau, ensanglantée,

moquée, méprisée, méprisée jusqu’au couronnement!

Le livre des visions et instructions de la bienheureuse Angèle de Foligno Traduit par Ernest Hello avec avertissement de Georges Goyau, de l'Académie française · 第 5 / 15 段