Or cette attitude me transporte au-dessus des régions qu’habitait saint

François. Il vécut au pied de la croix, par un souvenir continuel.

Souvent j’habite à la fois différents degrés de l’échelle; je désire

voir cette chair morte pour nous et parvenir à elle. Cet amour, éperdu

de délices, se souvient de la Passion sans éprouver aucune douleur. Une

fois le souvenir du précieux sang, du sang inestimable avec qui le salut

coula sur le monde, se mêla avec l’amour sans parole et supérieur. Je

m’étonnai, je m’en souviens, de voir ces amours debout ensemble, au même

moment; mais la douleur était totalement absente. La Passion n’est plus

pour moi qu’une lumière qui me conduit.

VINGT-SIXIÈME CHAPITRE

LA GRANDE TÉNÈBRE

Un jour mon âme fut ravie et je vis Dieu dans une clarté supérieure à

toute clarté connue, et dans une plénitude supérieure à toute plénitude.

Au lieu où j’étais, je cherchai l’amour, et ne le trouvai plus. Je

perdis même Celui que j’avais traîné jusqu’à ce moment, et je fus faite

le non-amour [5].

[5] Cette parole sublime a pour commentaire tout le traité de saint

Denys l’Aréopagite sur les _Noms divins_. Le grand docteur, après

avoir épuisé les affirmations, les trouvant inférieures à Celui qui

s’est désigné, dans la langue humaine, par le _Tetragrammaton_,

trois fois mystérieux, le nom terrible et ineffable, le grand

docteur ajoute:

«Quoique l’on approprie à la Divinité, qui dépasse toutes choses,

les noms d’Unité et de Trinité, toutefois, cette Trinité et cette

Unité ne peuvent être connues ni de nous ni d’aucun être; mais, afin

de glorifier saintement cette essence indivisible et féconde, nous

désignons par les noms divins de Trinité et d’Unité ce qui est plus

sublime qu’aucun nom, plus sublime qu’aucune substance; car il n’est

ni unité ni trinité; il n’est ni nombre, ni singularité, ni

fécondité; il n’est aucune existence, ni aucune chose connue qui

puisse dévoiler l’essence divine si excellemment élevée par-dessus

toutes choses, dévoiler un mystère supérieur à toute raison, à toute

intelligence. Et Dieu ne se nomme pas, et ne s’explique pas; sa

majesté est absolument inaccessible... De là vient que les

théologiens ont préféré s’élever à Dieu par la voie des locutions

négatives.» (St Denys, _Des Noms divins_, ch. XIII, traduction de

Mgr Darboy.)

Peut-être Angèle de Foligno atteignit la pratique inférieure des

théories de l’Aréopagite, peut-être arriva-t-elle à un état mystique

qui correspondait aux grandeurs métaphysiques qu’entrevoyait le

disciple de saint Paul. Réalisant la nuit noire sur laquelle saint

Denys fixait son œil d’aigle, Angèle vit Dieu dans l’immense

ténèbre, et fut faite le non-amour.

(_Note du traducteur._)

Alors je vis Dieu dans une ténèbre, et nécessairement dans une ténèbre,

parce qu’il est situé trop haut au-dessus de l’esprit, et tout ce qui

peut devenir l’objet d’une pensée est sans proportion avec lui.

Il me fut alors donné une confiance parfaite, une espérance certaine,

une sécurité sans ombre et sans obscurcissement, continuelle et

garantie.

Dans le bien infini, qui m’apparut, dans la ténèbre, je me recueillis

tout entière, et au fond je trouvais la paix, la certitude de Dieu avec

moi, je trouvai l’Emmanuel.

Souvent je vois Dieu ainsi suivant le mode ineffable et sans la

plénitude absolue, qui ne peut être ni exprimée par la bouche, ni conçue

par le cœur. Dans le bien certain et secret, que j’aperçois avec une

immense ténèbre, est enfouie mon espérance; en Lui je sais et je possède

tout ce que je veux voir et posséder, en Lui est le tout bien. Je ne

puis craindre ni son départ, ni le mien, ni aucune séparation. C’est une

délectation ineffable dans le bien qui contient tout, et rien là ne peut

devenir l’objet ni d’une parole ni d’une conception. Je ne vois rien, je

vois tout: la certitude est puisée dans la ténèbre. Plus la ténèbre est

profonde, plus le bien excède tout; c’est le mystère réservé. Ensuite je

vois avec ténèbre que Celui qui est là, au-dessus de tout, surpasse

jusqu’au bien absolu. Et tout le reste est ténèbre, et tout ce qu’on

peut penser est tout petit à côté.

Faites attention. La divine puissance, sagesse et volonté, que j’ai vue

ailleurs merveilleusement, paraît moindre que ceci.

Celui-ci c’est un tout; les autres, on dirait des parties; les autres,

quoique inénarrables, donnent une joie qui rejaillit dans le corps.

Mais quand Dieu paraît dans la ténèbre, ni rire, ni ardeur, ni dévotion,

ni amour, rien sur la face, rien dans le cœur, pas un tremblement, pas

un mouvement. Le corps ne voit rien les yeux de l’âme sont ouverts. Le

corps repose et dort, la langue coupée et immobile toutes les amitiés

que Dieu m’a faites, nombreuses et inénarrables, et ses douceurs et ses

dons, et ses paroles et ses actions, tout cela est petit à côté de Celui

que je vois dans l’immense ténèbre et si tout me trompait, il me

resterait la paix suprême, à cause de l’immense ténèbre où repose le

tout bien.

A l’altitude ineffable de voir Dieu dans l’immense ténèbre, mon âme fut

ravie trois fois. Je l’ai vu mille fois avec ténèbre, mais trois fois

seulement dans l’obscurité suprême. Mon corps est travaillé par les

infirmités; le monde me poursuit avec ses épreuves et ses amertumes; les

démons m’affligent et me persécutent presque continuellement; ils ont

puissance sur moi. Dieu leur a permis d’affliger mon âme et mon corps,

et je vois presque matériellement les assauts qu’ils me livrent.

De l’autre côté Dieu m’entraîne à lui, par le bien suprême que je vois

dans la nuit noire. Dans l’immense ténèbre, je vois la Trinité sainte,

et dans la Trinité, aperçue dans la nuit, je me vois moi-même, debout,

au centre.

Voilà l’attrait suprême, près de qui tout n’est rien, voilà

l’incomparable.

Mes paroles me font l’effet d’un néant; qu’est-ce que je dis? mes

paroles me font horreur, ô suprême obscurité! mes paroles sont des

malédictions, mes paroles sont des blasphèmes. Silence! silence!

silence! silence! Quand j’habite dans l’ombre noire, je ne me souviens

plus de l’humanité de Jésus-Christ, du Dieu-homme, ni de quoi que ce

soit qui ait une forme. Je vois tout et je ne vois rien.

Sortant de l’obscurité, je recommence voir l’Homme-Dieu; il attire mon

âme avec douceur, et il dit quelquefois: _Tu es moi, et je suis toi._

Je vois ses yeux; je vois sa face miséricordieuse; il embrasse mon âme,

il la serre contre lui, il la serre d’un embrassement immensément serré.

Ce qui procède de ses yeux et de sa face est le bien qu’on voit dans la

nuit noire. C’est la chose qui sort du fond, et l’inénarrable

délectation vient avec elle. Dans l’Homme-Dieu mon âme puise la vie,

elle se maintient en lui plus longtemps que dans la vision obscure. Mais

l’attrait de l’immense ténèbre est incomparablement supérieur, au moins

pour moi, à l’attrait de l’Homme-Dieu. J’habite désormais dans

l’Homme-Dieu presque continuellement. Un jour je reçus de lui cette

assurance qu’entre lui et moi il n’y a rien qui ressemble à un

intermédiaire. Depuis ce moment, de son humanité sur moi la joie coule

nuit et jour.

La louange chante en moi, et je dis: «Gloire à vous, Seigneur! votre

croix est en mon lit; j’ai pour oreiller la pauvreté; j’étends et repose

mes membres dans la douleur et le mépris. C’est sur ce lit qu’il est né,

qu’il a vécu, qu’il est mort. Dieu a tant aimé la société de la douleur

et du mépris, qu’il l’a choisie pour son Fils, et le Fils s’est couché

dans ce lit, et il s’est accordé avec le Père dans cet amour. C’est dans

ce lit que je me suis reposée et que je me repose; j’espère y mourir et

être sauvée par lui. O Jésus! la joie que j’attends de ces pieds et de

ces mains est une joie inénarrable. Quand je le vois, au lieu de

revenir, je voudrais approcher toujours, toujours, et ma vie est une

mort. A son souvenir, je deviens muette ma langue est coupée. Quand je

le quitte, le monde et tout ce que je rencontre augmente ma faim et ma

soif. La longueur de l’attente fait de mon désir une peine mortelle.

Dans ces visions et consolations, très souvent mon âme est ravie et

enchantée par le Dieu très doux à qui soit honneur et gloire dans les

siècles des siècles. _Amen_.»

VINGT-SEPTIÈME CHAPITRE

L’INEFFABLE

Je fus ravie en esprit et je me trouvai en Dieu suivant un mode inconnu.

Je me sentais au milieu de la Trinité par un mode de présence plus grand

et plus élevé. Je recevais des biens plus énormes qu’à l’ordinaire, et

de ces biens coulaient des joies, des délices, des délectations

inénarrables, au-dessus de mes habitudes, et supérieures à mon

expérience.

Les opérations divines qui se faisaient dans mon âme étaient trop

ineffables pour être racontées par un saint ou par un ange quelconque.

La divinité de ces opérations et la profondeur de leur abîme écrase la

capacité et l’intelligence de toute âme et de toute créature. Si je

parle d’elles, ma parole me fait l’effet d’un blasphème. Je suis

arrachée à mes anciennes habitudes. Adieu, vie cachée du Christ que j’ai

tant aimée autrefois; adieu, contemplation profonde de la profondeur, de

la profondeur chérie du Père, qui de toute éternité prédestina l’abîme à

son Fils, pour lui tenir compagnie; adieu, pauvreté, souffrances,

abjection, qui fûtes la Vie du Fils de Dieu, et qui fûtes aussi mon

repos sur la terre. Adieu, ténèbres sacrées où j’ai vu la face du

Seigneur; adieu, mon antique joie.

Or, mon ancienne vie m’a été arrachée avec une telle onction, et parmi

les oublis d’un si profond sommeil, que je ne sais comment cela s’est

fait; je ne me souviens que d’une chose, c’est que j’ai eu ces choses,

et que je ne les ai plus.

Dans les biens ineffables et les nouvelles opérations que subit mon âme,

Dieu fait d’abord mon opération, puis il se manifeste, et au moment où

il se découvre à mon âme, il l’accable sous des dons plus énormes,

accompagnés d’une plus haute, d’une plus ineffable lumière.

Or, il se présente de deux manières.

Voici le premier mode de manifestation. Il se manifeste dans l’intime de

l’âme: je comprends alors sa présence dans toute nature, dans toute

créature qui a reçu le don de l’être, dans le démon, dans l’ange, dans

le paradis, dans l’adultère, dans l’homicide, dans toute bonne action,

dans tout ce qui a reçu, à un degré quelconque, le don d’exister, dans

toute beauté, dans toute turpitude. Quand je suis dans cette vérité, ma

joie n’est pas plus immense à contempler Dieu dans une vertu que dans un

crime, dans un ange que dans un démon; le mode de présence est devenu

l’habitude de mon âme. Cette présence est une illustration pleine de

grâce et de vérité, et l’âme qui la possède est inaccessible au choc des

choses! Elle apporte les joies divines; le sentiment profond du Dieu qui

est là souffle l’humilité et la confusion; on se souvient qu’on est

pécheur. Avec la consolation et la joie divine, l’âme reçoit la sagesse

et la gravité.

Quant au second mode de présence, il est tout à fait différent, et la

joie qu’il apporte n’est pas la même joie.

Cette présence inconnue recueille profondément l’âme en elle, et là,

dans le fond, elle accomplit l’opération divine, avec une grâce

incomparablement plus grandiose. Tel est l’abîme où elle s’accomplit,

l’abîme inénarrable des délectations et des illustrations divines, que

cette manifestation de Dieu, sans autre bien que lui-même, est le

souverain bien, celui que les saints possèdent pendant l’éternité. Dans

la vie éternelle, les élus sont traités différemment; les uns ont plus,

les autres ont moins. Si j’essaie de parler de la vie éternelle, il me

semble qu’au lieu de parler, je blasphème et qu’au lieu de cultiver je

dévaste. S’il faut dire quelque chose, je dirai que les dons que

reçoivent les saints dans la vie éternelle sont des délectations de

l’âme par lesquelles Dieu augmente sa capacité pour le saisir et pour le

tenir. Oh! quand Dieu se présente à l’âme, quand le Seigneur découvre sa

face, il dilate l’âme et verse dans cette capacité subitement agrandie

des joies et des richesses inconnues; et cela se passe dans un abîme

dont je n’ai pas encore parlé; celui-ci est plus profond. L’âme est

arrachée à toute ténèbre: la connaissance de Dieu dépasse les

possibilités prévues par l’intelligence; et telle est cette lumière, et

telle est cette joie, et telle est cette évidence, et tel est cet abîme

nouveau qu’il est inaccessible à tout cœur créé. Après l’abîme, mon cœur

ignore; incapable de rien comprendre, de rien penser des choses de

l’abîme, il ne sait rien, si ce n’est peut-être l’impossibilité

naturelle où il était d’aller là. Des choses de l’abîme, il est

impossible de rien dire; pas un mot dont le son donne une idée de la

chose; pas une pensée, pas une intelligence qui puisse s’aventurer là.

Elles restent dans leurs domaines, dans les domaines inférieurs. Pas un

mot, pas une idée qui ressemble au Dieu de l’abîme.

L’Ecriture sainte est si profonde, que l’homme le plus sage du monde

entier, trop faible pour la comprendre, est surpassé par la profondeur;

l’intelligence est trop courte.

Mais s’il s’agit des opérations absolument ineffables qui sont et se

font dans l’âme, dans l’instant suprême, dans l’éblouissement de Dieu,

il n’y a plus même à balbutier. Mon âme est souvent ravie aux secrets

divins. Je comprends alors pourquoi l’Ecriture est facile et difficile;

pourquoi elle paraît se contredire; par où l’homme échappe au salut qui

vient d’elle; comment elle condamne, comment elle sauve Je sais ces

choses, et je me tiens debout sur elles, pleine de science, et quand je

reviens des secrets divins, je puis prononcer quelques petits mots avec

assurance. Maie s’il s’agit des opérations ineffables, s’il s’agit de

l’éblouissement de gloire, n’approchez pas, parole humaine; et ce que

j’articule en ce moment me fait l’effet d’une ruine, et j’ai l’épouvante

qu’on a quand on blasphème. Si toutes les consolations spirituelles, si

toutes les joies célestes, si toutes les délectations divines qui ont

été senties depuis le commencement du monde; allions plus loin, disons

autre chose, que dirais-je bien? Si tous les saints, qui ont vécu

avaient sans cesse parlé de Dieu, et si toutes les délectations, bonnes

ou mauvaises, qu’a jamais senties la créature terrestre étaient changées

en délices pures, en délices spirituelles, en délices éternelles, et si

ces délices devaient me conduire à l’inénarrable joie de voir Dieu

manifesté; si l’on m’offrait tout cela réuni, et si, pour le tenir, il

me fallait donner et changer un instant de ma joie suprême, un instant

de mon éblouissement, le temps qu’il faut pour lever ou pour fermer les

yeux, je dirais: Non, non, non. Tout ce que je viens d’énumérer n’est

rien, rien auprès de l’inénarrable. Entre ces choses et la mienne, la

distance est infinie. Je te le dis, pour essayer de déposer un mot dans

ton cœur. J’ai parlé du temps qu’il faut pour ouvrir ou fermer les yeux;

mais ma jouissance est beaucoup plus longue, elle dure longtemps, elle

revient souvent, elle opère avec sa puissance.

Quant à l’autre mode de présence, la présence intérieure, dont j’avais

parlé d’abord, je l’ai presque continuellement.

Les joies et les tristesses du dehors peuvent, jusqu’à un certain point

et dans une faible mesure, m’affecter intérieurement; mais j’ai dans

l’âme un sanctuaire où n’entre ni joie, ni tristesse, ni délectation, ni

vertu, ni quoi que ce soit qui ait un nom, c’est le sanctuaire du

souverain bien.

Cette manifestation de Dieu (c’est Jésus-Christ que je veux dire, mais

je blasphème au lieu de parler, parce que les expressions me manquent),

cette manifestation de Dieu contient toute vérité, en elle je comprends

et possède toute vérité, toute vérité qui soit au ciel, sur terre ou en

enfer, ou enfouie dans une créature quelconque, et je la possède avec

une telle certitude, une telle évidence que si le monde entier se levait

pour me contredire, au lieu d’être troublée, je rirais.

C’est là que je vois l’Etre de Jéhovah. Je vois aussi comment il a

agrandi ma capacité de le connaître, depuis les jours d’autrefois,

depuis les jours où je le voyais dans cette ténèbre qui fit les délices

de mes années d’apprentissage. A présent je me vois seule avec Dieu,

toute pure, toute sanctifiée, toute vraie, toute droite, toute certaine,

toute céleste en lui; et quand je suis dans cet état, j’oublie les

mondes. Et quelquefois alors, Dieu m’a dit «O fille de la divine

sagesse, temple du Bien-Aimé, son temple et ses délices; ô fille de la

paix, en toi repose la Trinité; en toi est toute vérité; tu me tiens, et

je te tiens.»

Une des opérations que Dieu fait dans l’âme, c’est le don d’une immense

capacité, pleine d’intelligence et de délices, pour sentir comment Dieu

vient dans le sacrement de l’autel avec sa grande et noble société. Or,

quand je redescends, quand je quitte le point culminant, je me vois tout

péché, tout obéissance au péché, oblique et immonde, tout mensonge et

tout erreur; mais je suis tranquille; car l’onction divine me demeure

fidèle pour toujours, l’onction la plus élevée que je me souvienne

d’avoir eue pendant les jours de ma vie terrestre. Ce n’est pas moi-même

qui m’embarque sur cet océan; non, je suis conduite par le Seigneur,

conduite et enlevée. Je ne suis pas même capable de désirer cette

béatitude; je ne sais même pas comment je ferais pour la demander. Et

cependant elle ne me quitte plus. Dieu ravit mon âme sans me demander

mon consentement. Au moment où j’y pense le moins, mon Seigneur et mon

Dieu m’emporte tout à coup. Et j’embrasse le monde, et il ne me semble

plus être sur terre, mais dans le ciel, et en Dieu. Les hauteurs de ma

vie passée, sont bien basses près de celles-ci. O plénitude, plénitude!

ô lumière remplissante, certitude, majesté et dilatation, rien

n’approche de votre gloire! Or, cet éblouissement de Dieu, je l’ai eu

plus de mille fois, et jamais il n’a ressemblé à lui-même, éternellement

varié et nouveau à jamais.

Dans une fête de la Chandeleur, Dieu me donna l’éblouissement de gloire,

et, pendant l’acte intérieur, mon âme eut la représentation d’elle-même,

et elle se vit. O altitude! ô majesté! Ni sur terre, ni au ciel, je

n’aurais pu ni croire, ni soupçonner, ni inventer une telle gloire. Et

mon âme, trop étroite pour elle-même, ne put s’embrasser ni se

comprendre. Si l’âme créée et finie ne peut se comprendre, jusqu’où

grandira son impuissance en face de l’immense et de l’infini, en face de

l’incirconscrit?

Mon âme se présenta devant la face de Dieu avec une immense sécurité,

sans ombre et sans nuage; elle se présenta avec une joie inconnue, avec

un transport jeune, supérieur, au-dessus de toute excellence: la

nouveauté et la splendeur du prodige que j’étais dépassa mon

intelligence.

Dans la rencontre que j’eus avec le Seigneur, je sentis l’ineffable, la

chose dont j’ai parlé, l’éblouissement de Dieu; puis des paroles me

furent dites, paroles sorties des lèvres du Très-Haut. Mais je ne veux

pas qu’elles soient écrites.

Quand, après cela, l’âme revient en elle-même, elle y trouve une

disposition à jouir de toute peine et de toute injure portée pour Dieu

elle sent l’impossibilité d’une séparation. Aussi je criai: «O doux

Seigneur, qu’est-ce qui pourra me séparer de vous?» Et j’entendis cette

réponse: «Rien, avec ma grâce.»

Mais j’ai pitié des paroles que je rapporte; ce qu’il y a d’admirable,

c’est la manière dont elles furent dites, et je ne peux pas rapporter

ceci. La voix me dit que cette chose que j’appelle l’éblouissement de

Dieu est la chose qu’ont les saints dans la vie éternelle; que c’est

celle-là, et non pas une autre; que les uns l’ont à un degré supérieur,

les autres à un degré inférieur; que le moindre éblouissement du ciel

surpasse le plus grand éblouissement de la terre, et ce fut dans

l’instant même de l’éblouissement que j’appris cela.

VINGT-HUITIÈME CHAPITRE

LA CERTITUDE

Quelque temps après ma conversion, c’était ce jour-là une des fêtes de

la Vierge, je la suppliai de m’obtenir cette grâce immense, la certitude

de n’être pas trompée par les voix qui me parlaient. Je reçus une

réponse qui était une promesse, et la voix qui parlait ajouta:

«Dieu s’est manifesté à toi, il t’a parlé, il t’a donné de Lui le

sentiment qu’il en a lui-même. Evite donc de parler, de voir et

d’entendre, autrement que selon Lui.»

Je sentais dans celui qui parlait une discrétion et une maturité

inexprimables. Je demeurai dans la joie et dans l’espérance, avec le

sentiment de la prière exaucée. Il me fut dit au même instant que je

n’agirais plus autrement que par la conduite de Dieu. Voir, parler,

entendre selon Lui! Je commençai à faire ces trois choses; tout à coup

mon cœur fut soulevé de la terre et posé en Dieu, et quand il fallut

descendre aux choses de la vie, comme parler ou manger, rien ne dérangea

mon cœur de sa position; je ne pouvais ni penser, ni voir, ni sentir que

Dieu. Quand, à la fin de l’oraison, j’allais prendre de la nourriture,

j’en demandais la permission: «Va, disait la voix, mange avec la

bénédiction du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit.» Quelquefois la

permission se faisait attendre, quelquefois non. Cela dura trois jours

et trois nuits.

Enfin, ravie en esprit, pendant la messe, je vis Dieu au moment de

l’élévation. Après cette vision, il resta en moi une douceur inénarrable

et une joie immense qui durera toute ma vie. C’est dans cette vision que

je reçus l’assurance demandée, et le doute prit la fuite. Je reçus

pleine satisfaction; j’eus la certitude de Dieu m’ayant parlé.

VINGT-NEUVIÈME CHAPITRE

L’ONCTION

Une autre fois, j’étais en oraison. J’entendis des paroles de paix: «O

ma fille chérie, disait la voix, je t’aime beaucoup plus que tu ne

m’aimes; ô mon temple choisi, le cœur du Dieu tout-puissant est appliqué

sur ton cœur.»

Un sentiment inconnu et inexprimablement délicieux coula dans tous mes

membres, et je tombai à terre, et je restai étendue. La voix reprit:

«Le Dieu tout-puissant t’a élue par-dessus toutes les femmes de cette

ville, et a posé son amour en toi. Il fait ses délices en toi, en toi et

en ta compagne. Que votre vie soit donc lumière et miséricorde pour

quiconque la regardera; qu’elle soit justice et jugement pour quiconque

ne la regardera pas.»

Et mon âme vit dans une lumière que ce jugement serait plus terrible

pour les prêtres que pour les laïques, parce que le mépris qu’ils font

des choses divines est rendu plus effroyable par la connaissance qu’ils

ont des Ecritures.

La voix reprit: «L’amour que le Tout-Puissant a posé en vous est si

grand que sa présence est continuelle dans votre âme, quoique le

sentiment ne soit pas le même toujours. En ce moment, ses yeux sont sur

vous.»

Alors des yeux de l’esprit je vis... comment dirai-je... pour parler un

langage quelconque? Je dirai, parmi les transports d’une joie

inénarrable, je vis, des yeux de mon esprit, les yeux de l’Esprit

divin... Mais qu’est-ce que mes misérables paroles? J’en suis dégoûtée,

j’en ai honte; elles me font l’effet d’indignes plaisanteries.

Au milieu de ma joie, mes péchés revinrent à ma mémoire, et aucun bien

ne me paraissait être en moi, et je ne voyais rien dans ma vie qui fût

présentable devant Dieu.

La chose était si grande, que je ne pouvais y croire: et je répondis:

«Si Celui qui me parle était le Fils de Dieu, rua joie ne serait-elle

pas plus énorme? si j’étais sûre que c’est bien vous qui êtes en moi, en

moi, telle que je me connais, je ne pourrais pas supporter ce délire.

Comment se fait-il que je ne meure pas de joie?»

Il répondit: «Tu as la joie que je veux; si elle n’est pas plus énorme,

c’est que je ne veux pas; mais la voici qui va devenir plus énorme.

Regarde! le monde entier est plein de moi.»

Et je vis que toute créature était pleine de Dieu.

«Je peux tout, dit-il; tout, et même ceci: je peux faire que tu me voies

avec les yeux du corps, comme les apôtres m’ont vu, et que tu n’aies

aucun plaisir, ni aucun sentiment.»

Il ne disait rien de tout cela dans un langage humain; mais mon âme

comprenait tout! elle comprenait cela, et beaucoup de choses plus

grandes, et elle sentait la vérité des choses.

Pourtant elle voulut de cette vérité une preuve, une manifestation, et

elle cria: «Oh! puisqu’il en est ainsi, puisque vous êtes le Dieu

tout-puissant, vous qui dites les grandes choses: oh! donnez-moi un

signe, un signe que c’est vous, un signe, Seigneur, que c’est bien

vous.»

Le livre des visions et instructions de la bienheureuse Angèle de Foligno Traduit par Ernest Hello avec avertissement de Georges Goyau, de l'Académie française · 第 4 / 15 段