représentation de sa passion, et de sa croix qu’il a portée pour nous;
Lui, l’immense; Lui, le glorieux, il m’expliquait sa passion et tout ce
qu’il a fait pour nous, et il ajoutait: «Regarde bien; trouves-tu en moi
quelque chose qui ne soit pas amour?» Et mon âme comprenait avec
évidence qu’il n’y a rien en Lui qui ne soit pas amour. Il se plaignait
de trouver en ce temps peu de personnes en qui il puisse déposer sa
grâce, et il promettait de faire à ses nouveaux amis, s’il en trouvait,
de plus grandes grâces qu’aux anciens. Et il reprenait: «O ma fille
chêne, aime-moi; car je t’aime beaucoup plus que tu ne m’aimes.
Aime-moi, ma bien-aimée; j’aime d’un amour immense l’âme qui m’aime sans
malice.» Et il voulait que l’âme, suivant sa puissance et sa capacité,
l’aimât du même amour, de l’amour qu’il a pour elle, lui promettant de
se donner si seulement, elle le désire. Et il disait toujours «O ma
bien-aimée, ô mon épouse, aime-moi, mange, bois, dors; toute ta vie me
plaira, pourvu que tu m’aimes!» Il ajouta: «Je ferai en toi de grandes
choses en présence des nations, je serai connu en toi, glorifié,
clarifié en toi; le nom que je porte en toi sera adoré à la face des
nations.» Il ajouta mille autres choses.
Mais moi, pendant que je l’écoutais, considérant mes péchés et mes
défauts, je me disais: Tu n’es pas digne de tous ces grands amours. Le
doute me prit, et mon âme dit à Celui qui parlait: «Si tu étais le
Saint-Esprit, tu ne me dirais pas ces choses inconvenantes; car je suis
fragile et capable d’orgueil.» Il répondit: «Eh bien, essaie! essaie de
tirer vanité de mes paroles, essaie donc; tâche un peu; essaie de penser
à autre chose.» Je fis tous mes efforts pour concevoir un sentiment
d’orgueil; mais tous mes péchés me revenant à la mémoire, je sentis une
humilité telle que jamais dans toute ma vie. Je tâchai d’avoir des
distractions; je regardai curieusement les vignes le long du chemin. Je
tâchai d’échapper aux discours qu’on me tenait; mais de quelque côté que
s’égarât mon œil, la voix disait toujours: «Regarde, contemple; ceci est
ma créature.» Et je sentais une douceur, une douceur ineffable.
J’étais tellement aimée, disait la voix, que le Fils de Dieu et de la
Vierge Marie s’était incliné vers moi pour me parler. Et Jésus-Christ me
disait: «Quand le monde entier viendrait à toi, je te défie de parler à
un autre qu’à moi; mais, puisque me voici, tu possèdes le monde entier.»
Et pour me tranquilliser, il me disait: «C’est moi qui ai été crucifié
pour toi, moi qui ai souffert pour toi la faim et la soif, moi qui t’ai
aimée jusqu’à l’effusion du sang.» Il me racontait sa passion et me
disait: «Demande une grâce pour toi, pour tes compagnes, pour qui tu
voudras, et prépare-toi à recevoir; car je suis beaucoup plus prêt à
donner que toi à recevoir.» Mon âme cria disant: «Je ne veux pas
demander, parce que je ne suis pas digne.» Et tous mes péchés me
revenaient à la mémoire. Mon âme ajouta: «Si toi qui me parles depuis le
commencement, tu étais le Saint-Esprit, tu ne me dirais pas de telles
paroles; d’ailleurs si le Saint-Esprit était en moi, je devrais mourir
de joie.» Il répondit: «Est-ce que je ne suis pas le maître? Je te donne
la joie que je veux, non pas une autre. Il y a un homme à qui j’en ai
donné une moindre. Ses yeux se sont fermés, et il est tombé sans
connaissance. Je vais te donner encore ce signe de ma présence. Essaie
de parler à tes compagnes, essaie de penser à quelque chose de bon ou de
mauvais, n’importe quoi; je te défie de penser à autre chose qu’à Dieu.
Je suis le seul qui puisse lier l’esprit. Je n’agis pas en vue de tes
mérites, mais en vue de ma bonté.»
Pendant qu’il parlait, je me sentais digne de l’enfer, et ce sentiment
avait pour la première fois les caractères de l’évidence. Il ajoutait
que si mes compagnes de voyage avaient été mal choisies, je n’aurais pas
entendu et éprouvé ce que je venais d’entendre et d’éprouver. Quant à
elles, elles s’interrogeaient sur la langueur où elles me voyaient; car
j’étais brisée de douceur. J’avais peur d’arriver; j’aurais voulu que la
route durât jusqu’à la fin du monde. Quant à la joie que je sentais, je
renonce à la dire, surtout quand j’entendis:
«C’est moi, le Saint-Esprit, c’est moi qui suis en toi.» Et la douceur
venait avec chaque parole. Il m’accompagna jusqu’au tombeau de saint
François, suivant sa parole, et ne me quitta pas, et resta avec moi
jusqu’après le dîner, et me suivit dans ma seconde visite au tombeau.
Quand j’entrai pour la seconde fois dans l’église, je fléchis le genou,
et je vis un tableau qui représentait François serré contre la poitrine
de Jésus. Alors il me dit: «Je te tiendrai beaucoup plus serré que cela;
je t’embrasserai d’un embrassement trop serré pour être vu. Voici
pourtant l’heure où je vais te quitter, ô ma fille chérie, ô mon temple
et mon amour, et ma délectation; je vais te remplir et te quitter, te
quitter quant à cette joie, non, non pas te quitter réellement, pourvu
que tu m’aimes!»
Et bien que cette parole fût amère comme prédiction, elle eut cependant
en elle-même une douceur inouïe. Je regardai Celui qui parlait, pour le
voir des yeux de l’esprit et des yeux du corps; je le vis! Vous me
demandez ce que je vis? C’était quelque chose d’absolument vrai, c’était
plein de majesté, c’était immense, mais qu’était-ce? Je n’en sais rien;
c’était peut-être le souverain bien. Du moins cela me parut ainsi. Il
prononça encore des paroles de douceur; puis il s’éloigna. Son départ
lui-même eut les attitudes de la miséricorde. Il ne s’en alla pas tout à
coup; il se retira lentement, majestueusement, avec une immense douceur.
Et il disait encore: «O ma fille chérie, que j’aime plus qu’elle ne
m’aime! tu portes au doigt l’anneau de notre amour, et tu es ma fiancée!
Désormais tu ne me quitteras plus: la bénédiction du Père, et du Fils,
et du Saint-Esprit est en toi et sur ta compagne!» Et mon âme cria:
«Puisque vous ne me quitterez plus, je ne crains plus le péché mortel!»
Mais là-dessus il ne voulut pas répondre. Et comme, au moment du départ,
j’avais demandé une grâce pour ma compagne, il en promit une d’un autre
genre. Il se retirait, il se retirait; je compris qu’il m’empêchait de
tomber à terre, et qu’il me forçait à rester debout.
Mais, après le départ, lorsque tout fut consommé, je tombai assise, et
je criai à haute voix, hurlant, vociférant, rugissant sans pudeur, et,
au milieu des hurlements, je crois que je disais: «Amour, amour, amour,
tu me quittes et je n’ai pas eu le temps de faire ta connaissance! Oh!
pourquoi me quitter?» Mais je ne pouvais plus parler. Et si je voulais
articuler au lieu de paroles, il ne venait que des hurlements, et je
rugissais, je rugissais; si j’essayais de dire un mot, il était couvert
par un cri; on cherchait à m’entendre, et on ne pouvait pas. Cela se
passait à la porte de l’église de Saint François. Tout le peuple
s’assembla, je rugissais en présence du peuple. J’étais assise en criant
et j’étais languissante pendant que rugissais. Mes compagnons et mes
amis furent pris de honte et s’écartèrent en rougissant. On ne savait
pas ce qui m’arrivait; on se trompa sur la cause. Quant à moi, je
disais: «C’est Lui, je ne doute plus, c’est Lui; j’ai la certitude,
c’est Lui, c’est le Seigneur qui m’a parlé. Je hurlais de douceur et de
douleur, car c’était Lui, mais il était parti. «La mort, criai-je, la
mort!» Mais, ô douleur! je ne mourais pas, et je vivais, et il était
parti! mes jointures se séparaient.
Je revins d’Assise, et, chemin faisant, je parlais de Dieu avec une
grande douceur, et j’avais grand’peine à me taire. Je me contenais
cependant, car je n’étais pas seule. Or, pendant la route, Jésus me
parla et me dit:
«Moi, Jésus-Christ, qui te parle et qui t’ai parlé, je te donne ce signe
que vraiment c’est Moi; je te donne la croix et l’amour de Dieu je te
les donne pour l’éternité.»
Je sentis dans mon âme la croix de l’amour, et cela rejaillit sur mon
corps, et je sentis la croix corporellement, et mon âme fut liquéfiée.
Revenue à la maison, je sentais une douceur tranquille, paisible, trop
immense pour être exprimée. Alors vint le désir de la mort; car cette
douceur, cette paix, cette délectation au-dessus des paroles me rendait
cruelle la vie de ce monde. Ah! la mort! la mort! et je serais parvenue
à la substance même de la douceur, dont je sentais de loin quelque
chose, et je l’aurais touchée pour toujours, et jamais, jamais perdue!
Ah! la mort! la mort! la vie m’était une douleur au-dessus de la douleur
de ma mère et de mes enfants morts, au-dessus de toute douleur qui
puisse être conçue. Je tombai à terre languissante, et je restai là huit
jours et je criais: «Ah! Seigneur, Seigneur, ayez pitié de moi!
Enlevez-moi, enlevez-moi.» Je sentis alors des parfums qui ne sont pas
de la terre, et des effets inexprimables. Quant à la joie, elle fut au
delà des paroles. Bien des paroles m’ont été dites souvent, mais non pas
avec une telle lenteur, ni une telle douceur, ni une telle profondeur.
Pendant que j’étais à terre, ma compagne, admirable de simplicité, de
pureté, de virginité, entendit une voix qui disait: «Le Saint-Esprit est
dans cette chambre.» Elle s’approcha de moi, et m’adressa ces paroles:
«Dis-moi ce que tu as; car je viens d’entendre une voix qui m’a dit:
Approche-toi d’Angèle.» Je lui répondis: «Ce qui t’a été dit ne me
déplaît pas.»
Et depuis ce jour je lui communiquai quelques-uns de mes secrets.
VINGT ET UNIÈME CHAPITRE
LA BEAUTÉ
Un jour que j’étais en oraison, élevée en esprit, Dieu me parlait dans
la paix et dans l’amour. Je regardai et je le vis.
Vous me demanderez ce que je vis? C’était lui-même, et je ne peux dire
autre chose. C’était une plénitude, c’était une lumière intérieure et
remplissante pour laquelle ni parole ni comparaison ne vaut rien. Je ne
vis rien qui eût un corps. Il était ce jour-là sur la terre comme au
ciel: la beauté qui ferme les lèvres, la souveraine beauté contenant le
souverain bien. L’assemblée des saints se tenait debout, chantant des
louanges devant la majesté souverainement belle. Tout cela m’apparut en
une seconde. Et Dieu me dit: «O ma fille chérie, très aimante et très
aimée, tous les saints ont pour toi un amour spécial, tous les saints et
ma Mère, et c’est moi qui t’associerai à eux.»
Malgré l’importance de ces paroles, elles me parurent petites. Ce qu’il
me disait de sa Mère et de ses saints me touchait peu. L’immensité de
délectation, que je buvais en Lui, en lui-même, dans sa source, me
rendait aveugle vis-à-vis des saints et des anges. Toute leur bonté,
toute leur beauté était en Lui, était de Lui; il était le souverain
bien; il était toute beauté. Et mes yeux se fermaient sur la créature,
abîmés de joie dans l’essence du beau. Et il me dit: «Je t’aime d’un
amour immense, je ne te le montre pas, je te le cache.» Mon âme
répondit: «Mais pourquoi donc mon Seigneur place-t-il ainsi sa joie et
son amour dans une pécheresse pleine de turpitudes?» Et Dieu répondait:
«Je te dis que j’ai placé en toi mon amour. Mes yeux voient tes défauts,
mais c’est comme si je ne m’en souvenais plus. J’ai déposé en toi, et
j’ai caché mon trésor.»
Et ces paroles m’apportaient le sentiment de leur pleine vérité; et je
ne doutais pas, et je sentais, et je voyais que les yeux de Dieu me
regardaient; et mon âme puisa dans son regard la lumière. Qu’un saint
descende du paradis, je lui porte le défi d’exprimer ma joie. Et comme
il me cachait, disait-il, son amour, à cause de mon impuissance à la
porter: «Si vous êtes le Dieu tout-puissant, vous pouvez me donner la
force de porter votre amour.» Il répondit: «Tu aurais alors ton désir,
et ta faim diminuerait. Ce que je veux, ton désir, ta faim, ta
langueur.»
VINGT-DEUXIÈME CHAPITRE
LA PUISSANCE
Un jour j’entendis une voix divine qui me disait: «Moi qui te parle, je
suis la puissance divine, qui t’apporte une grâce divine. Cette grâce,
la voici: je veux que ta vue seule soit utile à ceux qui te verront. Ah!
ce n’est pas tout! je veux que ta pensée, ton souvenir et ton nom,
portent secours et faveur à quiconque s’en servira. Personne ne pensera
à toi en vain. Toute âme qui se souviendra de toi recevra une grâce
proportionnée à l’union divine qu’elle possédera déjà.»
Je refusai, malgré ma joie, craignant la vaine gloire.
Mais il ajouta:
«Tu n’as rien à tirer de là, rien, quant à la vanité. Cette gloire n’est
pas la tienne; c’est un fardeau que tu porteras, et ce n’est pas autre
chose. Garde-le; porte-le; et restitue la gloire à son propriétaire.»
Je compris que j’étais en sûreté. «Et cependant, me dit-il, ta crainte
ne m’a pas déplu.»
J’entrai à l’église et j’entendis une parole qui récréa mon âme. La voix
disait: «O ma fille chérie!» mais elle se servit d’un bien autre nom que
je n’ose pas écrire; et elle ajouta: «Aucune créature ne peut te donner
consolation; je tiens cela dans mes mains; je vais te montrer ma
puissance.»
Les yeux de l’esprit furent ouverts en moi, je vis une plénitude divine
où j’embrassais tout l’univers, en deçà et au delà des mers, et l’Océan,
et l’abîme, et toutes choses, et je ne voyais rien nulle part que la
puissance divine; le mode de la vision était absolument inénarrable.
Dans un transport d’admiration, je m’écriai: «Mais il est plein de Dieu,
il est plein de Dieu, cet univers.» Aussitôt l’univers me sembla petit.
Je vis la puissance de Dieu qui ne le remplissait pas seulement, mais
qui débordait de tous les côtés.
«Je t’ai montré, dit-il, _quelque chose de ma puissance_.»
Et je compris que, plus tard je pourrais peut-être en recevoir une
intelligence plus élevée.
«Je t’ai montré, dit-il, quelque chose de ma puissance; regarde mon
humilité.»
Je vis un abîme épouvantable de profondeur; c’était le mouvement de Dieu
vers l’homme et vers toutes choses.
Me souvenant de la puissance inénarrable, et voyant l’abîme de la
descente, je sentis ce que j’étais; c’était le rien, absolument rien, un
néant, et dans ce néant rien, rien, excepté l’orgueil! Je tombai dans un
abîme de méditation, et, épouvantée d’être indigne à ce point je me dis:
Non, non, je ne veux plus communier.
«Ma fille, dit-il, le point où tu es montée est inaccessible à la
créature! Il faut quelque grâce de Dieu très spéciale pour qu’un être
vivant soit transporté là.»
Cependant la messe avançait; le prêtre élevait l’hostie.
«La puissance, dit la voix, la puissance est sur l’autel! je suis en
toi; si tu me reçois, tu reçois Celui que déjà tu possèdes. Communie
donc au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Moi qui suis digne,
je te fais digne.»
Je sentis au fond de l’âme l’inénarrable douceur d’une joie tellement
immense, qu’elle remplira ma vie avant de s’épuiser.
VINGT-TROISIÈME CHAPITRE
LA SAGESSE
Un jour, une personne me demanda de prier Dieu pour obtenir certaines
connaissances qu’elle voulait avoir. J’hésitais, sa demande me
paraissait pleine de sottise et d’orgueil.
Pendant que j’étais dans cette pensée, je fus ravie en esprit. Je fus
posée dans ce ravissement près d’une table sans commencement ni fin; je
ne voyais pas la table, mais je voyais ce qui était placé sur elle.
C’était une plénitude divine, une plénitude inénarrable, qui n’a aucun
rapport avec aucune expression; c’était la plénitude, la Sagesse divine
et le souverain bien.
Et dans la vision de la divine Sagesse, je voyais qu’il n’est pas permis
de l’interroger sur certaines voies futures et secrètes qu’elle choisira
dans l’avenir; car il y a un manque de respect à vouloir marcher devant
elle. Quand j’aperçois des hommes livrés à ces investigations, leur
erreur est visible pour moi. Le mystère que j’aperçus, sous la
ressemblance d’un objet étendu sur une table, m’a laissé une
intelligence profonde qui discerne, au premier mot que j’entends, les
personnes et les choses spirituelles. Je ne juge plus comme autrefois de
mon ancien jugement, qui était erreur et péché. Je juge d’un jugement
vrai, qui me permet d’entrevoir le défaut de mon ancien jugement. Je ne
peux pas raconter cette Vision; car _la table_ est le seul objet
sensible dont l’idée où le nom m’ait été présenté à l’esprit. Quant au
mystère même de la vision, il échappe à la parole.
VINGT-QUATRIÈME CHAPITRE
LA JUSTICE
Un jour, j’étais en oraison; je fis des questions, non pas pour sortir
d’un doute, mais parce que je brûlais d’en savoir plus sur Dieu, et je
lui dis:
«Pourquoi avez-vous créé l’homme? Pour quoi avez-vous permis sa chute?
Pourquoi la passion de votre Fils, quand vous aviez, pour nous racheter,
tant d’instruments dans les mains?» Je sentais jusqu’à l’évidence qu’en
effet Dieu pouvait nous vivifier et nous sauver autrement. Je me sentais
poussée et forcée à faire des questions. J’aurais voulu dans ce moment
me fixer dans la prière pure et simple; mais Dieu me contraignit à
l’interroger. Je restai plusieurs jours ainsi, toujours interrogeant, et
cependant la question ne venait pas du doute. Je comprenais que Dieu
avait choisi la voie la plus appropriée à sa bonté et à nos besoins mais
cela ne suffisait pas, car je voyais clairement qu’il eût pu agir d’une
tout autre manière.
Il vint un moment où je fus ravie en esprit; je vis alors que le mystère
de ses voies est un mystère sans commencement ni fin. Ravie dans
l’immense ténèbre, mon âme voulut rétrograder vers elle-même.
Impossible! Elle voulut aller plus avant. Impossible! Puis, enlevée plus
haut, elle aperçut la puissance inénarrable, puis la justice de Dieu, sa
volonté, sa bonté, et je découvris au fond d’elles les choses que
j’avais cherchées. Tout à coup mon âme fut arrachée à l’immense ténèbre.
Pendant qu’elle y avait été abîmée, mon corps était étendu à terre mais
quand vint la lumière, je me relevai vivement, me tenant sur l’extrémité
de mes doigts de pied. L’agilité de mon corps était inouïe, et je crus
sentir que j’étais créée pour la seconde fois. Je plongeai mon regard
avec une joie immense dans la volonté de Dieu, dans sa puissance, dans
sa justice, et au delà de mes espérances, je buvais avec transport
l’intelligence des mystères; mais leur manifestation est interdite aux
paroles, parce qu’ils dépassent la nature.
Je savais bien que Dieu pouvait nous sauver autrement; mais je n’avais
jamais compris comment le mode de rédemption qu’il a choisi constitue de
lui à nous la plus haute manifestation de sa bonté, et l’union la plus
intime, celle qui se fait par la bouche, l’union eucharistique.
Ce jour-là j’arrivai à une telle connaissance de la justice de Dieu et
de la rectitude de ses jugements, à une telle satisfaction, à une telle
tranquillité, que dans aucune hypothèse, je n’éprouverais ni douleur, ni
négligence, ni relâchement dans la prière. Cette vision m’a laissé dans
l’âme une paix, un repos, une tranquillité sans exemple, une
tranquillité éternelle. Mais je n’ai pas tout dit.
Après avoir contemplé la volonté de Dieu, sa puissance et sa justice, je
fus ravie à une plus grande hauteur où je ne vis plus rien de tout cela,
et le mode de vision fut changé. Je vis une unité éternelle,
inexprimable, dont je ne puis rien dire, sinon qu’elle est le tout bien.
Et mon âme, dans le délire de sa joie, ne distinguait plus l’amour et
contemplait l’inénarrable. J’étais sortie de ma première vision, j’étais
entrée dans l’inénarrable: avec mon corps ou sans mon corps, je l’ignore
pleinement. Tous les états que j’avais connus étaient moins grands que
celui-ci. Cette vision laissa en moi la mort des vices et la sécurité
des vertus. J’aime tous les biens et tous les maux, les bienfaits et les
forfaits. Rien ne rompt pour moi l’harmonie. Je suis dans une grande
paix, dans une grande vénération des jugements divins. Le matin et le
soir, dans mes prières, je dis: Par votre justice, délivrez-moi,
Seigneur; par vos jugements, délivrez-moi, Seigneur; j’ai la même
confiance et la même délectation que quand je dis: Par votre avènement,
délivrez-moi, Seigneur; par votre Nativité, délivrez-moi, Seigneur; par
votre Passion, délivrez-moi, Seigneur. Je ne vois pas mieux la bonté de
Dieu dans un saint ou dans tous les saints, que dans un damné ou dans
tous les damnés. Mais cet abîme ne me fut montré qu’une fois; le
souvenir et la joie qu’il m’a laissés sont éternels. Si, par un malheur
impossible, toutes les vérités de la foi m’abandonnaient, il me
resterait, dans mon naufrage, une certitude de Dieu, et de ses
jugements, et de la justice de ses jugements.
Mais, ô profondeur! ô profondeur! ô profondeur! ô profondeur! toute
créature sert au salut des prédestinés: C’est pourquoi l’âme, qui,
descendue dans l’abîme, a jeté un coup d’œil sur les justices de Dieu,
regardera désormais toutes les créatures comme les servantes de sa
gloire.
VINGT-CINQUIÈME CHAPITRE
L’AMOUR
C’était pendant le carême; j’étais sèche et sans amour. Je priais Dieu
de me donner quelque chose de lui-même; car, moi, je n’avais rien. Les
yeux intérieurs furent ouverts en moi, et je vis l’amour qui venait à
moi. Je vis son principe, mais non sa fin. Ce que je voyais avait un
prolongement, sans avoir de limite. Les couleurs ne me fourniraient
aucun terme de comparaison. Quand l’amour arriva à moi, je le vis avec
les yeux de l’âme beaucoup plus clairement que je n’ai jamais rien vu
avec les yeux du corps.
Je dirai, si vous voulez, que l’amour prit, en me touchant, la
ressemblance d’une faux. Je vous supplie de ne pas croire qu’il s’agisse
d’une ressemblance commensurable. Mais il me sembla qu’un instrument
tranchant me touchait, puis il se retirait, ne pénétrant pas autant
qu’il se laissait entrevoir. Je fus remplie d’amour; je fus rassasiée
d’une plénitude inestimable. Mais écoutez le secret: cette satiété
engendrait une faim inexprimable, et mes membres se brisaient et se
rompaient de désir, et je languissais, je languissais, je languissais
vers ce qui est au delà. Ni voir, ni entendre, ni sentir la créature.
Oh! silence! silence!
Mais il y avait un cri au dedans. Oh! ne me faites plus languir! Oh! la
mort! la mort! car la vie m’est une mort. La mort! bienheureuse Vierge!
Prenez avec vous les apôtres! Allez ensemble, ensemble, ensemble devant
le Très-Haut; et puis à genoux, à genoux tous à la fois, pour qu’il ne
veuille plus, pour qu’il ne permette plus que je souffre. A genoux tous,
pour que j’arrive vers Celui que je sens! Saint François, à genoux! à
genoux, Evangéliste! Je criais, je conjurais: il approche, pensais-je,
il approche. Voilà que je deviens tout amour! Il y en a beaucoup qui se
croient dans l’amour, et qui sont dans la haine; d’autres, qui se
croient dans la haine, et qui sont dans l’amour. Je désirais voir ceci
d’une vue claire, Dieu me donna l’évidence, je demeurai satisfaite. Je
fus remplie d’un amour auquel je ne crains pas de promettre l’éternité;
et si une créature me prédisait la mort de mon amour, je lui dirais: «Tu
mens»; et si c’était un ange, je lui dirais: «Je te connais; c’est toi
qui es tombé du ciel.»
Je vis en moi deux parts, comme si une déchirure m’avait coupée en deux.
Ici ce qui est de Dieu, l’amour et le souverain bien; et là, ma part,
sécheresse et vide, vide absolu.
Et, dans cette lumière, je vis que ce n’était pas moi qui aimais. Je me
voyais pourtant dans l’amour; mais c’était en vertu d’un don.
L’amour se rapprocha; il me fit une plus ardente brûlure; et puis, voici
le désir, le désir d’aller là où il est. Je ne sais pas si au-dessus de
cet amour il y en a un autre, à moins de parvenir à l’amour mortel; car
il y en a un qui donne la mort. Entre l’amour généreux et l’amour
mortel, il y a un amour intermédiaire qui ferme les lèvres, parce que sa
joie et son abîme sont au delà des paroles. On m’eût fait un mal
horrible, si on m’eût conté la Passion, et si on eût nommé Dieu devant
moi, parce qu’à ce nom, je suis délectée d’une si infinie jouissance,
que je suis crucifiée de langueur et d’amour.
Et pourtant, tout ce qui est moins grand que ce Nom me devient un autre
supplice.
Ah! qu’on ne me parle plus ni de l’Evangile, ni de la vie de
Jésus-Christ, ni d’aucune parole divine! tout cela ne me paraîtrait plus
rien. Je vois en Dieu de plus grandes grandeurs!
Silence devant l’incomparable!
Et quand je reviens de cet amour, je suis dans une joie immense; je suis
angélique et j’aime jusqu’aux démons[4].
[4] Ces paroles demandent à être entendues dans le sens mystique où
elles sont prononcées. L’horreur du péché, l’horreur du démon est
l’élément fondamental et essentiel de toute vérité, de toute
sainteté par conséquent; mais dans un état d’âme qu’on pourrait
appeler transcendant, le sentiment de la justice accomplie
réconcilie l’âme divinisée non pas avec le mal, avec le péché, avec
le démon, mais avec l’ordre absolu, qui, par le moyen de l’enfer
éternel, les fait rentrer dans son sein immense. L’âme déiforme, ne
voyant plus dans l’enfer, comme dans le ciel, que la vérité, la
justice et l’ordre, adore autant Dieu peur avoir creusé l’abîme que
pour avoir élevé les cieux. C’est ce que j’ai voulu expliquer au
cinquième chapitre de l’ouvrage intitulé: _M. Renan, l’Allemagne et
l’athéisme au XIXe siècle_.
(_Note du traducteur._)
En cet état le péché me plaît, quand je le vois commis par d’autres,
parce que je sens que Dieu le permet justement. En cet état, si un chien
me mordait, je n’y ferais aucune attention, et je ne sentirais pas la
douleur. En cet état, la Passion de Jésus-Christ ne me laisse ni
souvenir, ni douleur. En cet état, je n’ai plus de larmes.