priai: je disais le _Pater_; tout à coup Dieu écrivit de sa main le
_Pater_ dans mon cœur avec une telle accentuation de sa bonté et de mon
indignité, que la parole me manque pour en dire un seul mot. Chacune des
paroles du _Pater_ se dilatait dans mon cœur; je les disais l’une après
l’autre avec une grande lenteur et contrition profonde, et malgré les
larmes que m’arrachait une connaissance plus vive de mes fautes et de
mon indignité, je commençai à goûter quelque chose de la douceur divine.
La bonté divine se fit sentir à moi dans le _Pater_ mieux que nulle part
ailleurs, et cette impression dure au moment où je parle. Cependant,
comme le _Pater_ me révélait en même temps mes crimes, mon indignité, je
n’osais lever les yeux ni vers le ciel, ni vers le crucifix, ni vers
rien; mais je suppliai la Vierge de demander grâce pour moi, et
l’amertume persistait.
O pécheurs! avec quelle lourdeur l’âme part pour la pénitence! Que ces
chaînes sont pesantes! Que de mauvais conseillers! Que d’empêchements!
Le monde, la chair et le démon!
Et à chacun de ces pas, j’étais retardée un certain temps avant de me
traîner un pas plus loin tantôt l’arrêt était plus long, tantôt il était
moindre.
DIX-SEPTIÈME PAS
L’ESPÉRANCE
Il me fut ensuite montré que la Vierge bienheureuse m’avait acquis un
privilège par lequel une autre foi me fut donnée que la foi qui est
donnée aux hommes. Alors mon ancienne foi me parut morte, et mes
anciennes larmes m’apparurent comme de petites choses. Une compassion me
fut donnée sur Jésus et sur Marie plus efficace qu’auparavant, et tout
ce que je faisais de plus grand m’apparut comme petit, et je conçus le
désir d’une pénitence plus énorme. Mon cœur fut enfermé dans la Passion
du Christ, et l’espérance me fut donnée de mon salut par cette Passion.
Je reçus pour la première fois la consolation par la voie des songes.
Mes songes étaient beaux, et la consolation m’était donnée en eux. La
douceur de Dieu me pénétra pour la première fois au dedans dans le cœur,
au dehors dans le corps. Eveillée ou endormie, je la sentais
continuellement. Mais comme je n’avais pas encore la certitude,
l’amertume se mêlait à ma joie; mon cœur n’était pas en repos, il me
fallait autre chose.
Voici un de ces songes, choisi entre beaucoup d’autres. Je m’étais
enfermée pendant le carême dans une retraite profonde, j’aimais, je
méditais, j’étais arrêtée sur une parole de l’Evangile, parole de
miséricorde et d’amour: il y avait un livre à côté de moi, c’était le
Missel: j’eus soif de voir écrite la parole qui me tenait fixée. Je
m’arrêtai, je me contins, craignant d’agir par amour-propre; je résistai
à la soif excessive, et mes mains n’ouvrirent pas le livre. Je
m’endormis dans le désir. Je fus conduite dans le lieu de la vision: et
il me fut dit que l’intelligence de l’Ecriture contient de telles
délices, que l’homme qui la posséderait oublierait le monde. «En veux-tu
la preuve? me dit mon guide.--Oui, oui», répondis-je. Et j’avais soif,
j’avais soif. La preuve me fut donnée: je compris, j’oubliai le monde.
Mon guide reprit: «Il n’oublierait pas seulement le monde, celui qui
goûterait la délectation inouïe de l’intelligence évangélique, il
s’oublierait lui-même.» Il parla, et j’éprouvai. Je compris, je sentis,
et je demandai à ne plus sortir de là jamais. «Il n’est pas encore
temps», dit-il, et il me conduisit. J’ouvris les yeux; je sentais à la
fois la joie immense de la vision donnée, la douleur immense de la
vision perdue. Je garde encore aujourd’hui la délectation du souvenir.
Alors la certitude me vint et me resta; c’était une lumière, c’était une
ardeur dans laquelle je vis, et j’affirme avec une science parfaite que
tout ce qu’on prêche sur l’amour de Dieu n’est absolument rien: les
prédicateurs ne sont pas capables d’en parler, et ne comprennent
seulement pas ce qu’ils disent. Mon guide me l’avait dit pendant la
vision.
DIX-HUITIÈME ET DERNIER PAS
LE SENTIMENT DE DIEU
Ici je commençai à sentir Dieu, et saisie dans la prière par l’immense
délectation, je ne me souvenais plus de la nourriture, et j’aurais voulu
ne plus manger pour être toujours debout dans la prière. La tentation de
ne plus manger se mêla à mon état nouveau, de ne plus manger, ou de
manger trop peu; mais je compris que ceci était une illusion. Tel était
le feu dans mon cœur qu’aucune génuflexion ou qu’aucune pénitence ne me
fatiguait. Et pourtant je fus conduite vers un plus grand feu et une
ardeur plus brûlante. Alors je ne pouvais plus entendre parler de Dieu
sans répondre par un cri, et quand j’aurais vu sur ma tête une hache
levée, je n’aurais pas pu retenir ce cri. Ceci m’arriva pour la première
fois le jour où je vendis mon château pour en donner le prix aux
pauvres. C’était la meilleure de mes propriétés.
A partir de ce moment, quand on parlait de Dieu, mon cri m’échappait,
même en présence des gens de toute espèce. On me crut possédée. Je ne
dis pas le contraire; c’est une infirmité disais-je; mais je ne peux pas
faire autrement.
Je ne pouvais donner satisfaction à ceux qui détestaient mon cri:
cependant une certaine pudeur me gênait. Si je voyais la Passion du
Christ représentée par la peinture, je pouvais à peine me soutenir; la
fièvre me prenait et je me trouvais faible; c’est pourquoi ma compagne
me cachait les tableaux de la Passion. A cette époque j’eus plusieurs
illuminations, sentiments, visions, consolations, dont quelques-unes
seront écrites plus loin.
DIX-NEUVIÈME CHAPITRE
TENTATIONS ET DOULEUR
De peur que la grandeur et la multitude des révélations et des visions
ne m’enflât, de peur que leur délectation ne m’exaltât, il me fut donné
un tentateur à mille formes qui multiplie autour de moi les tentations
et les peines: peines du corps et peines de l’âme. D’innombrables
tourments déchirent mon corps: ils viennent des démons, qui les excitent
de mille manières. Je ne crois pas qu’on puisse exprimer les douleurs de
mon corps. Il ne me reste pas un membre qui ne souffre horriblement. Je
ne suis jamais sans douleur et sans langueur, toujours débile et
fragile, au point de rester couchée, pleine de souffrance. Je n’ai pas
un membre qui ne soit frappé, tordu, affligé par les démons. Je suis
faible, gonflée, remplie dans tous mes membres d’une sensibilité
douloureuse. Je ne me remue qu’avec la plus grande peine; je suis
fatiguée du lit, et je ne peux manger suffisamment.
Quant aux tourments de l’âme, sans comparaison plus nombreux et plus
terribles, les démons me les infligent à peu près sans relâche. Je ne
peux mieux me comparer qu’à un homme suspendu par le cou qui, les mains
liées derrière le dos, et les yeux couverts d’un voile, resterait
attaché par une corde à la potence, et vivrait là, sans secours, sans
remède, sans appui. Je crois même que ce que je subis de la part des
démons est plus cruel et plus désespéré. Les démons ont pendu mon âme:
et de même que le pendu n’a pas de soutien, mon âme pend sans appui, et
mes puissances sont renversées, au vu et au su de mon esprit. Quand mon
âme voit ce renversement et cet abandon de mes puissances sans pouvoir
s’y opposer, il se fait une telle souffrance que je peux à peine
pleurer, par l’excès de la douleur, de la rage et du désespoir;
quelquefois aussi je pleure sans remède. Quelquefois ma fureur est
telle, que c’est beaucoup pour moi de ne pas me mettre en pièces.
Quelquefois je ne peux m’empêcher de me frapper horriblement, au point
de me gonfler la tête et les membres. Quand mon âme assiste au départ et
à la chute de ses puissances, le deuil se fait en elle, et je vocifère à
Dieu, et je crie sans relâche: Mon Dieu, mon Dieu, ne m’abandonnez pas!
Je souffre un autre tourment: c’est le retour, au moins apparent, des
anciens vices. Ce n’est pas qu’ils soumettent réellement mon âme à leur
empire, mais ils me torturent cruellement. Les vices même que je n’eus
jamais viennent en moi, s’allument et me déchirent. Mais ils ne vivent
pas toujours, et leur mort me donne une grande joie. Je suis livrée à de
nombreux démons qui ressuscitent en moi les vices que j’avais, et en
produisent d’autres que je n’eus jamais. Mais quand je me souviens que
Dieu fut affligé, méprisé et pauvre, je voudrais voir tous mes maux
redoubler.
Quelquefois, il se produit une affreuse et infernale obscurité où
disparaît toute espérance, et cette nuit est horrible. Et les vices que
je sens morts dans mon âme ressuscitent dans mon corps; mais les démons
les réveillent en dehors de l’âme, et en excitent d’autres qui n’y
furent jamais. Je souffre alors particulièrement dans trois endroits du
corps: le feu de la concupiscence est tel dans ces moments-là, qu’avant
d’en avoir reçu la défense, je me brûlais avec le feu matériel, dans
l’espoir d’éteindre l’autre. Ah! j’aimerais mieux être brûlée vive! Je
crie, j’appelle la mort, la mort quelle qu’elle soit, et je dis à Dieu:
«Si je suis damnée, eh bien! tout de suite: pas de retard; puisque vous
m’avez abandonnée, achevez, achevez, et que l’abîme m’engloutisse.» Et,
je comprends alors que ces vices ne sont pas dans l’âme, puisqu’elle n’y
consent jamais, et que c’est le corps qui souffre violence. L’ennui se
joint à la douleur et, si cela durait, le corps n’y tiendrait pas. L’âme
se voit dépourvue de ses puissances, et quoiqu’elle ne consente pas aux
vices, elle se voit sans force contre eux: elle voit entre Dieu et elle
une effroyable contradiction; elle voit sa chute et sent son martyre. Un
vice que je n’eus jamais vient en moi par une permission spéciale: je
sens clairement et je connais qu’il y vient par permission. Il surpasse,
je crois, tous les autres; la vertu par laquelle je le combats est un
don manifeste du Dieu libérateur, et si je doutais de Dieu, dans la
ruine de toutes mes croyances, ce don senti me rendrait la foi. Il y a
là une espérance assurée, tranquille, et le doute est impossible; la
force l’emporte; le vice a le dessous; la force me tient suspendue
au-dessus de l’abîme. Telle est cette force et telle est la puissance
communiquée par elle, que tous les hommes, tous les démons, toutes les
ruses de la terre et de l’enfer ne peuvent obtenir de moi-même le plus
léger mouvement, et c’est elle qui garde la foi. Et pourtant ce vice que
je n’ose nommer m’altère si cruellement, que si la force divine se cache
un instant et menace de me quitter, aucune puissance comme aucune honte
et aucun châtiment ne m’empêcheraient de me ruer sur lui. Mais la force
divine survient et me délivre: tous les biens et tous les maux de ce
monde ne peuvent plus rien contre lui. Et j’ai souffert ainsi pendant
plus de deux ans!
Dans mon âme une certaine humilité et un certain orgueil se combattent
douloureusement, et j’ai dégoût de toutes ces choses. Ce genre
d’humilité, qui me montre destituée de tout bien, chassée de toute vertu
et de toute grâce, qui me montre en moi la multitude des vices et des
vides, m’enlève toute espérance et me cache toute miséricorde. Je me
vois alors comme la maison du diable, sa dupe, sa fille et son agent,
chassée de toute rectitude, de toute véracité, digne du dernier fond de
l’enfer inférieur. Cette misérable humilité n’est pas l’autre, la vraie,
celle qui écrase l’âme sous la bonté divine sentie. La fausse humilité
entraîne tous les maux. Engloutie en elle, je me vois entourée de
démons; dans mon âme et dans mon corps je ne vois que des défauts: Dieu
m’est fermé; puissance et grâce, tout est caché. Le souvenir même du
Seigneur m’est interdit; me voyant damnée, je ne m’inquiète que de mes
crimes, que je voudrais n’avoir pas commis au prix de tous les biens et
de tous les maux qui peuvent être nommés. Au souvenir de mes crimes, je
me raidis tout entière pour combattre le démon et triompher de mes
vices. Mais je ne vois, pour me sauver, ni porte, ni fenêtre, et je
mesure la profondeur de l’abîme où je suis tombée. L’humilité m’a
engloutie comme un Océan sans rivage. Je contemple dans l’abîme la
surabondance de mes iniquités; je cherche inutilement par où les
découvrir et les manifester au monde: je voudrais aller nue par les
cités et par les places, des viandes et poissons pendus à mon cou, et
crier: Voilà la vile créature, pleine de malice et de mensonge! Voilà la
graine de vice, voilà la graine du mal. Je faisais le bien aux yeux des
hommes; je faisais dire: Elle ne mange ni poisson, ni viande.
Ecoutez-moi: j’étais gourmande et ivrogne: je faisais semblant de ne
vouloir que le nécessaire; je jouais à la pauvreté extérieure. Mais je
me faisais un lit avec des tapis et des couvertures que j’enlevais le
matin pour les cacher aux visiteurs. Voyez le démon de mon âme et la
malice de mon cœur! Ecoutez bien: je suis l’hypocrisie, fille du diable:
je me nomme _celle qui ment_; je me nomme l’abomination de Dieu! Je me
disais fille d’oraison, j’étais fille de colère, et d’enfer et
d’orgueil. Je me présentais comme ayant Dieu dans mon âme, et sa joie
dans ma cellule, j’avais le diable dans ma cellule, et le diable dans
mon âme. Sachez que j’ai passé ma vie à chercher une réputation de
sainteté: sachez, en vérité, qu’à force de mentir et de déguiser les
infamies de mon cœur, j’ai trompé des nations.
Homicide, voilà mon nom!
Homicide des âmes, homicide de mon âme!
Couchée dans l’abîme, je me roulais aux pieds de mes frères, ceux-là
qu’on appelle mes fils, et je leur disais: «Ne me croyez plus; ne me
croyez plus. Est-ce que vous ne voyez pas que je suis possédée? Vous qui
vous appelez mes fils, priez la justice de Dieu pour que les démons
sortis de mon âme manifestent mes actes dans toute leur horreur, et que
Dieu ne soit pas plus longtemps déshonoré par moi. Est-ce que vous ne
voyez pas que tout ce que je vous ai dit est mensonge? Est-ce que vous
ne voyez pas que si tout à coup le monde devenait vide de malice, je le
remplirais toute seule par la surabondance de la mienne? Ne me croyez
plus. N’adorez plus cette idole où est caché le diable; tout ce que je
vous ai dit est mensonge, et mensonge diabolique. Suppliez la justice de
Dieu pour que l’idole tombe et se brise, pour que ses œuvres diaboliques
soient manifestes; car je me couvrais d’or avec des paroles divines,
pour être honorée et adorée à la place de Dieu. Priez pour que le diable
sorte de l’idole, afin que le monde ne soit plus trompé par cette femme.
C’est pourquoi je supplie le Fils de Dieu, que je n’ose nommer, que,
s’il ne me manifeste pas par lui-même, il me manifeste par la terre qui
s’ouvre et m’engloutisse, afin que, posée en spectacle et en exemple, je
fasse dire aux hommes et aux femmes: «Oh! comme elle était dorée, dorée
en dedans et dorée au dehors!» Ah! que je voudrais avoir au cou un
collier ou un lacet, et me faire traîner par les places et par les
villes: et les enfants me traîneraient et diraient: «Voilà la misérable
qui a menti toute sa vie!» Et les hommes crieraient, ainsi que les
femmes: «Oh! voilà le miracle, le miracle qu’a fait Dieu! La malice
cachée de toute sa vie vient d’être manifestée par elle-même!»
Mais tout cela est peu de chose, et rien ne suffit. Voici un désespoir
nouveau, un désespoir inconnu. J’ai absolument désespéré de Dieu et de
tous ses biens. C’est fini, c’est réglé, réglé entre lui et moi. J’ai la
certitude que dans le monde entier l’enfer n’a pas une proie aussi
parfaite que moi-même; toutes les grâces de Dieu, toutes ses faveurs,
tout cela est pour exaspérer mon désespoir et mon enfer! Oh! je vous en
supplie, mettez-vous en prière; que la justice de Dieu fasse sortir les
démons de l’idole, que la justice de Dieu manifeste mon cœur; ma tête se
fend, mon corps plie, mes yeux sont aveuglés de larmes, mes membres se
disjoignent parce que je ne peux pas manifester mes mensonges! Sache,
toi qui écris, que toutes mes paroles ne sont rien auprès de mes maux,
de mes iniquités et de mes mensonges; j’étais toute petite quand j’ai
commencé!
Voilà ce que je suis forcée de dire dans le gouffre de l’abaissement. Et
puis l’orgueil arrive!
Et je suis faite toute colère, toute superbe, toute tristesse, toute
amertume et toute enflure: Les biens que m’a faits Dieu se changent dans
mon âme en amertume infinie. Ils ne me servent à rien! Ils ne remédient
à rien! Ils excitent seulement une douloureuse admiration qui ressemble
à une insulte faite à mon désespoir! Pourquoi toujours en moi ce vide de
vertu? Pourquoi Dieu a-t-il permis cela? Et puis je doute et je me dis:
Est-ce qu’il m’aurait trompée? Cette tentation ferme et cache tout bien.
Colère, orgueil, tristesse, amertume, enflure et peine, la parole ne
peut rien exprimer de tout cela. Quand tous les sages du monde et tous
les saints du paradis m’accableraient de leurs consolations et de leurs
promesses, et Dieu lui-même de ses dons, s’il ne me changeait pas
moi-même, s’il ne commençait au fond de moi une nouvelle opération, au
lieu de me faire du bien, les sages, les saints et Dieu exaspéreraient
au delà de toute expression mon désespoir, ma fureur, ma tristesse, ma
douleur et mon aveuglement!
Ah! si je pouvais changer ces tortures contre tous les maux du monde, et
prendre toutes les infirmités et toutes les douleurs qui sont dans tous
les corps des hommes, je croirais tous ceux-ci plus légers et moindres.
Je l’ai dit souvent, que mes tourments soient changés contre le martyre,
n’importe de quelle espèce!
Mes tourments ont commencé quelque temps avant le pontificat du pape
Célestin (1294); ils ont duré plus de deux ans, et leurs accès étaient
fréquents. Je ne suis pas encore parfaitement guérie, quoique leur
atteinte soit maintenant légère, et seulement extérieure. La situation
étant changée, je comprends que l’âme, broyée entre l’humilité mauvaise
et l’orgueil, subit une immense purgation, par laquelle j’ai acquis
l’humilité vraie sans laquelle le salut n’est pas. Et plus grande est
l’humilité, plus grande la purgation de l’âme. Entre l’humilité et
l’orgueil, mon âme passe par le martyre et passe par le feu. Par la
connaissance de ses vides et de ses fautes qu’elle acquiert par cette
humilité, l’âme est purgée de l’orgueil et purgée des démons. Plus l’âme
est affligée, dépouillée et humiliée profondément, plus elle conquiert,
avec la pureté, l’aptitude des hauteurs.
L’élévation dont elle devient capable se mesure à la profondeur de
l’abîme où elle a ses racines et ses fondations.
VINGTIÈME CHAPITRE
PÈLERINAGE
Béni soit Dieu et le Père de Notre-Seigneur Jésus, qui nous console en
toute tribulation.
Oui, il a daigné consoler la pécheresse en toute tribulation. Après le
dix-huitième pas, où le nom de Dieu me faisait crier, après
l’illumination que m’apporta le _Pater_, je sentis la douceur de Dieu,
et voici comment. Je considérai l’union en Jésus-Christ de l’humanité et
de la divinité. Absorbée dans cette vue, buvant la contemplation et la
délectation, j’obéissais dans mon âme à des inspirations intimées par
l’attrait. Ce fut à cette époque la plus grande joie de ma vie. Pendant
la plus grande partie du jour je restai debout dans ma cellule, abîmée
dans la prière, enfermée, seule et stupéfaite. Et mon cœur reçut si fort
le coup de la joie que je tombai à terre, incapable de parole. Ma
compagne courut à moi, s’agita et me crut morte; mais elle m’ennuyait et
me faisait obstacle.
Un jour, au milieu des persévérances de la prière, avant d’avoir tout
donné, quoiqu’il s’en fallût de fort peu, pendant une oraison du soir,
privée de sentiment divin, je me lamentais et je criais à Dieu «Tout ce
que je fais, je le fais pour vous trouver. Vous trouverai-je, quand je
l’aurai fini?...» La réponse vint. «Que veux-tu? dit-elle.--Ni or, ni
argent, ni le monde entier; vous seul.--Fais donc et hâte-toi; quand tu
auras terminé, toute la Trinité viendra en toi.» Je reçus beaucoup
d’autres promesses; je fus arrachée à toute douleur, je fus congédiée
avec la suavité divine. Puis j’attendis l’exécution. Quand je racontai
le fait à ma compagne, je manifestai quelque doute, à cause de la
grandeur des promesses: cependant la suavité de l’adieu entretenait mon
espérance.
Ce fut alors que je fis à Assise le pèlerinage de saint François, et ce
fut pendant la route que la promesse s’accomplit. Pourtant je n’avais
pas tout donné aux pauvres. Peu s’en fallait à la vérité; mais la mort
d’un saint homme, qui s’était chargé de mes affaires, en avait retardé
la dernière phase. Cet homme, converti par moi, voulut aussi tout
donner; pendant qu’il allait et venait pour cette affaire, il mourut en
chemin. Sa sépulture est honorée, et illustrée par des miracles.
Revenons à moi. Je faisais donc mon pèlerinage: je priais en route, je
demandais entre autres choses au bienheureux François l’observation
fidèle de sa règle, à laquelle je venais de m’astreindre; je demandais
de vivre et de mourir dans la pauvreté.
J’étais déjà allée à Rome pour demander au bienheureux saint Pierre la
grâce et la liberté qu’il faut pour être pauvre réellement. Par les
mérites de saint Pierre et de saint François, je reçus, avec une
certitude sensible, le don de la vraie pauvreté. J’étais arrivée à cette
grotte au delà de laquelle on monte à Assise par un étroit sentier.
J’étais là, quand j’entendis une voix qui disait: «Tu as prié mon
serviteur François; mais j’ai voulu t’envoyer un autre missionnaire, le
Saint-Esprit. Je suis le Saint-Esprit, c’est moi qui viens, et je
t’apporte la joie inconnue. Je vais entrer au fond de toi, et te
conduire près de mon serviteur.
«Je vais te parler pendant toute la route; ma parole sera ininterrompue
et je te défie d’en écouter une autre, car je t’ai liée, et je ne te
lâcherai pas, que tu ne sois revenue ici une seconde fois, et je ne te
lâcherai alors que relativement à cette joie d’aujourd’hui; mais quant
au reste, jamais, jamais, si tu m’aimes.»
Et il me provoquait à l’amour, et il disait: «O ma fille chérie! ô ma
fille et mon temple ô ma fille et ma joie! Aime-moi! car je t’aime,
beaucoup plus que tu ne m’aimes!» Et, parmi ces paroles, en voici qui
revenaient souvent «O ma fille, ma fille et mon épouse chérie!» Et puis
il ajoutait: «Oh! je t’aime, je t’aime plus qu’aucune autre personne qui
soit dans cette vallée. O ma fille et mon épouse! Je me suis posé et
reposé en toi; maintenant pose-toi et repose-toi en moi. J’ai vécu au
milieu des apôtres: ils me voyaient avec les yeux du corps et ne me
sentaient pas comme tu me sens. Rentrée chez toi, tu sentiras une autre
joie, une joie sans exemple. Ce ne sera pas seulement comme à présent le
son de ma voix dans l’âme, ce sera moi-même. Tu as prié mon serviteur
François espérant obtenir avec lui et par lui. François m’a beaucoup
aimé, j’ai beaucoup fait en lui mais si quelque autre personne m’aimait
plus que François, je ferais plus en elle.»
Et il se plaignait de la rareté des fidèles et de la rareté de la foi,
et il gémissait, et il disait «J’aime d’un amour immense l’âme qui
m’aime sans mensonge. Si je rencontrais dans une âme un amour parfait,
je lui ferais de plus grandes grâces qu’aux saints des siècles passés,
par qui Dieu fit des prodiges qu’on raconte aujourd’hui. Or personne n’a
d’excuse, car tout le monde peut aimer; Dieu ne demande à l’âme que
l’amour; car lui-même aime sans mensonge, _et lui-même est l’amour de
l’âme_.» Pesez ces dernières paroles; pesez-les. Elles sont profondes.