Entrée dans une église, je demandai à Dieu une grâce quelconque. Je

priai: je disais le _Pater_; tout à coup Dieu écrivit de sa main le

_Pater_ dans mon cœur avec une telle accentuation de sa bonté et de mon

indignité, que la parole me manque pour en dire un seul mot. Chacune des

paroles du _Pater_ se dilatait dans mon cœur; je les disais l’une après

l’autre avec une grande lenteur et contrition profonde, et malgré les

larmes que m’arrachait une connaissance plus vive de mes fautes et de

mon indignité, je commençai à goûter quelque chose de la douceur divine.

La bonté divine se fit sentir à moi dans le _Pater_ mieux que nulle part

ailleurs, et cette impression dure au moment où je parle. Cependant,

comme le _Pater_ me révélait en même temps mes crimes, mon indignité, je

n’osais lever les yeux ni vers le ciel, ni vers le crucifix, ni vers

rien; mais je suppliai la Vierge de demander grâce pour moi, et

l’amertume persistait.

O pécheurs! avec quelle lourdeur l’âme part pour la pénitence! Que ces

chaînes sont pesantes! Que de mauvais conseillers! Que d’empêchements!

Le monde, la chair et le démon!

Et à chacun de ces pas, j’étais retardée un certain temps avant de me

traîner un pas plus loin tantôt l’arrêt était plus long, tantôt il était

moindre.

DIX-SEPTIÈME PAS

L’ESPÉRANCE

Il me fut ensuite montré que la Vierge bienheureuse m’avait acquis un

privilège par lequel une autre foi me fut donnée que la foi qui est

donnée aux hommes. Alors mon ancienne foi me parut morte, et mes

anciennes larmes m’apparurent comme de petites choses. Une compassion me

fut donnée sur Jésus et sur Marie plus efficace qu’auparavant, et tout

ce que je faisais de plus grand m’apparut comme petit, et je conçus le

désir d’une pénitence plus énorme. Mon cœur fut enfermé dans la Passion

du Christ, et l’espérance me fut donnée de mon salut par cette Passion.

Je reçus pour la première fois la consolation par la voie des songes.

Mes songes étaient beaux, et la consolation m’était donnée en eux. La

douceur de Dieu me pénétra pour la première fois au dedans dans le cœur,

au dehors dans le corps. Eveillée ou endormie, je la sentais

continuellement. Mais comme je n’avais pas encore la certitude,

l’amertume se mêlait à ma joie; mon cœur n’était pas en repos, il me

fallait autre chose.

Voici un de ces songes, choisi entre beaucoup d’autres. Je m’étais

enfermée pendant le carême dans une retraite profonde, j’aimais, je

méditais, j’étais arrêtée sur une parole de l’Evangile, parole de

miséricorde et d’amour: il y avait un livre à côté de moi, c’était le

Missel: j’eus soif de voir écrite la parole qui me tenait fixée. Je

m’arrêtai, je me contins, craignant d’agir par amour-propre; je résistai

à la soif excessive, et mes mains n’ouvrirent pas le livre. Je

m’endormis dans le désir. Je fus conduite dans le lieu de la vision: et

il me fut dit que l’intelligence de l’Ecriture contient de telles

délices, que l’homme qui la posséderait oublierait le monde. «En veux-tu

la preuve? me dit mon guide.--Oui, oui», répondis-je. Et j’avais soif,

j’avais soif. La preuve me fut donnée: je compris, j’oubliai le monde.

Mon guide reprit: «Il n’oublierait pas seulement le monde, celui qui

goûterait la délectation inouïe de l’intelligence évangélique, il

s’oublierait lui-même.» Il parla, et j’éprouvai. Je compris, je sentis,

et je demandai à ne plus sortir de là jamais. «Il n’est pas encore

temps», dit-il, et il me conduisit. J’ouvris les yeux; je sentais à la

fois la joie immense de la vision donnée, la douleur immense de la

vision perdue. Je garde encore aujourd’hui la délectation du souvenir.

Alors la certitude me vint et me resta; c’était une lumière, c’était une

ardeur dans laquelle je vis, et j’affirme avec une science parfaite que

tout ce qu’on prêche sur l’amour de Dieu n’est absolument rien: les

prédicateurs ne sont pas capables d’en parler, et ne comprennent

seulement pas ce qu’ils disent. Mon guide me l’avait dit pendant la

vision.

DIX-HUITIÈME ET DERNIER PAS

LE SENTIMENT DE DIEU

Ici je commençai à sentir Dieu, et saisie dans la prière par l’immense

délectation, je ne me souvenais plus de la nourriture, et j’aurais voulu

ne plus manger pour être toujours debout dans la prière. La tentation de

ne plus manger se mêla à mon état nouveau, de ne plus manger, ou de

manger trop peu; mais je compris que ceci était une illusion. Tel était

le feu dans mon cœur qu’aucune génuflexion ou qu’aucune pénitence ne me

fatiguait. Et pourtant je fus conduite vers un plus grand feu et une

ardeur plus brûlante. Alors je ne pouvais plus entendre parler de Dieu

sans répondre par un cri, et quand j’aurais vu sur ma tête une hache

levée, je n’aurais pas pu retenir ce cri. Ceci m’arriva pour la première

fois le jour où je vendis mon château pour en donner le prix aux

pauvres. C’était la meilleure de mes propriétés.

A partir de ce moment, quand on parlait de Dieu, mon cri m’échappait,

même en présence des gens de toute espèce. On me crut possédée. Je ne

dis pas le contraire; c’est une infirmité disais-je; mais je ne peux pas

faire autrement.

Je ne pouvais donner satisfaction à ceux qui détestaient mon cri:

cependant une certaine pudeur me gênait. Si je voyais la Passion du

Christ représentée par la peinture, je pouvais à peine me soutenir; la

fièvre me prenait et je me trouvais faible; c’est pourquoi ma compagne

me cachait les tableaux de la Passion. A cette époque j’eus plusieurs

illuminations, sentiments, visions, consolations, dont quelques-unes

seront écrites plus loin.

DIX-NEUVIÈME CHAPITRE

TENTATIONS ET DOULEUR

De peur que la grandeur et la multitude des révélations et des visions

ne m’enflât, de peur que leur délectation ne m’exaltât, il me fut donné

un tentateur à mille formes qui multiplie autour de moi les tentations

et les peines: peines du corps et peines de l’âme. D’innombrables

tourments déchirent mon corps: ils viennent des démons, qui les excitent

de mille manières. Je ne crois pas qu’on puisse exprimer les douleurs de

mon corps. Il ne me reste pas un membre qui ne souffre horriblement. Je

ne suis jamais sans douleur et sans langueur, toujours débile et

fragile, au point de rester couchée, pleine de souffrance. Je n’ai pas

un membre qui ne soit frappé, tordu, affligé par les démons. Je suis

faible, gonflée, remplie dans tous mes membres d’une sensibilité

douloureuse. Je ne me remue qu’avec la plus grande peine; je suis

fatiguée du lit, et je ne peux manger suffisamment.

Quant aux tourments de l’âme, sans comparaison plus nombreux et plus

terribles, les démons me les infligent à peu près sans relâche. Je ne

peux mieux me comparer qu’à un homme suspendu par le cou qui, les mains

liées derrière le dos, et les yeux couverts d’un voile, resterait

attaché par une corde à la potence, et vivrait là, sans secours, sans

remède, sans appui. Je crois même que ce que je subis de la part des

démons est plus cruel et plus désespéré. Les démons ont pendu mon âme:

et de même que le pendu n’a pas de soutien, mon âme pend sans appui, et

mes puissances sont renversées, au vu et au su de mon esprit. Quand mon

âme voit ce renversement et cet abandon de mes puissances sans pouvoir

s’y opposer, il se fait une telle souffrance que je peux à peine

pleurer, par l’excès de la douleur, de la rage et du désespoir;

quelquefois aussi je pleure sans remède. Quelquefois ma fureur est

telle, que c’est beaucoup pour moi de ne pas me mettre en pièces.

Quelquefois je ne peux m’empêcher de me frapper horriblement, au point

de me gonfler la tête et les membres. Quand mon âme assiste au départ et

à la chute de ses puissances, le deuil se fait en elle, et je vocifère à

Dieu, et je crie sans relâche: Mon Dieu, mon Dieu, ne m’abandonnez pas!

Je souffre un autre tourment: c’est le retour, au moins apparent, des

anciens vices. Ce n’est pas qu’ils soumettent réellement mon âme à leur

empire, mais ils me torturent cruellement. Les vices même que je n’eus

jamais viennent en moi, s’allument et me déchirent. Mais ils ne vivent

pas toujours, et leur mort me donne une grande joie. Je suis livrée à de

nombreux démons qui ressuscitent en moi les vices que j’avais, et en

produisent d’autres que je n’eus jamais. Mais quand je me souviens que

Dieu fut affligé, méprisé et pauvre, je voudrais voir tous mes maux

redoubler.

Quelquefois, il se produit une affreuse et infernale obscurité où

disparaît toute espérance, et cette nuit est horrible. Et les vices que

je sens morts dans mon âme ressuscitent dans mon corps; mais les démons

les réveillent en dehors de l’âme, et en excitent d’autres qui n’y

furent jamais. Je souffre alors particulièrement dans trois endroits du

corps: le feu de la concupiscence est tel dans ces moments-là, qu’avant

d’en avoir reçu la défense, je me brûlais avec le feu matériel, dans

l’espoir d’éteindre l’autre. Ah! j’aimerais mieux être brûlée vive! Je

crie, j’appelle la mort, la mort quelle qu’elle soit, et je dis à Dieu:

«Si je suis damnée, eh bien! tout de suite: pas de retard; puisque vous

m’avez abandonnée, achevez, achevez, et que l’abîme m’engloutisse.» Et,

je comprends alors que ces vices ne sont pas dans l’âme, puisqu’elle n’y

consent jamais, et que c’est le corps qui souffre violence. L’ennui se

joint à la douleur et, si cela durait, le corps n’y tiendrait pas. L’âme

se voit dépourvue de ses puissances, et quoiqu’elle ne consente pas aux

vices, elle se voit sans force contre eux: elle voit entre Dieu et elle

une effroyable contradiction; elle voit sa chute et sent son martyre. Un

vice que je n’eus jamais vient en moi par une permission spéciale: je

sens clairement et je connais qu’il y vient par permission. Il surpasse,

je crois, tous les autres; la vertu par laquelle je le combats est un

don manifeste du Dieu libérateur, et si je doutais de Dieu, dans la

ruine de toutes mes croyances, ce don senti me rendrait la foi. Il y a

là une espérance assurée, tranquille, et le doute est impossible; la

force l’emporte; le vice a le dessous; la force me tient suspendue

au-dessus de l’abîme. Telle est cette force et telle est la puissance

communiquée par elle, que tous les hommes, tous les démons, toutes les

ruses de la terre et de l’enfer ne peuvent obtenir de moi-même le plus

léger mouvement, et c’est elle qui garde la foi. Et pourtant ce vice que

je n’ose nommer m’altère si cruellement, que si la force divine se cache

un instant et menace de me quitter, aucune puissance comme aucune honte

et aucun châtiment ne m’empêcheraient de me ruer sur lui. Mais la force

divine survient et me délivre: tous les biens et tous les maux de ce

monde ne peuvent plus rien contre lui. Et j’ai souffert ainsi pendant

plus de deux ans!

Dans mon âme une certaine humilité et un certain orgueil se combattent

douloureusement, et j’ai dégoût de toutes ces choses. Ce genre

d’humilité, qui me montre destituée de tout bien, chassée de toute vertu

et de toute grâce, qui me montre en moi la multitude des vices et des

vides, m’enlève toute espérance et me cache toute miséricorde. Je me

vois alors comme la maison du diable, sa dupe, sa fille et son agent,

chassée de toute rectitude, de toute véracité, digne du dernier fond de

l’enfer inférieur. Cette misérable humilité n’est pas l’autre, la vraie,

celle qui écrase l’âme sous la bonté divine sentie. La fausse humilité

entraîne tous les maux. Engloutie en elle, je me vois entourée de

démons; dans mon âme et dans mon corps je ne vois que des défauts: Dieu

m’est fermé; puissance et grâce, tout est caché. Le souvenir même du

Seigneur m’est interdit; me voyant damnée, je ne m’inquiète que de mes

crimes, que je voudrais n’avoir pas commis au prix de tous les biens et

de tous les maux qui peuvent être nommés. Au souvenir de mes crimes, je

me raidis tout entière pour combattre le démon et triompher de mes

vices. Mais je ne vois, pour me sauver, ni porte, ni fenêtre, et je

mesure la profondeur de l’abîme où je suis tombée. L’humilité m’a

engloutie comme un Océan sans rivage. Je contemple dans l’abîme la

surabondance de mes iniquités; je cherche inutilement par où les

découvrir et les manifester au monde: je voudrais aller nue par les

cités et par les places, des viandes et poissons pendus à mon cou, et

crier: Voilà la vile créature, pleine de malice et de mensonge! Voilà la

graine de vice, voilà la graine du mal. Je faisais le bien aux yeux des

hommes; je faisais dire: Elle ne mange ni poisson, ni viande.

Ecoutez-moi: j’étais gourmande et ivrogne: je faisais semblant de ne

vouloir que le nécessaire; je jouais à la pauvreté extérieure. Mais je

me faisais un lit avec des tapis et des couvertures que j’enlevais le

matin pour les cacher aux visiteurs. Voyez le démon de mon âme et la

malice de mon cœur! Ecoutez bien: je suis l’hypocrisie, fille du diable:

je me nomme _celle qui ment_; je me nomme l’abomination de Dieu! Je me

disais fille d’oraison, j’étais fille de colère, et d’enfer et

d’orgueil. Je me présentais comme ayant Dieu dans mon âme, et sa joie

dans ma cellule, j’avais le diable dans ma cellule, et le diable dans

mon âme. Sachez que j’ai passé ma vie à chercher une réputation de

sainteté: sachez, en vérité, qu’à force de mentir et de déguiser les

infamies de mon cœur, j’ai trompé des nations.

Homicide, voilà mon nom!

Homicide des âmes, homicide de mon âme!

Couchée dans l’abîme, je me roulais aux pieds de mes frères, ceux-là

qu’on appelle mes fils, et je leur disais: «Ne me croyez plus; ne me

croyez plus. Est-ce que vous ne voyez pas que je suis possédée? Vous qui

vous appelez mes fils, priez la justice de Dieu pour que les démons

sortis de mon âme manifestent mes actes dans toute leur horreur, et que

Dieu ne soit pas plus longtemps déshonoré par moi. Est-ce que vous ne

voyez pas que tout ce que je vous ai dit est mensonge? Est-ce que vous

ne voyez pas que si tout à coup le monde devenait vide de malice, je le

remplirais toute seule par la surabondance de la mienne? Ne me croyez

plus. N’adorez plus cette idole où est caché le diable; tout ce que je

vous ai dit est mensonge, et mensonge diabolique. Suppliez la justice de

Dieu pour que l’idole tombe et se brise, pour que ses œuvres diaboliques

soient manifestes; car je me couvrais d’or avec des paroles divines,

pour être honorée et adorée à la place de Dieu. Priez pour que le diable

sorte de l’idole, afin que le monde ne soit plus trompé par cette femme.

C’est pourquoi je supplie le Fils de Dieu, que je n’ose nommer, que,

s’il ne me manifeste pas par lui-même, il me manifeste par la terre qui

s’ouvre et m’engloutisse, afin que, posée en spectacle et en exemple, je

fasse dire aux hommes et aux femmes: «Oh! comme elle était dorée, dorée

en dedans et dorée au dehors!» Ah! que je voudrais avoir au cou un

collier ou un lacet, et me faire traîner par les places et par les

villes: et les enfants me traîneraient et diraient: «Voilà la misérable

qui a menti toute sa vie!» Et les hommes crieraient, ainsi que les

femmes: «Oh! voilà le miracle, le miracle qu’a fait Dieu! La malice

cachée de toute sa vie vient d’être manifestée par elle-même!»

Mais tout cela est peu de chose, et rien ne suffit. Voici un désespoir

nouveau, un désespoir inconnu. J’ai absolument désespéré de Dieu et de

tous ses biens. C’est fini, c’est réglé, réglé entre lui et moi. J’ai la

certitude que dans le monde entier l’enfer n’a pas une proie aussi

parfaite que moi-même; toutes les grâces de Dieu, toutes ses faveurs,

tout cela est pour exaspérer mon désespoir et mon enfer! Oh! je vous en

supplie, mettez-vous en prière; que la justice de Dieu fasse sortir les

démons de l’idole, que la justice de Dieu manifeste mon cœur; ma tête se

fend, mon corps plie, mes yeux sont aveuglés de larmes, mes membres se

disjoignent parce que je ne peux pas manifester mes mensonges! Sache,

toi qui écris, que toutes mes paroles ne sont rien auprès de mes maux,

de mes iniquités et de mes mensonges; j’étais toute petite quand j’ai

commencé!

Voilà ce que je suis forcée de dire dans le gouffre de l’abaissement. Et

puis l’orgueil arrive!

Et je suis faite toute colère, toute superbe, toute tristesse, toute

amertume et toute enflure: Les biens que m’a faits Dieu se changent dans

mon âme en amertume infinie. Ils ne me servent à rien! Ils ne remédient

à rien! Ils excitent seulement une douloureuse admiration qui ressemble

à une insulte faite à mon désespoir! Pourquoi toujours en moi ce vide de

vertu? Pourquoi Dieu a-t-il permis cela? Et puis je doute et je me dis:

Est-ce qu’il m’aurait trompée? Cette tentation ferme et cache tout bien.

Colère, orgueil, tristesse, amertume, enflure et peine, la parole ne

peut rien exprimer de tout cela. Quand tous les sages du monde et tous

les saints du paradis m’accableraient de leurs consolations et de leurs

promesses, et Dieu lui-même de ses dons, s’il ne me changeait pas

moi-même, s’il ne commençait au fond de moi une nouvelle opération, au

lieu de me faire du bien, les sages, les saints et Dieu exaspéreraient

au delà de toute expression mon désespoir, ma fureur, ma tristesse, ma

douleur et mon aveuglement!

Ah! si je pouvais changer ces tortures contre tous les maux du monde, et

prendre toutes les infirmités et toutes les douleurs qui sont dans tous

les corps des hommes, je croirais tous ceux-ci plus légers et moindres.

Je l’ai dit souvent, que mes tourments soient changés contre le martyre,

n’importe de quelle espèce!

Mes tourments ont commencé quelque temps avant le pontificat du pape

Célestin (1294); ils ont duré plus de deux ans, et leurs accès étaient

fréquents. Je ne suis pas encore parfaitement guérie, quoique leur

atteinte soit maintenant légère, et seulement extérieure. La situation

étant changée, je comprends que l’âme, broyée entre l’humilité mauvaise

et l’orgueil, subit une immense purgation, par laquelle j’ai acquis

l’humilité vraie sans laquelle le salut n’est pas. Et plus grande est

l’humilité, plus grande la purgation de l’âme. Entre l’humilité et

l’orgueil, mon âme passe par le martyre et passe par le feu. Par la

connaissance de ses vides et de ses fautes qu’elle acquiert par cette

humilité, l’âme est purgée de l’orgueil et purgée des démons. Plus l’âme

est affligée, dépouillée et humiliée profondément, plus elle conquiert,

avec la pureté, l’aptitude des hauteurs.

L’élévation dont elle devient capable se mesure à la profondeur de

l’abîme où elle a ses racines et ses fondations.

VINGTIÈME CHAPITRE

PÈLERINAGE

Béni soit Dieu et le Père de Notre-Seigneur Jésus, qui nous console en

toute tribulation.

Oui, il a daigné consoler la pécheresse en toute tribulation. Après le

dix-huitième pas, où le nom de Dieu me faisait crier, après

l’illumination que m’apporta le _Pater_, je sentis la douceur de Dieu,

et voici comment. Je considérai l’union en Jésus-Christ de l’humanité et

de la divinité. Absorbée dans cette vue, buvant la contemplation et la

délectation, j’obéissais dans mon âme à des inspirations intimées par

l’attrait. Ce fut à cette époque la plus grande joie de ma vie. Pendant

la plus grande partie du jour je restai debout dans ma cellule, abîmée

dans la prière, enfermée, seule et stupéfaite. Et mon cœur reçut si fort

le coup de la joie que je tombai à terre, incapable de parole. Ma

compagne courut à moi, s’agita et me crut morte; mais elle m’ennuyait et

me faisait obstacle.

Un jour, au milieu des persévérances de la prière, avant d’avoir tout

donné, quoiqu’il s’en fallût de fort peu, pendant une oraison du soir,

privée de sentiment divin, je me lamentais et je criais à Dieu «Tout ce

que je fais, je le fais pour vous trouver. Vous trouverai-je, quand je

l’aurai fini?...» La réponse vint. «Que veux-tu? dit-elle.--Ni or, ni

argent, ni le monde entier; vous seul.--Fais donc et hâte-toi; quand tu

auras terminé, toute la Trinité viendra en toi.» Je reçus beaucoup

d’autres promesses; je fus arrachée à toute douleur, je fus congédiée

avec la suavité divine. Puis j’attendis l’exécution. Quand je racontai

le fait à ma compagne, je manifestai quelque doute, à cause de la

grandeur des promesses: cependant la suavité de l’adieu entretenait mon

espérance.

Ce fut alors que je fis à Assise le pèlerinage de saint François, et ce

fut pendant la route que la promesse s’accomplit. Pourtant je n’avais

pas tout donné aux pauvres. Peu s’en fallait à la vérité; mais la mort

d’un saint homme, qui s’était chargé de mes affaires, en avait retardé

la dernière phase. Cet homme, converti par moi, voulut aussi tout

donner; pendant qu’il allait et venait pour cette affaire, il mourut en

chemin. Sa sépulture est honorée, et illustrée par des miracles.

Revenons à moi. Je faisais donc mon pèlerinage: je priais en route, je

demandais entre autres choses au bienheureux François l’observation

fidèle de sa règle, à laquelle je venais de m’astreindre; je demandais

de vivre et de mourir dans la pauvreté.

J’étais déjà allée à Rome pour demander au bienheureux saint Pierre la

grâce et la liberté qu’il faut pour être pauvre réellement. Par les

mérites de saint Pierre et de saint François, je reçus, avec une

certitude sensible, le don de la vraie pauvreté. J’étais arrivée à cette

grotte au delà de laquelle on monte à Assise par un étroit sentier.

J’étais là, quand j’entendis une voix qui disait: «Tu as prié mon

serviteur François; mais j’ai voulu t’envoyer un autre missionnaire, le

Saint-Esprit. Je suis le Saint-Esprit, c’est moi qui viens, et je

t’apporte la joie inconnue. Je vais entrer au fond de toi, et te

conduire près de mon serviteur.

«Je vais te parler pendant toute la route; ma parole sera ininterrompue

et je te défie d’en écouter une autre, car je t’ai liée, et je ne te

lâcherai pas, que tu ne sois revenue ici une seconde fois, et je ne te

lâcherai alors que relativement à cette joie d’aujourd’hui; mais quant

au reste, jamais, jamais, si tu m’aimes.»

Et il me provoquait à l’amour, et il disait: «O ma fille chérie! ô ma

fille et mon temple ô ma fille et ma joie! Aime-moi! car je t’aime,

beaucoup plus que tu ne m’aimes!» Et, parmi ces paroles, en voici qui

revenaient souvent «O ma fille, ma fille et mon épouse chérie!» Et puis

il ajoutait: «Oh! je t’aime, je t’aime plus qu’aucune autre personne qui

soit dans cette vallée. O ma fille et mon épouse! Je me suis posé et

reposé en toi; maintenant pose-toi et repose-toi en moi. J’ai vécu au

milieu des apôtres: ils me voyaient avec les yeux du corps et ne me

sentaient pas comme tu me sens. Rentrée chez toi, tu sentiras une autre

joie, une joie sans exemple. Ce ne sera pas seulement comme à présent le

son de ma voix dans l’âme, ce sera moi-même. Tu as prié mon serviteur

François espérant obtenir avec lui et par lui. François m’a beaucoup

aimé, j’ai beaucoup fait en lui mais si quelque autre personne m’aimait

plus que François, je ferais plus en elle.»

Et il se plaignait de la rareté des fidèles et de la rareté de la foi,

et il gémissait, et il disait «J’aime d’un amour immense l’âme qui

m’aime sans mensonge. Si je rencontrais dans une âme un amour parfait,

je lui ferais de plus grandes grâces qu’aux saints des siècles passés,

par qui Dieu fit des prodiges qu’on raconte aujourd’hui. Or personne n’a

d’excuse, car tout le monde peut aimer; Dieu ne demande à l’âme que

l’amour; car lui-même aime sans mensonge, _et lui-même est l’amour de

l’âme_.» Pesez ces dernières paroles; pesez-les. Elles sont profondes.

Le livre des visions et instructions de la bienheureuse Angèle de Foligno Traduit par Ernest Hello avec avertissement de Georges Goyau, de l'Académie française · 第 2 / 15 段