LE LIVRE
DES VISIONS ET INSTRUCTIONS
DE LA BIENHEUREUSE
ANGÈLE DE FOLIGNO
TRADUIT PAR
Ernest HELLO
Avec Avertissement
de
Georges GOYAU, de l’Académie française
A. TRALIN, ÉDITEUR
12, rue du Vieux-colombier, 12
PARIS, VIe
Tous droits réservés
A. TRALIN, ÉDITEUR, 12, RUE DU VIEUX-COLOMBIER, PARIS VIe
Du même auteur:
Ernest HELLO.--_Le Jour du Seigneur_. Nouvelle édition avec
Avant-Propos de Georges Goyau de l’Académie Française.
1 volume in-12 de VIII-80 pages 2 fr.
Il y a juste un demi-siècle lorsque la France vaincue faisait effort
pour se reconstruire et cherchait dans la tradition même les assises
d’un renouveau, Ernest Hello avec cet accent de prophète qui lui était
comme inné et qui attestait que le surnaturel avait en lui la vertu
d’une seconde nature, éleva la voix en faveur d’une de ces assises: la
loi du repos dominical.
Et dans un premier hymne car, c’est toujours en hymne, qu’expirait sa
pensée, il en célébra les exigences, il en glorifia les opportunités, au
nom du droit social de Dieu.
Puis un second hymne s’ajouta, exaltant le droit social des travailleurs
et la libération qui leur est promise, assurée, par le divin
commandement du repos du dimanche.
Le dimanche c’est le jour de Dieu et c’est le jour de l’ouvrier, le jour
que tous deux aiment, le jour où les hommes se sentent frères les uns
des autres, où leur filiation se nuance d’une sorte de fraternité à
l’endroit de l’Homme-Dieu, Fils avec eux du Père Commun.
Au moment où les ruines, qui achetèrent notre victoire, requièrent non
moins impérieusement qu’il y a cinquante ans, de nouvelles architectures
sociales, les enseignements d’Hello qui n’ont rien perdu de leur
éloquence, retrouvent toute leur opportunité.
(_Extrait de l’Avant-Propos_).
Nous déclarons, pour nous conformer aux décrets d’Urbain VIII en date du
13 mars 1625, du 5 juin 1631, du 5 juillet 1634, concernant la
canonisation des saints et la béatification des bienheureux, que nous ne
prétendons donner à aucun des faits ou des mots contenus dans cet
ouvrage, plus d’autorité que ne lui en donne ou ne lui en donnera
l’Eglise catholique, à laquelle nous nous faisons gloire d’être très
humblement soumis.
ERNEST HELLO
* * * * *
NIHIL OBSTAT
A. POULAIN.
16 Avril 1914.
IMPRIMATUR
Parisiis, die 17a aprilis 1914
H. ODELIN
_V. G._
AVERTISSEMENT DE LA SIXIÈME EDITION
Trente-cinq ans ont passé depuis la mort d’Ernest Hello; et la gloire
qu’il sut assurer au petit livre de la bienheureuse Angèle de Foligno
demeure si durable, qu’une nouvelle édition en est devenue nécessaire.
Dans les régions sublimes où l’entraînait le texte de la bienheureuse
Angèle, Hello traducteur n’était pas dépaysé; pour être fidèle à la
pensée de son auteur, il avait à prendre élan, mais la vie
intellectuelle d’Hello fut-elle jamais autre chose qu’une ascension
vertigineuse vers l’infini?
Tout ce qu’on sait d’Angèle se trouve contenu dans les prologues du
frère Arnaud et dans les révélations personnelles de la bienheureuse.
Les biographes qui, en 1909, à l’occasion de son sixième centenaire,
s’essayèrent à parler d’elle, n’ont pu faire rien de plus de commenter
ces maigres détails, comme le fit dès 1747, dans les Vies des saints de
l’Ombrie, le bon prêtre Jacobilli, concitoyen d’Angèle.
Foligno fut en liesse, en février 1909; plusieurs jours durant, Angèle y
fut fêtée. Le chanoine Célestin Bordoni, sous le titre: _Magistrat
theologorum, Angela da Foligno_, publia sur l’illustre mystique une
étude nouvelle, attachante pour la pitié.
Et Foligno possède un prélat qui depuis de longues années, avec une
érudition minutieuse qu’aucune recherche ne fatigue, s’est fait
l’historien de la gloire d’Angèle. Je veux parler de Mgr Michele Faloci
Pulignani. Dès 1889, il faisait paraître dans les _Miscellanea
Francescana_, dont il est directeur, un essai bibliographique sur la vie
et les opuscules de la bienheureuse; il y cataloguait, sous
quarante-cinq rubriques, les imprimés la concernant, et, sous huit
rubriques, les manuscrits dont la collation serait utile pour une
édition définitive de ses œuvres; et nous croyons savoir que, dans la
suite, les listes de Mgr Faloci Pulignani se sont enrichies.
Déjà l’édition des _Révélations_, imprimée à Foligno en 1714, marquait
un progrès sur celle qui, dès 1643, fut donnée par Bolland dans les
_Acta Sanctorum_. Il est vraisemblable que les doctes efforts de Mgr
Faloci Pulignani aideront des éditeurs ultérieurs à préférer, pour
certains passages, une version plus impeccable; il est possible
qu’ensuite des traducteurs surviennent, plus attachés que ne fut Hello à
suivre mot à mot le texte définitif de la bienheureuse.
Mais aucun, assurément, ne pourra rivaliser avec Hello dans ce qu’il
appelle «l’exactitude selon l’esprit, qui infuse le sang de l’auteur
d’une langue dans une autre»,--l’exactitude selon l’esprit, qui essaie
même «de traduire les larmes».
GEORGES GOYAU
Février 1921
PRÉFACE
De loin toutes les étoiles se ressemblent. Nos yeux sont si faibles, que
ces mondes, cachés par la distance, sont pour nous des points d’or, qui,
dans les nuits d’été, tremblent dans l’azur noir du même tremblement.
Mais, s’il était permis d’approcher, s’il était possible de regarder,
nous apercevrions avec des admirations inconnues des différences
inconnues. Nous verrions que la distance qui sépare les soleils établit
entre eux des rapports et des contrastes singuliers. Nous verrions que
la main du Créateur a semé dans ses champs des graines différentes, que
ses pieds n’ont pas laissé partout la même trace dans la poussière que
sa voix faisait sortir du néant.
De loin tous les élus se ressemblent, et l’opinion vulgaire croit
pouvoir les confondre dans une même indifférence. L’ignorance, qui
affirme toujours, croit, que la vie des élus est une chose monotone,
que, pour être élu, il faut être coulé dans un certain moule, et que ce
moule, toujours le même, promet l’uniformité aux figures qu’il
confectionne.
Or rien n’est plus faux.
Le monde des élus est un univers; plus grand que l’univers matériel,
mais composé, comme celui-ci, d’unité, et de variété. Pour nommer
l’univers, il faut nommer ces deux éléments.
Les élus sont tous élus; mais chacun a sa vertu propre. Jésus-Christ,
qui est leur unité, leur paix, leur type universel marque sur eux, comme
un sceau royal, l’unité sacrée de l’Esprit. Mais se souvenant d’avoir
fait les violettes, les lis et les roses différemment capables de
s’assimiler les rayons du même soleil, il a laissé à chacun sa marque,
son caractère, sa forme et son nom. Il n’y a pas dans le monde deux
feuilles d’arbre qui soient semblables exactement. Toutes les pierres de
l’éternel temple sont les pierres de la Jérusalem qui ne finira pas;
mais pas une d’entre elles n’est taillée comme sa voisine.
Si sainte Gertrude fut, dit Oler, la sainte de l’humanité de
Jésus-Christ et sainte Catherine de Gênes la sainte de sa divinité, il
semble que la bienheureuse Angèle de Foligno réunit ces deux genres de
contemplation, de lumière et d’adoration. Il semble qu’elle pénétra dans
les abîmes de la hauteur, comme dans ceux de la profondeur. Le double
abîme, dont elle parle quelquefois, nommant sans s’en apercevoir un des
douze apôtres, Thomas Didyme[1], le double abîme fut la demeure où elle
passa sa vie terrestre. Ce fut son palais, son temple, sa résidence
royale. Quand elle interroge la profondeur, la Passion de Jésus-Christ
lui dit des secrets redoutables. Elle plonge dans ses douleurs humaines,
et même dans ses douleurs physiques, un regard effrayé et effrayant.
Elle voit comme elle aime, c’est pourquoi elle voit jusqu’à la forme des
clous; elle mesure la douleur au nombre de leurs facettes. Elle calcule
les aggravations de cette douleur d’après les détails qu’elle a
découverts.
[1] Thomas Didyme en hébreu signifie _double abîme_.
Parmi ces récits de la Passion, il y a des choses terribles, auxquelles
on oublie de penser. La vie de l’homme, qui d’ailleurs est beaucoup trop
courte pour jeter la sonde dans les abîmes, se passe en outre à autre
chose. Angèle a eu avec les tortures physiques de la Passion de
redoutables familiarités, qui ont permis à ses yeux dévorants de suivre
la chair de Jésus, la chair des pieds et des mains dans l’intérieur du
bois où les clous les enfonçaient. Elle assiste à la tension atroce des
bras, des jambes et des nerfs. Elle raconte comme si elle avait vu,
comme si elle avait vu ce que ne voyaient pas même les bourreaux.
L’amour est plus perçant que la haine. Il entend ce qu’on dit. Il entend
ce qu’on ne dit pas. Il entend le silence, lit ce qui n’est pas écrit,
et devine ce qu’il faut deviner pour grandir. Il s’augmente de ses
découvertes, s’enrichit de ses trésors, et se plaint ensuite de sa
pauvreté, pour arracher de nouveaux secrets.
Quand elle interroge l’abîme de la hauteur, sa parole n’est qu’un cri
d’impuissance, une lamentation éternelle; elle pleure sur la limite qui
l’arrête dans son vol au moment du départ. Son éloquence consiste à se
plaindre, de ne pouvoir dire ce qu’elle sent, et cette plainte, à chaque
instant répétée, n’est jamais monotone, parce qu’elle est toujours
vraie.
Heurtant dans son vol les secrets ineffables, les mystères non révélés,
elle a l’air d’un aigle qui, ayant pris son élan du haut de la montagne
où la neige est éternelle, arrive aux régions où il n’y a plus, même
pour lui, d’air respirable. Ses pensées lui font défaut. Elle redescend,
se débat contre les paroles qui manquent à leur tour, engage contre
elles une lutte corps à corps, où elle est à la fois vaincue et
victorieuse, et alors elle a l’air d’un aigle qui, les serrant et les
secouant dans ses griffes, car il se souvient de la montagne et du
désert, ébranle les barreaux de sa cage...
Au vingt-septième chapitre, plusieurs âmes qui manquent de paroles
trouveront peut-être du pain pour elles. Il y a là des abîmes entrevus,
de magnifiques tentatives pour dire l’Ineffable, suivies d’un repentir
plus magnifique qu’elles-mêmes; le pardon qu’Angèle demande pour ses
blasphèmes, après avoir balbutié les choses du ravissement, déchire
l’horizon, comme l’éclair dans la nuit noire. Les abîmes s’ouvrent
derrière les abîmes; l’intelligence humaine apparaît courte et brève, et
l’âme se rassure dans sa soif. Car Dieu se déclare infini, et les
trésors de l’éternité ne s’épuiseront pas.
Le P. Faber parle de cette vie intime de Dieu, cette vie qu’il appelle
inimaginable, où fonctionnent les attributs qui n’ont pas de nom ici
bas. Au-delà, dit-il, de _ce qui est probable_, Dieu vit sa vie de
gloire. C’est l’infinie réunion des choses ignorées.
Si les mystères que nous connaissons, dit-il quelque part, sont déjà si
redoutables, que devons-nous penser de ces mystères, plus grands encore,
dont la moindre pensée n’a jamais été donnée à l’homme?
C’est de cette autorité sublime, que jaillissaient les foudres dont les
reflets lointains, éblouissant le cœur d’Angèle, jetaient son corps à
terre sans mouvement dans sa chambre. Heurtant dans son vol superbe les
mystères non révélés, vivant dans la redoutable familiarité de l’ombre,
elle en jouissait sans les connaître. Foudroyée à chaque instant par
quelque joie terrible, c’est toujours, dit-elle, pour la première fois;
car le dernier éclair éclipse tous les autres. Toutes les lumières sont
des ombres auprès de la dernière lumière. Les trésors où fouille son
regard sont inépuisables à jamais, et l’éternité promet à sa joie
toujours renouvelée des fraîcheurs qui ne finiront pas. Quand après
avoir entassé les montagnes de bonheur dont les élus ont joui sur les
montagnes de bonheur dont tous les hommes auraient joui, si toutes les
joies fausses étaient changées en joies vraies, et duraient, sans
interruption, jusqu’à la fin du monde, elle fouille de tous les côtés,
avec l’inquiétude de l’impuissance, pour atteindre, s’il était possible,
l’exagération, et quand, après avoir additionné toutes les joies connues
et inconnues, elle se déclare prête à les abandonner toutes, s’il
fallait choisir entre elles et une seconde de la gloire ineffable pour
laquelle il n’y a pas de mot, cette gloire qui est sa gloire à elle, son
éblouissement et son foudroiement, quand elle frappe l’air de ses lèvres
comme pour lui arracher des sons qu’il ne contient pas, ce qu’il faut
admirer le plus dans sa parole, c’est le silence, qui est au delà.
Au soixante et unième chapitre, creusant la Passion, comme si elle
interrogeait la profondeur pour lui arracher cette raison inconnue
d’adorer qui se dérobe dans la hauteur, elle compte un à un les
instruments de la Passion, et comme les récits ne disent pas tout, comme
l’Evangile est très sobre, comme les détails connus augmentent sa soif
au lieu de l’apaiser, elle aborde face à face la croix du Christ, dans
le secret de l’oraison. Là, comme dans un champ clos, seul à seul, dans
le secret de la vision elle demande à chaque épine de la croix comment
coulait le sang du front du Fils de l’Homme. Interrogeant chaque
instrument de torture sur la nature des supplices, devinant par la
divination de l’amour, derrière les tortures connues, plusieurs tortures
inconnues, appelant successivement à son secours la parole et le
silence, elle raconte quelques-unes des compassions qui accompagnèrent
la Passion, compassion de Jésus pour lui-même, pour ses disciples, pour
sa mère, pour son père. Les inventions de l’amour, qui est le plus grand
des inventeurs, conduisent Angèle, si on ose ainsi parler, dans
l’intérieur des plaies de Jésus; avec l’audace de l’adoration elle
regarde fixement, et son œil ne se trouble pas. Car l’amour est plus
fort que la mort, et s’il connaît les tremblements du désir, il ignore
ceux de la peur.
Le P. Faber remarque que les douleurs de la Vierge furent augmentées par
la puissance qu’elle avait de les regarder en face sans distraction, au
lieu de les fuir, comme font les autres créatures, secourues par leur
faiblesse.
Angèle de Foligno voit l’ineffable douleur de Jésus, qui lui fut
accordée et dispensée, avec la lumière divine, par la main de Dieu.
Cette lumière, par laquelle il voyait lui-même ce qu’il était en
lui-même, ce que le péché avait fait de lui, cette lumière terrible par
laquelle il voyait dans toute leur horreur sa mort et le crime de sa
mort, et le péché et le Calvaire, cette lumière qui transforma,
dit-elle, Jésus-Christ en douleur, et en douleur ineffable, semble avoir
révélé à la contemplatrice quelque chose de ce qu’elle révéla à l’âme
humaine de Jésus. Et, dans la soif qui la dévore, d’autant plus altérée
de science et d’amour qu’elle en a bu davantage, tour à tour
interrogeant toutes les créatures sur la Passion de leur Dieu crucifié,
et tour à tour les défiant de la lui raconter telle qu’elle la voit,
elle lance ce cri sublime:
«Si quelqu’un me la racontait, je lui dirais: C’est toi, c’est toi qui
l’as soufferte.» Et dans la sécurité de ses transports, si un ange lui
prédisait la mort de son amour, elle répondrait: «C’est toi qui es tombé
du ciel.»
Saint Denys l’Aréopagite, ayant éprouvé les insuffisances de la parole
et de la lumière, s’adresse à l’obscurité pour adorer, au fond d’elle,
le Dieu inconnu: _Obscurité très lumineuse_, dit-il, _obscurité
merveilleuse qui rayonne en splendides éclairs, et qui, ne pouvant être
ni vue, ni saisie, inonde de la beauté de ses feux les esprits
saintement aveuglés[2]._
[2] Saint Denys l’Aréopagite, _Traité de la Théologie mystique_,
traduction de Mgr Darboy, p. 466.
Ceux qui sont familiers avec les grands docteurs de la théologie
mystique, avec saint Denys l’Aréopagite, avec saint Jean de la Croix,
etc., reconnaîtront dans Angèle de Foligno la pratique ardente et pure
des sublimes théories qui ont illustré la haute science.
La parole manque toujours à Angèle et toujours de plus en plus, parce
que la gloire qu’elle contemple recule en s’élevant toujours et toujours
de plus en plus. La parole est un blasphème à ses yeux, parce qu’au delà
des choses que cette parole détermine, son œil contemple celles qu’elle
ne peut pas déterminer.
Cela ressemble un peu à ces traînées aperçues dans les nuits d’été qui
se déterminent en nébuleuses, quand les télescopes se perfectionnent.
Puis au-dessus apparaît une autre traînée de lumière vague, qui va
devenir un nouvel amas d’étoiles au prochain perfectionnement du
télescope.
Après chaque explosion de lumière et d’amour, Angèle demande pardon. Le
sentiment qu’elle a de Dieu fait que son adoration est un blasphème aux
yeux de son âme.
Le ciel est une figure, superbe quoique limitée, immense quoique finie.
Comme la pécheresse du désert, il étale une chevelure d’or.
On dirait que la lumière ne se trouvant pas assez pure pour subsister
devant la face de Dieu, voudrait essuyer avec ses cheveux les pieds du
trône, et porter plus haut que les regards le repentir des soleils.
La traduction est toujours une œuvre difficile. La traduction d’une
chose intime est une œuvre très difficile. Quand il s’agit d’une oraison
funèbre, d’un discours d’apparat, on peut, jusqu’à un certain point,
remplacer les périodes latines par des périodes françaises. Mais quand
il s’agit de pénétrer dans les abîmes de l’âme, quand il s’agit de
lutter avec l’intimité des forces inférieures, quand ce sont, non pas
seulement des paroles, mais des cris qu’il faut rendre, des cris, des
silences et des sanglots, la tâche devient redoutable: l’exactitude est
la loi de la traduction. Mais il y a deux sortes d’exactitudes:
l’exactitude selon la lettre, qui rend les mots les uns après les
autres; l’exactitude selon l’esprit, qui infuse le sang de l’auteur
d’une langue dans une autre. Sans négliger la première de ces deux
exactitudes, j’ai essayé surtout de m’attacher à la seconde. J’ai essayé
de faire vivre en français le livre qui vivait en latin. J’ai essayé de
faire crier en français l’âme qui criait en latin. J’ai essayé de
traduire les larmes.
Le frère Arnaud, qui écrivait sous la dictée d’Angèle, a mis en tête de
son livre les deux prologues qu’on va lire. J’ai essayé de conserver
aussi à cet excellent homme les caractères qui le distinguent, son
profond respect et son admirable sincérité.
La vie d’Angèle est un drame où la vie spirituelle se déclare comme une
réalité visible. La vérité secrète devient quelque chose de tangible et
de palpable. Il n’est plus possible de la prendre pour un rêve; elle est
un drame plein de sang et de feu. En revanche, la vie extérieure des
hommes menteurs, la vie sans lumière, sans vérité, la vie loin de
l’Esprit, apparaît comme une ombre, comme une figure, comme un fantôme
et comme un cauchemar.
L’affinité des choses intimes et des choses sublimes est la lumière qui
éclaire ce drame, où la hauteur et la profondeur se donnent le baiser de
la paix.
Ce drame a pour théâtre l’Ineffable. C’est un éclair qui déchire une
nuée. Le langage d’Angèle est une lutte corps à corps avec les choses
qui ne peuvent pas se dire. Dans l’atmosphère où elle est introduite,
comme un profane épouvanté par le voisinage du sanctuaire, le
vocabulaire des hommes recule silencieusement. Captive dans la parole
humaine, Angèle fait comme Samson. Manué en hébreu veut dire repos.
Comme Samson, fils de Manué, Angèle fille de l’Extase, prend sur ses
épaules les portes de sa prison, et les emporte sur la Hauteur.
--Vous qui lirez ce livre, ne portez pas sur lui le regard froid de la
curiosité. Souvenez-vous des réalités glorieuses, souvenez-vous des
réalités terribles, et priez le Dieu d’Angèle pour le traducteur de son
livre.
ERNEST HELLO
PROLOGUE DU FRÈRE ARNAUD
De peur que l’enflure de la sagesse du monde ne reçût pas du Dieu
éternel la confusion qu’elle mérite, le Seigneur a suscité une femme
habituée aux choses du siècle, liée par les obligations du monde, qui
avait un mari, des enfants, une fortune; une femme simple, dépourvue de
science et de force; mais qui, ayant reçu et accepté au fond
d’elle-même, avec la croix de Jésus-Christ, la puissance infuse de Dieu,
brisa les liens du monde, gravit le sommet de la perfection évangélique,
renouvela dans sa plénitude absolue la folie de la croix, sagesse des
parfaits, et montra, dans la voie abandonnée du bon Jésus, dans cette
voie déclarée impossible et insupportable par la parole et l’exemple de
quiconque fait le grand personnage, montra, disais-je, non pas seulement
une vie possible, non pas seulement une vie facile, mais les délices
inouïes, les délices de la hauteur.
O Sagesse divine et parfaite, comme vous avez révélé dans votre servante
la folie de toute sagesse humaine! Vous avez opposé aux hommes une
femme, aux enflés une humble, aux habiles une simple, aux savants une
ignorante, aux hypocrites qui s’admirent une créature qui se méprise,
aux langues pleines de paroles, aux mains vides d’actions, le silence
des lèvres et l’activité dévorante, brûlante, stupéfiante de la vie! Et
la sagesse de la chaleur a été confrontée avec la sagesse de l’esprit,
qui est la science de Jésus, et de Jésus crucifié! Dans une femme forte,
Dieu a manifesté sa lumière, qui était enterrée, comme dans un sépulcre
de chair humaine, sous l’aveuglement des théoriciens.
Enfants de notre mère sacrée, prenez garde au respect humain! Apprenez
de notre Angèle, apprenez de notre ange, apprenez de l’Ange du grand
conseil, la voix de la magnificence et la sagesse de la croix! Apprenez
la pauvreté, les douleurs, les opprobres et l’obéissance de Jésus;
apprenez Jésus-Christ, apprenez sa Mère, et quand vous aurez appris,
enseignez cette science aux hommes, enseignez-la aux femmes,
enseignez-la à toute créature dans le langage des actes réels, effectifs
et puissants! Et pour que la gloire de votre vocation, enfants de la
haute science, apparaisse à vos yeux, sachez, mes biens-aimés, que celle
qui nous a enseigné Dieu a fait ce qu’elle a enseigné. Souvenez-vous,
mes biens-aimés, que les apôtres ont appris d’une femme la vie mortelle
du Sauveur, et d’une femme sa résurrection.
Ainsi, cher fils de notre mère sacrée, venez apprendre avec moi la loi
possédée, la loi prêchée par saint François d’Assise et ses compagnons,
la loi immortalisée par la pratique d’Angèle.
Il n’est pas dans l’ordre ordinaire de la Providence qu’une femme
enseigne et confonde la grossièreté des savants. Mais saint Jérôme,
parlant de la prophétesse Olda, vers qui se faisait le concours des
peuples, dit que, pour confondre la fierté de l’homme et la science
prévaricatrice, le Seigneur a transporté sur la tête d’une femme le don
de prophétie.
Frère ARNAUD
DEUXIÈME PROLOGUE DU FRÈRE ARNAUD
Au nom de la très sainte Trinité, au nom du Dieu tout-puissant, au nom
de Jésus-Christ et de la Vierge,
Voici la manifestation des dons du Très-Haut faite sur l’esprit de ma
mère, Angèle de Foligno. Suivant la parole et la promesse qu’il a faite
dans son Evangile:
«Si quelqu’un m’aime, il gardera ma parole, et mon père l’aimera, et
nous viendrons à lui, et nous demeurerons en lui»;
Et:
«Celui qui m’aime, je me manifesterai moi-même à lui» (_Joannes_, XIV,
21 et 23).
Le Seigneur nous a permis d’éprouver nous-même la vérité de cette
parole. Il s’est manifesté récemment à quelques âmes dévouées, mais très
particulièrement à l’esprit de ma mère Angèle.
Moi, frère Arnaud, de l’ordre des Mineurs, à force de supplications, je
lui arrachai le secret de ses yeux et de son âme. Intimement uni à elle
par une familiarité quotidienne et par la charité du Christ, j’eus
cependant besoin, pour lui faire violence, des raisons les plus graves,
les plus sacrées qui soient au monde.
Les dons de Dieu étaient enfermés en elle par un sceau redoutable et
quand j’approchais, quand j’allais demander, elle répondait: «Mon secret
est à moi.» Que de fois j’ai entendu cette parole! Selon toute
probabilité, j’aurais échoué pour toujours, et les hommes eussent été
frustrés, si Angèle n’eût vu mon immense douleur. Angèle eut pitié de
moi: la compassion fut ce qui l’ébranla d’abord; puis vint l’intérêt des
âmes humaines, et l’amour qu’elle avait pour le prochain; mais enfin et
surtout elle reçut un ordre d’en haut: elle fut forcée, et se rendit.
J’écrivis ce qu’on va lire.
Angèle dictait, et j’écrivais; mais elle parlait malgré elle. Au milieu
de ses révélations, elle s’interrompait pour me dire:
«Tout ce que je viens d’articuler n’est rien! tout cela n’a pas de sens!
je ne peux pas parler.»
Quelquefois, dans les instants les plus sublimes, quand la parole lui
manquait, vaincue par la hauteur des choses, comparant ce qu’elle disait
avec ce qu’elle aurait voulu dire, elle s’arrêtait et me criait:
«Je blasphème! frère, je blasphème! Notre pauvre langage humain,
disait-elle, ne convient guère que dans les occasions où il s’agit des
corps et des idées; au delà, il n’en peut plus. S’il s’agit des choses
divines et de leurs influences, la parole meurt absolument.»
Quelquefois elle se servait de paroles qui m’étaient absolument
inconnues et étrangères: c’était immense, c’était puissant, c’était
éblouissant, c’était mille fois plus admirable que tout ce que j’ai
écrit. Elle ne pouvait rien formuler. J’entrevoyais quelque chose
d’inouï; mais, ne sachant pas quoi, je restais là sans écrire.
Quelquefois j’ai vu Angèle dans une douleur profonde, parce qu’il lui
était impossible de rien manifester.
Quant à moi, pour dire la vérité, je ne comprenais de ses paroles qu’une
très petite partie. Je me comparais souvent à un crible qui laisse
passer et qui jette au vent ce qu’il y a de plus précieux dans la
substance, ne retenant que ce qu’il y a de plus grossier. Je suis
évidemment un homme tout à fait incapable; je n’entends pas les choses
divines: en voici la preuve. Après avoir écrit sous sa dictée, je
relisais à Angèle, afin de soumettre l’œuvre à ses corrections. Très
souvent elle me disait: «C’est singulier! c’est étonnant! Qu’avez-vous
donc écrit? Je ne reconnais pas cela.»
Un jour elle me dit:
«Je ne sais comment vous faites: ce que vous avez écrit là n’a aucune
saveur.»
Une autre fois, elle me fit cette remarque:
«Les paroles que vous avez écrites servent tout au plus à me rappeler de
loin le souvenir de celles que j’ai entendues. Mais si je ne voyais les
choses dans la lumière intérieure, ce que vous avez écrit là ne m’en
donnerait pas la moindre idée.»
«Tout ce qu’il a de bas et d’insignifiant dans mes paroles, me dit-elle,
vous l’avez écrit, mais la substance précieuse, la chose de l’âme, vous
n’en avez pas dit un mot.»
Vous voyez quel homme je suis. Mille choses ont été perdues par mon
incapacité. J’étais là comme un idiot, écoutant et ne comprenant pas.
Par exemple je n’ai pas ajouté un mot qui vînt de moi.
C’est l’intelligence qui me manque. Quelquefois je n’ai pu suivre en
écrivant sa parole, et, dans le moment qui suivait celui-là, le temps ou
la mémoire m’a fait défaut pour rétablir le texte.
Mille autres causes ont encore altéré mon œuvre. Quelquefois j’allais
près d’elle avec une conscience troublée; dans ce cas, tout mon travail
était absolument manqué. Je ne pouvais écrire deux mots avec suite. Je
pris alors l’habitude de recourir, avant d’aborder Angèle, au sacrement
de pénitence. Il me semble qu’après l’absolution j’étais moins incapable
d’entendre et de reproduire: je sentais le secours de la grâce.
Tel qu’il est, mon travail manque d’ordre. Et cependant, tel que je me
connais, je trouve merveilleux d’avoir fait le peu que voilà. L’ordre
qui s’y trouve, si insuffisant qu’il soit, est dû à mes secours
surnaturels.
Une des grandes sollicitudes, une des grandes douleurs de ma vie, c’est
de n’avoir pas réussi plus pleinement. Et pourtant je sentais, par les
mérites de ma mère bienheureuse, je sentais une grâce spirituelle,
absolument inconnue, sans exemple dans ma vie.
Je me rends ce témoignage de n’avoir rien mis qui fût de moi; j’affirme
que je n’ai pas ajouté un mot. J’ai mis le peu de paroles que j’ai
comprises, mais je n’ai pas mis autre chose.
Epouvanté de mon redoutable ministère, j’écrivais avec un grand
tremblement.
Souvent je me faisais répéter plusieurs fois le mot que je devais
écrire. Je tâchais de reproduire les mots dont elle s’était servie, dans
la crainte d’altérer l’idée en altérant l’expression. Quelquefois Angèle
disait, en relisant mon travail:
«Je me repentirais d’avoir divulgué ces choses, si je n’avais entendu
cette parole: «Plus tu donneras la lumière, plus tu la garderas.»
«Ecoutez-bien disait-elle encore, écoutez-bien, frère Arnaud. La voix du
Ciel m’a ordonné plusieurs fois de faire écrire à la fin de chaque
chapitre: «_Que le lecteur rende grâces à Dieu, puisque ce chapitre est
écrit._»
A trois lieues d’Assise, à Foligno, vivait une femme qui venait de se
convertir. Elle avait mari et enfants. Elle entra dans la voie d’une
pénitence inouïe; j’en ai la preuve. En outre, elle souffrit dans son
âme et dans son corps tentations et tourments. Elle souffrit
invisiblement certaines tortures auxquelles plusieurs autres âmes ont
été soumises visiblement. Elle souffrit cruellement, car les démons
savent torturer beaucoup mieux que les hommes. Un homme digne de foi
tomba un jour dans un étonnement épouvantable, parce qu’il avait entendu
de la bouche d’Angèle les tortures que lui faisait subir son ennemi
infernal. Cet homme eut une révélation divine qui lui confirma la
réalité du fait. Il est impossible de dire de quelle compassion il fut
touché.
Angèle était profonde et ardente dans la prière, très sage dans la
confession. Un jour elle me confessa tous les péchés de sa vie avec une
telle perfection de connaissance, un si profond discernement, avec une
telle contrition, avec de telles larmes, et ces larmes ne cessèrent pas
un instant de couler depuis la première jusqu’à la dernière parole, avec
une telle puissance d’humilité, que je pleurais dans mon cœur: «O mon
Dieu, disais-je, Seigneur mon Dieu, quand vous abandonneriez le monde
entier à l’erreur, vous ne permettriez pas qu’une telle sincérité, une
telle véracité, une telle droiture fût trompée jamais!»
La nuit suivante, elle fut malade à la mort. Le lendemain matin, elle se
traîna très difficilement à l’église des Frères; je dis la messe et je
lui donnai la communion. Je sais que jamais elle n’a communié sans
recevoir quelque grâce immense et chaque fois une grâce nouvelle. Telle
était la puissance des illuminations, des illustrations et des joies
dont son âme était enivrée, que tout cela rejaillissait à chaque instant
sur le corps. Très souvent, quand je voulais lui relire ce que j’avais
écrit sous sa dictée, le ravissement l’emportait, et elle n’entendait
plus un mot. Quand elle causait avec le Seigneur, la joie donnait à
Angèle une autre figure et un autre corps; la délectation du
Saint-Esprit mettait sa chair en feu: j’ai vu ses yeux ardents comme la
lampe de l’autel; j’ai vu sa figure ressembler à une rose pourpre.
Sa tête avait par moments une richesse, une plénitude de vie, une
splendeur, une magnificence angéliques qui l’élevaient au-dessus de la
condition humaine; elle oubliait alors de boire et de manger; on eût dit
un esprit sans corps, et pourtant le corps était éblouissant.
Elle avait pour compagne une vierge chrétienne qui vivait avec elle;
cette femme m’a raconté qu’un jour elle était en route avec Angèle. Je
ne sais où elles allaient. Tout à coup, dans le chemin, voici la tête
d’Angèle qui devient resplendissante, ses joues changent de couleur;
transfigurée par la joie, elle n’offre plus avec elle-même aucun trait
de ressemblance. Ses yeux, plus grands qu’à l’ordinaire, étaient
éblouissants à regarder. Sa compagne était une femme extraordinairement
naïve, et qui, à cette époque, ne connaissait pas encore les coups de
foudre de Dieu et les habitudes d’Angèle. Ignorant tout cela, cette
bonne femme avait peur de rencontrer quelqu’un. Dans l’excès de sa
naïveté, elle se couvrit elle-même la tête.
«Faites comme moi, disait-elle à Angèle; couvrez-vous, couvrez-vous.
Vous ne savez donc pas que vos yeux sont comme deux candélabres.» Et la
pauvre femme se lamentait, se frappait la poitrine et disait: «Mais
qu’est-ce donc, qu’est-ce donc qui vous est arrivé là! Désormais
cachez-vous aux hommes. Eh! qu’est-ce donc que nous allons devenir!
--Ne craignez pas, répondit Angèle; si nous rencontrons quelqu’un, Dieu
veillera sur la rencontre.»
Sa compagne finit par s’habituer, car la transfiguration d’Angèle
arrivait à tout instant. Un jour, je tiens ce fait de la même personne,
Angèle était étendue et en extase. Son amie vit sur son côté une étoile
magnifique, qui, sans être très grande, réunissait un nombre immense de
couleurs éblouissantes. Puis elle lança des rayons d’une beauté inouïe,
les uns très fins, les autres plus gros: ils sortaient du cœur d’Angèle,
se repliaient vers lui, puis remontaient au ciel. Ce phénomène dura
trois heures.
Quand Angèle était tourmentée par la tentation, ou saisie par les
langueurs d’amour, elle pâlissait, elle séchait sur pied, elle faisait
compassion.
Cette femme avait un corps débile.
* * * * *
Moi, frère Arnaud, après avoir écrit ce livre, je priai Angèle de
demander à Dieu si je n’avais rien écrit de faux ou d’inutile.
J’éprouvais le besoin que Dieu lui-même, dans sa miséricorde, me dît si
je ne m’étais pas trompé.
Elle répondit:
«J’ai demandé plusieurs fois à Dieu si dans ce que j’ai dit et dans ce
que tu as écrit il y avait mensonge ou inutilité. Or, voici quelle
réponse me fut faite et quelle certitude me fut donnée: «Tout ce que
j’ai dit, tout ce que vous avez écrit, tout cela est vrai; il n’y a rien
de faux, il n’y a rien d’inutile, mais il y a insuffisance. Les choses
n’ont pas trouvé la perfection dans nos paroles. La hauteur et la
douceur des visions ne pouvaient être renfermées dans le langage humain.
«Tout cela, avait dit le Seigneur, est selon ma volonté; tout cela vient
de moi, et je poserai mon sceau sur ce livre (_Sigillabo_).» Et comme
Angèle ne comprenait pas ce mot: «Je poserai mon sceau», la voix reprit,
et se servit d’un autre mot: «Je confirmerai ma parole (_Firmabo_).»
Moi, frère Arnaud, qui écrivais sous sa dictée, je répète que je n’ai
rien ajouté, mais que j’ai beaucoup omis; j’ai omis beaucoup de choses
trop hautes pour entrer dans mon misérable entendement.
Par la volonté de Dieu, mon livre a été examiné par deux frères mineurs
dignes de foi; ils l’ont examiné dans la compagnie d’Angèle; ils ont
eux-mêmes entendu ce que j’ai écrit; ils ont conféré de toutes ces
choses avec Angèle elle-même afin d’avoir des renseignements plus
certains. Un nouvel examen eut encore lieu plus tard. Ce fut le seigneur
Jacques de la Colonne qui s’en chargea. Il prit pour l’aider huit frères
mineurs fameux entre tous. Parmi eux il y avait des lecteurs, des
inquisiteurs, des custodes. Ils étaient tous dignes de foi, modestes et
spirituels. Pas un n’attaqua un seul mot du livre. Ils ne firent que
vénérer humblement et embrasser tendrement.
J’engage le lecteur à ne pas s’étonner si les paroles ardentes de
l’amour remplissent ce livre. La Sainte Ecriture en est pleine aussi.
_Le Cantique des Cantiques_ est là pour l’attester. Le lecteur sentira,
d’ailleurs, qu’au milieu des transports et des sublimités, la grâce
divine préserva si parfaitement Angèle de l’orgueil, que la hauteur des
révélations approfondit l’âme de son humilité.
J’ai encore une observation à faire.
Angèle déclare plusieurs fois, au milieu des transports et des
transformations, qu’elle est élevée pour toujours à un nouvel état de
lumière, de joie et de délectation, et que cette joie sera éternelle.
Voici, je pense, dans quel sens il faut entendre ces paroles.
Une nouvelle illustration divine la constitue dans un état nouveau de
transformation divine. Cet état est continuel. Elle entre dans une
nouvelle lumière, dans un nouveau sentiment de Dieu. Elle entre dans une
solitude qu’elle n’a pas encore habitée.
Bien que cette demeure soit permanente, et n’affecte pas la ressemblance
d’un acte interrompu, cependant elle est susceptible d’accroissements
toujours nouveaux, Angèle y trouve à chaque instant de nouvelles
ardeurs, de nouvelles joies, de nouvelles impressions, des suavités
nouvelles; et cependant c’est toujours la même illustration qui dure,
quant à son principe immuable. La transformation en elle-même n’est pas
un acte passager, elle est continuelle comme une habitude; mais des
transports de plus en plus sublimes, des suavités, des illustrations et
des visions de plus en plus hautes peuvent se produire en elle et par
elle.
Frère ARNAUD
ANGÈLE DE FOLIGNO
Moi, dit Angèle de Foligno, entrant dans la voie de la pénitence, je fis
dix-huit pas avant de connaître l’imperfection de la vie.
PREMIER PAS
ANGÈLE PREND CONNAISSANCE DE SES PÉCHÉS
Je regardai pour la première fois mes péchés, j’en acquis la
connaissance; mon âme entra en crainte; elle trembla à cause de sa
damnation, et je pleurai, je pleurai beaucoup.
DEUXIÈME PAS
LA CONFESSION
Puis je rougis pour la première fois, et telle fut ma honte, que je
reculais devant l’aveu. Je ne me confessai pas, je n’osais pas avouer,
et j’allai à la sainte table, et ce fut avec mes péchés que je reçus le
corps de Jésus-Christ. C’est pourquoi ni jour ni nuit ma conscience ne
cessait de gronder. Je priai saint François de me faire trouver le
confesseur qu’il me fallait, quelqu’un qui pût comprendre et à qui je
pusse parler. La même nuit, le vieillard m’apparut. «Ma sœur, dit-il, si
tu m’avais appelé plus tôt, je t’aurais exaucée plus tôt. Ce que tu
demandes est fait.»
Le matin, je trouvai dans l’église de Saint Félicien un frère qui
prêchait.
Après le sermon, je résolus de me confesser à lui. Je me confessai
pleinement; je reçus l’absolution. Je ne sentis pas d’amour; l’amertume
seulement, la honte et la douleur.
TROISIÈME PAS
LA SATISFACTION
Je persévérai dans la pénitence qui me fut imposée; j’essayai de
satisfaire la justice, vide de consolation, pleine de douleur.
QUATRIÈME PAS
CONSIDÉRATION DE LA MISÉRICORDE
Je jetai un premier regard sur la divine miséricorde; je fis
connaissance avec celle qui m’avait retirée de l’enfer, avec celle qui
m’avait fait la grâce que je raconte. Je reçus sa première illumination;
la douleur et les pleurs redoublèrent. Je me livrai à une pénitence
sévère; mais je ne veux pas dire laquelle.
CINQUIÈME PAS
CONNAISSANCE PROFONDE D’ELLE-MÊME
Ainsi éclairée, je n’aperçus en moi que des défauts, je vis avec une
certitude pleine que j’avais mérité l’enfer; je gémissais dans
l’amertume, et je prononçai ma condamnation.
Comprenez que tous ces pas ne se suivirent pas sans intervalle. Ayez
donc pitié d’une pauvre âme, qui se meut si lourdement, qui traîne vers
Dieu son grand poids, sa grande lourdeur, et qui a fait à peine un petit
mouvement. Je me souviens qu’à chaque pas je m’arrêtais pour pleurer, et
je ne recevais pas d’autre consolation que celle-ci, le pouvoir de
pleurer; c’était la seule, celle-là était amère.
SIXIÈME PAS
ELLE SE RECONNAIT COUPABLE ENVERS TOUTES LES CRÉATURES
Une illumination me donna la vue de mes péchés dans la profondeur. Ici
je compris qu’en offensant le Créateur, j’avais offensé toutes les
créatures, qui toutes étaient faites pour moi. Tous mes péchés me
revenaient profondément à la mémoire, et dans la confession que je
faisais à Dieu, je les pesais très profondément. Par la sainte Vierge et
par tous les saints j’invoquais la miséricorde de Dieu, et me sentant
morte, je demandais à genoux la vie. Et je suppliais toutes les
créatures que je sentais avoir offensées, de ne pas prendre la parole
pour m’accuser devant Dieu. Tout à coup je crus sentir sur moi la pitié
de toutes les créatures, et la pitié de tous les saints. Et je reçus
alors un don: c’était un grand feu d’amour, et la puissance de prier
comme jamais je n’avais prié.
SEPTIÈME PAS
VUE DE LA CROIX
Ici je reçus la grâce spéciale du regard sur la croix sur laquelle je
contemplais avec l’œil du cœur et celui du corps, Jésus-Christ mort pour
nous. Mais cette vision était insipide, quoique très douloureuse.
HUITIÈME PAS
CONNAISSANCE DE JÉSUS-CHRIST
Je reçus, avec le regard sur la croix, une plus profonde connaissance de
la façon dont Jésus-Christ était mort pour nos péchés. J’eus de mes
propres péchés un sentiment très cruel, et je m’aperçus que l’auteur du
crucifiement c’était moi. Mais l’immensité du bienfait de la croix, je
ne m’en doutais pas encore. Mon salut, ma conversion, sa mort, je ne
pénétrais pas dans le _comment_ de ces choses. La profondeur de
l’intelligence me fut donnée plus tard. Dans le regard que je raconte il
n’y avait que du feu, feu d’amour et de regret, feu tel, que, debout au
pied de la croix, je me dépouillai de toutes choses par la volonté et
m’offris tout entière, et avec tremblement, je fis vœu de chasteté, et
accusant mes membres, l’un après l’autre, je promis de les garder sans
tache désormais. Et je priais qu’il me gardât fidèle à cette chasteté:
d’une part je tremblais de faire cette promesse; de l’autre le feu me
l’arrachait, et il me fut impossible de résister.
NEUVIÈME PAS
LA VOIE DE LA CROIX
Ici le désir me fut donné de connaître la voie de la croix, afin de
savoir me tenir debout à ses pieds, et trouver le refuge, l’universel
refuge des pécheurs. La lumière vint, et voici comment me fut montrée la
voie. Si tu veux aller à la croix, me dit l’Esprit, dépouille-toi de
toutes choses, car il faut être légère et libre. Il fallut pardonner
toute offense, me dépouiller de toute chose terrestre, hommes ou femmes,
amis, parents et toute créature; et de la possession de moi, et enfin de
moi-même, et donner mon cœur à Jésus-Christ, de qui je tenais tout bien,
et marcher par la voie épineuse, la voie de la tribulation. Je me défis
pour la première fois de mes meilleurs vêtements et des aliments les
plus délicats, et des coiffures les plus recherchées. Je sentis beaucoup
de peine, beaucoup de honte, peu d’amour divin. J’étais encore avec mon
mari, c’est pourquoi toute injure qui m’était dite ou faite avait un
goût amer. Cependant je la portais comme je pouvais. Ce fut alors que
Dieu voulut m’enlever ma mère, qui m’était, pour aller à lui, d’un grand
empêchement. Mon mari et mes fils moururent aussi en peu de temps. Et
parce que étant entrée dans la route, j’avais prié Dieu qu’il me
débarrassât d’eux tous, leur mort me fut une grande consolation[3]. Ce
n’était pas que je fusse exempte de compassion; mais je pensais qu’après
cette grâce, mon cœur et ma volonté seraient toujours dans le cœur de
Dieu, le cœur et la volonté de Dieu toujours dans mon cœur.
[3] Il est bien entendu que ces sentiments exceptionnels tiennent à la
voie exceptionnelle par où était conduite Angèle de Foligno. Les
dernières lignes, du reste, ne laissent aucun doute à cet égard.
(_Note du traducteur._)
DIXIÈME PAS
LARMES
Je demandai à Dieu la chose la plus agréable ses yeux. Alors, dans sa
pitié, il m’apparut plusieurs fois dans le sommeil, ou dans la veille,
crucifié. «Regarde, disait-il, regarde vers mes plaies.» Et par un
procédé étonnant il me montrait comment il avait tout souffert pour moi.
Ceci se renouvela plusieurs fois. Il me montrait chaque souffrance l’une
après l’autre, en détail, et me disait: «Que peux-tu faire pour moi qui
me récompense?» Il m’apparaît plusieurs fois dans le jour. Les visions
du jour étaient plus apaisées que celles de la nuit; toutes avaient
l’aspect de la plus horrible douleur. Il me montrait les tortures de sa
tête, les poils de sourcils, les poils de barbe arrachés! Il comptait
les coups de la flagellation, me montrait en détail à quelle place
chacun d’eux avait porté, et me disait: «C’est pour toi, pour toi, pour
toi.» Alors tous mes péchés m’étant présentés à la mémoire, je compris
que l’auteur de la flagellation, c’était moi. Je compris quelle devait
être ma douleur. Je sentis celle que jamais je n’avais sentie. Il
continuait toujours, étalant sa Passion devant moi, et disant: «Que
peux-tu faire qui me récompense?» Je pleurai, je pleurai, je pleurai, je
sanglotai à ce point que je vis mes larmes brûler ma chair; quand je vis
que je brûlais, j’allai chercher de l’eau froide.
ONZIÈME PAS
PÉNITENCE
Je me portai vers une pénitence trop rude pour que je la dise; et je
m’efforçai de la pratiquer. Mais comme elle était incompatible avec les
choses du siècle, je résolus de tout quitter pour suivre l’inspiration
divine qui me poussait vers la croix. Ce projet fut une grâce étonnante,
et voici comment elle me fut donnée. Le désir de la pauvreté me vint, et
je craignis de mourir avant d’avoir été pauvre: d’un autre côté, j’étais
combattue de mille tentations, j’étais jeune, la mendicité était
entourée de périls et de hontes. Il me faudra, disais-je, mourir de
faim, mourir de froid et mourir nue: personne au monde ne m’approuvera.
Enfin Dieu eut pitié, et la lumière se fit dans mon cœur, et
l’illumination fut si puissante, que jamais elle ne s’éteindra; je
résolus de persévérer dans mon dessein, dussé-je mourir de faim, de
froid, de honte. Je résolus d’aller en avant, eussé-je la certitude de
tous les maux possibles. Je sentis qu’au milieu d’eux je mourrais pour
Dieu, et je me décidai résolument.
DOUZIÈME PAS
LA PASSION
Je priai la mère du Christ et son évangéliste saint Jean, par la douleur
qu’ils ont supportée, de m’obtenir un signe qui gravât pour l’éternité
dans ma mémoire la Passion de Jésus-Christ.
TREIZIÈME PAS
LE CŒUR
Au milieu du désir je fus saisie par un songe où le Cœur du Christ me
fut montré, et j’entendis ces paroles: «Voici le lieu sans mensonge, le
lieu où tout est vérité.» Il me sembla que cela se rapportait aux
paroles d’un certain prédicateur dont je m’étais beaucoup moquée.
QUATORZIÈME PAS
AGRANDISSEMENT DE LA PÉNITENCE
Comme j’étais debout dans la prière, le Christ se montra à moi et me
donna de lui une connaissance plus profonde. Je ne dormais pas. Il
m’appela et me dit de poser mes lèvres sur la plaie de son côté. Il me
sembla que j’appuyais mes lèvres, et que je buvais du sang, et dans ce
sang encore chaud je compris que j’étais lavée. Je sentis pour la
première fois une grande consolation, mêlée à une grande tristesse, car
j’avais la Passion sous les yeux. Et je priai le Seigneur de répandre
mon sang pour lui comme il avait répandu le sien pour moi. Je désirais
pour chacun de mes membres une passion et une mort plus terrible et plus
honteuse que la sienne. Je réfléchissais, cherchant quelqu’un qui voulût
bien me tuer; je voulais seulement mourir pour la foi, pour son amour,
et puisqu’il était mort sur une croix, je demandais à mourir ailleurs,
et par un plus vil instrument. Je me sentais indigne de la mort des
martyrs; j’en voulais une plus vile et plus cruelle. Mais je ne pouvais
en imaginer une assez honteuse pour me satisfaire, ni assez différente
de la mort des saints, auxquels je me trouvais indigne de ressembler.
QUINZIÈME PAS
MARIE ET JEAN
Je fixai mon désir sur la Vierge et saint Jean; ils habitaient dans ma
mémoire, et je les suppliais par la douleur qu’ils reçurent au jour de
la Passion de m’obtenir les douleurs de Jésus-Christ, ou au moins celles
qui leur furent données, à eux. Ils m’acquirent et m’obtinrent cette
faveur, et saint Jean m’en combla tellement un jour, que ce jour-là
compte parmi les plus terribles de ma vie. J’entrevis, dans un moment de
lumière, que la compassion de saint Jean en face de Jésus et de Marie
fit de lui plus qu’un martyr. De là un nouveau désir de me dépouiller de
tout avec une pleine volonté. Le démon s’y opposa; les hommes aussi,
tous ceux de qui je prenais conseil, sans excepter les Frères Mineurs;
mais tous les biens, ni tous les maux du monde réunis n’auraient pu
m’empêcher de donner ma fortune aux pauvres, ou du moins de la planter
là, si on m’eût ôté les moyens de m’en débarrasser autrement. Je sentis
que je ne pouvais rien réserver sans offenser Celui de qui venait
l’illumination. Cependant je restais encore dans l’amertume, ne sachant
si Dieu agréait mes sacrifices; mais je pleurais, je criais et je disais
«Seigneur, si je suis damnée, je n’en veux pas moins faire pénitence, et
me dépouiller et vous servir.» Je restais dans l’amertume du repentir,
vide de douceur divine. Voici comment je fus changée.
SEIZIÈME PAS
L’ORAISON DOMINICALE