Depuis quinze mois que Pontaillac était sous l'influence du poison
mondain, ses idées tenaient à la fois du songe et du réel.
Il se faisait en lui un dédoublement spécial de la personnalité. A
l'encontre des hystériques de première grandeur chez lesquels les
phénomènes de condition seconde excluent le libre arbitre, Raymond
vivait et raisonnait dans les deux états: loin d'abolir le sens
intellectuel, la morphine le surexcitait, et l'on se trouvait en
présence d'un homme libre, et non pas devant un fou qui échappe à
l'historien de moeurs et relève seulement de l'art médical.
Gentilhomme limousin, ancien élève de Saint-Cyr, capitaine breveté de
l'École de guerre, le comte de Pontaillac aimait son métier. Il avait
l'estime des chefs et des camarades, et les soldats eux-mêmes, les
pauvres surtout, appréciaient l'officier brillant et au coeur généreux.
Mais, dans le magnifique hôtel de la rue Boissy-d'Anglas, comme au
cercle voisin: _L'Épatant_, comme au quartier de cavalerie, comme chez
sa maîtresse la Stradowska et chez les Montreu, ses nobles amis du
boulevard Malesherbes, partout enfin, on pouvait remarquer les brusques
changements du jouet de la Pravaz, ses multiples états et les symptômes
d'une intoxication progressive.
Lui ne voyait rien et s'enorgueillissait de vaincre la douleur. De même
qu'après un duel sans motif grave, il s'était piqué pour endormir une
blessure légère, ainsi il recourait à la morphine, dès le moindre bobo,
toujours aiguillonné par le besoin, en dehors de toute souffrance
caractérisée.
A l'entendre, s'il dormait mal, les insomnies venaient d'un mauvais
estomac ou d'une irrégularité du coeur. Il se découvrait des lésions
morbides et justifiait le diagnostic en confondant la torture des
privations avec des maladies imaginaires, si vite disparues, au
renouveau de l'enchanteresse.
D'abord, ce furent des sentiments de bien-être et de béatitude, une
ivresse délicieuse, un Nirvâna boudhique, des extases, tout un horizon
de voluptés, un réveil de l'esprit, une accélération de la pensée, une
double vie.
Quand l'habitude amoindrit les effets du poison, le morphinomane eut une
personnalité, non pas entièrement dédoublée comme celle de quelques
névropathes, mais diverse et toujours consciente, en pleine identité du
_moi_, aussi bien dans le rire succédant aux doses multipliées que dans
les larmes des jours de jeûne. Il n'aliénait pas sa personnalité pour en
revêtir une autre; il ne subissait aucun _moi_ extérieur, et demeurait
lui-même, triste ou gai.
Si la valeur d'amour semblait diminuer, en raison directe des doses
morphiniques, il attribuait ce decrescendo à sa trop longue
fréquentation de la Stradowska, jurant de reverdir près de la marquise
de Montreu. Oui, la Pravaz avait toutes les vertus, et on l'accusait
injustement d'altérer les facultés génitales.
* * * * *
Le lendemain de la modeste fête, au café de la Paix, Raymond se leva,
dès huit heures, et en petite tenue, monta à cheval pour se rendre au
quartier de cavalerie.
Dans le froid vif, il trottait, le képi sur les yeux, les bottes
éperonnées et luisantes, la tunique moulant sa taille, sous le grand
manteau de drap bleu foncé, le sabre cliquetant--et le cavalier était
alerte et joyeux, le long des rues, grâce à l'aiguille ensorceleuse.
Sur le pont de l'Alma, il contempla la Seine, toute noire, au milieu de
ses rives blanchies de neige, et plus loin les remorqueurs traînant des
voitures de bois ou de charbon, les bateaux-mouche désertés, les
mariniers grondant contre le brouillard.
Quai d'Orsay, il vit une armée de balayeuses, presque toutes de vieilles
femmes dont les jupes suintaient l'horrible détresse, venues là, comme
en un Sabbat, occupées à chasser de leurs balais de sorcières des tas
neigeux; et défilèrent ensuite de maigres employés avec des visages de
pauvres et de longs nez que le froid rougissait et faisait pareils;
puis, des ouvriers, puis, des voyous, puis, des filles en cheveux
raccrochant les redingotes matinales de leurs doigts crevés d'engelures;
puis, des oiseaux ébouriffés à la cime des arbres nus, et piaillant la
misère.
Tous ces êtres glacés, toutes ces choses mortes, il aurait voulu les
réchauffer, les ressusciter de sa miséricordieuse tendresse, leur donner
un peu de joie. Des mendiants le comprirent; ils entourèrent le
cavalier--et Raymond plus heureux fit sa distribution quotidienne plus
large.
Un factionnaire lui porta les armes; il salua et passant près du corps
de garde, se dirigea vers la cour du quartier.
--Le capitaine est dans un de ses bons jours, dit le sous-officier qui
commandait le poste.
--Ne vous y fiez pas, maréchal des logis, répliqua le brigadier. Avec ce
sacré Pontaillac, on ne sait jamais si c'est du lard ou du cochon!
--Moi, je sais le pourquoi, hasarda un simple cuirassier, fils de
famille, et tête brûlée.
--Il est cocu?
--Non.
--Il se saoûle?
--Non.
Le maréchal des logis et ses hommes, la pipe à la bouche, se groupèrent
autour du poêle, et le cuirassier instruit leur expliqua les phénomènes
de la morphine.
On s'écria:
--Il ferait mieux de boire des bocks!
--Et même des champoreaux!
--Et même de la verte!
Après avoir écouté le rapport, le capitaine rejoignit le major Lapouge,
à la salle de visite.
--Veuillez donc, cher ami, me donner un mot. J'ai besoin d'une solution
à soixante pour cent?
--Jamais, capitaine!
--J'irai chez un docteur civil.
--Allez-y! Moi, je ne suis pas un assassin!
Et il lui tourna les talons.
* * * * *
Rentré à son hôtel, Pontaillac fit sa toilette, et il déjeuna de bon
appétit.
Clément, l'ordonnance qui le servait, un énorme rougeaud de Normandie,
reçut l'ordre de faire atteler le coupé.
Mais, Raymond jugea qu'il avait encore quelques minutes, et, le cigare
aux dents, il visita l'hôtel, animé du désir de le meubler à neuf pour
une heure bénie, celle où la marquise de Montreu daignerait y
apparaître.
Oh! ce jour-là, il voulait une restauration complète, depuis les sièges
et les tentures jusqu'aux boiseries, aux glaces et aux litées, et tout
serait bouleversé, en cette demeure bâtie au siècle dernier par un
financier amant d'une danseuse de l'Opéra: tout rayonnerait d'une
virginité nouvelle, les salons, les chambres, le fumoir, la
bibliothèque, l'office, les remises, les écuries, les jardins--et
seules, puisqu'elles avaient droit à l'immortalité, vivraient toujours
jeunes, les admirables peintures de Boucher.
A deux heures, le capitaine montait en voiture, et ordonnait, tremblant
d'amour:
--A l'hôtel de Montreu!
* * * * *
Lorsque Pontaillac entra dans la bibliothèque du marquis Olivier,
celui-ci était debout et pâle devant le foyer qui allumait de ses ors
les marbres, les bronzes, les cuirs de Cordoue, les reliures précieuses
et le double blason des Montreu et des La Croze.
--Qu'as-tu donc, Olivier? demanda Raymond, avant même d'avoir serré la
main du marquis.
--Je suis inquiet; ma femme est souffrante.
--Rien de grave, n'est-ce pas? balbutia le visiteur qu'une angoisse
envahissait.
--Je l'espère. Aubertot est auprès d'elle; il m'a renvoyé, et j'attends.
Raymond n'osait plus regarder l'ami qu'il voulait trahir, le gracieux
gentilhomme aux cheveux blonds, à l'oeil doux et rêveur, à la barbe
mousseuse taillée en pointe, dont la fragile et élégante silhouette
enveloppée d'une robe de chambre en velours noir très simple contrastait
si fort avec la puissance du beau soldat.
--Hier encore, à l'Opéra, la marquise était gaie, souriante.
--Oui, mais, ce matin, en déjeunant, Blanche a été prise d'un violent
mal de tête, et depuis les douleurs sont devenues intolérables.
--Je te laisse, mon ami.
--Non, reste. Le docteur va descendre dans un instant, et je suis bien
aise de t'avoir auprès de moi.
Une porte s'ouvrit, et le docteur Étienne Aubertot, professeur à la
Faculté et membre de l'Académie de médecine, parut avec sa bonne figure
de chanoine entièrement rasée et que surmontait au-dessus d'un front
très haut, vrai front de penseur et d'artiste, une chevelure grise aux
boucles soyeuses.
--Eh bien? dit Olivier.
--Eh bien? répéta Pontaillac, malgré lui, sous le visible effort d'une
inquiétude grandissante.
--La marquise n'est pas en danger, mais elle souffre atrocement d'une
névralgie susorbitaire que je vais combattre avec de l'antipyrine.
François est parti en chercher.
--Vous croyez, docteur, que l'antipyrine la guérira?
--Nous aurons au moins un soulagement, mon cher marquis.
--Hâtez-vous, de grâce?... Blanche est martyrisée.
--C'est vrai. La névralgie susorbitaire a sa place au nombre des maux
humains les plus douloureux; mais dans une demi-heure...
--Et vous la laisserez souffrir une demi-heure encore? C'est impossible!
--Que voulez-vous? J'espère que l'antipyrine agira, et, du reste, il n'y
a pas de meilleur remède.
--Je vous demande pardon, monsieur le docteur, fit Pontaillac. Il y en a
un puissant, radical, infaillible.
--Et pourrais-je connaître cette belle panacée?
--La morphine, cher maître, la morphine!
Le professeur Aubertot réfléchit un instant et observa le capitaine de
son oeil bleu très clair:
--Ma foi, vous avez raison, et je vous remercie de m'y avoir fait
songer.
Il se tourna vers M. de Montreu:
--Je vais écrire une ordonnance.
--Inutile, docteur, continua Raymond. J'ai là sur moi tout ce qu'il faut
pour guérir.
Pontaillac tendit au médecin un minuscule flacon et un écrin des plus
élégants.
--Non, non! Pas ça! pas ça! dit Aubertot: Je n'en connais pas la dose,
et je veux une solution très faible; mais j'accepte l'instrument. Vous
êtes notre Providence, mon cher capitaine.
L'officier prit congé de M. de Montreu et du docteur Aubertot, et
quelques minutes plus tard, le mari et le médecin pénétrèrent dans la
chambre de la malade.
Sur une haute et vaste litée, en un fouillis de dentelles, la marquise
Blanche de Montreu, née de La Croze, étreignait nerveusement sa tête de
ses deux mains aux doigts légers, et le long des épaules un peu maigres
et des bras nus, les beaux cheveux roux s'épandaient avec des lueurs
métalliques. On devinait, au travers de la chemise de surah et l'on
voyait par l'échancrure de la gorge, une peau rosée d'un sang vermeil;
le corps était jeune et chaud, et les formes juvéniles, dans leur chaste
enveloppement, étaient pleines de grâce et de suggestions voluptueuses.
Elle retomba sur l'oreiller, en étouffant un cri de douleur; ses beaux
yeux de velours brun s'emperlaient de larmes, le petit nez aux narines
délicates, les lèvres qui laissaient voir une rangée de dents mignonnes,
le cou svelte, tout ce charmant visage, enfin toute cette adorable
jeunesse luttait, vaillante, pour ne pas affliger l'époux adoré.
Aubertot s'avança, tête nue, et dit:
--Madame, nous vous apportons le soulagement.
Le docteur emplissait la Pravaz d'une solution de morphine au trentième,
et Olivier se sentait trembler à l'idée que l'aiguille blesserait les
chairs roses et douces.
Pontaillac, l'ami Pontaillac, le cuirassier-hercule, pouvait supporter
une opération même terrible--mais elle, sa dame si fluette, sa Blanche
si impressionnable, aurait-elle la force?
Et, dans son ignorance du remède, comme s'il devinait les choses à
venir, Olivier arrêta brusquement le bras du docteur.
--Non... Je vous en prie?
--Pourquoi?
--J'ai peur... pour elle.
--Aucun mal, aucun danger, monsieur.
--Vous me le jurez?
--Marquis, je vous le jure.
Il y eut un silence.
--Moi, je n'ai pas peur, Olivier, fit la marquise, en présentant son
bras.
La piqûre faite, Aubertot questionna la dame.
--Vous ai-je fait du mal?
--Pas du tout; mais je souffre toujours.
--Attendez.
Les deux hommes s'éloignèrent au fond de la chambre, et Blanche commença
bientôt à subir la domination du stupéfiant.
Immobile, d'un oeil déjà voilé, elle regardait le christ d'argent cloué
sur un sombre velours, le bénitier d'ivoire, le prie-Dieu, la glace de
Venise, les bibelots, les portraits, le vitrail des hautes fenêtres, et
ces objets s'animaient et vivaient.
Le docteur et le mari se rapprochèrent, observant la femme. A un moment,
sa respiration très calme sembla s'arrêter tout à fait: le médecin
secoua doucement madame de Montreu, et la respiration reprit aussitôt,
franche, régulière.
Blanche ne dormait pas; elle ne souffrait plus; elle ne répondait pas
aux paroles qu'Olivier lui adressait; mais elle les entendait pour ainsi
dire inachevées, sans précision humaine, telles que ces voix qui, dans
le rêve, bruissent à nos oreilles leurs harmonies confuses. Elle ne
remuait pas; mais ses lèvres entr'ouvertes souriaient d'un sourire de
béatitude--et toute la femme se transportait vers un au-delà où elle
jouissait de secrètes et incomparables extases.
Au bout d'une heure de calme persistant, le médecin se retira.
--Vous veillerez, dit-il au mari, car il faut secouer madame la
marquise, si la respiration s'arrête encore.
Il s'en tint là, ne voulant pas ajouter que souvent, après une piqûre,
il se produit chez certaines personnes un état comateux dont les suites
peuvent être graves.
* * * * *
Le soir était venu, et Olivier demeurait seul auprès de madame,
lorsqu'un appel se fit entendre à la porte.
--Entre, ma bonne Catissou, autorisa le marquis.
Une femme s'avança très droite, malgré son grand âge, en robe de
popeline noire, coiffée d'un fichu de soie rouge, à la manière des
Bordelaises; elle marchait, recueillie et non pas servile: deux bandeaux
de cheveux blancs ornaient son front sillonné de rides profondes, et sa
bouche démeublée gardait un sourire de bonté infinie.
Cette vieille servante avait vu naître et grandir Olivier, là-bas, en
Limousin, dans le manoir ancestral de Montreu; elle l'avait élevé,
dorloté, à la mort des parents, et sous la tutelle d'un oncle
aujourd'hui disparu. Et quand le gentilhomme, marié à l'unique héritière
d'une noble maison, quitta la Haute-Vienne pour Paris, elle voulut le
suivre, le servir encore, de tout son dévouement de chienne maternelle
aimée et respectée.
En cet hôtel du boulevard Malesherbes, au milieu des larbins qu'elle
commandait, de toute la valetaille fin-de-siècle, elle aimait à tricoter
des bas, le soir, près des fourneaux de la cuisine, en gémissant des
vastes cheminées seigneuriales et des flambées énormes.
Olivier voyait en elle une amie, presque une parente, et sur son ordre,
elle le tutoyait comme autrefois du temps où elle déshabillait le petit
gentilhomme, bordait le lit, s'enorgueillissait d'être l'humble maman de
son «monsieur».
Elle dit, en patois limousin:
--Olivier, je viens de coucher la petite Jeanne. Comment se trouve notre
dame?
--Beaucoup mieux, sourit le gentilhomme.
L'ancienne ajouta:
--Tu ne peux pas rester ici toute la nuit... Ta vieille est là...
Voyons, il faut aller te coucher... Ne fais pas l'entêté...
M. de Montreu, assez hautain avec les autres serviteurs, riait des
familiarités de Catherine, et loin de les combattre, il les encourageait
par ses réponses patoises et l'évocation du lieu natal.
--Je veillerai tout seul.
--Non... Non...
Sans la brusquer, il poussa la femme vers la porte, courut embrasser
dans la chambre voisine, Jeanne, sa fille, une blondinette de quatre
ans; puis il s'installa dans un grand fauteuil.
Mais, avant l'aurore, Blanche l'invita des yeux à se glisser près
d'elle, et ils s'aimèrent.
La jeune marquise oubliait sa maudite névralgie, et jamais elle ne fut
plus amoureuse, ni plus désirable. Elle conservait le souvenir de la
douleur, mais sous le charme de la morphine, dans l'apaisement de tout
son être, cette douleur la désertait pour s'acharner contre une autre
femme, et elle plaignait la remplaçante immatérielle de tant souffrir.
D'autres phénomènes, au réveil de l'esprit, se manifestèrent avec les
couleurs exactes des tableaux: sa chambre de malade se transforma en un
parc magnifique, et la marquise revit le château paternel, les
Tuilières, à la belle saison des vacances. Jeune fille, elle y fêtait
ses deux meilleures amies du Sacré-Coeur, de Limoges: une cousine pauvre,
Mathilde de Chastenet, aujourd'hui Mme Gouilléras, la femme d'un riche
marchand de bois, toujours exilée dans leur trou de province; Geneviève
Saint-Phar, oh! celle-ci, une demoiselle du dernier train, du dernier
bateau, de la dernière périssoire, une doctoresse parisienne que Blanche
eût appelée à son lit de douleur, sans la crainte de blesser l'illustre
maître Aubertot.
Puis, la dame charmée se reportait aux jours où M. de Montreu engagea sa
campagne amoureuse. Tous deux s'adoraient; l'union des La Croze et des
Montreu assortissait les avantages de la naissance et la fortune. Mais,
il y avait un rival, un jeune homme également bien né et plus
millionnaire qu'Olivier--un voisin, le seigneur du château des Ormes, le
comte Raymond de Pontaillac, alors lieutenant de cuirassiers.
Mlle de La Croze n'hésita pas: le grand Raymond l'effrayait, et elle
choisit Olivier, malgré peut-être les désirs de son père.
Les relations se firent très rares entre les Montreu-La Croze et
Pontaillac. Cependant, après la naissance de Jeanne, l'officier en congé
se présenta aux Tuilières. Désormais, tout nuage s'évanouit; Raymond
traitait Blanche en camarade, parlait à Olivier de ses maîtresses.
A Paris, le feu s'était réveillé, embrasant le coeur et les sens du
capitaine, et l'homme dut abriter sa passion irrésistible, sous les
dehors d'un violent amour, d'un amour de parade pour la Stradowska.