II

Depuis quinze mois que Pontaillac était sous l'influence du poison

mondain, ses idées tenaient à la fois du songe et du réel.

Il se faisait en lui un dédoublement spécial de la personnalité. A

l'encontre des hystériques de première grandeur chez lesquels les

phénomènes de condition seconde excluent le libre arbitre, Raymond

vivait et raisonnait dans les deux états: loin d'abolir le sens

intellectuel, la morphine le surexcitait, et l'on se trouvait en

présence d'un homme libre, et non pas devant un fou qui échappe à

l'historien de moeurs et relève seulement de l'art médical.

Gentilhomme limousin, ancien élève de Saint-Cyr, capitaine breveté de

l'École de guerre, le comte de Pontaillac aimait son métier. Il avait

l'estime des chefs et des camarades, et les soldats eux-mêmes, les

pauvres surtout, appréciaient l'officier brillant et au coeur généreux.

Mais, dans le magnifique hôtel de la rue Boissy-d'Anglas, comme au

cercle voisin: _L'Épatant_, comme au quartier de cavalerie, comme chez

sa maîtresse la Stradowska et chez les Montreu, ses nobles amis du

boulevard Malesherbes, partout enfin, on pouvait remarquer les brusques

changements du jouet de la Pravaz, ses multiples états et les symptômes

d'une intoxication progressive.

Lui ne voyait rien et s'enorgueillissait de vaincre la douleur. De même

qu'après un duel sans motif grave, il s'était piqué pour endormir une

blessure légère, ainsi il recourait à la morphine, dès le moindre bobo,

toujours aiguillonné par le besoin, en dehors de toute souffrance

caractérisée.

A l'entendre, s'il dormait mal, les insomnies venaient d'un mauvais

estomac ou d'une irrégularité du coeur. Il se découvrait des lésions

morbides et justifiait le diagnostic en confondant la torture des

privations avec des maladies imaginaires, si vite disparues, au

renouveau de l'enchanteresse.

D'abord, ce furent des sentiments de bien-être et de béatitude, une

ivresse délicieuse, un Nirvâna boudhique, des extases, tout un horizon

de voluptés, un réveil de l'esprit, une accélération de la pensée, une

double vie.

Quand l'habitude amoindrit les effets du poison, le morphinomane eut une

personnalité, non pas entièrement dédoublée comme celle de quelques

névropathes, mais diverse et toujours consciente, en pleine identité du

_moi_, aussi bien dans le rire succédant aux doses multipliées que dans

les larmes des jours de jeûne. Il n'aliénait pas sa personnalité pour en

revêtir une autre; il ne subissait aucun _moi_ extérieur, et demeurait

lui-même, triste ou gai.

Si la valeur d'amour semblait diminuer, en raison directe des doses

morphiniques, il attribuait ce decrescendo à sa trop longue

fréquentation de la Stradowska, jurant de reverdir près de la marquise

de Montreu. Oui, la Pravaz avait toutes les vertus, et on l'accusait

injustement d'altérer les facultés génitales.

* * * * *

Le lendemain de la modeste fête, au café de la Paix, Raymond se leva,

dès huit heures, et en petite tenue, monta à cheval pour se rendre au

quartier de cavalerie.

Dans le froid vif, il trottait, le képi sur les yeux, les bottes

éperonnées et luisantes, la tunique moulant sa taille, sous le grand

manteau de drap bleu foncé, le sabre cliquetant--et le cavalier était

alerte et joyeux, le long des rues, grâce à l'aiguille ensorceleuse.

Sur le pont de l'Alma, il contempla la Seine, toute noire, au milieu de

ses rives blanchies de neige, et plus loin les remorqueurs traînant des

voitures de bois ou de charbon, les bateaux-mouche désertés, les

mariniers grondant contre le brouillard.

Quai d'Orsay, il vit une armée de balayeuses, presque toutes de vieilles

femmes dont les jupes suintaient l'horrible détresse, venues là, comme

en un Sabbat, occupées à chasser de leurs balais de sorcières des tas

neigeux; et défilèrent ensuite de maigres employés avec des visages de

pauvres et de longs nez que le froid rougissait et faisait pareils;

puis, des ouvriers, puis, des voyous, puis, des filles en cheveux

raccrochant les redingotes matinales de leurs doigts crevés d'engelures;

puis, des oiseaux ébouriffés à la cime des arbres nus, et piaillant la

misère.

Tous ces êtres glacés, toutes ces choses mortes, il aurait voulu les

réchauffer, les ressusciter de sa miséricordieuse tendresse, leur donner

un peu de joie. Des mendiants le comprirent; ils entourèrent le

cavalier--et Raymond plus heureux fit sa distribution quotidienne plus

large.

Un factionnaire lui porta les armes; il salua et passant près du corps

de garde, se dirigea vers la cour du quartier.

--Le capitaine est dans un de ses bons jours, dit le sous-officier qui

commandait le poste.

--Ne vous y fiez pas, maréchal des logis, répliqua le brigadier. Avec ce

sacré Pontaillac, on ne sait jamais si c'est du lard ou du cochon!

--Moi, je sais le pourquoi, hasarda un simple cuirassier, fils de

famille, et tête brûlée.

--Il est cocu?

--Non.

--Il se saoûle?

--Non.

Le maréchal des logis et ses hommes, la pipe à la bouche, se groupèrent

autour du poêle, et le cuirassier instruit leur expliqua les phénomènes

de la morphine.

On s'écria:

--Il ferait mieux de boire des bocks!

--Et même des champoreaux!

--Et même de la verte!

Après avoir écouté le rapport, le capitaine rejoignit le major Lapouge,

à la salle de visite.

--Veuillez donc, cher ami, me donner un mot. J'ai besoin d'une solution

à soixante pour cent?

--Jamais, capitaine!

--J'irai chez un docteur civil.

--Allez-y! Moi, je ne suis pas un assassin!

Et il lui tourna les talons.

* * * * *

Rentré à son hôtel, Pontaillac fit sa toilette, et il déjeuna de bon

appétit.

Clément, l'ordonnance qui le servait, un énorme rougeaud de Normandie,

reçut l'ordre de faire atteler le coupé.

Mais, Raymond jugea qu'il avait encore quelques minutes, et, le cigare

aux dents, il visita l'hôtel, animé du désir de le meubler à neuf pour

une heure bénie, celle où la marquise de Montreu daignerait y

apparaître.

Oh! ce jour-là, il voulait une restauration complète, depuis les sièges

et les tentures jusqu'aux boiseries, aux glaces et aux litées, et tout

serait bouleversé, en cette demeure bâtie au siècle dernier par un

financier amant d'une danseuse de l'Opéra: tout rayonnerait d'une

virginité nouvelle, les salons, les chambres, le fumoir, la

bibliothèque, l'office, les remises, les écuries, les jardins--et

seules, puisqu'elles avaient droit à l'immortalité, vivraient toujours

jeunes, les admirables peintures de Boucher.

A deux heures, le capitaine montait en voiture, et ordonnait, tremblant

d'amour:

--A l'hôtel de Montreu!

* * * * *

Lorsque Pontaillac entra dans la bibliothèque du marquis Olivier,

celui-ci était debout et pâle devant le foyer qui allumait de ses ors

les marbres, les bronzes, les cuirs de Cordoue, les reliures précieuses

et le double blason des Montreu et des La Croze.

--Qu'as-tu donc, Olivier? demanda Raymond, avant même d'avoir serré la

main du marquis.

--Je suis inquiet; ma femme est souffrante.

--Rien de grave, n'est-ce pas? balbutia le visiteur qu'une angoisse

envahissait.

--Je l'espère. Aubertot est auprès d'elle; il m'a renvoyé, et j'attends.

Raymond n'osait plus regarder l'ami qu'il voulait trahir, le gracieux

gentilhomme aux cheveux blonds, à l'oeil doux et rêveur, à la barbe

mousseuse taillée en pointe, dont la fragile et élégante silhouette

enveloppée d'une robe de chambre en velours noir très simple contrastait

si fort avec la puissance du beau soldat.

--Hier encore, à l'Opéra, la marquise était gaie, souriante.

--Oui, mais, ce matin, en déjeunant, Blanche a été prise d'un violent

mal de tête, et depuis les douleurs sont devenues intolérables.

--Je te laisse, mon ami.

--Non, reste. Le docteur va descendre dans un instant, et je suis bien

aise de t'avoir auprès de moi.

Une porte s'ouvrit, et le docteur Étienne Aubertot, professeur à la

Faculté et membre de l'Académie de médecine, parut avec sa bonne figure

de chanoine entièrement rasée et que surmontait au-dessus d'un front

très haut, vrai front de penseur et d'artiste, une chevelure grise aux

boucles soyeuses.

--Eh bien? dit Olivier.

--Eh bien? répéta Pontaillac, malgré lui, sous le visible effort d'une

inquiétude grandissante.

--La marquise n'est pas en danger, mais elle souffre atrocement d'une

névralgie susorbitaire que je vais combattre avec de l'antipyrine.

François est parti en chercher.

--Vous croyez, docteur, que l'antipyrine la guérira?

--Nous aurons au moins un soulagement, mon cher marquis.

--Hâtez-vous, de grâce?... Blanche est martyrisée.

--C'est vrai. La névralgie susorbitaire a sa place au nombre des maux

humains les plus douloureux; mais dans une demi-heure...

--Et vous la laisserez souffrir une demi-heure encore? C'est impossible!

--Que voulez-vous? J'espère que l'antipyrine agira, et, du reste, il n'y

a pas de meilleur remède.

--Je vous demande pardon, monsieur le docteur, fit Pontaillac. Il y en a

un puissant, radical, infaillible.

--Et pourrais-je connaître cette belle panacée?

--La morphine, cher maître, la morphine!

Le professeur Aubertot réfléchit un instant et observa le capitaine de

son oeil bleu très clair:

--Ma foi, vous avez raison, et je vous remercie de m'y avoir fait

songer.

Il se tourna vers M. de Montreu:

--Je vais écrire une ordonnance.

--Inutile, docteur, continua Raymond. J'ai là sur moi tout ce qu'il faut

pour guérir.

Pontaillac tendit au médecin un minuscule flacon et un écrin des plus

élégants.

--Non, non! Pas ça! pas ça! dit Aubertot: Je n'en connais pas la dose,

et je veux une solution très faible; mais j'accepte l'instrument. Vous

êtes notre Providence, mon cher capitaine.

L'officier prit congé de M. de Montreu et du docteur Aubertot, et

quelques minutes plus tard, le mari et le médecin pénétrèrent dans la

chambre de la malade.

Sur une haute et vaste litée, en un fouillis de dentelles, la marquise

Blanche de Montreu, née de La Croze, étreignait nerveusement sa tête de

ses deux mains aux doigts légers, et le long des épaules un peu maigres

et des bras nus, les beaux cheveux roux s'épandaient avec des lueurs

métalliques. On devinait, au travers de la chemise de surah et l'on

voyait par l'échancrure de la gorge, une peau rosée d'un sang vermeil;

le corps était jeune et chaud, et les formes juvéniles, dans leur chaste

enveloppement, étaient pleines de grâce et de suggestions voluptueuses.

Elle retomba sur l'oreiller, en étouffant un cri de douleur; ses beaux

yeux de velours brun s'emperlaient de larmes, le petit nez aux narines

délicates, les lèvres qui laissaient voir une rangée de dents mignonnes,

le cou svelte, tout ce charmant visage, enfin toute cette adorable

jeunesse luttait, vaillante, pour ne pas affliger l'époux adoré.

Aubertot s'avança, tête nue, et dit:

--Madame, nous vous apportons le soulagement.

Le docteur emplissait la Pravaz d'une solution de morphine au trentième,

et Olivier se sentait trembler à l'idée que l'aiguille blesserait les

chairs roses et douces.

Pontaillac, l'ami Pontaillac, le cuirassier-hercule, pouvait supporter

une opération même terrible--mais elle, sa dame si fluette, sa Blanche

si impressionnable, aurait-elle la force?

Et, dans son ignorance du remède, comme s'il devinait les choses à

venir, Olivier arrêta brusquement le bras du docteur.

--Non... Je vous en prie?

--Pourquoi?

--J'ai peur... pour elle.

--Aucun mal, aucun danger, monsieur.

--Vous me le jurez?

--Marquis, je vous le jure.

Il y eut un silence.

--Moi, je n'ai pas peur, Olivier, fit la marquise, en présentant son

bras.

La piqûre faite, Aubertot questionna la dame.

--Vous ai-je fait du mal?

--Pas du tout; mais je souffre toujours.

--Attendez.

Les deux hommes s'éloignèrent au fond de la chambre, et Blanche commença

bientôt à subir la domination du stupéfiant.

Immobile, d'un oeil déjà voilé, elle regardait le christ d'argent cloué

sur un sombre velours, le bénitier d'ivoire, le prie-Dieu, la glace de

Venise, les bibelots, les portraits, le vitrail des hautes fenêtres, et

ces objets s'animaient et vivaient.

Le docteur et le mari se rapprochèrent, observant la femme. A un moment,

sa respiration très calme sembla s'arrêter tout à fait: le médecin

secoua doucement madame de Montreu, et la respiration reprit aussitôt,

franche, régulière.

Blanche ne dormait pas; elle ne souffrait plus; elle ne répondait pas

aux paroles qu'Olivier lui adressait; mais elle les entendait pour ainsi

dire inachevées, sans précision humaine, telles que ces voix qui, dans

le rêve, bruissent à nos oreilles leurs harmonies confuses. Elle ne

remuait pas; mais ses lèvres entr'ouvertes souriaient d'un sourire de

béatitude--et toute la femme se transportait vers un au-delà où elle

jouissait de secrètes et incomparables extases.

Au bout d'une heure de calme persistant, le médecin se retira.

--Vous veillerez, dit-il au mari, car il faut secouer madame la

marquise, si la respiration s'arrête encore.

Il s'en tint là, ne voulant pas ajouter que souvent, après une piqûre,

il se produit chez certaines personnes un état comateux dont les suites

peuvent être graves.

* * * * *

Le soir était venu, et Olivier demeurait seul auprès de madame,

lorsqu'un appel se fit entendre à la porte.

--Entre, ma bonne Catissou, autorisa le marquis.

Une femme s'avança très droite, malgré son grand âge, en robe de

popeline noire, coiffée d'un fichu de soie rouge, à la manière des

Bordelaises; elle marchait, recueillie et non pas servile: deux bandeaux

de cheveux blancs ornaient son front sillonné de rides profondes, et sa

bouche démeublée gardait un sourire de bonté infinie.

Cette vieille servante avait vu naître et grandir Olivier, là-bas, en

Limousin, dans le manoir ancestral de Montreu; elle l'avait élevé,

dorloté, à la mort des parents, et sous la tutelle d'un oncle

aujourd'hui disparu. Et quand le gentilhomme, marié à l'unique héritière

d'une noble maison, quitta la Haute-Vienne pour Paris, elle voulut le

suivre, le servir encore, de tout son dévouement de chienne maternelle

aimée et respectée.

En cet hôtel du boulevard Malesherbes, au milieu des larbins qu'elle

commandait, de toute la valetaille fin-de-siècle, elle aimait à tricoter

des bas, le soir, près des fourneaux de la cuisine, en gémissant des

vastes cheminées seigneuriales et des flambées énormes.

Olivier voyait en elle une amie, presque une parente, et sur son ordre,

elle le tutoyait comme autrefois du temps où elle déshabillait le petit

gentilhomme, bordait le lit, s'enorgueillissait d'être l'humble maman de

son «monsieur».

Elle dit, en patois limousin:

--Olivier, je viens de coucher la petite Jeanne. Comment se trouve notre

dame?

--Beaucoup mieux, sourit le gentilhomme.

L'ancienne ajouta:

--Tu ne peux pas rester ici toute la nuit... Ta vieille est là...

Voyons, il faut aller te coucher... Ne fais pas l'entêté...

M. de Montreu, assez hautain avec les autres serviteurs, riait des

familiarités de Catherine, et loin de les combattre, il les encourageait

par ses réponses patoises et l'évocation du lieu natal.

--Je veillerai tout seul.

--Non... Non...

Sans la brusquer, il poussa la femme vers la porte, courut embrasser

dans la chambre voisine, Jeanne, sa fille, une blondinette de quatre

ans; puis il s'installa dans un grand fauteuil.

Mais, avant l'aurore, Blanche l'invita des yeux à se glisser près

d'elle, et ils s'aimèrent.

La jeune marquise oubliait sa maudite névralgie, et jamais elle ne fut

plus amoureuse, ni plus désirable. Elle conservait le souvenir de la

douleur, mais sous le charme de la morphine, dans l'apaisement de tout

son être, cette douleur la désertait pour s'acharner contre une autre

femme, et elle plaignait la remplaçante immatérielle de tant souffrir.

D'autres phénomènes, au réveil de l'esprit, se manifestèrent avec les

couleurs exactes des tableaux: sa chambre de malade se transforma en un

parc magnifique, et la marquise revit le château paternel, les

Tuilières, à la belle saison des vacances. Jeune fille, elle y fêtait

ses deux meilleures amies du Sacré-Coeur, de Limoges: une cousine pauvre,

Mathilde de Chastenet, aujourd'hui Mme Gouilléras, la femme d'un riche

marchand de bois, toujours exilée dans leur trou de province; Geneviève

Saint-Phar, oh! celle-ci, une demoiselle du dernier train, du dernier

bateau, de la dernière périssoire, une doctoresse parisienne que Blanche

eût appelée à son lit de douleur, sans la crainte de blesser l'illustre

maître Aubertot.

Puis, la dame charmée se reportait aux jours où M. de Montreu engagea sa

campagne amoureuse. Tous deux s'adoraient; l'union des La Croze et des

Montreu assortissait les avantages de la naissance et la fortune. Mais,

il y avait un rival, un jeune homme également bien né et plus

millionnaire qu'Olivier--un voisin, le seigneur du château des Ormes, le

comte Raymond de Pontaillac, alors lieutenant de cuirassiers.

Mlle de La Croze n'hésita pas: le grand Raymond l'effrayait, et elle

choisit Olivier, malgré peut-être les désirs de son père.

Les relations se firent très rares entre les Montreu-La Croze et

Pontaillac. Cependant, après la naissance de Jeanne, l'officier en congé

se présenta aux Tuilières. Désormais, tout nuage s'évanouit; Raymond

traitait Blanche en camarade, parlait à Olivier de ses maîtresses.

A Paris, le feu s'était réveillé, embrasant le coeur et les sens du

capitaine, et l'homme dut abriter sa passion irrésistible, sous les

dehors d'un violent amour, d'un amour de parade pour la Stradowska.

Morphine · 第 6 / 27 题