Villa Saïd, dans une vaste pièce au plafond de cristal et aux murailles
tapissées de satin rouge et piquées d'objets étranges, de trophées, de
faïences, de poignards, de fusils, de lances, de haches, de fouets de
chasse, de têtes d'animaux, de cornes, de flamberges, de spontons, de
hallebardes, d'ombrelles chinoises, de masques, de chapeaux mexicains,
de sabres russes, Christine, allongée sur une montagne de peaux de
bêtes, caressait tendrement ses deux grands lévriers noirs, Bog et
Tolgo.
Elle était drapée d'un peignoir cachemire chaudron ouvert à partir de la
taille sur un panneau de satin soufre brodé de chrysanthèmes, le fond
travaillé en petits plis à la lingère; elle se souleva, prit un miroir,
et devant son visage d'une irrégulière et fraîche beauté, devant sa
blonde et magnifique chevelure, ses yeux bleus, d'un bleu saphir, son
nez gracieux, ses lèvres vermeilles et d'une chair neuve, ses jolies
dents, elle sourit d'un sourire qui disait à la fois l'orgueil de se
trouver belle et le chagrin d'être seule à aimer.
Au-dessus d'elle, un dais de soie vieux rose brochée de blanches
marguerites, avec des hampes d'étendards que terminaient des gueules de
dragons en bronze, lui faisait une lumière douce, dans la fantasmagorie
des étoffes, l'éclat des ors, des plumes et des fleurs. Çà et là, des
palmiers, des dracoenas, des gynériums, des corbeilles de lilas blanc,
des éventails de plumes d'autruche, des paons et des aigles empaillés,
des mimosas, des jasmins d'Espagne, des camélias, des primevères, des
rhododendrons, une orgie de roses, une sardanapale de verdure, et tout
le long du temple, des peaux de bêtes jetées, gardant des apparences
vivantes de lions, de tigres, de jaguars, de buffles, de castors, de
renards, de loups, d'ours, d'hyènes et de crocodiles.
Les dressoirs d'ébène supportaient un nombre infini d'artistiques
richesses, des curiosités de tous les âges et de tous les peuples:
émaux, saxes, ivoires, laques, bibelots de marbre, de serpentine, de
bronze, d'argent et d'or.
En face de la monumentale cheminée de granit, une immense volière aux
barreaux dorés et aux cascades versicolores, comme les fontaines
lumineuses de l'Exposition, donnait asile à un monde d'oiseaux, et sous
le ruissellement des gerbes liquides et des plumages, une cassolette
odorante exaltait un millier de chanteurs.
Si les panoplies variées remontaient au fanon de pourpre des rois francs
pour se terminer au javelot des Howas, les tableaux, les marbres et les
bronzes, tous les chefs-d'oeuvre des maîtres anciens et modernes,
offraient un pittoresque assemblage: les Rubens, les Benvenuto Cellini,
touchaient les Carpeaux, les Falguière et les Meissonier; une tête de
Ribot avait à sa droite un paysage de Guillemet; une étude de Puvis de
Chavannes avait à sa gauche une aquarelle de Forain, et là-bas, sur son
estrade de velours blanc, trônait un piano à queue, le dernier cri
d'Erard. Enfin une châsse étincelait de joyaux, lyres, colliers,
bracelets, vases, rivières, ciboires, hanaps, miniatures, camées, palmes
d'argent, fleurs de rubis, couronnes d'or,--des souvenirs de princes, de
rois, d'empereurs, autant d'hommages, autant de lyriques victoires.
Maintenant, la Stradowska allait et venait, fiévreuse, en relisant une
lettre de Pontaillac, une lettre de banales excuses où Raymond cherchait
à justifier son absence.
--Il ment! grondait-elle... Il ment!... Il ment!...
Sa taille imposante se dressait dans un vent de colère, et ses petits
doigts claquaient, rageurs. Elle s'arrêta près d'un guéridon encombré de
livres, de journaux, de partitions, de feuilles illustrées. On voyait là
des dédicaces de musiciens et d'auteurs illustres, des articles
élogieux, des portraits du dernier rôle, des lettres de Gounod, de
Massenet, de Saint-Saëns, les félicitations enthousiastes des grands
compositeurs russes, Cui, Rimsky-Korsakoff, Glazounow, Liadow, Lavroff,
Beleff, une véritable moisson de gloire--et Christine, désolée, envoya
d'un coup d'escarpin, toute la moisson au diable-vauvert.
Fille d'un officier russe, orpheline élevée à Moscou, dans
l'Institut-Catherine qui est pour les grandes demoiselles de là-bas ce
que sont nos maisons de la Légion d'honneur pour les filles des
légionnaires, Christine avait une âme d'artiste. Elle charmait
directrices et compagnes de sa voix chaude et vibrante, et au sortir de
l'Institut, elle courut l'Europe. Les succès de Pétersbourg, de Milan,
de Vienne et de Londres l'appelaient en France, et ce fut après un
mémorable triomphe à l'Opéra, que le brillant capitaine lui dit les
premiers mots d'amour.
Elle aimait Raymond: elle l'aimait de toute sa jeunesse, de tout son
sang; elle s'était livrée tout entière, et elle le voulait tout entier.
Ses autres amants--les amours de passage--elle les oubliait, rajeunie
d'une foi nouvelle.
Pourquoi l'abandonnait-il? D'abord, elle attribua la cause des
nervosités du jeune officier à la sinistre liqueur dont elle cherchait
vainement à interdire l'usage, mais, l'autre soir, en voyant Raymond
dans la loge de Mme de Montreu, la Stradowska eut la pensée d'une
rivale. Tandis que sur la scène, elle jouait pour lui, indifférente aux
bravos et au feu des jumelles, Pontaillac se tenait à la droite de la
marquise Blanche, et il ne regardait Christine que lorsque le marquis
Olivier regardait Madame. Lui, si élégant, il prenait là-haut des
allures de collégien, et la diva le vit trembler et rougir, quand le
marquis aida sa femme à mettre une sortie de bal.
La trahison était-elle accomplie ou seulement en voie d'espérance?
Christine l'ignorait encore. Que pouvait-il reprocher à sa fidèle
maîtresse? Est-ce qu'elle lui coûtait trop d'argent? Non, car outre que
l'engagement à l'Opéra et les honoraires des soirées mondaines
assuraient le train de l'hôtel, la diva possédait quelques rentes.
Pontaillac la comblait de fleurs et de bijoux, et si elle faisait mine
de refuser, il se fâchait. Elle l'aimait, l'adorait, millionnaire, comme
elle l'aimerait, l'adorerait demain, si les millions venaient à
s'évanouir.
Et ce qui prouvait le désintéressement absolu de Christine, c'est
qu'elle ne songeait point à épouser Raymond: femme, elle le préférait à
un rang social; artiste, elle le préférait à son art.
--Monsieur Rajileff est là, madame, vint annoncer une des servantes.
--Qu'il entre!
De nouveau, couchée sur l'amas de fourrures, Christine éloigna ses
lévriers et tendit la main au visiteur.
--Je m'ennuie, Loris.
Très respectueusement, l'homme, un grand et maigre vieillard à favoris
grisâtres, parla de la répétition quotidienne.
--Non, je ne chanterai pas aujourd'hui, et je ne chanterai peut-être
plus jamais, déclara Christine qui allumait une cigarette.
--Par les Saintes-Images! C'est impossible! fit l'accompagnateur
habituel de la diva.
--Loris?
--Madame?
--Est-ce que je suis aussi jolie que les Parisiennes?
--Bien plus belle! Et le Tout-Paris est unanime à célébrer votre talent
et votre beauté!... Vous avez lu les journaux?
--Je m'en moque!
--Les illustrés donnent votre portrait, et je vous signale un article du
_Rabelais_.
--Ça m'est égal!
--Il faut vous distraire, madame; il faut travailler. Allons, donnez-moi
la joie de vous entendre.
--Pas encore, mon bon Rajileff.
Ils évoquèrent leur pays, les steppes immenses, les fleuves, les
merveilles du Kremlin, et comme au souvenir des choses lointaines et
bénies, le calme renaissait sur le visage de la jeune Russe, on entendit
vibrer le timbre de l'antichambre.
Christine écouta et ne put réprimer l'effet d'une désillusion.
--Madame, dit la camériste en entrant, il y a là un monsieur qui insiste
pour voir Madame. Voici sa carte.
La Stradowska lut sur le bristol: «César Houdrequin, rédacteur au
_Rabelais_.»
--Je ne connais pas ce monsieur; je ne reçois pas. Sais-tu ce qu'il
veut?
--Il a parlé d'une interview.
--Les interviews, j'en ai assez!
Mais la diva réfléchit, et animée de cette idée qu'à force d'éclat, elle
arriverait à reconquérir son amant, elle pria Loris Rajileff de passer
dans un salon voisin et reçut le journaliste.
César Houdrequin, jeune gommeux à monocle, tête brune et frisée, avec un
nez en lame de sabre et une barbiche de chasseur à pied, s'inclinait en
homme du monde.
--Madame, je vous apporte d'abord les compliments du _Rabelais_.
--Votre journal, monsieur, répondit la diva, est toujours aimable, et
j'en suis bien reconnaissante... Veuillez vous asseoir.
Et pleine de bienveillance, elle offrit une cigarette orientale à
l'interviewer, qui commença, entre deux bouffées:
--Chère madame, on a déjà beaucoup écrit sur vous, sur votre talent, sur
vos charmes, sur votre génie d'artiste; on sait les propositions qui
vous sont faites chaque jour par les plus grands impressarii de
l'Amérique; on n'ignore pas votre refus hautain d'aller chanter en
Allemagne: vous Russe, vous vous êtes montrée plus Française que bien
des Français. Mais, ce n'est pas là le motif de notre interview.
Aujourd'hui, le public a des exigences considérables, et je dirais que
le _Rabelais_ peut les satisfaire, si ma modestie n'y était intéressée.
Un journal bien informé doit à ses lecteurs... presque des
indiscrétions. Pardonnez-moi donc, madame, et daignez me répondre.
Est-il vrai qu'un des grands-ducs de Russie a déjeuné chez vous, ce
matin, et que...
La Stradowska l'interrompit vivement:
--Je n'ai reçu la visite d'aucun duc, monsieur, et je ne comprends pas
votre interrogation tout au moins bizarre. Je vis ici comme il me plaît,
et mon existence privée ne regarde personne.
--Ah! madame, ne vous fâchez pas! Je vous le répète, et vous le savez,
le _Rabelais_ est obligé par ses lecteurs...
--Tant pis pour vos lecteurs!
--Mais la visite d'un grand-duc n'a rien de blessant, au contraire, et
votre célébrité va y gagner.
--Assez, monsieur.
Houdrequin murmura des paroles courtoises. Oh! il n'entendait pas
abuser! Il soumettrait à Christine son interview, avant de la livrer au
journal. Vraiment, il n'y serait point glissé de choses galantes, et le
public verrait là un simple hommage rendu par une impériale altesse à
une illustre compatriote.
--Vous m'ennuyez, monsieur! Je n'ai jamais eu de relations avec les
grands-ducs.
--Même... platoniques?
--Même platoniques.
--Et le prince de Galles?
--Eh bien, quoi, le prince de Galles?
--Est-ce que vous n'avez pas soupé vendredi avec Son Altesse au Pavillon
Chinois?
--Jamais de la vie!
--Alors, le directeur du _Rabelais_ va me flanquer à la porte.
--Et pourquoi ça?
--Parce que, sur le ragot d'un confrère, je lui ai promis des
révélations russes et anglaises.
--Votre confrère s'est amusé de vous!
--Et il me le payera! Au revoir, madame.
--Adieu, monsieur.
Demeurée seule, Christine appela Rajileff et furieuse de la visite du
reporter, se détendit les nerfs, aux accords du piano, avec des
roulades.
* * * * *
Vers les quatre heures, un landau, attelé d'une magnifique paire
d'orloffs, s'arrêta devant l'hôtel de la villa Saïd, et le capitaine de
Pontaillac en descendit.
--Ah! te voilà enfin! gémit la Stradowska, toute éplorée entre les bras
de Raymond.
Ils restèrent un moment serrés l'un contre l'autre. L'officier inventait
des excuses, mais Christine lui ferma la bouche d'un baiser.
--Ne mens pas?... Tu ne m'aimes plus... Tu aimes une autre femme?...
--Je te jure...
--Ne mens pas!
Le souvenir de la marquise de Montreu lui brûlait le coeur et les lèvres,
mais elle se sentit le courage de se dominer, prête à tous les pardons,
à toutes les grandeurs.
--Aime-moi un peu?
--Je t'adore!
Cette fin de journée, ils la passèrent au Bois, dans la voiture du
comte, et le soir, après un souper en tête-à-tête, Raymond voulut bien
faire à Christine l'aumône d'un semblant d'amour.
Qu'ils la connaissaient mal ceux qui la soupçonnaient de trahir son
amant, son idole!
--Veux-tu, chéri, que je quitte le théâtre?
--A quoi bon!
--Je n'aime que toi...
--Et la gloire, ô Christine?
--La gloire, le bonheur, c'est toi, toi, rien que toi!
Elle l'entourait de ses beaux bras, le chauffait de toute l'ardente
chaleur de sa jeunesse, et lui, l'esprit en déroute, rêvait de la grande
dame.
--Laisse-moi...
--Raymond?
--Tu m'agaces!
--Mon bien-aimé?
--Tu m'embêtes! J'ai besoin de ma piqûre.
--La morphine te tue!
--Elle me fait vivre.
--Demain, Raymond...
--Non... Vite, ma Pravaz!
* * * * *
Au matin, de retour chez lui, le capitaine trouva un billet aimable du
marquis de Montreu et un petit paquet renfermant une de ses Pravaz si
gracieusement offerte au docteur Aubertot pour l'usage de la marquise
Blanche.
Le billet disait:
«Mon vieux Pontaillac,
Grâce à la morphine, ma chère femme a vu disparaître sa névralgie
rebelle. Nous te proclamons le premier médecin de France, et te
fêterons, si tu veux bien, lundi soir, sept heures.
Il y aura des perdreaux, des bécassines et un lièvre du Limousin, une
chasse superbe de bon papa La Croze.
Ton ami,