DUBUT DE LAFOREST.

I

Une nuit de novembre 1889.--Au café de la Paix, dans l'une des petites

salles chaudes et moelleuses dont les portes ouvrent sur la place de

l'Opéra, la pendule marquait onze heures, lorsque Jean de Fayolle posa

le dé de la victoire, en disant: «Domino!»

Fayolle, capitaine du 15e cuirassiers, un jeune et vert gaillard,

moustachu de roux, occupait un coin de la banquette de rouge velours, et

à sa droite et devant lui se tenaient ses deux adversaires: le major

Edgard Lapouge, grand blondin, aux blondeurs flavescentes, avec de gros

yeux bleus très expressifs, derrière un binocle

d'or;--Arnould-Castellier, directeur de la _Revue militaire_, une

ancienne et honorable culotte de peau, vieille tête blanchie dans les

grades inférieurs, toujours à l'ordonnance, et malgré la bedaine et les

joues rubicondes, essayant de lutter contre l'empâtement civil et se

donnant des allures d'activité par ses gestes brusques, sa voix

impérative, ses rudes moustaches neigeuses et coupées en brosse.

--Et Pontaillac, viendra-t-il, oui ou non? demanda le major.

--Il viendra, répondit Fayolle.

--Jamais!... Pas de Pontaillac! intervint de la table voisine, le

lieutenant Léon Darcy, brun et gentil cuirassier, également du 15e qui

humait un sherry-gobler, en écoutant les histoires drôles de deux

horizontales assises à ses côtés.

--Qu'en savez-vous, Darcy? fit le capitaine.

--Pontaillac est à l'Opéra, et il ne s'ennuie pas, dans une loge

d'entre-colonnes, avec une charmante femme.

--La marquise de Montreu? interrogea Arnould-Castellier.

--Précisément.

Le capitaine de Fayolle alluma un cigare:

--Vous êtes fou, Darcy! Notre brave Pontaillac n'a d'yeux et d'oreilles

que pour la Stradowska, et il a bien raison: la grande artiste russe est

un morceau de rois, je veux dire de capitaines de cuirassiers.

--Pontaillac est de taille à mener deux amours! insista le lieutenant.

--Trois! gronda le major Lapouge.

--Comment, trois?

--Vous oubliez, messieurs, la plus chère de ses maîtresses, la plus

perfide et la plus dangereuse.

--C'est?

--La morphine.

A ce mot de «morphine», les deux femmes qui amusaient Léon Darcy

s'approchèrent curieusement des joueurs, mais le major ne voulut donner

aucune explication.

Bientôt, la bataille recommença, et on n'entendit plus que des voix

grêles et potinières, avec le refrain des joueurs et le cliquetis des

dominos, sur la table de marbre.

--A vous, la pose.

--J'ai le patard.

--Du quatre.

--Et du re-quatre.

Entre les deux horizontales de haute marque, Léon Darcy luttait de

propos galants pour la joie de la brune Thérèse de Roselmont et de la

blonde Luce Molday, très gentilles et capiteuses, la première en rouge,

la seconde en bleu, toutes deux étincelantes de diamants.

Le jeune officier et les dames parlèrent de la Stradowska dont tous les

journaux affirmaient le succès de femme et d'artiste. Elle arrivait de

Pétersbourg, son pays: là-bas, elle venait d'ensorceler boïards et

princes, de ruiner un des grands-ducs, et elle possédait des trésors

inestimables, en son hôtel de la Villa Saïd: telle était la légende

parisienne.

--Et le capitaine de Pontaillac est l'amant de cette femme? minauda

Thérèse à l'oreille de Léon.

--Mais oui!

--Il est donc bien riche? dit Luce.

--Assez... Deux cent mille livres de rentes.

--Joli garçon?

--Regarde, chère, conclut Darcy, en désignant l'homme qui entrait.

--Ah! voilà Pontaillac! s'écrièrent Fayolle et Arnould-Castellier.

Et tandis que le comte Raymond de Pontaillac serrait les mains des amis,

les deux horizontales le regardèrent, prises d'une sensation inédite qui

les secouait de leur torpeur de commerçantes blasées, les piquait d'un

désir luxurieux, les jetait hors d'elles-mêmes.

Il avait trente ans; il était de haute taille, avec de larges épaules,

une poitrine solide, un visage bronzé, des cheveux bruns et courts, de

noires et voluptueuses moustaches, un nez évoquant le souvenir des

Valois, des lèvres de chair rose, de jolies dents et des extrémités fort

délicates pour une académie si robuste: sous des sourcils épais, ses

grands yeux châtains, frangés de longs cils, brillaient tantôt de doux

éclats et tantôt ils s'immobilisaient en ce rayon ardent et fixe, en

cette presque surnaturelle lumière que l'on observe chez les hypnotisés.

Par la pelisse entrebâillée, par la riche fourrure, l'habit, le gilet à

coeur et le pantalon noir révélaient des formes d'athlète, et le blanc

plastron de la chemise--la fine cuirasse mondaine--faisait songer les

dames guerrières à l'autre cuirasse de métal aux éblouissantes

blancheurs.

Tout en lui disait la peau et l'âme d'un mâle, et cependant la

musculature merveilleuse s'agitait et tremblait, sous un tic nerveux

imperceptible, non point comme un jeune rameau, à l'effort de la sève,

mais comme un arbre jadis bien planté, bien fleuri, et que dévorent les

vers, en son printemps.

Assis près du camarade Fayolle, Raymond de Pontaillac demeurait grave,

indifférent au jeu de dominos et à toutes les propositions de joyeusetés

nocturnes.

--Voulez-vous un tour à quatre? lui dit le major; je gagne tout ce que

je veux.

--Qu'est-ce que cela me fait? Si vous croyez que je m'intéresse à votre

sacrée partie!...

Un garçon s'approcha, demandant ce qu'il fallait servir.

--Rien!... Ah! si... un verre d'eau!... Je meurs de soif!

Quand le capitaine de Pontaillac eut avalé un verre d'eau frappée, il

s'absorba dans la lecture du _Soir_, et les deux horizontales ne purent

s'empêcher de dire au lieutenant:

--Il n'est pas drôle, ton ami.

--Ma foi, non!

La partie terminée, Jean de Fayolle voulut amuser Pontaillac. Il

indiquait dans la salle voisine et derrière une glace dépolie le vieux

monsieur, bien connu des officiers, et en train, selon son habitude, de

mettre au jour l'_Annuaire militaire_.

--Quelle patience, hein?

--J'ai envie de l'étrangler!

--Oh! Raymond?...

--Une vilaine histoire que nous bâtirions là! fit Thérèse, en riant. Mon

capitaine, vous le croqueriez d'un seul morceau, ce brave homme!

--Et vous auriez tort, Pontaillac, déclara Arnould-Castellier. Le

correcteur est un de nos meilleurs amis.

--Que voulez-vous? Je souffre et j'ai des humeurs noires que je ne puis

vaincre et dont j'ignore la cause.

--Je la connais, moi, affirma le major qui érigeait des dominos en tour

Eiffel.

--Des bêtises!... La morphine, n'est-ce pas?

--Eh bien, oui, la morphine!... Vous vous tuez, Pontaillac!

--Me tuer? Allons donc! Dès que ça me fera mal, je cesserai.

--Il sera trop tard; vous ne pourrez plus enrayer!

--C'est possible, car ce qui fait souffrir, ce n'est pas de prendre,

mais de ne pas prendre de la morphine.

--Vous voyez bien!

Jean de Fayolle commanda une marquise au champagne, et malgré les

invitations des camarades et les sourires de Thérèse et de Luce, Raymond

se mit à sabler des verres d'eau.

Brusquement, la tour d'ébène et d'ivoire du major Lapouge s'effondra, et

les dés roulèrent avec fracas sur le marbre.

--Vous êtes stupide! cria Pontaillac.

--Merci, capitaine... Fort aimable, en vérité!

--Pardon, major, pardon, mon ami, je suis tellement énervé que le

moindre bruit m'exaspère.

--Ah! cette gueuse de morphine! C'est elle qui vous bouleverse!...

Pontaillac, vous arriverez à être très malade!

--Vous vous trompez, major. J'ai besoin de ma piqûre, voilà tout.

--Prends un verre de champagne, cela vaudra mieux, dit Fayolle.

--Mais oui! mais oui! continuèrent les autres.

--A nos amours, capitaine! soupira Thérèse.

D'un geste, Raymond éloigna la main de Luce qui lui tendait une coupe

mousseuse, et il parut s'intéresser à une réussite du directeur de la

_Revue militaire_.

Thérèse avait pris machinalement des journaux illustrés et contemplait

un portrait de Christine Stradowska, la diva illustre, la belle

maîtresse de Pontaillac. Celui-ci, fatigué de lutter contre une

obsession, s'était baissé, et ayant relevé son pantalon et un caleçon de

soie, venait de se faire à la jambe une piqûre de morphine.

Comme il se dressait, Luce Molday vit un objet briller dans sa main, et

elle s'en empara, très rieuse.

--Eh! la jolie seringuette!

--Donnez-moi ça?

--Non! non!

Et elle passa au docteur la petite seringue de Pravaz à laquelle

l'aiguille perforée adhérait encore.

--Je ne vous la rendrai pas, capitaine! Je vais l'écraser sous mon

talon! vociféra Lapouge, debout.

--Ne vous gênez pas, major; la piqûre est faite. Il y a une autre Pravaz

dans ma poche et j'en ai quatorze à la maison.

Alors, Lapouge observa Pontaillac. Il lui semblait métamorphosé, car si

pour les autres regards, le capitaine avait conservé, sous les dehors

d'un chagrin amoureux, les apparences d'une verdeur

extraordinaire,--seul, l'oeil du major venait de noter les tremblements

furtifs du morphinomane. En même temps que les yeux perdaient leur

inquiétante fixité, la voix tout à l'heure très rauque, sonnait en des

vibrations de pur cristal; le geste, tout à l'heure incertain, comme

incertaine la démarche, le geste retrouvait sa mesure, sa force, son

charme.

--Merveilleux! balbutia le major qui n'osait plus détruire la Pravaz.

Raymond fit les honneurs d'une nouvelle marquise au champagne; il but en

vrai gentilhomme. Puis, sur la prière de Thérèse de Roselmont, il dit

comment il était devenu morphinomane.

Lors des guerres du Tonkin, nos chirurgiens calmaient les douleurs des

blessés avec des piqûres de morphine, ainsi que jadis les docteurs

allemands à Sadowa et à Gravelotte.

Un des camarades de Pontaillac, un officier d'artillerie, horriblement

mutilé, avait été soulagé par la Pravaz, et quand Pontaillac, blessé en

duel, reçut la visite de l'officier d'artillerie, celui-ci lui vanta la

méthode stupéfiante, les injections hypodermiques de Wood, médecin

anglais: Raymond en usa; il s'en trouva bien, et maintenant il employait

la morphine contre toute sensation anormale.

--Je ne mangeais plus, je ne dormais plus, je ne buvais plus: Une

piqûre! Je mange, dors et bois. J'étais triste; je suis joyeux!

--Et... l'amour? interrogea timidement Luce Molday.

--Oh! ma chère, l'amour, en cela comme pour le reste, on a calomnié la

morphine!

Il expliqua la manière de se servir de la morphine, tira de sa poche un

petit écrin où sur un lit de velours noir dormait la Pravaz, une soeur de

l'amie confisquée par le major Lapouge: à côté d'elle, parallèlement,

scintillaient deux aiguilles d'acier percées dans leur longueur, et au

fond de la boîte s'enroulait un peloton de fil d'argent aussi ténu qu'un

cheveu; ensuite, il montra le petit flacon gardien de l'incomparable

trésor.

Lucy demanda:

--L'aiguille doit faire bien du mal?

--Non, répondit le capitaine.

Et comme il se trouvait seul avec ses amis et que dans les autres salles

les garçons rangeaient sur des tables de marbre, en un amoncellement de

bois noir et de rouge velours, les chaises désertées, Pontaillac obéit à

cette belle ardeur d'apologiste qui caractérise tous les morphinomanes:

--Vous allez voir!

Le jeune homme mit à nu son bras d'hercule, çà et là marqué d'arabesques

bizarres, et d'un coup sec, il enfonça l'aiguille en pleine chair. Elle

glissa dans les tissus; elle fut retirée sans qu'il s'échappât une

goutte de sang et que le visage du capitaine manifestât la moindre

inquiétude.

Cette expérience eut le pouvoir d'arracher des cris d'admiration aux

deux horizontales.

--Vous le voyez, mesdames, j'opère moi-même, et sans douleur, tel un

dentiste de la foire!

Il allait remplir la Pravaz.

--Qui en veut?

--Pas pour cent louis! hurla Thérèse.

--Folle, c'est le Paradis!

--Eh bien, puisqu'avant ça ne fait pas de mal et qu'après ça fait tant

de plaisir, j'essaierai! déclara Luce Molday.

Sur le boulevard des Italiens, on se sépara. Le major Lapouge et

Arnould-Castellier marchaient à pied vers leur domicile respectif; Jean

de Fayolle et Léon Darcy insistèrent pour entraîner Raymond dans un

restaurant de nuit où ils soupaient avec les dames. Mais l'amant de la

Pravaz héla une voiture de cercle, et donna l'ordre de le conduire chez

son autre maîtresse, la Stradowska.

* * * * *

Avait-il tort ou raison, le major Lapouge? Est-ce que vraiment

Pontaillac, ce mâle superbe, était dominé, violenté, à jamais brisé par

la morphine? Qui l'emporterait de la belle Stradowska ou de la Pravaz?

Ni l'une, ni l'autre, peut-être, ou bien une troisième idole, car déjà,

tout brûlant du souvenir de la marquise Blanche de Montreu--de la grande

dame qu'il venait de saluer à l'Opéra, de la patricienne désirée--le

comte de Pontaillac oubliait ses deux autres maîtresses charmées et

vaincues, pour s'en aller rêver d'une nouvelle et plus difficile

conquête, en son hôtel, rue Boissy-d'Anglas.

Morphine · 第 5 / 27 题