Madame Milliken était une belle brune de 25 à 26 ans, fraîche comme

presque toutes les jeunes Anglaises, et vive comme il en est peu qui

le soient parmi elles. La mauvaise éducation qu'elle passait pour avoir

reçue donnait à sa physionomie quelque chose de hardi, qui ne mentait

pas. Bonne, capricieuse, indiscrète et passionnée, elle faisait, avec

tous ses défauts et deux ou trois excellentes qualités, le bonheur d'un

mari confiant et facile, qui la croyait la plus fidèle des femmes, parce

qu'il était le meilleur et le plus honnête des hommes.

M. Milliken, appartenant à une bonne famille, avait eu le tort de

choisir son épouse dans un rang inférieur au sien; et en descendant

jusqu'à elle, il n'avait pas trouvé dans sa femme assez de ressources

pour l'élever jusqu'à lui. Mais son aveuglement était tel, et l'illusion

du premier sentiment, qui lui avait fait épouser sa maîtresse, s'était

si heureusement prolongée au delà de l'hymen, qu'il croyait encore que

l'entraînement qu'elle avait montré pour plusieurs jeunes prisonniers,

n'était chez elle que l'effet d'une vertu compatissante, qui devait lui

rendre encore plus chère la femme à laquelle il s'était uni en dépit

de ses parens. Des désordres enfin, qui étaient connus de tous les

prisonniers, étaient encore un mystère pour le plus abusé et le plus

content des époux des trois Royaumes-Unis.

Plus la femme me témoignait d'affection, plus le mari se croyait obligé

de m'en montrer aussi. Je devins l'enfant gâté de la maison, et

quand, le soir, je quittais les deux époux pour retourner à la prison,

j'entendais ma protectrice, placée à sa fenêtre, plaindre au bruit

des verroux que les geôliers avaient ordre de m'ouvrir, le sort d'un

malheureux enfant réduit à passer toutes les nuits dans un cachot. Je

ne puis, sans faire d'étranges réflexions sur l'adresse des femmes et

l'aveuglement des maris, me rappeler une scène délicieuse entre les deux

époux, Sarah et moi.

Ma protectrice voulait m'apprendre à prononcer, en présence de son mari,

quelques mots d'anglais, que je répétais avec une incorrection dont

ils s'amusaient beaucoup et qui faisait rire Sarah jusqu'aux larmes.

M. Milliken, occupé à écrire et tiraillé sans cesse par sa femme qui

voulait attirer son attention sur moi, s'impatientait, en souriant de

ses agaceries et des distractions qu'elle s'efforçait de lui causer.

«Quel dommage, disait-elle, qu'avec une aussi jolie petite bouche,

cet enfant-là, M. Milliken, ne parle pas anglais!» Puis, s'adressant à

Sarah: «Voyez-donc comme il a les dents belles et les lèvres fraîches!

Dirait-on que ce pauvre enfant a déjà tant souffert?»

Ce _pauvre enfant_, oui je vous conseille de le plaindre! répond Sarah!

Ce _pauvre enfant!_ c'est un petit pirate... Si vous saviez ce qu'il a

déjà fait, le mauvais petit drôle! On m'a conté qu'il avait fait sauter

tout un bâtiment en l'air.

--En effet, dirait-on, repart madame Milliken en me dévorant de ses

beaux grands yeux noirs, que si jeune, si doux, et avec sa jolie mine

si caressante, ce petit damné ait déjà couru les mers, affronté mille

dangers?... Quel dommage que la mort eût frappé une tête comme cela!...

Mais voyez donc, madame, reprend Sarah, s'il n'a pas l'air de la plus

innocente des filles, avec ses longs sourcils, ses regards à moite

baissés et ses joues rosées comme une pêche...

Le bon monsieur Milliken souriait des remarques significatives de sa

femme avec un air qui semblait dire: Vous êtes toutes les deux plus

enfans que cet enfant-là. Sarah me donnait de petites tappes bien

mignardes, bien irritantes sur la tête, et sa maîtresse la grondait

avec douceur, en lui disant qu'elle finirait par me faire mal. Et moi,

heureux de toutes ces folles cajoleries qui m'encourageaient, j'oubliais

mon travail, j'embrassais à la dérobée les mains agaçantes de ma

bienfaitrice, et j'allais presque jusqu'à ne vouloir plus penser à

Rosalie. Bientôt je poussai l'audace jusqu'à hasarder, en folâtrant, un

baiser qu'on me pardonna en riant. Plus tard enfin on fit plus que de me

pardonner mes gauches tentatives. On les provoqua. Et Rosalie!

Rosalie!... je ne l'oubliais cependant pas; j'éprouvais même, au sein

d'un bonheur qu'elle ne m'avait pas encore fait connaître, que cet amour

qui ne s'efface jamais du coeur date de la première femme que l'on a

aimée et non de celle qui la première ne vous a plus rien laissé à

désirer.

Oh! qu'avec l'expérience que j'ai aujourd'hui, je plains les femmes qui

cherchent à s'attacher un jeune homme, en jetant pour la première fois

dans ses sens surpris, cet étrange délire après lequel il n'est plus

d'illusion! Si les plus coquettes savaient ce que nous éprouvons

après avoir connu les premières faveurs qu'on nous accorde, elles ne

chercheraient plus bien certainement à nous fixer, en ravissant à leurs

rivales l'occasion de ne plus nous laisser rien à espérer. Combien la

satiété suit de près nos premières conquêtes!

6.

L'ÉVASION.

Nouvelles de France.--Nous brûlons la politesse aux Anglais.--Une bonne

idée.--Le spectacle.--Le cotillon-misaine.--Heureuse rencontre en mer.

Un homme fait aurait, à ma place, trouvé dans la captivité même, un

bonheur que beaucoup de gens à bonnes fortunes ne rencontrent pas

toujours dans le monde. Une maîtresse belle, agaçante; les soins de

toute une famille pour qui j'étais devenu un enfant chéri; des plaisirs,

de l'abondance, tout concourait à ma félicité; mais à seize ans, mais

avec une imagination dévorante comme la mienne, mais avec des souvenirs

comme ceux qui me tourmentaient et avec la passion que j'avais pour

une carrière sitôt interrompue, on ne peut être heureux dans l'enceinte

d'une prison, cette prison fût-elle un palais enchanté. Les exigences de

madame Milliken, et cet empire qu'à mon âge on est forcé de subir quand

il est imposé par une femme comme celle à qui j'avais affaire, devinrent

un supplice pour moi. Il fallait un aliment à ma bouillante activité,

contrariée par l'excès de mon bonheur même. J'étais dans l'abattement,

je cherchais à me réveiller, à changer de situation d'esprit, sans

savoir trop ce que je désirais, sans me plaindre même de ma position.

Des lettres, de l'argent, un portrait arrivèrent de France à mon

adresse. C'étaient des lettres de mes parens, de l'argent qu'ils

m'envoyaient; c'était le portrait de Rosalie, de cette bonne Rosalie

qui, voulant aussi contribuer à adoucir mon sort, avait économisé

vingt-cinq louis qu'elle me priait d'accepter comme un ami accepte

quelque chose de la main de sa meilleure amie. En apprenant ma captivité

par les papiers publics, elle avait supplié tous les capitaines de

corsaire de s'intéresser à elle, à moi, et de m'échanger contre les

premiers prisonniers qu'ils feraient à la mer, et qu'ils auraient

occasion de renvoyer en Angleterre. Elle avait donné mon nom, mon

signalement à vingt capitaines qui lui avaient promis de combler ses

voeux. Son portrait, elle me l'envoyait pour que je me rappelasse

quelquefois une femme qui ne vivait que pour m'aimer; et puis arrivaient

les conseils les plus tendres, les plus sensés sur la conduite que

je devais tenir en prison, les protestations les plus vives d'un

attachement que l'absence n'affaiblirait jamais.

Ce lettres me remplirent de bonheur et d'impatience. Dans l'excès de ma

joie j'allai trouver Ivon, ce brave Ivon, dont Rosalie me parlait aussi

avec sa bonté ordinaire. C'était à lui seul que je pouvais confier ce

que j'avais de trop dans le coeur. Il reçut ma confidence avec calme.

Le maître cook Ivon n'avait pas vu sans quelque déplaisir l'empire

que madame Milliken avait pris sur ma jeunesse. Il s'en était expliqué

quelquefois entre nous deux, en termes assez peu flatteurs pour

ma nouvelle conquête et pour moi-même. Ce qu'il parut voir de plus

avantageux dans l'envoi que venaient de me faire Rosalie et mes parens,

c'était l'argent, qui pouvait nous procurer les moyens de déserter, et

il ne lui fut pas difficile, dans la disposition d'esprit où venaient de

me jeter les lettres de notre amie, de me faire accueillir des projets

d'évasion. Ivon s'était assuré, par les rapports qu'il avait entretenus

à la barrière avec quelques marchands anglais du dehors, les moyens de

s'échapper et de se cacher à Plymouth jusqu'à ce qu'il pût trouver une

occasion favorable de traverser la Manche et de passer en France. Il ne

fallait pour cela que vingt-cinq guinées. Allant chaque matin entre les

deux portes extérieures pour remplir les fonctions de sa charge dans la

prison, il lui était assez facile de _brûler la politesse_ aux Anglais;

mais moi je l'embarrassais: la jalouse surveillance qu'exerçait à mon

égard madame Milliken, rendait mon évasion presque impossible. Cependant

il fallait tout risquer. Il fut convenu, après bien des irrésolutions,

des discussions et des projets aussitôt rejetés que conçus, que mon ami

s'échapperait comme il le pourrait, qu'il irait m'attendre en lieu sûr

à Plymouth, et que j'irais le rejoindre quand une occasion opportune se

présenterait.

Quelques jours après l'adoption définitive de ce plan, mon Ivon avait

pris la clef des champs. Resté seul en prison, car il était tout pour

moi, je n'eus plus de repos sans lui. Ma situation devint insupportable.

Je ne rêvai plus qu'aux moyens que je pourrais employer pour rejoindre

celui qui, depuis si long-temps, m'avait tenu lieu de famille, de frère

et de patrie.

Madame Milliken remarqua trop bien mes inquiétudes, mon ennui et le vide

peu flatteur pour elle, que la fuite de mon compatriote avait laissé

dans toute mon existence. Elle redoubla d'empressement, et me devint

deux fois plus importune, par cela même qu'elle croyait devoir redoubler

de soin, et aussi peut-être par cela que j'étais moins disposé à

supporter ses obsessions.

Un jour où elle folâtrait comme d'habitude avec moi, il lui prit

fantaisie de me jeter sur la tête un de ses chapeaux, dont elle me

noua, avec agacerie, les rubans sous le menton. Sarah trouva que cette

coiffure m'allait à ravir, et qu'elle me donnait un air encore deux

fois plus fripon. Le bon M. Milliken était absent. Toujours disposée à

s'extasier sur la douceur de ma physionomie et la blancheur de ma peau,

Madame Milliken appuya sur la remarque de sa femme de chambre, qu'elle

trouva fort juste.

--Oh! madame, dit celle-ci, la bonne idée! si nous habillions ce petit

morveux-là en femme?

--Quelle folie! répondit la maîtresse; et tout en faisant mine de

regarder comme une extravagance la _bonne idée_ de sa soubrette, la dame

avait déjà dénoué ma cravate. L'une me passe un schall sur les épaules,

après que j'eus défait avec assez peu de complaisance, ma veste et mon

gilet. L'autre abaisse et replie en dedans mon col de chemise, non sans

faire remarquer encore la blancheur de mon cou. On m'arrange les cheveux

sous mon vaste chapeau. On dénoue et l'on renoue une seconde fois les

rubans qui le fixent sur ma tête. Il ne manquait plus qu'une robe. Mon

travestissement, commencé dans le bureau même du maître de la maison,

ne pouvait guère s'achever que dans l'appartement de la maîtresse, et la

porte de communication était ouverte. Une robe m'est jetée sur le lit,

et, sans attendre qu'on m'indique ce qui me reste à faire pour compléter

ma toilette, je devine ce que je dois exécuter sans le secours de mes

deux habilleuses. Un des médecins de la prison, homme grave, sentencieux

et assez malin observateur, entre en ce moment dans le bureau. La porte

du cabinet se ferme sur moi, sans que Sarah ait le temps d'entrer. Sa

maîtresse se défiait trop de l'adresse qu'aurait pu mettre sa confidente

à m'aider dans les apprêts de ma parure, pour ne pas mieux aimer me

laisser seul, au risque de m'habiller gauchement, que de m'habiller bien

avec l'aide de sa suivante.

L'appartement dans lequel je me trouvais seul pour la première fois,

donnait sur une rue parallèle à l'un des murs de la prison. Ses fenêtres

entrouvertes me laissaient respirer un air qui me semblait embaumé:

c'était l'air de la liberté. Je regarde dans la rue: personne ne se

montre sous les croisées; il n'y avait qu'un premier étage à sauter:

j'avais déjà passé ma robe. Ma résolution est bientôt prise. Je me

laisse couler le long du mur, me voilà dans la rue, et je me trouve vêtu

à peu près en lady, allant je ne sais où, fort embarrassé de mon nouveau

costume, et de la tournure que je devais prendre sous une robe qui

s'entortillait à chaque pas dans mes jambes.

Ivon m'avait bien donné l'adresse de l'hôte chez lequel il devait

m'attendre. Mais comment trouver cette maison? comment, sachant à peine

l'anglais, demander sans risquer de me trahir, les renseignemens qui

me sont nécessaires? Bah! me dis-je, je courrai toutes les rues de

Plymouth jusqu'à ce que je lise sur les maisons du coin, le nom de la

rue qu'il me faut découvrir.

Je marche en essayant de modérer la vigueur et la longueur de mes pas,

croyant toujours attirer sur moi les yeux de tous les passans, et avoir

la foule à mes trousses.

Mon maudit pantalon, que j'avais conservé sous ma robe, retombait

toujours sur mes souliers, et je n'osais pas m'arrêter pour le relever.

Aucun endroit assez isolé ne se présentait à mes yeux, pour que je

pusse procéder sans danger à l'opération que cet inconvénient rendait

nécessaire. Enfin, je trouve une rue qui paraissait conduire hors de la

ville: je la suis, pendant une demi-heure, et, quoique presque seul

sur le chemin, je crains encore de faire une station, pour réparer le

désordre de ma toilette. Un homme, en longue barbe rousse, tenant, à la

manière des juifs, une petite étale de quincaillerie, sur son ventre, se

présente à moi. Ses yeux, sur lesquels j'ose à peine jeter les miens,

en pressant le pas, paraissent me fixer avec attention. Je marche plus

vite: le juif me suit, en criant, en mauvais français: _Une paire de

ciseaux, mamezelle, une bonne paire de ciseaux!_ Au son de cette

voix, que je crois reconnaître, je m'arrête presque malgré moi et tout

interdit: la longue barbe s'approche, et, après m'avoir bien regardé

de nouveau, me fait entendre délicieusement un: _Eh! oui, nom de

Dieu, c'est bien toi!_ J'aurais sauté au cou d'Ivon, si celui-ci, par

prudence, ne s'était pas reculé de deux pas pour échapper à l'imprudence

de mon premier mouvement de joie. Une scène de reconnaissance, sur la

grande route nous aurait peut-être trahis: Ivon me l'épargna.

Je lui appris tout. Il me fit savoir que depuis cinq à six jours, il

avait pris le parti de venir rôder autour de _Mill-Prison_, sous

un costume de juif, pour tâcher de m'apercevoir aux croisées de M.

Milliken, et de me donner ou de m'indiquer les moyens de m'échapper.

Tout en causant ainsi nous arrivâmes à _Stone-House_, petit village

situé entre la partie de la ville qu'on nomme _Plymouth-City_ et celle

qui porte le nom de _Plymouth-Dock_. C'était à _Stone-House_ que logeait

l'Anglais chez lequel mon ami s'était caché.

Depuis son évasion, l'occasion de regagner la côte de France ne s'était

pas encore présentée; et d'ailleurs, comme il me le disait, il n'aurait

jamais mais profité d'une bonne aubaine que je n'aurais pas pu partager

avec lui. On lui faisait espérer qu'un _smuggler_ qui devait partir de

_Bigbury_ ne tarderait pas à venir le prendre, pour le conduire sur la

côte de Bretagne, avec laquelle les fraudeurs anglais entretenaient

de fréquentes communications. Deux jours se passèrent, sans que nous

osassions sortir de notre refuge. Nos ressources pécuniaires se seraient

épuisées bientôt, avec le moyen que nous avions pris, de boire force

bière chaude et force rhum, pour chasser l'ennui des trop longs momens

d'attente; mais Ivon, avant de quitter _Mill Prison_, avait acheté

pour une guinée, une trentaine de faux _Pounds_, de ces faux billets de

banque, que les prisonniers savaient graver avec une habileté que

nos meilleurs burineurs n'auraient pas dédaignée. C'était là faire

indirectement la guerre au gouvernement anglais, disaient les plus

chauds patriotes. En émettant cette monnaie contrefaite, nous risquions

de nous faire pendre. Mais dans les pressantes occasions, on n'y regarde

pas de si près.

Ennuyés tous deux de toujours boire sans prendre l'air, il nous vint

envie de nous promener le soir malgré les sages observations de notre

hôte. Le troisième jour de notre nouvelle réclusion, je prends le bras

d'Ivon, toujours vêtu en juif, et suspendant avec coquetterie les plis

de ma robe dans ma main gauche, nous allons tous deux à Plymouth-Dock.

L'entrée d'un spectacle s'offre à nos yeux: on nous propose des billets:

des gens du commun entraient à ce théâtre d'assez mince apparence. Nous

suivons la foule. Nos billets de seconde nous donnent droit à une place

dans des espèces de niches où plusieurs femmes à la mine gaillarde

s'étaient déjà assises. L'une d'elles veut prendre l'initiative avec mon

cavalier, et lui adresse familièrement des questions auxquelles il se

soucie fort peu de répondre. La toile se lève. Des matelots américains,

rangés assez près derrière nous, avancent le cou pour voir la scène, que

mon large chapeau leur cachait. Dans un de ces mouvemens importuns, l'un

des spectateurs curieux pose sur mon épaule sa large main, sur laquelle

il veut soutenir le poids de son corps projeté en avant. Un autre, moins

attentif à ce qui se passe sur la scène, prend avec moi, et dans le plus

grand silence, des libertés qui m'irritent beaucoup plus qu'elles

ne m'alarment. Je repousse rudement la main qui s'égare aussi

grossièrement. Ivon, à qui mon geste n'échappe pas fait à mon trop

galant voisin une mine que sa longue barbe rouge rend encore plus

grotesque qu'imposante. L'Américain devient plus pressant, et moi,

fatigué d'une obsession à laquelle je n'étais pas encore habitué,

j'applique, en me retournant vivement, un grand soufflet sur le visage

rubicond de mon audacieux adorateur. Le combat s'engage entre lui et

nous: la barbe d'Ivon reste dans la main d'un de nos adversaires; la

robe qui cache mes musculeux attraits, n'est pas même respectée; la

police intervient: elle s'adresse d'abord aux Américains; l'escalier

était là, et par l'effet du même sentiment de crainte, Ivon et moi nous

gagnons en quelques pas la porte de sortie, et nous échappons, de toute

la longueur de nos jambes, aux suites de la scène que la maladresse de

ces imbéciles de matelots étrangers a provoquée si mal à propos.

Des cris se faisaient entendre après notre fuite, à la porte du théâtre

que nous venions de quitter si brusquement. La peur d'être poursuivis

par les constables auxquels nous nous imaginions nous être soustraits,

nous fait prendre une rue pour l'autre. Nous courons toujours: c'est là

ce que l'on ne manque jamais de faire quand on croit avoir l'ennemi sur

ses pas. Après un quart d'heure de marche précipitée, nous nous trouvons

dans les champs sans pouvoir deviner le chemin que nous avons fait, ni

celui qu'il nous faudrait suivre pour retourner à Stone-House, et sans

oser rentrer à Plymouth-Dock, pour prendre notre point de départ. La

mer, que nous entendions mugir sur la côte, nous indiquait le rivage,

et l'étoile polaire, que nous apercevions, nous faisait penser que

nous devions nous trouver trop Nord. C'est ainsi qu'à terre les marins

cherchent toujours à s'orienter, quand ils s'égarent. Ces indices,

quelqu'incertains qu'ils nous parussent, nous firent choisir une route

opposée à celle que, sans eux, peut-être, nous aurions suivie. En deux

bonnes heures de course, nous arrivâmes, non sur le lieu que nous nous

proposions de regagner, mais bien sur le bord de la mer, que nous ne

cherchions pas.

Le feu de la tour d'Edistone brillait au large, sur les flots paisibles

comme le ciel qui le recouvrait. La rade de Plymouth nous restait à

droite. A gauche, les sinuosités du rivage nous laissaient voir de

petites baies, qui devaient se trouver dans le Sud-Est. Après avoir pris

nos relèvemens, selon les données que nous fournissait notre mémoire ou

le peu de connaissances que nous avions des lieux, déjà parcourus par

nous, Ivon pensa que nous devions nous trouver assez près de Bigbury.

Exténués par la fatigue et par les émotions qui avaient accompagné notre

marche rapide, nous nous asseyons sur le haut d'une côte, où la mer

venait doucement briser ses lames paisibles et régulières.

Nos réflexions, en ce moment, étaient assez tristes. Mes yeux, fixés

avec préoccupation sur la grève que nous avions à nos pieds, s'arrêtent

sur des embarcations mouillées à une petite distance de la côte.

J'appelle l'attention d'Ivon sur ces canots, que la houle balançait près

du bord, qui nous semblait désert. Le plus grand calme régnait autour de

nous et sur cette côte, que la lueur scintillante des étoiles éclairait

faiblement. Mon ami jeté ses yeux d'aiglon, sur l'objet que je lui ai

fait remarquer, et, sans me rien dire, il descend, presque à quatre

pattes, la montagne sur laquelle nous étions assis: je le suis aussi

rapidement qu'il avance. Nous sommes sur les cailloux de la grève,

regardant, à droite et à gauche, si personne ne nous voit. En deux

minutes nous voilà à la mer, sans nous être adressé une seule parole,

sans nous être fait le plus petit signe d'intelligence, et nous

nageons tout habillés et le moins bruyamment que nous pouvons, vers

l'embarcation la plus rapprochée de nous. Ivon saisit le premier le

plabord du canot: j'y monte presque aussitôt que lui. Des chaînes et un

cadenas fixaient les avirons et le gouvernail, sur les bancs. La chaîne

se brise entre les vigoureuses mains de mon compagnon. Les marins

ont toujours un couteau sur eux: c'est leur lancette, leur trousse,

l'instrument enfin qui souvent leur sauve la vie. Je coupe le petit

câble sur lequel notre canot était mouillé et le _vat-et-vient_ amarré

sur le rivage. Les vents sont Nord et portent au large, comme la marée.

Nous nous laissons aller en dérive, jusqu'à une certaine distance de

terre. Cachés sous les bancs de notre embarcation, pour ne pas montrer

nos têtes aux douaniers, qui pouvaient veiller entre les rochers, nous

croyons entendre des pas retentir sur le rivage, et des voix se mêler

au bruit des flots, qui battent nonchalamment la côte, par intervalles

égaux. Mais bientôt, la crainte qui oppresse nos coeurs, s'évanouit avec

la brise qui nous pousse vers le feu d'Edistone. Plus rassurés, plus

libres d'agir, nous montons alors notre gouvernail: aucune voile, aucun

mât n'avaient été laissés dans le canot. Chacun de nous borde un aviron;

nous passons près des barques de pêcheurs, en tremblant: des navires

louvoient à nous ranger, et renouvellent à chaque moment notre effroi.

La nuit, que notre anxiété prolonge, s'écoule lentement, mais s'écoule

encore trop vite, à notre gré. C'est lorsque nous n'apercevons plus la

terre, dans le nuage noir qui apesantit derrière nous l'horizon, que

nous commençons à respirer avec un peu de liberté. Les rêves enchanteurs

nous arrivent alors, avec l'espérance. Mouillés jusqu'aux os, n'ayant

pas une livre de pain, pas un seul verre d'eau, sans voiles, sans

compas, sans cartes, nous nous sentons vivre cependant avec bonheur. La

terre du pays semblait être devant nous, et cette mer, qui pouvait

nous engloutir à chaque lame, nous paraissait être d'accord avec notre

destin, pour nous conduire, sans danger, vers le fortuné pays où nous

étions nés.

Que d'idées plaisantes, de mots heureux, d'expédiens ingénieux, on

trouve lorsqu'on échappe adroitement à une odieuse captivité! Un aviron

placé dans l'emplanture destinée au mât de misaine, devait nous servir

de mât. Pour faire la voile, Ivon envergua la robe qui avait favorisé ma

fuite, sur un autre aviron placé en croix sur notre mât de fortune; et

cette voile, qui avait recouvert les charmes de ma protectrice, reçut

bientôt la douce brise qui devait nous conduire vers la terre de la

liberté. «Il était dit, s'écria Ivon en voyant cette misaine d'un

nouveau genre s'enfler au bout de notre aviron, que ce cotillon-là te

ferait plaisir et te porterait bonheur! Va, sois tranquille; si jamais

je deviens dévot et avaleur de bon Dieu, je te donne bien mon billet que

ce n'est pas le morceau de l'habit d'un saint que je déralinguerai, pour

en faire une relique.

Le Négrier, Vol. II Aventures de mer · 第 4 / 5 段